Le Correspondant, n« du 25 décembre 190»% p
A la suite de cet échange de vues, la conversation cessa.
Les négociations restèrent interrompues pendant quelques mois et furent reprises au printemps de l'année igoS. A ce moment, le voyage du roi Edouard VII à Paris et le voyage du Président de la République à Londres ' avaient déterminé un rapprochement entre la France et l'Angleterre. Désireux de supprimer les causes d'irritation, les hommes d'État des deux pays estimèrent qu'il convenait de régler simultanément toutes les questions litigieuses en les rattachant les unes aux autres^. Dans cette pensée, ils décidèrent que le règlement de la question de Terre-Neuve serait lié au règlement des questions de l'Afrique occidentale et centrale, comme le règlement de la question du Maroc serait lié au règlement de la question de l'Egypte.
Cette dernière question demeurait, en effet, toujours pendante. Depuis 1882, nous n'avions pas cessé de considérer l'occiipation anglaise comme un simplç état de fait et de réclamer l'évacuation formellement promise. Nous avions même, en vue d'un règlement ultérieur des affaires d'Egypte, fait de prudentes réserves lorsque, après le pénible incident de Fashoda, nous avions signé la déclaration du 21 mars 1899^. Nous avions eu le
1. Ces voyages eurent lieu le 1" mai 1903 et le 6 juillet 1903.
2. Circulaire adressée par M. Delcassé aux ambassadeurs de la République française en date du 12 avril 1904, et lettre adresâée par le marquis de Lansdovsrne à sir E. Monson , ambassadeur à Paris, en date du 8 avril 1904. {Bulletin du Comité de l'Afrique française, 1904, suppL, p. 156.)
3. Consultez notre ouvrage, Les territoires africains et les conventions franco-anglaises, pp. 171 et suiv.
soin de dire que si cette déclaration nous défendait toute acquisition territoriale à TEst de la ligne fixée d'un commun accord, elle n'affectait aucune des questions d'ordre plus général « afférentes à la vallée du grand fleuve égyptien' ». Ayant ainsi conservé notre entière liberté, nous pouvions, à un moment opportun, nous entendre avec les autres puissances européennes pour rappeler l'Angleterre au respect de ses engagements et faire régler par un Congrès la situation de l'Egypte.
D'ailleurs, sans même aller jusque-là^ nous pouvions nous appuyer sur les institutions internationales^ pour défendre les intérêts considérables que nos nationaux conservaient dans la vallée du Nil ^. Notamment, il nous était possible de faire échouer les combinaisons financières qui tendaient à transformer les gages donnés pour la garantie de la Dette égyptienne et à utiliser les économies provenant de plusieurs conversions.
Ces protestations et ces résistances pouvaient gêner le, fonctionnement du contrôle que lord Cromer et ses commissaires exerçaient sur le gouvernement khédivial. Aussi, pour y mettre fin, le Foreign-Officè se montra disposé à nous faire des concessions sur d'autres points du continent africain. Il nous offrit donc de reconnaître notre prépondérance au Maroc si nous consen-
1. Exposé des motifs présenté le 27 mars 1899 par le Ministre des Affaires étrangères à l'appui du projet de loi portant approbation de la déclaration du 21 mars 1899. [Journal officiel, 1899. Documents parlementaires^. Chambre des députés, pp. 975 et suiv.)
2. Ces institutions internationales étaient : la Caisse de la Dette publique, les Tribunaux mixtes et le Conseil sanitaire. Consultez l'ouvrage de sir Alfred Milner : L'Angleterre en Egypte, pp. 81 et suiv.
3. E. Aubin, Les Anglais aux Indes et en Egypte, pp. 255 et suiv.
— allions à ne plus entraver son action en Egypte et spécialement à ne pas contrecarrer ses projets financiers.
Notre gouvernement ne crut pas devoir repousser une pareille oflfre : il estima que « l'Angleterre s'eflfaçant devant nous, nous ne pouvions pas refuser d'accepter le fait accompli en Egypte ». En effet, « il ne s'agissait pas pour nous en Egypte, comme c'était le cas de l'Angleterre au Maroc, d'un parti à prendre devant une situation intacte. Nous nous trouvions sur le Nil, devant une réalité que chaque année, depuis vingt-deux ans, avait enfoncée plus profondément dans le sol' ».
