‹ La Protection des Minorités de Race, de Langue et de ReligionChapitre 56 sur 195 · IL. — Les Juirs ET LE SOCIALISME · texte numérisé non relu

IL. — Les Juirs ET LE SOCIALISME

Les Juifs, dans le chaos des nationalités de l'Europe Orientale, étaient les seuls qui n’eussent rien à espérer de remaniements territoriaux, « Cette solution est impossible « à cause de la situation minoritaire des Juifs. Les condi- « tions d'établissement des Juifs les déterminent à former « des corporations nationales, au lieu de territoires natio- « naux (:). »

Tandis que les autres peuples visaient à se constituer en Etats et persévéraient dans cet espoir jusqu'au règlement de la Paix, eux, dès le début du conflit, comprirent qu'ils devaient orienter leurs revendications vers une protection des minorités. Leur répartition géographique fit d’eux, en cette matière, des précurseurs, « l'avant-garde de la lutte pour l'émancipation nationale (*). » Ils créèrent le moule ; ils le firent accepter ; d’autres, dans la suite, y prirent place avec eux.

Pour faire admettre cette innovation, ils étaient particulièrement bien armés. Répandus dans tous les Etats d'Europe et d'Amérique, ils avaient. dans deux camps en présence, des amitiés fidèles et des appuis très sûrs. Prolétaires dans l'Europe Orientale (*), ils ont en Occident des attaches dans le monde capitaliste : ils purent ainsi intéresser également à leur cause l’Internationale socialiste et les « Gouvernements bourgeois ».

Le premier plan d’une protection internationale des minorités qui se trouve inséré au programme de paix socialiste, figure dans les postulats de la Conférence de Stockholm

1. Parteitag de la Poale-Sion, tenu à Lemberg en 19:2. 2. Paroles du représentant des Sionistes polonais au Conseil de Lodz {mai 1917). 3, Voir appendice 1), les Juifsde Pologne.

J. Fouques-Duparc 10

(oct. 1917). Jusque-là, de la généralité des termes employés par les socialistes des divers Etats, il est malaisé de con-. clure que la question ait même été nettement envisagée.

Dès sa formation cependant, l'Internationale avait admis tous les principes sur lesquels repose une protection des minorités. En son premier Congrès (1869), elle avait décidé que les délégations nationales du parti socialiste seraient fornées d'après les nations, et non d’après les Etats (‘). A Zurich (août 1893), à Londres (août 1896). à Bâle (novembre 1912), elle avait proclamé « le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes ». La restriction du droit de souveraineté de l'Etat, conséquence nécessaire d’une protection des minorités ne pouvait intimider des esprits habitués de longue date à la conception de l’Internationale.

Pourtant, ni à Londres, ni à Vienne, ni à Copenhague où se réunissent respectivement dans les premiers mois de 4915 les socialistes des trois camps, alliés, ennemis et neutres, la protection des minorités nationales n’entre en discussion. Ces trois Conférences proclament à nouveau « le droit des, peuples à disposer d'eux-mêmes ». Mais quelles conséquences tirer du principe général? Pour le savoir, il faut attendre les réponses « au questionnaire du Comité hollandoscandinave en vue de la conférence internationale de Stockholm » (mai-juin 1917).

D'après les socialistes alliés, « le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes » doit être compris dans le sens du principe des nationalités, appliqué dans sa forme libérale : création d Etats nationaux, libres et indépendants, délimités par. plébiscites. Passant en revue les question qui se posent, ils en donnent les solutions suivantes : désannexion de l’Alsace- Lorraine, restauration de la Belgique, indépendance de la Pologne, grande Roumanie. (°”).

1. € La sphère d'action de l'administration centrale d’une nation ne se borne. « point aux limites de tel ou tel Etat, proclamait le Memorandum du Comité « central de la Langue allemande ; elle s'étend également aux autres Etats où « la même langue est employée ». Suivant le même principe, les Polonais. d'Autriche de Russie, et de Prusse eurent, dans l'Internationale, une délégation unique.’ *

2. Voir à ce sujet le programme des socialistes français dans le recueil publié

Les socialistes allemands tentent une définition d'ensemble : « Par le terme de détermination du statut national, disent-ils, « nous entendons le droit pour les nations .de conserver ou « de recouvrer leur indépendance politique. » Mais, immé-

diatement, ils distinguent ; et leur distinction limite les cas :

d'application du principe à trois groupes de nations : les Etals occupés militairement par suite de la guerre, qui doivent recouvrer leur précédent statut (Belgique, Serbie) ; Les Elais, qui avaient perdu leur ancienne indépendance, mais qui se trouvent libérés par les événements de la guerre (Pologne, Finlande). Il y a enfin un troisième groupe « de vieilles nations indépendantes devenues les victimes de l'oppression impérialiste ». Ce sont l’iriande, l'Egypte, la Tripolilaine, le Maroc, les Indes, le Thibet, la Corée... C'est à celles-là surtout que s'attache la sympathie émancipatrice de la socialcdémocratie.

Quand 1l s agit des minorités en pays allemands ou autrichiens, les conditions ne sont plus les mêmes. « Si, par « autonomie nationale, on entend'l'autonomie culturelle pour « des régions parlant une langue étrangère et appartenant « à une plus grande Confédération d Etats, la sociale démo- « cratie allemande défendra une telle autonomie dans l'ave- « nir, comme elle ! a toujours fait dans le passé. En ce qui « concerne l'Allemagne, il y aurait bien lieu de tenir compte « des revendications de nos concitoyens du Sleswig, de la « Posnanie, de la Prusse occidentale et de dAlouce. Lor- « raine, qui parlent le danois, le polonais et le français {‘) ».

