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Craignant de trouver leurs intérêts compromis par la ré luction de la durée du travail, les ndustriels s'elïorcèrent de mettre leurs étabhssements et leurs outillages à la hauteur des derniers progrès de la technique et aussi de perfec- ;ionner l'organisation du travail dans leurs iteliers. En même temps, l'ouvrier voyait lo 'cpos nouveau que la loi lui avait assuré accroire ses forces physiques et sa capacité d'attenion. L'amélioration de l'ouvrier jointe à l'amé-

(1) Weycr, loc. cit., p. 172.

(2) V. Jeans, loc. cit., p. 25.

lioration de routillag-e empêchait la production de diminuer, l'élevait parfois même au-dessus du niveau qu'elle atteignait avec l'ancienne journée de travail (1).

Aussi, après avoir brusquement baissé, les salaires ne tardèrent-ils pas à remonter, pour finir par dépasser le taux ancien. Déjà, le 31 octobre 1851, l'inspecteur du travail Horner écrivait : « Dans toutes les sections de la fabrique où le travail est payé aux pièces, et ces sections ne représentent probablement pas moins des 4/5 de l'ensemble, la proportion des salaires payés aux pièces augmentant d'une façon continue, il a été reconnu que la quantité produite en dix heures et demie n'est guère inférieure à la quantité qu'on obtenait auparavant en douze heures. Dans quelques cas, elle est même, dit-on, égale. Le résultat obtenu s'explique en partie par l'encouragement qui a été donné aux inventions de nature à rendre les machines plus parfaites et capables d'un mouvement plus rapide; il s'exphque surtout par le fait qu'en améhorant la santé des ouvriers, en leur évitant l'accablement et l'épuisement qu'entraîne le travail trop prolongé, en augmentant leur entrain et leur activité, la réduction de la durée du travail a permis à ces

(4) Weyer, loc. cit., p. 181.

ouvriers de travailler avec plus d'ardeur et de gagner du temps ; ils ont moins besoin qu'autrefois de se reposer au cours de leur travail (1). »

Quelques années plus tard, en 1858, le même inspecteur du travail constate que, d'après les assurances qu'il a, à maintes reprises, recueillies, il est au moins autant produit dans la journée réduite que dans la journée plus longue d'autrefois (2).

L'année suivante, M. Robert Baker, un autre inspecteur du travail, déclarait à l'Association pour la science sociale que a bien que les heures de travail eussent été beaucoup diminuées, les salaires avaient augmenté dans certains cas de 40 p. 100, d'une façon générale de 12 p. 100 » et que cette réduction des heures de travail et celte élévation des salaires n'avaient a diminué aucime espèce de production textile, ni, par conséquent, fait tort à la prospérité nationale (3) d.

(i) Rae, Eiglit Uours for WorI:, p. 23. Reports of the Inspeclors of Factorics, 31 octobre i851, p. 8.

(2) V. Jeans, lac. cit., p. 31. Reports of the Inspectors of Factories, 31 octobre 1858, p. 10.

(3) Sydney Webb and Ilarold Co.\, ioc. cit., p. 90. En 18G2, le même inspecteur Baker déclare que les Factonj Acts, tout en assurant les plus grands avantagées à la classe ouvrière, c n'ont ni diminué la production ni abaissé le salaire, mais aui,'raenté l'un et l'autre ». Report.^ of the Inspectors of Factories, 31 octobre 18(.i2, p. 59. De son coté, l'inspecteur Kedgravc afiirrae, en 1805, que « la quantité

L'expérience anglaise fut si décisive que, moins de vingt-cinq ans après la promulgation de la loi de 1850, le Parlement anglais croyait possible et utile de limiter à nouveau la durée du travail dans les fabriques de l'industrie textile.

L'Act du 30 juillet 1874 prescrivait que, dans ces fabriques, le travail des adolescents et des femmes ne pourrait dépasser dix heures les cinq premiers jours de la semaine, six heures et demie le samedi.

Il faut lire les débats parlementaires qui précédèrent le vote de l'Act de 1874 pour se convaincre à quel point l'heureux effet de la loi de 1850, tant pour l'industrie que pour les ouvriers, était, à cette époque, universellement reconnu.

A la Chambre des communes, M. Baxter s'exprime ainsi : « Je regrette d'avoir à avouer que je suis assez âgé pour me rappeler les sinistres prophéties de ceux qui s'opposaient à la législation qui fut, en définitive, formulée par l'Act des dix heures. Ils nous disaient que la concurrence étrangère ruinerait notre industrie, que la Grande- Bretagne perdrait la prééminence qu'elle avait dans l'industrie manufacturière ; que des milhers d'ouvriers désabusés qui, à grands cris, réclamaient

des marchandises produites a réellement augmenté ». Reports of the Inspectors of Factories, 31 octobre 1865, p. 12.

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la réduction de la durée du travail seraient congédiés et privés de tout emploi... Mais ces terribles calamités ne se sont point abattues sur ce pays. Qu'est-il arrivé? Nous avons eu une série d'années de prospérité manufacturière presque sans précédent et la richesse s'est répandue dans ce pays d'une façon dont son histoire ne lui offrait pas d'exemple (1). »

M. Hermon disait : « Le Bill des soixante heures rencontra une violente opposition, mais on peut dire aujourd'hui avec assurance qu'il n'y a pas de manufacturiers qui désireraient son abrogation (2). »

Dans la même séance de la Chambre des communes, M. Anderson exprime son regret de s'être, au début, opposé à la législation des fabriques, « parce qu'il la considérait comme une choquante violation des principes de l'économie politique, mais l'expérience faite pendant les années écoulées, depuis que cette législation existe, l'a amené à cette conviction que le mieux n'était pas toujours de suivre les principes de l'économie politique, que, dans certains cas, il était préférable de faire une exception (li) ».

(1) Chambre des communes, séance du 1 ! juin 187i, Ilansard, 3o série, vol. 219, p. 1442.

(2) Eod. loc, p. 14i0.

(3) Eod. lue, p. 1458.

