SAVANTS ET MYSTIFICATEURS
Le sieur Schapira n’est pas un de ces escrocs vulgaires qui vont finir au bagne ou à la potence; il ressemble plutôt aux dévots de la Bourse, étalant dans le temple de la Fortune un front sans remords et une toilette irréprochable. Converti un peu tard du judaïsme au culte protestant, il édifiait la petite église réformée de Jérusalem par son assiduité et sa tenue. Dans ses heures de loisir, il ramassait des choses antiques, non pas en érudit, notez-le bien, mais plutôt en amateur et en curieux. Parfois même il cédait, pour de l’argent, aux savants d'Europe, une partie de ses trésors et l’on re peut dire combien de musées célèbres il enrichit en se dépouillant.
Les chalands affluant de plus en plus, l’atelier Schapira devint une usine. Édifié du reste sur la bonhomie des archéologues, il se mit à créer des dieux
(1) C’est le titre d'un travail publié en mai 1897, dans les Études, sous la signature du Révérend Père P. F, Prat, notre vénéré et bien cher compatriote et ami. Nos lecteurs lui sauront gré d’avoir bien voulu accepter l'occasion que j'ai été si heureux de lui offrir de les édifier en me faisant honneur et plaisir.
moabites, figurines obscènes ou grotesques, parsemées au hasard de lettres phéniciennes dont le déchiffrement et l’explication { devaient coûter tant de veilles aux savants d'Europe. Tout un panthéon, fort de de plus de quinze cents sujets, sortait ainsi de ses fourneaux, et ce n’était encore qu’un début.
Les dieux de Moab, dirigés sur Londres pour y soutenir l’examen de la critique, s’y présentèrent sans émbarras, munis qu'ils étaient des plus pressantes recommandations de MM. Conder et Drake, ? les illustres explorateurs à qui l'archéologie et la topographie de la Palestine sont si redevables. Un autre érudit suppliait le Musée Britannique de ne pas laisser échapper ce fonds précieux, dont toutes les pièces, assurait-il, étaient d’une authenticité parfaite. Le Musée Britannique hésitait : ce n’était pas à lui, c'était au Musée de Berlin que Schapira offrait ses découvertes, et détourner frauduleusement des trésors destinés à d’autres était un procédé discourtois peu d’accord avec l’honneur anglais.
Cependant les experts de Berlin, deux des hommes les plus compétents de l’Europe, MM. Fleischer et Schlottmann, s'étaient prononcés à leur tour en faveur des dieux moabites ? et le gouvernement allemand s’empressait de les acquérir pour la modique somme
1. Elles furent interprétées par le Rév. Dunbar Heath dans le journal Anthropol. Instit., t. 11, p. 331. 9, Voir : DRAKE, Athenæum, 2 nov. 1872 ; CONDER, Palestine exploration Fund, Quarterly statements, 1873, pp. 13, 15, 79, 88. 3. Zeitschrift der deutschen morgenlandischen Gesellschaft MN IE D: 909, 1 XXVIIL, p.471;-etc.
de vingt mille thalers. 1 C'était donné ; mais il y avait d’autres lots à vendre et l’honnête Schapira savait le proverbe: « N'est pas marchand qui toujours gagne. »
Sur ces entrefaites M. Clermnont-Ganneau, notre compatriote, qui s'était mis avec ardeur à la piste du fabricant, réussit à découvrir l'artiste ? qui modelait les idoles, le potier qui les faisait cuire, et le petit garçon qui les portait clandestinement vers minuit de l'atelier au four et du four à l’atelier. Pour convaincre un voleur il n’est que de le surprendre la main dans le sac: aussi la démonstration de M. Ganneau parut suffisante et les défenseurs les plus résolus des fausses divinités battirent en retraite, lentement cependant pour sauver l’honneur et les apparences.
Déjà M. Conder hésitait ; M. Drake avouait que dans le musée Schapira il pouvait bien y avoir quelques pièces suspectes. En Amérique où l’on s’était moins compromis, la conversion fut beaucoup plus prompte. Tout en protestant de leur profond respect pour la science aliemande, * les savants américains deman-
À. Environ 75. 000 francs. Voir Academy, 11 mars 1876.