Il est bien question ici des droits « culturels » des minorités nationales. Mais rien n'indique que la sociale-démocratie consente à en faire l'objet d’un traité ; il semble même

qu'elle considère ses obligations remplies vis-à-vis de l'Inter-"

nationale, quand elle a annoncé qu'elle « défendrait une telle « autonomie dans l'avenir, comme elle l’a toujours fait dans

par la librairie de l'Humanité : Pendant la querre: le parti socialiste ; la querre et la 43. (Paris, 1918).

. Texte du Mémoire du parti socialiste officiel allemand (les majoritaires) remis en jun 1g17. au Comité hollando-scandinave (Le Temps du 18 juin 1917); mêmes idées émises par les socialistes autrichiens (Journal de Genève du 1° juin

« le passé ». Devant qui ? Devant le Parlement, assurément... Pour les socialistes allemands, la question restait d'ordre intérieur ; elle ne s'était pas encore posée dans l'esprit des socialistes alliés.

Les Juifs, pour lesquels elle était alors vitale en Pologne devaient en saisir directement le Comité Hollando-scandi-

nave.

Pendant la révolution russe de 1905-1906, un juif socialiste de Russie, M. Ber-Borochov, avait fondé le parti socialistesioniste, la « Poale Sion ». Son idée était de grouper en un faisceau unique le prolétariat juif de l’Europe Orientale, jusque-là disséminé dans les partis socialistes russe, polonais ou autrichien, afin qu’à côté des aspirations communes à tous les prolétaires de ces régions, les aspirations proprement juives fussent représentées dans l’Internationale. Une idée analogue avait présidé à la naissance de l’autre parti socialiste juif, le « Bund ». Mais, la « Poale-Sion » différait du « Bund » par le nationalisme de ses tendances. Son programme se résume en trois points, qui définissent sa politique :

4° Socialisation des moyens de production ;

20 Autonomie territoriale du peuple juif en Palestine ;

3° Autonomie nationale pour les Juifs, dans les pays où ils forment une minorité compacte.

Les années 1906-1914 avaient été, pour la Poale-Sion des années d'étude et de travail préliminaire. Elle avait défini les formes de cette autonomie nationale qu’elle revendiquait, | adoptant, dans leurs grandes lignes, les conclusions de M. Renner (!). Par une propagande de presse bien conduite, elle avait répandu et rendu populaire parmi les Juits de Pologne et de Russie, l'idée nationale juive.

Les années de guerre furent pour elle des années de réalisation. Elle chercha tout d’abord à se faire reconnaitre de l'Internationale, comme représentante officielle des aspira-

1. C'est-à-dire la double commune. Voir première partie, ch. II.

tions juives : ce seraitainsi le peuple juif lui-même, qui prendrait place dans le rang des nations. La Poale-Sion se heurta, sur ce point, à des résistances assez vives. Jusqu'en 1914, le socialisme avait été en majorité, peu favorable à l'idée nationale juive. L'énergie de M. Kaplanski eut pourtant raison des objections.

Cependant la Poale-Sion initiait les partis socialistes au problème juif oriental. En 1916, elle adressait au Bureau central de l'Internationale à La Haye un memorandum détaillé dans lequel elle précisait ses revendications : « La reconnais- « sance formelle des droits du peuple juif à l’existence et au « progrès, et sa protection contre l'assimilation (‘). »

* Les événements qui bouleversèrent depuis cette date l’Europe Orientale, ne pouvaient qu'affermirlesJuifs dans leur politique. De Russie et d'Ukraine, les encouragements leur venaient. La Révolution russe leur avait reconnu la pleine égalité (décret du 3 avril 1917) ; en Ukraine, ils allaient obtenir l'autonomie nationale (*).

Ces encouragements arrivaient aux Juifs de Pologne, dans un moment décisif pour eux. Depuis qu'à la fin de 1916, l’idée d’une restauration de l’ancienne république avait pris corps, la question Juive s'était posée : « L’émancipation de la Pologne signifie pour nous l'émancipation des Juifs Polonais. » Les prétentions des Juifs surexcitées, se heurtaient à l’intransigeance d'un « nationalisme romantique (*) ». Engagée entre Polonais et Juifs dans une atmosphère de fièvre, la discussion ne semblait pas devoir aboutir à une entente.

C'est alors que la Poale-Sion, s'adressant à l'Internationale, jeta dans le monde son grand cri d’effroi.

1. Die Juden im Kriege (Mémoire du Bureau Central do la Poale-Sion, au Bureau international socialiste La Haye, 1916).

2. Le 3° Universal du 20 nov. 1917 proclamait que le peuple ukrainien « sau- « vegardera fermement la liberté du développement national de tous les peuples « vivant en Ukraine. Nous déclarons par conséqnent, que nous reconnaissons aux « peuples russe, juif, polonais, le droit à l’autonomie nationale personnelle et « que le droit au self-goverament dans les limites de leur vie nationale leur sera « garanti ».

Cette promesse fut réalisée par la loi votée par la Rada centrale, le 9 janvier 1918 (art. 2).

Page 1