A la Chambre des lords, le comte de Shaftesbury, le vétéran de la lutte des dix heures, tint à prendre la parole, — son âge, disait-il à ses collègues, lui permettant de prévoir que c'était la dernière occasion qui s olîrirait à lui de traiter la question des fabriques. Il rendit hommage à l'appui que la grande majorité des employeurs donnait au Bill en discussion. Il les remercia de leur généreux concours et il ajouta :

« Il n'en était pas ainsi autrefois. Quand je commençai à prendre cette cause en main, en 1833, l'opposition fut chaude, je puis même dire violente. Je ne comptai de mon côté que deux manufacturiers, John Wood et John Fielden, des hommes dont on ne saurait exagérer le mérite. Aujourd'hui, la situation est renversée.

« Peut-être n'y en a-t-il pas plus de deux contre nous...

« Mes Lords, il est très intéressant de remarquer combien on a peu parlé du côté économique de la question. Dans les derniers débats à la Chambre des communes, une assemblée qui compte un grand nombre de manufacturiers riches et éclairés, cet aspect de la question a été, je crois, complètement laissé de côté (i).

(1) L'observation du comte de Shaftesbury n'était pas tout à fait exacte. Dans ]a discussion à la Chambre des communes, le professeur Fawcett avait, dans un grand dis-

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. « Les terrifiants arguments qui, autrefois, alarmaient et confondaient chacun, les arguments tirés de la concurrence étrangère, de la perte de l'industrie, de la réduction des salaires, de la misère universelle ont été réfutés par l'accroissement de la production, le maintien des profits, l'élévation des salaires et la prospérité universelle (1). »

L'année même qui suivit le vote de l'Act de d874, une grande Commission royale était instituée pour étudier l'application des lois réglementant le travail dans les fabriques et les ateliers et préparer leur codification.

Le rapport de la Commission constate combien la législation des fabriques a amélioré les conditions des enfants et des femmes et il ajoute :

« Nous n'avons aucune raison de croire que la législation qui a eu pour les ouvriers des avan-

cours, repris tous les arg-uments des anciens économistes contre la réduction, par voie légale, de la dui"ée du travail, mais sans contester, nous a-t-il semblé, les aCfirmations de ses collèffues sur les ellets de la loi de 1850.

(1) Chambre des lords, {) juillet 1874, Hansard, 3« série, vol. 220, p. 1320. Dans la même séance, le comte Hcaucliamp disait : m Personne ne peut nier que les Act.s relatifs aux fabriques ont eu la plus heureuse inlluence. Us ont fait un bien immense aux ouvriers et sont très utiles aux employeurs eux-mêmes ». Kod. lue, p. 1327.

tag-es si marqués ait causé aucune perte sérieuse aux industries auxquelles elle a été appliquée. Au contraire, les progrès de la manufacture semblent n'avoir été, en aucune façon, entravés par les Acts relatifs aux fabriques et ils ne sont que peu nombreux, même parmi les employeurs, les hommes qui désireraient aujourd'hui l'abrogation des principales dispositions de ces Acts ou refuseraient de reconnaître les avantages qu'ils ont produits (1). »

Depuis la loi du 17 août 1901, la durée du travail hebdomadaire des femmes et des adolescents est, dans les textiles, limitée à cinquante-cinq heures et demie.

Tous les pays industriels ont pu, à la suite de l'Angleterre, faire, dans une plus ou moins large mesure, des constatations analogues.

lia. limitation légale de la journée de travail en Suisse.

J'ai personnellement étudié les résultats donnés en Suisse par l'application de la loi du 23 mars 1877, qui limitait à onze heures la durée

(1) Report of tJte Commissionners appointed to inquire iyito the wnrhing of thc Factory and Workshops Acts..., 187G, vol. 1, p. M.

du travail de tous les ouvriers employés dans les fabriques (1).

On explique parfois le succès de l'expérience anglaise par la situation particulièrement favorable de l'industrie anglaise au milieu du siècle dernier. L'industrie suisse ne se trouvait pas, en 1877, dans la même situation.

Il faut ajouter que la Suisse est un trop petit pays pour fournir à son industrie un marché intérieur suffisant, que ce petit pays est enclavé entre de grandes nations industrielles dont aucune, sauf la France, n'avait, en 1877, limité la durée du travail des hommes adultes. En France même, le maximum légal s'élevait à douze heures et personne, à cette époque, ne s'inquiétait d'assurer le respect de la loi de 1818.

On ne s'étonnera pas, dans ces conditions, de la vivacité des protestations que les industriels suisses firent entendre contre la limitation de la journée de travail. Ces protestations ne cessèrent pas avec la mise en vigueur de la loi. « Un an encore de ce régime, al(irinait-on en 1880, et certaines industries deviendront peut-être incapables de lutter contre la concurrence étrangère. » Le gouvernement suisse laissa dire et

(1) Haoul Jay, Etudes sur la question ouvrière en Suisse, Paris, Larose, 1893,

prédire. La loi fut appliquée, sérieusement appliquée. Elle améliora la situation morale et matérielle des ouvriers et l'industrie suisse ne fut pas compromise.

Les filateurs de coton avaient fait entendre des plaintes particulièrement énergiques. L'exportation des lils de coton dépassait cependant, de 1878 à 1886, d'environ 45 p. 100 la moyenne de 1870 à 1877.

Aussi, à partir de 1882, on voit les industriels accepter peu à peu la loi qu'ils avaient tant combattue. En 1887, M. Blocher, directeur d'une grande filature de coton, fait à Eàle une conférence sur les efiets de la loi des fabriques. Il termine en insistant sur les mesures à prendre pour améliorer le logement, la nourriture de l'ouvrier et ajoute : « Si l'influence de la loi sur les fabriques est ainsi aidée, fortifiée et étendue, les résultais bienfaisants qu'on a cherchés ne feront pas défaut et ce qui paraissait d'abord devoir nuire à notre industrie tournera d son grand avardage. L'Allemagne et la France, suivant les apparences, ne réduiront pas chez elles la durée du travail. En Autriche, il se produit une vive agitation contre la limitation de la journée de travail, agitation qui, dans les circons tances actuelles, paraît avoir des chances de succès. L'Italie conserve le travail de nuit. Leurs

travailleurs deviendront de plus en plus incapables d'efforts productifs (leistungsunf'àhiger) pendant que les nôtres se fortifieront et alors nous serons encore une fois supérieurs à nos voisins comme cela nous est déjà plusieurs fois arrivé. »

Aujourd'hui, une modification de la loi de 1877, qui aura pour effet de réduire de onze à dix heures la journée maximale dans les fabriques peut être considérée comme prochaine (1).

