Op. cit., p. 112 suiv
La Descende du Christ aux enfers met en tableaux les actions du Sauveur, dans l’invisible, durant l’intervalle relativement très court qui sépare sa mort de sa résurrection. Les patriarches et les prophètes ont senti se réveiller leurs espérances; Satan et l’enfer se confient leurs craintes. Jésus apparaît en vainqueur et délivre les saints de l’ancienne loi. Tout se termine par une description du bon larron arrivé à la porte du paradis et portant la croix sur ses épaules.
Plusieurs de ces tableaux ont le mouvement et la majesté des compositions épiques ; l’ensemble présente un résumé de l’histoire religieuse de l’humanité, depuis Adam jusqu’à Jésus-Christ ; l’influence exercée sur l’imagination des artistes chrétiens, poètes, littérateurs, peintres et sculpteurs, au moyen âge et dans les temps modernes par cette mise en scène des deux Testaments, à été profonde et durable. Bien que sous sa forme actuelle cet apocryphe ne semble pas remonter au delà du 1v* siècle, sous sa forme primitive, 1l pourrait bien être du second. La doctrine porte encore quelques traces de docétisme, et l’un des deux témoins des prodiges qu’il raconte s’appelle Carinus, nom qui fait immédiatement penser à Lu- . cius Charinus, l’auteur bien connu d’un grand nombre d’apocryphes infestés de gnosticisme. On a de la Descente aux enfers des rédactions ou des versions, en grec, en latin, en arménien, en syriaque et en copte. Les manuscrits grecs et latins sont nombreux. Tischendorf, pour son édition, à consulté plus de 39 documents.
Da CHAPITRES ADDITIONNELS
À l’histoire de la descente aux enfers se rattachent :
La Narration de Joseph d'Arimathie, qui n’en est guère qu'un abrégé. Joseph, à la mort du Sauveur, non content de réclamer le corps de Jésus, se présente hardiment devant le prince es prêtres et lui reproche sa honteuse conduite. On l’incarcère, mais un miracle le délivre et il devient le témoin du Sauveur dont 1l raconte les souffrances, la mort, la sépulture, la résurrection et les miséricordes envers le bon larron que Jésus associe à son triomphe.
La Vengeance du Sauveur. Cet écrit divisé par Tischendorf en trente-six paragraphes, a deux parties. La première,(1-19)raconte l'ambassade du Juif Nathan qui gagne Titus, prince d'Aquitaine, au Christianisme, . et l’entraine, ainsi que Vespasien, à la conquête de Jérusalem pour venger le Christ. La seconde, (19-36) contient la légende de Véronique et nous remet en présence des circonstances mentionnées dans les Actes de Pilale. On connaît un manuscrit du 1x° siècle.
41. Tous inauthentiques. Inutile de faire remarquer que pas un de ces récits ne mérite créance. Ils présentent, en effet, au plus haut degré, les caractères des ouvrages apocryphes :
Origine obscure ou mystérieuse : plusieurs sont anonymes, presque tous sortent de milieux inconnus ou suspects.
Contenu erronné ou légendaire : les premiers sont hérétiques, les derniers sont fabuleux; plusieurs sont signés de noms hérétiques ; on connait des Évangiles
d’Appelles, de Marcion, de Basilides, des Simonites, des Valentiniens, des Manichéens.
Faux tilre : les pseudépigraphes abondent ; il y a l’Évangile des douze, et l'Évangile des quatre ; Origène ! et saint Jérôme font mention d'Évangiles attribués à Pierre, à Jean, à André, à Barnabé, à Philippe, à Thomas, à Mathias, à Thaddée, et même à Judas Iscariote.
Enfin histoire aventureuse : nés pour la plupart de l’hérésie,ils en ont ressenti et marqué toutes les transformations. Sans cesse remaniés par le caprice ou la passion, ils ont subi toutes les fluctuations de l'erreur et comptent presque autant de rédactions que d’exemplaires.
