‹ La provenanace des ÉvangilesChapitre 113 sur 146 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

1. Importance de cet écrit. Nos lecteurs nous sauront gré, nous n’en doutons pas, de les avoir mis en état de se rendre compte par eux-mêmes de limportance et de l’intérêt d’un document si précieux, par la publication d’une traduction littérale, faite à leur intention, sur le texte original 1 de l’édition de Cons-

1. Publié en 1883 par Philothée Bryennios, alors métropolite de Nicomédie, Bryennios a longtemps étudié dans les universités de Leipzig, de Berlin et de Munich. La part qu'il a prise au congrès tenu à Bonn par les Vieux-Catholiques, en 1872, et le travail intitulé : Examen et réfutation de la lettre encyclique du Pape Léon XII1,qu’il à fait paraître à Constantinople en 1882, disent clairement qu'il est acquis aux idées libérales et dévoué au schisme. Il est né à Constantinople en 1833. C'est dans cette ville où il fut appelé à remplir, à son retour d'Allemagne, les fonctions de doyen de l’école du Phanar à laquelle est adjointe la célèbre et riche école du Saint-Sépulcre, qu’il eut le rare bonheur de découvrir un manuscrit du xI° siècle contenant, entre autres écrits, les deux lettres de saint Clément aux Corinthiens et la Doctrine des douze Apôtres.De ce dernier écrit on ne connaissait que le nom. Le texte des lettres de saint Clément était mutilé. Bryennios prépara silencieusement la publication de son manuscrit. L'édition des lettres de saint Clément qui parut à Constantinople en 1875, nous a rendu des pages qui

manquaient jusqu'ici à la 1 Clementis ,le plus ancien livre chré-

tantinople. Les quelques réflexions qui suivent rendront peut-être la lecture qu’ils vont en faire plus \ intéressante et plus fructueuse.

Le lecteur remarquera facilement que la Didachè comprend trois parties ; l’une morale (1-vi), où sont exposés, sous l’image de deux voies, la voie de la vie et la voie de la mort, les préceptes essentiels de la morale chrétienne ; l’autre rituelle, où on traite des principaux actes religieux des chrétiens : le baptême, la prière, le jeûne, l’Eucharistie ; la troisième, diseiplinaire, où est décrite l’organisation de la société chrétienne avec sa double hiérarchie d’apostolat et de gouvernement — d’apôtres, de prophètes, de docteurs — d’évèques et de diacres. La finale est une exhortation à veiller sur Riu en raison du retour prochain du Sauveur.

Nous sommes donc en présence d’un véritable manuel ecclésiastique des premiers temps du christianisme, d’un catéchisme de l’Église primitive. Dès lors on peut s'attendre à trouver dans cet écrit des révélations pleines d'intérêt sur la vie, les mœurs, les coutumes, les institutions du christianisme, à l’époque des origines. L'historien lui demandera ce sans quoi la connaissance des faits est toujours incomplète et souvent stérile, la science des institu-

tien en dehors du canon des Écritures, et une bonne moitié de la très ancienne homélie connue sous le nom peu justifié de Ile Clementis. Dans la publication de 1883, il donne une édition savante et soignée du texte de la Doctrine des douze Apôtres. 1 vol. in-8 de CXLIX et 75 pages. Tout l'ouvrage est écrit en grec ancien. L'introduction aborde et résout les principaux problèmes que soulève la nouvelle découverte.

tions ; le canoniste y trouvera le plus ancien texte du droit ecclésiastique ; le liturgiste, les plus anciennes formules de la prière publique dans la célébration des saints mystères et dans l’administration des sacrements ; le controversiste, la réponse péremptoire aux difficultés soulevées par les Grecs contre la validité du baptême conféré par infusion, et par les protestants sur plusieurs points de dogme et de discipline ; l’apologiste enfin, une preuve nouvelle de l’authenticité, tant contestée de nos jours, des Évangiles et de plusieurs autres écrits du Nouveau Testament. {

4.M.SCHAFF, théologien protestantaméricain, donne une liste de près de 200 travaux dans la 2e édition de son livre, en 1886 : The oldeste church Manual called the teaching of the twelve Apostel. M. Paul SABATIER donne aussi dans son travail : La Didachè ou l’enseignement des douze Apôtres, in-8° de 168 p., Paris, 1875, une bibliographie complète.

Les catholiques consulteront avec fruit les travaux suivants: VIGOUROUX, Le Monde, 22 déc. 1884,

Abbé DUCHESNE, Bulletin critique, 1er mars et 1 octobre 1884 et 1°r mai 1885.