La loi française du 30 mars 1900.

La France — sans parler d'expériences plus anciennes — a vu les lois de 4892 et de 1900 réduire par étapes, dans un grand nombre d'établissements industriels, la journée de travail de douze ou même treize heures à dix sans que l'industrie française ait été compromise.

De l'avis même des industriels, la réduction de la journée de travail à onze heures s'effectua sans que l'industrie en souffrît. M. Louis Guérin, filateur de lin de la région du Nord, secrétaire général de l'Union des Syndicats patronaux de l'industrie textile, parlant de ce qui s'était passe dans la filature, disait, on décembre 1905,

(1) V. Paul Louis, La nouvelle létji^latioii ouvrière de la Confédération helvétique. Mémoires et documents du Musée social, 1908, n« 2.

devant la Fédération des industriels et commerçants français : « Quand on a passé de douze à onze, on a serré le mouvement, la perte n'a pas été sensible (1). »

On sait quelles appréhensions suscita l'introduction de la journée de dix heures. Les années qui ont suivi la dernière application de la loi de 1900 n'en ont pas moins été pour l'industrie française en général et notamment pour l'industrie textile, que celte loi touchait d'une façon particulière, des années de remarquable prospérité.

L'exportation des objets fabriqués était :

En 1903, de 2,413 millions de francs.

L'exportation des fils :

En 1903, de 88 millions de francs.

L'exportation des tissus :

En 1903, de 713 millions de fiancs.

(1) V. Les lois ouvrières, débat contradictoire, Les objections des industriels, par M. Louis Guérin. {Bulletin de la Fédération des industriels et des commerçants français, janvier 1906, p. 117.)

ET LES I^TÉRÊTS DE l'INDUSTRIE 349

Pendant la même période, l'importation des fils était à peu près stationnaire, l'importation des tissus en décroissance (1).

On lit dans le dernier rapport de la Commission supérieure du travail : « La réduction à dix heures de la durée du travail est aujourd'hui admise par la grande majorité des industriels et il ne paraît point que la production ait diminué à la suite de cette réduction (2). »

La durée du travail et la production.

Il est probable que, dans bien des cas, la réduction de la durée du travail ou l'augmentation du salaire ne peuvent avoir sur la prospérité de l'industrie qu'une influence secondaire si on la compare à celle qu'exercent des causes comme l'état du marché international, le coût des matières premières, etc.

Et puis c'est un (ait aujourd'hui établi que la production est loin d'être nécessairement proportionnelle à la durée du travail. Les expériences faites à la suite de l'intervention de la loi ont été

(1) Bulletin de statisliijiie et de Irgislation comparée du Ministère des Finances, novembre H)b7, p. 510 et s.

(2) Rapport de la Commission supérieui-e du travail sur l'applicalioii de la loi du 2 novembre 1802 pendant l'année 1908, p. xxvM.

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suivies de beaucoup d'autres, dues à l'initiative des industriels ou des administrations publiques, et l'on a vu fréquemment la production maintenue ou même augmentée après une diminution parfois considérable de la durée du travail (1).

Deux actions tendront d'ordinaire à compenser la réduction de production qui pourrait être la suite de la réduction de la durée du travail : l'action du chef d'entreprise et l'action de l'ouvrier.

Désireux de maintenir sa production, l'indus- 1 triel s'efforcera de perfectionner son outillage, cherchera à accélérer le mouvement de ses machines, à améUorer l'organisation du travail dans ses ateliers (2). En même temps, le repos, le loisir nouveau que la réduction de la durée du travail assure à l'ouvrier ont pour effet d'augmenter les forces, la faculté d'attention, l'entrain à la besogne de cet ouvrier. A la machine perfection-

(i) V. Brentano, « Des rapports entre le salaire, la durée du travail et sa productivité. » ( Revoie cVéconoviie politique, 1895, p. 273). Raë, La journée de huit heures, tra- j ductiou de Geo. F. Stark; Marcel Lecoq, Vers la journée de ' huit heures; Ernst Bernhard, Hôhere Arheitsintcnsitat bei kïirzerer Arheitszeit, 1909. On trouvera, notamment, dans ce dernier livre, un grand nombre de faits intéressants.

(2) Mme Sydney Webb cite plusieurs cas dans lesquels la législation du travail a été l'origine, la cause d'intéressantes inventions techniques. V. The Case for the Factory Acts, p. 56.

ET LES INTÉRÊTS DE L'iNDUSTRIE 351

née, la réduction de la durée du travail donne un auxiliaire plus vigilant et plus dispos.

Il arrivera même que cette amélioration de l'ouvrier soit la nécessaire condition de l'emploi de la machine perfectionnée ou de l'introduction d'une organisation du travail plus productrice, que la réduction du travail soit ainsi un imstulat du progrès technique (1).

Pour Mme Sidney Webb, la condition actuelle des ouvriers anglais est un exemple Irappant de ce que peut pour l'amélioration des ouvriers et l'amélioration de l'industrie l'amélioration des conditions du travail.

« En i830, écr;t-el!e, les ouvriers du coton étaient soumis à un régime de sweating aussi fâcheux que celui qu'on rencontre aujourd'hui dans l'Esl-Sud de Londres. Une concurrence qu'aucune règle ne limitait avait, en un demisiècle, produit une race de créatures pâles, rabougries, émaciées, de vie irrégulière et d'habitudes dissolues. Leur situation paraissait si <lésespérée que, pour les croyants du laissez faire, il semblait, comme Henriette Martineau l'avouait, « que la seule chose à espérer élait la disparition de cette race au bout de deux ou trois

(1) Kut'zere Arheilszeit fin tcchnisches Poslulat, c'est le titre du cliapitre V du livre ùéjà cité d'Ernst Henihard.

générations. » Heureusement, l'avis d'Henriette Martineau ne fut pas suivi et l'on tenta cette expérience de soumettre l'industrie du coton à des règles obligatoires pour tous et précises sur les salaires, les heures de travail, la salubrité des ateliers. Depuis 1833, ces règles ont été sans cesse rendues plus rigoureuses soit par la loi, soit dans les contrats collectifs intervenus. Le résultat a été merveilleux. Au cours du demisiècle qui a suivi, les travailleurs sweated sont devenus progressivement des hommes et des femmes énergiques, sûrs et maîtres d'euxmêmes, travaillant avec une elficacité, une rapidité sans égales pendant la durée strictement limitée de leur travail (i). »

« Tant vaut l'ouvrier, tant vaut l'industrie. » C'est la maxime de certains industriels (2).