Les textes actuels portent la trace visible de remaniements successifs sous lesquels la forme primitive s’est peu à peu effacée et a fini par disparaitre à peu près complétement. Que trouverions-nous au point de départ des apocryphes actuels, s’il était possible de les suivre à travers toutes leurs évolutions et altérations? Nos évangiles canoniques ? peut-être; quelques-uns
4. L'Éolise, dit ORIGÈNE, a quatre Évangiles ; les hérésies en ont un grand nombre: entre autres celui qui est dit selon les Égyptiens, et celui qui est dit selon les douze apôtres. Basilide a osé écrire un Évangile et lui donner son nom... Je sais qu’il y à un Évangile appelé selon Thomas, un autre selon Matthias; nous en avons lu bien d’autres encore, afin de ne point paraitre ignorants au regard des gens qui croient avoir appris quelque chose en connaissant cela. Mais parmi tous ces écrits, nous approuvons ceux que l’Église approuve, c’est-à-dire les quatre Évangiles qui doivent être reçus... Ces quatre Évangiles seulement sont garantis par la tradition et acceptés sans conteste dans l'Église de Dieu. Voir plus loin, page 495 et 499.
des précieux mémoires que consultait saint Luc? peutêtre ; des écrits hérétiques ? peut-être.
Une seule chose est certaine. Nous n’avons plus le
texte primitif; par conséquent, sous leur forme ac-.
tuelle, les apocryphes sont des écrits sans autorité. S'ils sont partis d’écrits hérétiques, ils se sont transformés sans rien perdre; s’ils sont partis d’écrits authentiques, ils ont perdu l’autorité humaine de leurs sources ; s'ils sont partis d'écritsinspirés, ils n’ont pas su garder l’autorité divine du texte primitif qu'ils ont AlLÈTE.
12. Précieux cependant. Est-ce à dire pour cela que les Évangiles apocryphes ne méritent aucune attention, et qu'ilest superflu de s’en occuper ? Loin de nous pareille pensée. Sans doute, les obscurités de leur origine et les accidents de leur histoire diminuent singulièrement la valeur des renseignements qu’ils ont la prétention de nous donner sur la vie du fondateur du christianisme ; sans doute l’impossibilité où nous sommes de refaire l’histoire de leurs variations et de reconstituer leur véritable physionomie aux différentes époques de leur évolution, nous prive en grande partie des ressources considérables qu’on serait en droit d’en attendre pour résoudre l’obscur problème de l’origine, de la filiation, et de la fortune des innombrables hérésies qui encombrent les premiers siècles de l’histoire de l’Église ; et cependant, malgré ces imperfections, les Évangiles apocryphes méritent d’attirer et de retenir longtemps l’attention de l’historien et de l’apologiste.
Dr A
L’historien, après avoir compté sur les traces encore visibles qu’elles ont laissé dans le texte, les altérations successives qu’on lui a fait subir, cherche à connaitre et parvient quelquefois à deviner la pensée qui les a inspirées ; tout comme le critique d’art, après avoir compté, sur les traces encore visibles qu’elles ont laissé sur l’œuvre qu’il étudie, les retouches suc-
cessives qu'on lui a fait subir, cherche à connaître et
parvient assez souvent à deviner la pensée secrète et l’habileté professionnelle de ceux qui en sont les auteurs.
13. Parallèle instructif. L’apologiste peut établir, entre les Évangiles apocryphes et les Évangiles canoniques, un parallèle qui met dans tout son jour l’évidente supériorité de ces derniers, rend pour ainsi dire palpable la preuve deleur intégrité, confirme leur authenticité et rend très croyable leur inspiration. La supériorité des Évangiles canoniques sur les Évangiles apocryphes n’est pas contestable, et de fait depuis Semler qui le premier a attiré l'attention sur l’ensemble des apocryphes jusqu’au Dr Ifilsenfeld, pas un savant n’a songé à la contester.
Le texte des Évangiles canoniques a toujours été respecté : on ne signale entre les différents manuscrits que des variantes qui n’atteignent jamais la substance du récit ; le texte des Évangiles apocryphes change à vue d'œil sur les pointsles plus essentiels ; c’estqu’on a vu dans le premier une œuvre divine, et dans le second une œuvre humaine.
