SCÈNE Yll
Les mêmes, UN DOMESTIQUE.
LE DOMESTIOUE.
M. Oervilly demande s'il peut voir madame la haroime.
LA BVRONNE.
Le notaire... j'y vais... Laure... vous devez être fatiguée...
LAIIBK.
Du tout, ma marraine...
LA BARONNE
Pardonnez-moi... allez quitter vos habits de voyage...
lAURE.
Mais...
LA BAUONXE, montrant à gaurhe.
Votre chambre est là... près de mon appartement... .Virai vous rejoindre tout-à-l'heure.
Oui, ma marraine. [Elle se relire à petits pas; la Baronne ne sort par le fond que lorsqu'elle a VII Laure entrer dans la chambre à gauche; mais à peine la Baronne a-t-elle disparu, que la jeune fille reparaît. A demi-voix.) Mon cousin.
LÉON
Vous êtes là?...
LALRE.
Ma marraine est partie... justement je voulais vous parler... à vous seul...
LÉON
A moi?. .
LAURE
Chut!... Dites-moi., est-ce que c'est vrai que ! ma marraine se marie?
LÉON
Qui vous a dit...
LAURE
Ah! voilà... Hier, dans le bateau à vapeur, mon tuteur et moi nous avons rencontré des artistes .. je dis des artistes, parce qu'ils avaient de grandes moustaches et des parapluies. ..Tout en regardant la Loire avec leurs lorgnons, ils sont venus à par- \ 1er de leurs connaissances de Paris. Le nom de madame de Simiale a été prononcé, et il y en a un qui a demandé quand elle épousait M. de Bercourt.
LÉON
Vraiment !
Mais alors les autres se sont récrites... et ils ont dit que ce n'était plus lui qui épousait ma marraine.
LÉON, troublé.
Ah!... et qui donc?
LAURE
Je n'ai pu saisir le nom, parce qu'ils se sont mis à causer bas... j'ai entendu seulement qu'ils parl.iicnt d'un mariage disproportionné... d'un jeune homme qui se mariait pour de l'argent. LÉON, à part.
Dieu!
LAURE
Vous saurez peut-être, vous, qui ce peut être...
LÉON
Moi... nullement.
LAURE. -
C'est un conte, alors... eh bien! j'en suis fùchée... parce que certainement ma marraine, jolie, riche et aimable comme elle est, doit désirer se remarier... C'est si ennuyeux de vivre seule...
LEON
C'est votre opinion?
LAURE
Certainement.
Alors les projets de madame de Simiale à votre égard doivent vous sourire...
LAURE
Quoi ! vous savez...
LÉON
Que vous venez à Paris pour vous marier...
LAURE
Au fait... pourquoi en faire un mystère?... Eh bien! oui, mon tuteur m'a avertie que ma marraine avait des projets.
LÉON
Et vous en êtes bien aise?...
LAURE
.le ne devrais pas l'avouer peut-être; je ne connais pas bien les usages du monde... mais franchement je n'en suis pas fâchée... parce que. voyez-vous, mon cousin, je vous le dis en confidence, nous sommes sorties de pension trois amies le même jour, et nous nous sommes promis de nous marier toutes dans l'année... Nous devons nous recevoir mutuellement, nous donner des thés : nous avons déjà choisi nos livrées.
LÉON
Et vous savez qui vous épouserez?
LAURE
Oui ; un homme riche !
LÉON
Qui se nomme?...
Je ne le connais pas : je dis riche, parce qu'on ne peut pas épouser un homme qui n'a rien... ma marraine et mon tuteur sont de cet avis.
LÉON
Mais s'il ne vous plaît pas?
LAURE
Pourquoi ne me plairait-il pas? Il me donnera des parures, un équipage, des loges aux spectacles.
LÉON
Cela vous suffira donc?
LAURE
Mais je ne sais, moi... Voyez-vous, mon cousin, quoique je sois bien gaie, bien étourdie... j'ai des momens de vide où je pleure sans savoir pourquoi. Je voudrais plus de bonheur que je n'en ai eu jusqu'à présent... On m'a dit que pour cela il fallait une grande fortune, et je l'ai cru...
LÉON
Et on vous a trompée... Quelques mois d'épreuve suffiront pour vous dégoûter des plaisirs du monde, et ces tristesses que vous éprouvez déjà deviendront plus profondes... car les vides du cœur ne se comblent qu'avec de l'amour.
LAURE
J'aimerai mon mari.
LÉON
Cela sera difficile : l'homme devenu riche de
MAGASIN THEATRAL
bonne heure a plus d<!velopp(' ses poftis que ses senlimens; aeeoutunn' à tout soumettre à ses dc'sirs, il ne sait point vivre pour les aulics... son ('goïsmc ('lésant peut se cacher (|uel(|ue temps: mais à la première occasion d'un sacrifice, il se dévoile, et toutes les illusions s'envolent. Vous essaierez en vain d'ailleurs de reporter votre tendresse sur celui qu'on vous aura choisi; on n'aime pas ceux qu'on voudrait aimer; l'amour s'impose. Pensez à cela, Laure, pensez-y long-temps, et ne vendez point votre bonheur au profit de votre orgueil.