Dans leur livre sur la crise du Trade Unionisme, MM. Mantoux et Alfassa ont pubhé la bien remarquable interview d'un grand industriel anglais intéressé dans un grand nombre d'entreprises (industrie du papier, du laiton, munitions

(i) The Case for the Factory Acts, p. 46. Karl Marx a parlé de « la renaissance physique et morale des ouvriers, anglais qui, de 1853 à 1860, Irappa les yeux les moins clairvoyants ».

(2) La formule est de M. Pullman, le grand industriel américain. V. Waxweiler, « Les hauts salaires aux Etats- Unis », Revue sociale et politique, 1894, p. 237.

ET LES INTÉUÊTS DE L'iNDUSTRIE 31^3

de guerre, etc.), ayant sous ses ordres plus de 10,000 ouvriers (1). « Ce n'est pas, disait-il, par une résistance stupide aux demandes des ouvriers ({ue les patrons peuvent réussir. Souvent ce serait leur avantage d'accueillir ces demandes. Prenez, par exemple, la question des heures de travail. On nous dit, de tous côtés, que nos ouvriers ne font pas d'assez longues journées et que c'est une des raisons des progrès menaçants de l'industrie allemande. Mon expérience m'a conduit à une conclusion toute différente. Dans nos établissements, nous avons successivement réduit le nombre des heures de dix à neuf, puis à huit. J'ai remarqué depuis longtemps que la plupart des accidents dans les ateliers se produisent à la fin de la journée ; or si, après un certain nombre d'heures de travail, les mouvements de l'ouvrier, par suite de la fatigue qu'il éprouve, deviennent assez lents ou assez irréguliers pour donner lieu à des accidents, à plus forte raison pouvons-nous en conclure que la qualité de son travail se détériore à mesure que le temps se prolonge. En fait, nos ouvriers travaillent tout autant en huit heures (juils travaillaient en dix ; leurs salaires, qui leur sont en général comptés

(1) M. Arthur Chamberlain (Maison Siuilh et Cliainherhiin, nirmiiiijliam).

aux pièces, n'ont pas été réduits. L'intensité du travail a augmenté à mesure que sa durée diminuait. Assurément, si les ouvriers pouvaient travailler neuf ou dix heures avec le même degré d'activité qu'ils ont atteint en ne travaillant que huit heures, la production serait supérieure. Nous pouvons l'obtenir, dans un cas urgent, pendant une semaine ou deux; les ouvriers ayant bien l'habitude de travailler d'une certaine manière continuent à le faire pendant une heure de plus que leur temps habituel. Mais si l'expérience se prolonge plus de quinze jours, l'intensité du travail tombe et revient à ce qu'elle était autrefois (1). Aussi, ce n'est pas ce procédé que nous employons quand nous avons un surcroît de besogne, des commandes pressées à exécuter. Nous faisons le contraire, nous raccourcissons encore les heures ou nous les coupons par des repos en assurant la continuité du travail par l'organisation d'équipes qui viennent se relayer alternativement... De sorte que l'usine fonctionne pendant seize heures et les hommes pendant huit seulement, divisées en deux périodes de quatre. Pour organiser ce système avec les ou-

(i) C'est un résultat souvent constaté par les industx'iels qui obtiennent la faculté de laire faire pendant un certain temps à leurs ouvriers des heures supplémentaires. V. Ernst Bernhard, loc. cit., p. 14.

ET LES INTÉnÊTS DE L'INDUSTRIE 355

vrières, nous sommes même allés plus loin. Comme la loi nous empêche de les faire travailler après 8 heures du soir, le total est de quatorze heures au lieu de seize. Chacune des équipes ne travaille donc plus que sept heures par jour, et je vous assure que les résultats sont excellents tant au point de vue de la production qu'au point de vue des salaires (1). »

Sans doute, l'amélioration de l'ouvrier n'aura pas la même importance dans toutes les industries. Il ne paraît pas cependant que le dévelop-

(1) Mantoux et Alfassa, La crise du Trade Unioyiisme, p. 375.

M. G.-L. Fromont, directeur-gérant de la Société anonyme des produits chimiques d'Engis, près Liège, a fait (les expériences qu'il est intéressant de rapprocher de ces affirmations. 11 y a plus de quinze ans il remplaçait pour les ouvriers employés au grillage dos minorais la journée de douze heures par une organisation du travail dans laquelle trois brigades d'ouvriers se succèdent toutes les huit heures et fournissent chacune un travail effectif de sept heures et demie.

« En moins de six mois, comptés à partir du commencement de l'expérience, l'ouvrier était parvenu à atteindre en sept heures et demie do travail effectif une production égale à celle qu'il fournissait jadis en dix heures de travail effectif. Et puisque les salaires étaient établis par ^OlX) kilos de matière produite, reconnue de bonne qualité, après analyse, le gain de l'ouvrier devenait pour les huit heures de présence à l'usine égal à celui qu'il était jadis [)0ur douze heures de séjour au travail. » ((i.-L. Fromont, La journée de huit ticurcs lUtns l'industrie chimique et métatluri/ique, '1!)()5, p. 6-4.)

En l'JUô, M. G.-L. Fromont pouvait écrire : t Cette oxpé-

pement du machinisme puisse jamais la rendre complètement négligeable. Elle peut conserver quelque intérêt là même où, à première vue, on est disposé à affirmer que la production ne peut être que mathématiquement proportionnelle au temps pendant lequel la machine fonctionne et à la rapidité du mouvement de cette machine.