__ Les apocryphes sont évidemment une contrefaçon
des Évangiles canoniques : même cadre, mêmes personnages, mêmes faits principaux, mêmes textes essentiels, sous les formes les plus diverses; preuve évidente qu'ils dépendent d’un type primitif, d’une œuvre originale qui ne peut être que notre saint Évangile. Veritas falsum præcedat necesse est, dit Tertullien. 1
Quelle différence entre l’original divin des Évangiles canoniques et les copies maladroites, grossières et souvent difformes, des apocryphes! Là, un merveilleux plein de grandeur et toujours bienfaisant, un enseignement limpide et profond, une vie exubérante, un style dont la noblesse égale la simplicité ; ici, des prodiges qui sont de vrais tours de force, parfois monstrueux — un jeune homme changé en mulet, des enfants changés en chevreaux, — et souvents puérils; une doctrine suspecte toujours etsouvent erronée, un épuisement manifeste, un style diffus,sans force et sans dignité, quel contaste ! comme il met en relief la divine supériorité de nos saints Évangiles! comme il établit victorieusement la nécessité d’une autorité pour conserver dans sa pureté native la parole de Dieu sur la terre!
14. Aveux d’un mécréant. « C’est faire injure à la littérature chrétienne que de mettre sur le même pied ces plates compositions et les chefs-d’œuvre de Marc, de Luc et de Matthieu. Les Évangiles apocryphes sont les Pouranas du christianisme ; ils ont pour base les Évangiles canoniques. L'auteur prend ces Évangiles comme un thème dont il ne s’écarte jamais, qu’il
(4) TERTULLIEN. Adv. Marcionem, 1V, 6, MIGNE, t. 11, col. 368.
cherche seulement à délayer, à compléter par les procédés ordinaires de la légende hébraïque.
Les auteurs des Évangiles apocryphes innovent peu, ils imitent et exaspèrent. Ils font pour les Évangiles canoniques ce que les auteurs des Post-homerica ont fait pour Homère, ce que les auteurs relativement modernes des Dionysiaques ou d’Argonautiques ont fait pour l’épopée grecque. Ils traitent les parties que les canoniques ont avec raison négligées; ils ajoutent ce qui aurait pu arriver, ce qui paraissait vraisemblable ; ils développent les situations par des rapprochements artificiels empruntés aux textes sacrés. Quelquefois enfin, ils procèdent par monographies et cherchent à faire une légende à tous les personnages évangéliques en réunissant les traits épars qui les concernent... Tout se borne ainsi à broder sur un canevas donné...
Quant au détail, il est impossible de rien concevoir de plus mesquin, de plus chétif. C’est le verbiage fatigant d’une vieille commère, le ton bassement familier d’une littérature de nourrices et de bonnes d'enfants... Le Jésus véritable... les dépasse et les effraie.
La cause réelle de ce triste abaissement est un changement total dans la manière d’entendre le surnaturel. Et cela est très vrai, tandis en effet que dans les Évangiles canoniques tout, dans les prodiges du divin thaumaturge, est miséricorde et bonté — « dans les Évangiles apocryphes, Jésus est un spectre surnaturel sans entrailles. L’humanité chez lui est un mensonge. Dans son berceau, vous le prendrez pour un enfant ;
attendez; les miracles pétillent autour de lui; cet enfant vous crie: «Je suis le Logos. » La thaumaturgie de ce nouveau Christ est matérielle, mécanique, immorale ; ce sont les tours d’un magicien. Partout où il passe, il est comme une force magnétique ; la nature s’affole, déraisonne, par l’effet de son voisinage. Chacune de ses paroles est suivie d’effets miraculeux, & pour le bien comme pour le mal ».. Dans les apocryphes, la notion vraie de la conscience de Jésus, à la fois humaine et divine, est tout à fait oblitérée. En devenant un déva pur, Jésus perd tout ce qui l’avait rendu aimable et touchant. On fut entrainé assez logiquement à nier son identité personnelle, à faire de lui un fantôme intermittent, qui se monirait aux disciples, tantôt jeune, tantôt vieux, tantôt enfant, tantôt vieillard, tantôt grand, tantôt petit et quelquefois si grand, qu’il touchaitle ciel de sa tête.t »