‹ La protectriceChapitre 2 sur 28 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

DE BERCOURT, LÉON.

LÉON', entrant.

Ah ! mille pardons, monsieur de Bercourt... Je vous ai fait attendre.

MAGASIN THEATRAL

iiR nr.ncounT.

Comment donc! mais c'est moi qui dois m'cxcuser de vous d('ranger si matin.

lIiON.

Me di'ranger! S'il s'agissait de vous, à la bonne heure... un «écrivain, un romancier, on peut l'interrompre au moment de l'inspiration... mais moi, vous le savez, je ne fais rien... Aussi je vous suis reconnaissant de voire bonne visite.

DE iiF.KCoi'nr.

Vous avez tort... il ne faut jamais me savoir gré de ce que je fais... je n'agis jamais que pour moi.

LlioN, souriant.

Oui, je sais que, tout en étaiit l'homme le plus généreux et le plus dévoué pour vos amis, vous avez la prétention d'être un égoïste.

DE BERCOUUT.

.)e le suis? Je ne m'intéresse aux hommes que comme romancier; pour les étudier! et j'ai raison, ils ne sont bons qu'à cela. [Moiiiement de Léon.) Oh! je sais que vous n'en conviendrez pas; vous êtes trop jeune pour voir le genre humain en laid. C'est tout simple; à votre ège je cherchais aussi dans le monde les restes du paradis terrestre, je courais après de belles ombres, la gloire, le bonheur, comme cet enfant qui voulait prendre li'S étoiles qu'il voyait au fond d'un puits.

LÉON

Et maintenant?

PE BEnCOURT.

Maintenant je mange mes trente mille livres de rentes, je fais mon service de garde national, et j'espère être reçu à l'.icadémie.

ixox.

Ah! vous êtes triste!

DE BERCOUUT.

Comme tout ce qui est vrai. Mais pardon; je vous ai averti que j'étais venu pour moi... J'ai un service à vous demander.

LÉON, étonné.

l'n service!

DE BERC.OURT.

Ou plutôt un conseil. J'ai une idée, un plan de rnman qui me préoccupe depuis près d'un mois... depuis votre retour d'Allemagne avec la baronne. Je veux vous consulter.

LÉON

Moi?

DE BERCOUUT.

Oui. Vous avez du gofit, de la délicatesse; puis vous savez (jue c'est ma manière.., j'aime à essayer mes idées... ,i voir comment elles seront comprises.

lÉO.N.

Vous me faites trop d'honneur.

DE BERCnURT.

Non, je suis sûr que vous vous placerez mieux que personne dans la situation que je veux peindre.

lÉON.

Voyons.

liK DEIICOURT.

Il s'agit d'une grande dame, veuve, belle encore, et dont les sciitimens sont restés pleins de jeunesse; une de ces ùmes dont l'amour ne se retire que lentement.

LÉON, souriant.

Je reconnais une de vos héroïnes favorites.

I>E BERCni'UT.

Une grande dame... nous en ferons une baronne. si vous le voulez... s'est chargée d'élever un orphelin ; ce sera un parent éloigné, un pupille, un filleul... n'importe... l'enfant grandit, sort du collège et vient habiter chez sa prolectrice. Vous suivez bien mon intention ?

LÉON, embarrassé.

Parfaitement.

DE BERCOURT.

La baronne le voit d'abord sans défiance, comme un enfant; mais bientôt l'intimité qui naît dans les voyages les rapproche!... Ah! j'ai oublié de vous dire qu'ils voyageaient ensemble.

LÉON

Fort bien !

ne BERCOURT.

Elle s'habitue insensiblement à la présence du jeune homme, elle y trouve un bonheur qu'elle n'ose s'avouer... Sans le vouloir, elle rapporte a lui toutes ses pensées... elle l'aime enfin !... Trouvez-vous la donnée intéressante?

LÉON , embarrassé.

Très-intéressante.

DE BERCOURT.

La baronne (car nous sommes convenus que c'était une baronne) fait tout pour s'attacher son protégé; elle prend la direction de sa vie, elle s'oppose à ce qu'il se crée une position indépendante; elle redouble chaque jour autour de lui les chaînes de la reconnaissance, de l'habitude. Lui, il résiste, mais faiblement; c'est un cœur excellent qui tient compte du bonheur des autres, chose fort dangereuse. Il sent que sa protectrice a besoin de son affection, et il prend cela pour une raison... Nous gâtons tous notre vie par quelque erreur ou quelque passion... mon jeune homme, lui, est menacé de la gâter par bonté. LÉON, les yeux baissés.

N'est-ce pas iilutôt par reconnaissance? et voudriez-vous qu'il fût ingrat?

DE BERCOURT.

Oh! je sais (pie l'ingratitude est un vice horrible... mais avoir un vice à propos est presque une vertu dans le monde. Il y a tant de gens qui n'en ont pas d'autre! Du reste, je suis fort embarrassé pour mon dénouement.

LIÎON.

Ainsi, vous ne lavez pas trouvé?

DE BERCOUUT.

Non. J'attends que vous me conseilliez.

LÉON

Moi !

DE BEHCOl'RT.

Oui... il y en n plusieurs de possibles. D'abord

Il' jeune boiiiiiic peut épouser sa protectrice... mais le bonheur est alors perdu pour tous deux, car diiïërens d'âge ils le seront nécessairement de Roùts, de désirs ; cette différence ira toujours croissant et leur préparera un malheur sans remède.

LÉON, vivement.

El vous avez un autre dénouement?

DE BEKCOL'llT.

Oui, mais celui-là demande du courage. 11 faut que le jeune homme, sur de ne pouvoir répondre à un amour dangereux, n'entretienne point plus long-lemps les illusions de celle qui l'éprouve, qu'il trouve de la force pour lui sauver de tardifs regrets, qu'il sorte de l'espèce de tutelle dans laquelle il s'oublie, en choisissant une carrière...

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