Dans le discours qu'il prononça à la Chambre des communes, en mars 1892, M. Chamberlain racontait ainsi l'expérience dont il avait été le témoin : « Quand je débutai dans les affaires, mon usine travaillait sous grande pression douze heures par jour. Peu après, la législation des fabriques fut appliquée à Birmingham et nous réduisîmes à dix le nombre des heures de la journée de travail ; un peu plus tard, après que

rience de la journée de huit heures, dont l'origine remonte à la fin de l'année 1892, a été poursuivie d'une façon ininterrompue pendant plus de douze années avec un succès s'afiirmant chaque jour davantage ». {Eod. loc, p. 102.) En 1897, encouragé par ce succès, M. Fromont appliqua la même organisation aux ouvriers chargés du broyage et de la manutention des minerais. La production par heure et par ouvrier fut notablement augmentée et, par conséquent, le salaire par heure augmenta, mais la progression ne fut pas aussi grande que pour le travail de grillage, si bien que le salaire de la journée de huit heures resta quelque peu inférieur au salaire de la journée de douze heures. {Ëod. loc, p. 96.) Sur cette question de la journée de huit heures dans le travail continu, V. aussi Francis Delaise, La journée de huit heures dans les forges du, Jura. « Pages libres », 28 avril 1906.

ET LES INTÉaÉTS DE L'LNDUSTRIE 357

la journée de neuf heures eût été essayée à Newcastle, nous ramenâmes volontairement ce nombre à neuf. Nous employions un machinisme automatique (selfacting machinery). Tout ce que les ouvriers avaient à faire était d'alimenter les machines et de surveiller les feux. Il semble que c'est dans un cas pareil ou jamais que la production devait être exactement proportionnelle au nombre des heures de travail. Qu'arriva-t-il en fait? Quand nous réduisîmes le nombre d'heures de douze à dix, c'est-à-dire de 17 «/o, la diminution de la production fut d'environ 8 ''/o; quand nous réduisîmes à nouveau ce nombre de dix à neuf, c'est-à-dire de 10 «/o, la diminution de la production fut de 5 o/o (1). y>

Un grand industriel anglais déclarait devant la Commission du travail de 1894 « que lors même que deux machines étaient identiquement les mêmes, les résultats qu'elles donnent peuvent être entièrement dilïérents, suivant l'habileté, l'activité de l'homme qui les dirige (2) ».

C'est qu'aucune machine n'est complètement automatique, La machine la plus perfectionnée a besoin du concours de l'ouvrier et sa production augmentera ou diminuera toujours dans une cer-

(1) Raë, EiyJd hours for Worh, p. 38.

(2) Raë, loc. cit., p. IH.

taine mesure, suivant que ce concours sera plus ou moins alerte et avisé. « Quand l'ouvrier est exténué par une durée excessive de la journée, îM)us dit un inspecteur du travail, M, Cavaillé, son attention est moins éveillée, la machine n'est alimentée ni assez vite, ni avec autant de précision ; elle tourne à vide et fait des heures ; elle produit moins bien et, par surcroît, se détériore (1). 3)

Ajoutons que parfois l'améHoration de l'ouvrier permettra de lui confier la surveillance et la direction d'un plus grand nombre de macliines et que, de ce fait^ la productivité du travail pourrait augmenter considérablement, même avec les machines les plus automatiques (2).

(i) Rapport sicr l'application^ en i901, des lois réglementant le travail, p. 324.

(2) V. Ernst Bernhard, loc. cit., p. 39.

Il faut noter cependant que d'après le rapport de la Commission supéi'ieure sur l'application, en 1902, des lois réglementant le travail « l'abaissement de la production dans les industries où sa quotité est une œuvre purement '■ mécanique » aurait été, à la suite de la mise en vigueur de la journée de dix heures et demie, constatée dans plusieurs^ régions, spécialement dans les filatures. Par exemple, l'inspecteur de Dijon constate dans cinq filatures de sa région| des dimmutions de 5, 4,3,21/2 et 2 p. -100. Dans la même; région, « quelques industriels, dont l'installation s'y prétait,} ont pu éviter la diminution de production et l'élévation^ correspondante des salaires en accélérant la marche desj métiers ».

Ces constatations sont, d'après le i*apporteur de la Com-

ET LES INTÉRÊTS DE l'iNDDSTRIE 359

A certains égards même, le développement du machinisme ne fait que multiplier les avantages qu'une industrie ou un pays tire de la qualité de ses ouvriers.

Schulze Gœ verni tz a recherché quelles étaient, dans la filature mécanique, industrie particulièrement automatique, les économies résultant pour l'Angleterre de la supériorité de ses ouvriers. Il a, entre autres, constaté celle-ci : dans certaines filatures d'Oldham, il suffit de 2,4 ouvriers par mille broches, tandis qu'il en faut 5,8 à Mulhouse, 6,2 en Suisse (1).

mission supérieure, d'autant plus probantes que les inspecteurs divisionnaires ont constaté que les efforts les plus sérieux avaient été faits pour réduire au minimum toute perte de temps, pour assurer la meilleure rétribution du travail et augmenter la vitesse du moteur en vue d'éviter toute diminution ».

Nous avons tenu à reproduire ces observations, bien qu'ii fût évidemment, en 1902, un peu tôt pour juger des résultats d'une réduction de travail qui ne s'est produite qu'au mois d'avril de cette même année. {Rapport de la Commission supéncure pour 1009, p. x.x.wi.)

Aux faits constatés par les inspecteurs du travail en 1902, il est intéressant de comparer les résultats de re.xpérience faite pendant les mois de mars et d'avril 1902 dans une filature de schappe (bourre de soie) occupant b~)0 ouvriers. ( V. « I>a réduction de la journée de travail et le rendement inilustriel «, Bullrtîn île l'Office du travail, 1902, p. 397.)

(1) « Il est vn\i, écrit Schulze Gœvernitz, que les chiffres cités pour Oldhani et Mulhouse ne se rapportent pas au même numéro de coton ; la moyenne à Oldliam va de 36 à 40; ceux de Mulhouse se rapportent au numéro 20 français.

Vers 1881, il fallait vingt-cinq ouvriers par mille broches à Bombay.

