‹ La prothèse dentaire dans l'antiquitéChapitre 3 sur 6 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Si nous ne trouvons pas dans les écrivains médicaux les renseignements détaillés que nous y cherchons sur la prothèse dentaire et sa technique opératoire, cela tient à ce que l’art dentaire était exercé par des spécialistes. La prothèse nécessitait une main habile et expérimentée, c’était l’œuvre d’un praticien et non d’un médecin. Les médecins modernes ne font pas les râteliers, beaucoup de dentistes ne les exécutent pas eux -mêmes, un mécanicien est spécialement attaché dans ce but à leur cabinet. Mais si les écrivains médicaux parlent rarement de la prothèse dentaire, nous trouverons dans les satyriques romains des renseignements qui nous éclaireront sur la fréquence de son emploi.

Nous en trouverons même dans les lois romaines.

La loi des XII Tables publiée 450 ans avant J. -G. renfermait des dispositions restrictives des dépenses funéraires.

On lit sur la Table X, de Jure Sacro. Loi XV.

« Aurum, quoque modo adhiberi possit, » a funere omnino removetor : ast si dentes » alicujus auro essent vineti, cum ossibus id » ipsum urere aut sepelire jus esto. »

Que l’or soit écarté des funérailles. Mais celui dont les dents sont unies par de l’or peut être brûlé ou enseveli avec cet or.

Cicéron dit, « de legibus ». Livre II. La loi ajoutait « qu’on n’enfouisse pas l’or » défense sagement modifiée par cet autre article « si les )) dents du mort étaient attachées avec de l’or, » on pourra l’ensevelir ou le brûler sans le lui » ôter. »

Le texte de la Loi des XII Tables et le Commentaire de Cicéron sont absolument clairs. Dans le même temps oû cette loi était promulguée à Rome, Hippocrate nous montrait que la

Le véritable texte de la loi des XII Tables est le suivant : « Neve aurum addito — (^uoi auro dentes vineti escunt ast » im cum illo sepelire urerve se fraudo esto. « escunt pour sunt — ast pour at — im pour eum — se pour sine, fraudo esto pour impunè sit.

prothèse dentaire était en usage en Grèce, mais sans nous dire quelle en était la fréquence.

Pour que la Loi des XII Tables édictât des mesures visant cet usage, il faut admettre qu’il était fort répandu à Rome 450 ans avant notre ère,

A ces preuves irrécusables de l’antiquité de la prothèse dentaire fournies par Hippocrate, la loi des XII Tables et Celse, joignons celles que nous offrent fréquemment les satyriques latins en leurs mordantes épigrammes.

Mon excellent confrère AL le Docteur Dureau, le savant Bibliothécaire de l’Académie de Medecine de Paris, pour qui les auteurs grecs et latins n’ont plus de secrets, a bien voulu enrichir mon travail, de ses recherches personnelles. Je le remercie cordialement de sa bienveillante intervention.

Voici ce que l’on trouve dans le poète Martial qui vivait à Rome sous les Empereurs Néron, Galba, Othon, Vitellius, Vespasien, Titus, Domitien, Nerva et Trajan {de l’an S4 à l’an g8 après J.-C.)

Epigramme LXXIII Liv. I.

à Fidentinus.

Sic dentata sibi videtur Aeglé Emptis ossibus, Indicoque cornu.

Parcequ’elle s’en est achetée d’os et d’ivoire Aeglé se figure avoir des dents.

Epigramme XLI Liv. II.

Contre Maximina

Non dixit tibi, tu puella non es :

et très sunt tibi, Maximina, dentcs,

Sed plane piceique, buxeique.

Il ne l’a pas dit pour toi, car tu n’es pas une jeune fille, car tu n’as plus, Maximina, que trois dents et elles sont absolument de pois et de buis.

Epigramme XLIII. Liv. V.

Sur Thaïs et Lecania

Tirais habet nigros, niveos Lccania dentes Ouae ratio est ? Eniptos haee habet, ilia suos.

Thais a les dents noires, celles de Lecania sont blanches comme la neige. Pour quelle raison ? Thais a ses dents, Lecania a acheté les siennes.

Epigramme XXXVIII. Liv. IX.

Contre Galla

Quum sis ipsa domi, mediaque ornere Suburra

fiant absentes et tibi, Galla, comae

Nec dentes aliter, quam serica, nocte reponas

et Jaccas centum condita pyxidibus,

Née tecum faciès tua dormiat : innuis illo,

Ouod tibi prolatum est mane supercilio.

Quoique tu te trouves en personne chez toi, Galla, quoique ta parure absorbe la moitié des fards de Suburra, quoiqu’une chevelure postiche remplace, celle que tu as perdue, quoique tu ôtes chaque soir tes dents, comme ta robe, quoique tes appas reposent dans cent boîtes diverses et que ton visage ne couche pas avec toi, tu t’avises de m’agacer avec le sourcil que tu t’es fait faire le matin,

Epigramme XXIII. Liv. XII.

Contre Lelia

Dentibus atque coniis, nec te pudet uteris emptis Ouid faciès oculo Laelia ? Non emitur.

Tes dents et tes cheveux tu les as achetés et tu ne rougis point de t’en parer. Mais comment feras-tu pour ton œil Lelia ? Des yeux on n’en vend point.

Epigramme LVI. Liv. XIV. .

La poudre dentifrice.

Dentifricium.

Ouid mecum est tibi ? iMe puella suinat.

Emptos non soleo polire dentes.

Qu’y a-t-il de commun entre nous deux ? C’est à la jeune fille à recourir à moi. Je n’ai point l’habitude de polir les dents qu’on achète.

Nous lisons dans Horace qui vivait sous Auguste.

Satyre VIII. Liv. I.

et ut non testis inultus

Horrueriin voces furiarum et factu duarum.

Nam displosa sonat quantum vesica, pepedi diffissa nate ficus ; at illae currere in urbem : Candidiae dentes, altum Saganiae caliendrum Excidere, atque herbas, atque incantata lacertis Vineula, cum magno risuque Jocoque Videres.

Ce que l’on vient de lire ce sont les imprécations du Dieu Priape contre les sorcières Canidie et Sagene venues sous ses yeux se livrer à leurs sortilèges, dans le jardin dont il avait la garde.

« Ne pouvant plus contenir mon indignation » en présence des cris et des gestes de ces deux » furies, je fis un pet à m’en déchirer le derrière. » Il retentit comme le bruit d’une vessie qui » éclate. Vous auriez ri en voyant les deux » sorcières fuir vers la ville, perdant dans leur » course, Canidie ses fausses dents, Sagène sa

» chevelure postiche et laissant en chemin leurs » simples et leurs bracelets magiques. »

Les écrits d’Hippocrate et de Celse, le dentier du D"" Lambros trouvé à Tanagra, le récit de Lucien, le texte de la loi des xii Tables, les épigrammes de Martial, la satyre d’Horace établissent l’antiquité de la prothèse dentaire en Grèce et en Italie. Nous allons nous eftbrcer de rechercher d’où vient cette opération, à quelle époque elle remonte. La tache ne sera pas aisée, mais nous espérons jeter dans cette obscurité quelques rayons de lumière.

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