Le Cabinet de Paris se trouvant ainsi d'accord avec le Cabinet de Londres, M. Paul Gambon, ambassadeur, et le marquis de Lansdowne signèrent à Londres, le 8 avril i9o4) une déclaration concernant l'Egypte et le Maroc ^.
Je dois ici analyser seulement les clauses relatives à ce dernier pays 3.
a) Clause relative à la prépondérance de la France.
La France, comme puissance limitrophe, exercera une influence prépondérante au Maroc, dont elle s'engage à
1. Discours prononcé au Sénat le 7 décembre 1904 par M. Delcassé, ministre des Affaires étrangères. [Journal officiel^ 1904, Sénat, p. 1048. )
2. Le texte de cette déclaration se trouve dans le Livre jaune publié en 1904, p. 21, et dans le Bulletin du Comité de l'Afrique française, 1904, p. 301.
3. Je ne crois pas utile d'analyser la clause contenue dans Tarticlé 6 de la déclaration, qui est relative aux fonctionnaires britanniques actuellement au service marocain.
Le gouvernement français s'engage à user de son influence pour que ces fonctionnaires ne soient pas mis dans des conditions moins avantageuses que celles appliquées aux fonctionnaires français du même service.
ne pas changer Tétat politique. En même temps qu'elle , s'efforcera d'établir l'ordre et la tranquillité dans ce pays, elle lui prêtera son assistance pour toutes les réformes administratives, économiques, financières et mir lilaires. Le gouvernement britannique promet de ne pas entraver son action, pourvu qu'elle laisse intacts les droits dont la Grande-Bretagne jouit au Maroc en vertu de traités, conventions et usages*.
Cette réserve vise principalement les garanties, avantages et privilèges reconnus aux sujets britanniques par le traité général et par la convention de commerce signés le 9 décembre i856 ^. Mais, bien entendu, elle est aussi applicable à tous les autres droits conventionnels ou coutumiers reconnus aux Anglais, notamment au droit de cabotage concédé depuis 1901.
b) Clause relative à la liberté commerciale.
Le gouvernement français s'engage à observer le principe de la liberté commerciale au Maroc.
Il déclare qu'il ne s'y prêtera à aucune inégalité, pas plus dans l'établissement des droits de douanes et autres taxes que dans l'établissement des tarifs de transport par chemin de fer.
Le commerce de l'Angleterre au Maroc jouira du même traitement pour le transit par les possessions françaises en Afrique^.
1. Article 2 de la déclaration concernant l'Egypte e( te Maroc.
2. Le texte de ces deux traités se trouve dans les Archives diplo. matiques, 1873, t. IV, p. 115. Lord Lansdowne, dans sa lettre du 8 avril 1904 à sir Ed. Monson, a rappelé les principales stipulations du traité du 9 décembre 1856.
3. Article 4 de la déclaration concernant TÉgypte et le Maroc.
Cette stipulation, qui prévient rétablissement de tout tarif différentiel au profit de la France et qui laisse la porte ouverte au commerce de l'Angleterre, ne doit avoir qu'un effet temporaire : elle sera valable pour une période de trente ans et, à défaut de dénonciation régulière, pour des périodes successives de cinq ans.
c) Clause relative à la liberté du détroit de Gibraltar.
La France s'engage à ne pas laisser élever des fortifications ou des ouvrages militaires quelconques sur la côte marocaihe comprise entre la place espagnole de Melilla et les hauteurs dominant la rive droite du Sebou'.
Cette clause^ qui tend à maintenir le libre passage du détroit de Gibraltar, est absolument conforme aux règles du droit international moderne^. On peut, toutefois, s'étonner de voir la liberté du Détroit affirmée si énergiquement par l'Angleterre, qui a installé de puissantes batteries à Gibraltar ^ et qui « ne semble pas prête à démanteler cette place '^. »
d) Clause relative à la garantie des intérêts espagnols.
Le gouvernement français déclare prendre en considération « les intérêts que l'Espagne tient de sa posi-