Voici comment Schulze-Gœvernitz résume la comparaison qu'il avait pu faire entre l'ouvrier anglais et l'ouvrier allemand. La comparaison ne serait plus, selon toute probabilité, exacte aujourd'hui, ni au point de vue du rendement, ni au point de vue du salaire (1); elle n'en reste pas moins intéressante à rappeler : « En Angleterre, l'ouvrier dirige à peu près deux fois autant de métiers qu'en Allemagne; les machines vont plus vite; la différence entre le rendement réel et le rendement théorique est moindre. A cet égard, il faut se mettre dans la tête qu'en Angleterre le

Mais cette différence ne peut entrer eu ligne de compte avec la différence extraordinaire signalée. »

Au contraire, la filature suisse, avec laquelle la comparaison est établie, fabrique les mêmes numéros que la fabrique d'Oldham. (Schulze Gœvernitz, La grande indicstrie, traduction française, Guillaumin, 189(3, p. 40.)

Dans les intéressants articles qu'il a publiés sur la « Décadence de l'industrie linière et la conctirrence victorieuse de l'industrie cotonnière », M. Aftalion affirme que Schulze Gœvernitz a exagéré les différences entre la filature française et la filature anglaise. M. Aftalion constate pourtant qu'il existe entre le personnel nécessaire par i,000 broches à Oldham d'une part, dans le département du Nord d'autre part, une différence de 40 p. 100. Il écrit : « Le fâcheux est que, même avec un matériel excellent, la filature a besoin de plus d'ouvriers qu'en Angleterre. » (V. Revue d'économie politique, 1903, p. 726, note.)

(1) V, p. 326, note.

ET LES INTÉnÊTS DE L'INDUSTRIE 36t

remplissage et le dévidage des bobines prennent moins de temps, que les ruptures ont lieu moins souvent et que le rattachage des fils cassés se fait plus vite. De tout cela il résulte que le prix demain-d'œuvre par livre de coton — surtout si l'on y comprend les frais de surveillance — est décidément moindre en Angleterre qu'en Al!emagne. Les salaires de l'ouvrier anglais sont presque doubles de ceux de l'ouvrier allemand; quant aux heures de travail, elles sont de un peu plus de neuf heures en Angleterre contre onze heures ou onze heures et demie en Allemagne (i). »

Il serait, malgré tout, absurde de prétendre que jamais une réduction quelconque de la durée du travail n'entraînera une réduction permanente de la production ("2). Il n'est pas même permis d'afhrmer qu'aucune des réductions légales passées n'a jamais produit pareil effet dans un établissement ou même une branche particulière de l'industrie.

Ce qui nous parait démontré c'est que, jusqu'à ce jour, les intérêts de l'industrie, considérée

(1) Schulzc Gœvernilz, loc. cit., p. 148.

(12) V. Eininamiel Rivière, Note sur l'utiification de la journée de travail, Cotigrès international pour Ui protection légale des travailleurs, Rapports et compte rendu analytique des séances. Paris, Rousseau, 1901, p. 207.

dans son ensemble, n'ont jamais été, dans aucun pays, sérieusement et d'une façon durable, compromis par l'intervention de la loi dans la réglementation des conditions du travail.

Le développement continu de la législation protectrice des travailleurs dans tous les pays industriels, développement fort lent parfois, mais, somme toute, ininterrompu, nous en parait la preuve décisive. Qui croira que ce développement n'eût pas été depuis longtemps arrêté si la législation protectrice des travailleurs avait vraiment compromis la prospérité des industries nationales ?

Il faut, je crois, aller plus loin et reconnaître que la réglementation des conditions du travail, qu'elle résulte du contrat collectif ou de la loi, est faite pour exercer sur l'industrie une bienfaisante influence. On peut craindre qu'en son absence l'industriel se résigne difficilement à transformer un matériel défectueux, à modifier de surannées méthodes de travail, tant qu'il espérera compenser son infériorité technique par l'abaissement du salaire ou la prolongation de la durée du travail. Du jour où un minimum de salaire, un maximum de la journée de travail s'imposeront à lui, il n'aura plus qu'un moyen de soutenir la concurrence. Il de\Ta, s'il ne veut pas être vaincu dans la lutte industrielle, tenir

son outillage au courant de tous les progrès, faire appel aux ouvriers les plus qualifiés. La réglementation des conditions du travail aui'a ainsi pour résultat une véritable sélection des ouvriers et des patrons (1).

Il est vrai qu'à chaque réduction nouvelle les industriels français affirment volontiers que s'ils ont pu jusque-là supporter sans dommage les réductions de la durée du travail qui leur ont été imposées, c'est grâce aux perfectionnements qu'ils ont introduits dans leur outillage, au mouvement plus rapide qu'ils ont imprimé à leurs machines et qu'aujourd'hui aucun perfectionnement nouveau de l'outillage, aucune augmentation nouvelle de l'intensité du travail ne sont possibles.

Mais ce sont des affirmations auxquelles les événements viennent donner de significatifs démentis. Il ne semble pas que la science et le progrès technique soient près d'avoir dit leur dernier mot. Il sera encore longtemps possible d'améliorer l'outillage et l'organisation du travail des ateliers.

(1) Ces considérations ont été, d'une faijon particulièrement heureuse, développéi's par M. et M"'e Siducy Webb. (V. The Case for the farlonj Acts, pp. 18 à r)0, Inthislrial Democracy, p. 727.) Cf. Ilcrhnev, I)ic Soziale Reform als Gebot des wirtschaftlichen Fortsclwittes, p. 25.

Il y a, à ce propos, une page bien instructive dans le rapport de la Commission supérieure pour 1901 : « L'inspecteur divisionnaire de la 5« circonscription (Lille), écrit le rédacteur de ce rapport, constate qu'en 1900, lors de la diminution de la durée du travail, tous les filateurs essayèrent d'obtenir en onze heures une production égale à celle de la production de douze heures, en remplaçant le matériel trop ancien par un matériel nouveau réalisant les derniers perfectionnements et en accélérant les vitesses des métiers conservés.

« De tous les renseignements recueillis auprès des constructeurs et des filateurs il semblait résulter que le maximum de production avait été atteint et qu'il n'y avait plus rien à espérer. Le fait était exact avec les métiers ren videurs Self Acting et les métiers dits « continus » en usage.

« Mais depuis, grâce à de savantes recherches, le problème aurait été résolu par l'intervention d'un nouveau métier continu dont nous ne pouvons donner ici une description complète.

« Un certain nombre de ces nouveaux métiers fonctionneraient déjà; leur production serait d'environ 40 7o plus élevée que celle da ce ren videur » et supérieure de 20 % à celle du « continu 3) le plus parfait.