Dom FERNAND CABROL, Revue des questions historiques, janvier 1886.

La Controverse, 15 oct. 1884, en a donné une traduction complète.

BICKELL, #eitschrift für Kathol. Théol., 1884, 2.

FUNCK, Lilerarische Rundschau, févr. et oct. 1884 et août 1885 in Théol. Quartalschr. 1884, 117. Opera Patrum apostolicorum. Editio nova, Doctrina duodecim apostolorum adaucta, Tubingæ, 1887.

Citons parmi les principaux travaux des protestants : HILGEN- FELD, Novum Testamentum extra canonem receptum, fasc. IV, ed. n, Lipsiæ, 1884. — HARNACK, Die Lehre der Zwolf Apostel, Lipsiæ,1881. Die apostellehre und die judischen zwei Wege, Lip-

2, Sa provenance. La Didachè n'est ni datée ni signée. En retrouver l’auteur est impossible; en apprécier la date est malaisé. Les critiques ont fait les remarques suivantes.

Le style trahit des hébraïsmes ; le point de supputation est le sabbat (vir1) bien qu’on engage énergiquement à garder le dimanche (xIv); le texte est composé en grande partie d'expressions bibliques, surtout d'expressions évangéliques dont l’auteur se sert souvent comme le fera plus tard saint Bernard pour formuler sa propre pensée ; la doctrine est orthodoxe — il est possible, facile même, d'interpréter favorablement les deux seuls passages qui puissent donner lieu à quelque soupçon, vi, 2, xvi1, 7. Ne peuton pas de tous ces indices conclure que l’auteur de la Didaché est un chrétien orthodoxe, juif d’origine ou d'éducation ?

Quel qu’en soit l’auteur, il est certain que notre écrit attribue aux missionnaires une importance considérable, et donne un relief singulier aux apôtres, aux prophètes, aux docteurs (xI-XIH), tandis qu’il fait aux évêques et aux diacres une place qui étonne à première vue. S’il réclame pour eux de la considération et du respect, c’est parce qu'ils font eux aussi l'office de prophètes et de docteurs (xv). Il faut en conclure que la Didaché a vu le jour en un temps et dans un pays où la hiérarchie d’apostolat et de fondation, avec ses pouvoirs extraordinaires, ses fonc-

siæ, 1886. — FRIEDBERG, Zeitschrift fin Kirchenrecht, 1x, 408- 495. Friburgiæ et Tubing., 1884. — BoNNET-MAURY, La doctrine des douze apôtres, traduct. et commentaire, Paris, 188%.

tions en rapport avec la direction générale de l'Église, son ministère itinérant confié à une armée d’apôtres, de prophètes et de docteurs, est encore en pleine activité et au premier rang, tandis que la hiérarchie de gouvernement, avec ses pouvoirs ordinaires, ses fonctions en rapport avec la direction d’une chrétienté déterminée, son ministère fixe, confié aux évêques, aux prêtres et aux diacres, en est encore à la période d'organisation et demeure provisoirement au second rang. Or la hiérarchie d’apostolat, puissamment organisée pendant la période d’évangélisation primitive, aux temps apostoliques, perd peu à peu de son importance et, au milieu du second siècle, elle est partout remplacée ou tout au moins reléguée au second rang par le fonctionnement régulier, plein et définitif, de la hiérarchie de gouvernement. C’est donc dans la première moitié du second siècle au plus tard que se place la rédaction de la Doctrine des douze : Apôtres.

C’est encore à la première moitié du second siècle que nous ramène l’application à la Didachè de ce qu’on appelle de nos jours les critères externes. L’auteur inconnu des Constitutions Apostoliques (Ir siècle ?) a certainement eu notre texte sous les yeux, puisqu'il le délaye en le paraphrasant tout entier dans le vire livre, 1-XXXII1, de sa collection ; l’auteur également inconnu, d’un livre analogue aux Constitutions Apostoliques, publié par Hilgenfeld sous le nom de Duæ viæ ou J'udicium Petri (1x1 siècle (?), traite à peu près de la même façon la première partie de la Doctrine. L’antériorité de notre texte sur ces deux

écrits à date incertaine n’est donc pas douteuse, et nous voilà par un autre chemin ramenés vers le second siècle.