2, Cet artiste avait nom Sélim-el-Qari. Il n’était pas à ses débuts. On l'avait vu répandre un certain émoi parmi les antiquaires en annonçant la trouvaille des corps pétrifiés des sept frères dormants. — Nation de New-York: The Shapira Swindle, W. H. Ward, 12 fév. 1874. — Athenœum de Londres, 24 janv. et 7 mars 1874.
3. Nation de New-York, 12 fév. 1874: The Shapira Swindle par W. Hayes Ward. Le 12 mars, la même revue publiait un. article signé B. F.—Chicago, 25 fév.,—où l’auteur soutenait que tous les:savants allemands n'avaient pas été induits en erreur, comme les correspondants de la Nation, de l’Athenœum et de l'Academy le donnaient à entendre. Il citait à l’appui de son
daient à faire cause à part dans la question moabite. Ainsi trois ans après l'enquête de M. Ganneau, les dieux de Moab n'avaient plus guère de fidèles qu’en Allemagne. Même dans ce dernier pays, où l’on avait tout d’abord attribué les objections de M. Clermont- Ganneau au parti pris et au chauvinisme, 1 la foi chancelait, le zèle se refroidissait peu à peu ? et lorsque, le 46 mars 1876, le docteur Petri, en plein Landtag, demanda au ministère des explications sur l’achat du fonds moabite, l’illustre Mommsen ne fit pas difficulté de confesser l’erreur: Le gouvernement n'était pas antiquaire ; il s'était adressé à ce que la science allemande comptait de plus compétent, MM. Fleischer et Schlottmann, et s’en était tenu à leurs décisions. 3 » Le savant professeur regrettait ensuite que la controverse eût été menée, du côté allemand, avec une si indigne inconvenance. De quelque côté qu’ils vien-
dire Albert Socin de Bâle dans l’AlU!gemeine Zeitung, Tübingen, 20 mars 1872. Nous aussi nous admettons volontiers quelques exceptions.
4 Nord-deutsche allgemeïine Zeitung (12 avril 1874) : Der Chauvinismus in der Allerthumswissenschaft. (Le chauvinisme dans l’archéologie).
2. En 1876 la brochure intitulée : Moabitisch oder Selimisch, Stuttoard 1876 (5 planches), est favorable aux antiquités moabites ; la brochure de MM. Kautzsch Socin: Die Aechtheit der moabitischen Alterthiümer, Strasbourg 1876 (2 planches), est contraire. — Le baron de Münchhausen, consul d'Allemagne à Jérusalem, défend encore cette cause désespérée Le 1 nov. 4877, Athenæum, t. II, p. 699.
3. National-Zeitung, 17 mars 1876 (Discussion au Landtag du 16 mars).
nent, les gros mots ne font pas de mal, mais l’on aime toujours à recueillir de nobles paroles.
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Tout autre que Schapira aurait cédé au destin contraire et renoncé pour jamais à une industrie si pleine de hasards ; mais Schapira n’était point de ces âmes timides qu’un échec déconcerte. L’embarras était de trouver un nouveau filon. Non seulement les dieux de Moab avaient fait leur temps, mais ils avaient encore jeté le discrédit sur les autres idoles. Les inscriptions égyptiennes ne payaient plus la façon ; les pierres émaillées de Ninive, c'était trop coûteux ; les briques de Babylone, trop vulgaire ; les tombes phéniciennes, trop encombrant. Eurèka ! Des manuscrits préhistoriques !
Plus d’une fois déjà notre héros s'était essayé dans la confection des vieilles écritures et ses parchemins avaient été accueillis avec estime, pour ne pas dire avec faveur. À la vérité plusieurs de ses grimoires, entre autres deux manuscrits arabes-hébreux, 1 payés sénéreusement par la Bibliothèque Impériale de Berlin, éveillaient déjà quelques doutes, mais seulement des doutes ; et Schapira savait par expérience que les critiques de nos jours ont la foi robuste et que, une fois convaincus de leur méprise, ils ne vont pas la chanter sur les toits.