ET LES INTÉRÊTS DE l'iNDUSTRIE 365

« Ce métier aurait, en outre, l'avantage de filer les numéros fins, ce qui n'avait jamais été obtenu avec l'ancien « continu » ; à peine 15 ^/o des fils employés dans l'industrie ne pourraient être filés sur ce métier. L'expérience, quant à la filature de laine, ayant paru concluante, des essais pour la filature de coton ont été laits dans un établiss ement de Roubaix ; ils auraient donné, paraitil, des résultats identiques.

(( Gomme ce métier pourrait filer au moins 85 p. 100 des fils utilisés dans les tissages, le jour où il serait introduit dans toutes les filatures, la réduction de la durée du travail à dix heures n'exercerait plus aucune influence sur la production (1). »

L'influence des liants salaires.

L'élévation durable du salaire paraît avoir quelques-uns au moins des effets de la réduction de la durée du travail.

Les salaires sont incontestablement beaucoup plus élevés aux États-Unis qu'en Europe, bien que le coût de la vie n'y soit pas plus considérable (2).

(1) Rapports sur l'application, eu iOOl, des lois réglementant le travail, p. ex.

(2) V. Levasseur, L'ouvrier américain.

D'après l'estimation de M. Gould, professeur à l'Université de Baltimore, le salaire journalier moyen était, en 1888, de :

6 fr. 25 aux États-Unis,

4 fr, 25 en Angleterre,

3 fr. 00 en France,

2 fr. 50 en Allemagne et en Belgique (1).

Ces hauts salaires n'ont pas empêché l'industrie américaine de prospérer et de grandir. Il semble, au contraire, qu'ils lui aient servi, non seulement en permettant aux ouvriers de vivre et d'élever leurs enfants dans des conditions propres à conserver et à améliorer les facultés physiques et morales des uns et des autres (2), mais encore en obligeant l'industriel à tenir ses ateliers au courant de tous les progrès, en fournissant enfin à l'industrie des États-Unis un incomparable marché intérieur.

(i) Waxweiler, Les hauts salaires aux Etais-Urds, loc. cit.f p. 226. Nous avons déjà remarqué qu'en ce qui concerne les salaires allemands, la situation s'était depuis cette époque profondément modifiée. V. sur les progrès réalisés dans la situation de l'ouvrier allemand, Ashley.

Il est remarquable que ces progrès ont coïncidé avec un magnifique développement de l'industrie.

(2) Dans son étude sur Les hauts salaires aux Etats-Unis, M. Waxweiler arrive à cette conclusion que l'ouvrier américain est matériellement, moralement et intellectuellement supérieur et que, sans les hauts salaires, la supériorité économique du travailleur employé aux Etats-Unis ne se maintiendrait pas. (V. loc. cit., p. 265.)

« Nous sommes inventeurs far compulsion », écrivait M. Schoenhof, un ancien manufacturier, en faisant allusion aux salaires payés par les industriels ses compatriotes.

23 ouvriers anglais, pris parmi les secrétaires des plus importantes Trade Unions, visitaient en 1902 les Étits-Unis pour y étudier les conditions de la production industrielle (1). a Le développement du machinisme et, d'autre part, son utilisation extrêmement judicieuse ont vivement frappé les délégués et leur ont paru une des causes essentielles de la supériorité des Etats- Unis dans certaines branches de l'industrie.

« Le chef d'entreprise américaine, dit en substance le délégué des mécaniciens, est doué d'un esprit remarquable d'initiative et il est toujours prêt à introduire dans ses établissements les derniers perfectionnements mécaniques. » Cet esprit d'initiative est d'ailleurs une des caractéristiques de la nation. Le délégué des typographes dit qu'à Chicago (comme ailleurs, du reste) il existe une rivalité « fiévreuse » entre les imprimeurs dans la transformation de leurs machines ; souvent l'une d'elles est à peine adoptée qu'elle est

(d) Ces ouvriers allaient aux Etats-Unis aux frais d'an particulier, M. Mosely. (V. c La Commission industrielle Mosely aux Etats-Unis », par M. Alfassa, Revue populaire d'économie sociale du ici" août 1903.)

368 LA PaOTECTION LÉGALE DES TRAVAILLEURS

mise au rebut pour être remplacée par une autre plus perfectionnée qui vient d'être inventée.

« D'autre part, on s'ingénie à réduire au minimum le travail manuel proprement dit. Tout ce qui tend à le remplacer, remarque le délégué de l'industrie du cuir, est adopté avec empressement; on peut en dire autant de toutes les industries, et la recherche de procédés permettant de réduire l'emploi de la main-d'œuvre en conservant la même production et surtout en l'augmentant est le souci constant de tous les employeurs américains (1). »

Il faut aussi, semble-t-il, compter parmi les causes de la supériorité des États-Unis la clientèle nombreuse que fournit à son industrie une population ouvrière bien payée. « La cause fondamentale de la prospérité des États-Unis, disait

(1) « L'enquête industrielle de la Commission Mosely aux Etats-Unis y>, Bulletin de VOffice du travail^ juillet 1903, p. 576.

D'après les mêmes délégués, ce développement du machinisme n'aurait pas eu lieu contre le gré des ouvriers et ne leur aurait pas porté dommage. « L'introduction de machines nouvelles, les perfectionnements apportés à l'outillage existant ne soulèvent, de la part de l'ouvrier américain, aucune opposition, souvent même ils sont reçus favorablement; le travail, en effet, en devient moins pénible; les salaires anciens ne sont jamais réduits; parfois ils sont augmentés aussitôt, et s'ils ne le sont pas, le travailleur sait qu'ils le seront tôt ou tard. Voici ce qu'écrit, dans cet ordre d'idées,

récemment un banquier allemand, au retour d'un voyage en Amérique, c'est le développement prodigieux du marché intérieur de ce pays qui renferme déjà une population de 80 millions d'habitants dont le Standard of life est bien autrement élevé que celui des peuples européens, dont les besoins sont accrus chaque jour par des habitudes de confort et de luxe qui nous déconcertent. Le développement de la production est même accru aux États-Unis par ce fait que la maind'œuvre y est trop chère pour qu'on l'emploie en réparations. Tout objet détérioré, machine ou vêtement, est remplacé par un objet nouveau (1). »

Les conditions mêmes de la production industrielle semblent donner, aux États-Unis, un inté-

le délégué des typographes : « J'ai causé avec les membres et les chefs de l'Union typographique de Chicago de la question de la machine et des résultats de son introduction dans le métier; ils ont été unanimes à dire que tout d'abord l'effet a été désastreux par le bouleversement de maind'œuvre qui s'en est suivi; mais, depuis, les salaires ont monté, les heures de travail ont été réduites; les livres ayant baissé de prix et les journaux ayant agrandi considérablement leur format, il y a maintenant autant d'ouvriers employés que précédemment, n {Eod. lue, p. 580.)