Au seuil de ce second siècle nous rencontrons un écrivain célèbre, Clément, le philosophe d’Alexandrie ; interrogeons-le sur notre texte. Il l’a lu, puisqu'il le cite deux fois, dans son traité Quis dives salvabitur, lib. 1, v. 5, et dans les Stromates, I, ch. xx; il le croit fort ancien, puisqu'il fait la seconde citation sous la rubrique : l’Écriture dit, preuve qu’il en fait remonter la rédaction aux temps apostoliques, et Que personnellement il croit à son inspiration. Clément d'Alexandrie n’est pas le seul témoin de notre texte au second siècle. Le Pasteur d’Hermas, dont il est difficile de reculer l’apparition au delà de l’an 155, contient un développement sur l’aumône (Mand. 11, 4-6) qui se rencontre avec les mêmes expressions dans la Didachè, ch. 1. La parenté de ces deux écrits est incontestable. Mais il est difficile de dire avec certitude lequel des deux a été reproduit par l’autre, bien que ce privilège semble appartenir à la Didache. De plus, l’'Épiître de saint Barnabé reproduit dans sa finale l’allégorie des deux voies. « Il est certain que l’auteur de l’un de ces vénérables écrits s’est servi de l'autre, puisque le commencement du premier est le même pour le fond que la fin du second, mais quel est celui qui a la priorité ? D’après M. Zahn et M. Funck, c’est l’auteur de la Doctrine des douze ap6tres. Les raisons apportées par M. Funck ne manquent pas de vraisemblance, sans être toutefois décisives. » (ViGouroux). Si l'hypothèse de M. Funk était la vraie,

CNE

c’est vers la fin du premier siècle ou au plus tard dans les premières années du second, que nous devrions placer la rédaction de la Doctrine, puisque les critiques s'accordent généralement à placer celle de l’'Épitre de saint Barnabéentre l’année 97 et l’année 195.

Si l’histoire littéraire de notre écrit semble lui assigner l'Égypte et Alexandrie comme lieu d’origine ses premiers témoins sont des Égyptiens ; au temps de saint Athanase, elle est encore une sorte de livre sacré dans l’Église d'Alexandrie, et l’Épître de saint Barnabé dont il dépend ou qui dépend de lui, est réputée d’origine égyptienne, — certains usages peu en harmonie avec les mœurs de l'Égypte, comme l’emploi de l’eau chaude pour le baptême et la culture du blé sur les montagnes, (1x) laissent croire à plusieurs critiques qu’il à vu le jour sous un climat moins tempéré que celui d'Égypte, dans un pays froid et montagneux comme la Syrie ou la Macédoine.

La Doctrine des douze Apôtres est écrite en un grec très simple, généralement clair et facile à comprendre, avec des teintes d’hébraïsme.

Le titre adopté définitivement par les éditeurs est :

Didaché tôn dôdeka apostolôn : « Didachè Kuriou dia

tôn dôdeka apostolôn toïs ethnesin », c'est-à-dire : «Enseignement des douze apôtres ; enseignement du Seigneur donné par les douze apôtres aux nations ».

Les seize chapitres de l’édition princeps ont été subdivisés en versets. Dans notre traduction chaque chapitre est représenté par un paragraphe distinct ; un simple trait à l’intérieur du paragraphe rappelle la division en versets proposée par Funck.

3. Les deux chemins. Il y a deux chemins, l’un de. la vie et l’autre de la mort, ! mais il y a une grande différence entre ces deux chemins. — Voici donc le chemin de la vie : premièrement, tu aimeras le Dieu qui t'a créé, et secondement (tu aimeras) ton «prochain comme toi-même, ? et tout ce que tu ne veux pas qu'il te soit fait, ne le fais pas toi-même à un autre. 3 — Or la doctrine de ces paroles est celle-ci: bénissez ceux qui vous maudissent, priez pour vos ennemis, jeünez pour ceux qui vous persécutent. — Quelle grâce, en effet, si vous aimez ceux qui vous aiment ? Est-ce que les gentils eux-mêmes ne font pas cela? Pour vous, aimez ceux qui vous haïssent, et vous n’aurez pas d’ennemis. — Abstiens-toi des convoitises charnelles et corporelles. 5 — Si quelqu'un te donne un soufflet sur la joue droite, présente-lui encore l’autre et tu seras parfait. — Si quelqu'un te contraint à faire un mille avec lui, fais-en deux : Si quelqu'un t’enlève ton manteau, donne-lui aussi ta tunique. Si quelqu'un prend ton bien, ne réclame pas ; 6 d’ailleurs tu ne le peux pas. 7 — Donne à quiconque te demande 8 et ne redemande pas, car le Père veut qu’on donne à tous des dons gratuits qu’on

Page 1