(1) L'opinion ainsi formulée par M. Arthur Salomonsohn, directeur de la Disc ont ogeseÙsdiafft, est reproduite par M. Blondel, Réforme sociale, 16 aoiït, lor septembre UX)3, p. 375, note.

rêt particulier à la clientèle ouvrière. M, Blondel signale comme une cause de leurs étonnants progrès l'habitude qu'ont prise les proiiucteurs américains de fabriquer par séries. Ils arrêtent un certain nombre de types, de modèles, et ne fabriquent que ceux-là.

a Qu'on n'aille pas leur demander une machine d'un modèle intermédiaire, ils renonceront plutôt à la commande... Le producteur américain a finalement habitué les nombreux consommateurs du marché intérieur américain à certains types invariables de produits (1). »

Il est évident que, pour l'industrie américaine, la clientèle d'une riche oligarchie ne vaudrait pas ces nombreux consommateurs du m,arché intérieur (2).

Il suffit, d'ailleurs, de jeter un coup d'œil sur le monde pour se convaincre que les pays à hauts salaires ne sont pas plus que les pays à courtes

(1) Blondel, La France et les marchés du monde, p. 17. Cf. Ernst Bernhard, loc. cit., p. 33.

(2) On peut ajouter que cette riche oligarchie ne dépenserait probablement qu'une partie de ses revenus et que, parmi les placements de ses économies, un nombre important serait fait à l'étranger.

En décembre 1896, M. Coste déclarait à la Société de statistique de Paris que les grands placements faits par les capitalistes français à l'étranger avaient singulièrement entravé le développement de l'industrie et des salaires

journées parmi les vaincus de la concurrence industrielle internationale.

M. Leroy-Beaulieu pro leste contre l'idée assez répandue que la liberté du commerce international donne l'avantage aux contrées où le salaire est le plus bas. « Les faits, dit-il, sont certes très loin de justifier cette assertion. On voit, au contraire, que, dans presque toute branche où un peuple dépasse les autres, les salaires de ce peuple sont particulièrement hauts.

« Ainsi l'Angleterre jouit d'une grande supériorité dans les industries du fer, de la houille, des constructions mécaniques, du coton, et, dans toutes ces industries, les salaires britanniques sont plus élevés que ceux de n'importe quelle contrée du continent... En ce qui concerne certains produits agricoles, les céréales, les cotons, les États-Unis, qui l'emportent sur la plupart de^s autres pays, paient, dans ces branches de production, des salaires particuUèrement élevés ; il

français. (V. Joutital de la Société de statistique de Paris, 1896 et 1897.)

Sur l'intérêt que présente pour rindustrie l'aisance de la population ouvrière, voir spécialement Herkner, Soiiale Reform. als Gebot des wirtschaftlichen Fomchrittes, Leipzig-, 1891. Le livre a pour épigraphe ces mots de Sismondi : « I*rotégez le pauvre si vous voulez que l'industrie fleurisse, car le pauvre est le plus important des consommateurs. »

372 LA PROTECTiO.N LÉGALE DES TRAVAILLEURS

en est de même dans toutes les industries où les Américains réussissent le mieux, telles que la manufacture de machines agricoles ou de machines à coudre, l'horlogerie, etc. La France a la primauté dans l'industrie viticole et dans les articles de Paris; or les salaires sont, en général, dans ces productions françaises, parmi les plus élevés que connaisse notre pays. » Et M. Leroy-Beaulieu conclut : « Des salaires assez élevés, quand ils se joignent à d'heureuses conditions morales et techniques, constituent une situation favorable à l'essor de l'industrie (1). »

(1) Leroy-Beau lieu, Traité d'économie polit ique, II, p 353. M. Aftalion termine ainsi l'étude déjà citée sur la décadence de l'industrie linière : a L'avenir appartient aux industries à puissant machinisme, à fabrication peu coûteuse de produits de large consommation et à salaires élevés. » {Revue d'économie politique, 1903, p. 853.)

Pour M"io Sidney Webb, on voit aujourd'hui, dans le Royaume-Uni, deux groupes d'industries qui, sous la pression d'une vive concurrence étrangère, gagnent du terrain sur le marché mondial. D'une part, les industries qui bénéficient d'un haut degré de réglementation, comme celles des mines de houille, de la filature de coton, delà construction des navires, ont aisément raison de leurs concurrents de l'intérieur ou de l'extérieur. D'autre part, des industries ^weated, comme l'industrie des vêtements de qualité inférieure, prospèrent et se répandent, grâce au secours qu'elles trouvent dans un travail bon marché non payé (non payé parce que leurs travailleurs vivent en partie d'autres ressources que celles que le salaire leur procure). Celles qui dépérissent réellement dans la concurrence sont celles qui.

ET LES INTÉRÊTS DE l'iNDUSTRIE 373

comme l'agriculture par exemple, ne peuvent pas utiliser plus de travail qu'elles n'en paient et ne bénéficient pas, d'autre part, des avantages économiques de la réglementation. (V. The Case for the Faciory Acts, p. 63.)

Pour l'Allemagne, le professeur Francke constate également que, si quelques industries sweated, comme l'industrie de la confection ou celle du jouet, comptent au nombre des industries d'exportation, cependant, les plus importantes de ces industries d'exportation sont celles dont les ouvriers ont des salaires relativement élevés, des journées de travail relativement courtes, comme les industries métallurgique, textile, chimique, électrique, les industries du papier, du verre, du cuir, etc. (Professeur Francke, loc. cit., p. 721.)

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