‹ La provenanace des ÉvangilesChapitre 121 sur 146 · Hebræische Bibliographie, Berlin, 1873, p · texte numérisé non relu

Hebræische Bibliographie, Berlin, 1873, p

Il mûürissait donc dans le silence et le recueillement une idée de génie, dont l’exéculion exigeait toutes les ressources de l’exégèse, de la paléographie et de la linguistique. [l ruminait une bible, la plus ancienne sans comparaison qui fut connue du monde savant, une bible du temps du roi Josias. Le sieur Schapira avait assez de lecture et d’érudition pour savoir que lexégèse rationaliste fait remonter à cette époque reculée le seul Deutéronome. C’est donc un Deutéronome primitif qu'il résolut de fabriquer, mais un Deutéronome corrigé et abrégé suivant les données de la critique. M. Wellhausen avait déjà publié ses recherches . surla composition de l’Hexateuque,on connaissait donc au juste les remaniements subis dans le cours des siécles par l’œuvre originale: surtout on s’abstiendrait de raconter des miracles, car le miracle est au ban de la science. La première condition de succès, au jugement de Schapira, était de caresser les faiblesses et les travers de la critique rationaliste: Le malin !

Pour un paléographe de sa taille, l'exécution matérielle n’était rien. Quand il fréquentait encore la synagogue, il avait pu remarquer ces volumes, au sens étymologique du mot, formés de bandes de cuir cousues bout à bout et où des livres entiers de l’Ancien Testament sont écrits en colonnes parallèles. Comme dans le célèbre Pentateuque samaritain de Naplouse, ces longues bandes s’enroulent autour d’un cylindre et, quand on les déroule pour les lire, les colonnes verticales passent successivement sous les yeux du lecteur. Au bas des colonnes, sur toute la longueur de la bande, règne une marge libre, plus ou moins

spacieuse, qui peut atteindre jusqu’à huit ou dix centimètres. C’est justement cette marge non écrite que Schapira résolut d'utiliser. Il sacrifia donc deux rouleaux, magnifiques de vétusté, et, choisissant de préférence les endroits les plus fripés, il en détacha quinze ou seize lambeaux où il se mit à barbouiller son Deutéronome.

Ce n’était pas tout que de fabriquer un Deutéronome, il fallait lui créer une histoire. Rien ne fut plus aisé. Les lambeaux de cuir avaient été découverts par certain bédouin, dans certaine caverne de l’Arnon (Wadi Modjeb). Ils avaient d’abord passé entre les mains de certain paysan, puis, grâce à l’appui de certain chef de tribu, entre celles de Schapira. Le cheik était mort, le premier propriétaire était mort et le bédouin, auteur de la découverte errait maintenant dans les déserts d'Arabie. Schapira se trouvait donc être le seul témoin de cette merveilleuse histoire, — témoin suspect, puisque l’authenticité du manuscrit le rendait vingt-cinq fois millionnaire.

M. Schapira destinait son chef-d'œuvre aux représentants les plus autorisés de la science moderne, aux docteurs de Leipzig et de Berlin: c'était sur ces plages qu’il avait plusieurs fois déjà rencontré la fortune ; qui sait si cette déesse, amante de la gloire, ne hantait plus ces lieux ? Il vint donc frapper à la porte du docteur Schlottmann, celui-là même qui l’avait si bien secondé dans l'affaire des dieux moabites. O inconstance des affections humaines ! M. Schlottmann n’était plus le Schlottmann d’autrefois ; les seuls noms d’Arnon et de Moab le faisaient frissonner. Il répondit

sans ambages que le Deutéronome était archifaux et qu’il n’entendait, ni de près ni de loin, être associé à son histoire. Schapira vit que sa démarche était trop hâtive, et le souvenir des poteries moabites encore trop frais. Il laissa dormir cinq ans entiers, son projet et son Deutéronome : le temps, espérait-1l, porterait remède à la chose.

En 18892, il était devenu sujet allemand et put à ce titre présenter son manuscrit au consul général de Beyrouth, bon orientaliste, qui l'approuva sans réserve et l’envoya en Prusse avec le meilleur certificat d’authenticité. Ce qui devait encore faciliter les négociations, c’est que les prétentions de l’auteur étaient on ne peut plus modestes. Son trésor était inestimable, mais en faveur de ses coreligionnaires et compatriotes d'adoption il consentait à le céder pour rien... pour vingt millions de marcs. |

Vingt millions de marcs ! durent répondre les amateurs ; y songez-vous, Herr Schapira ? Enfant d’Israel et sujet de l'Islam, nous vous avons enseigné la pure doctrine de Luther et octroyéla bourgeoisie prussienne et vous voulez nous rançonner comme un turc ou gruger comme un juif ? Soyons raisonnables, seigneur Schapira. |

Schapira fut intraitable ; il voulait tout ou rien. Homme d'honneur et savant de mérite, il n’était pas venu marchander comme un vulgaire courtier. Il replia avec dignité ses rouleaux graisseux, mais laissa aux linguistes, avides de contempler son manuscrit, toute liberté d'en rassasier leurs regards. Bien plus, il les pressa de l’étudier à loisir et de formuler leur

jugement sans flatterie et sans passion. Plusieurs se récusèreut sur leurs occupations, sur leur vue faible, que sais-je ? D’autres acceptèrent de bonne grâce. Quant à prononcer immédiatement leur verdict, oh non ! La science procède avec lenteur ; il fallait des semaines, des mois d'étude. Le bon Schapira se prêta aux séances les plus prolongées et ne quitta l’Allemagne que vers la fin de juillet 1883. Il savait Paris chicaneur et économe ; il fila droit sur Londres.

La nouvelle de son arrivée produisit une émotion bien extraordinaire et bien prolongée, pour un siècle où l’oubli ensevelit si vite les faits les plus retentissants. Le Times, l’Athenæum et toutes les feuilles qui, à tort ou à raison, se piquent d’érudition, ouvrirent largement leurs colonnes à la chronique du manuscrit. 1 Deux fragments étaient déposés au Musée Britanique, dans une vitrine que les curieux assiégeaient sans relâche. Les savants étaient aussi invités à venir contempler cette merveille et l’on peut bien croire qu'ils n’y manquèrent pas.

Le Musée Britannique trouvait bien le prix un peu fort — c'était un million de livres sterling ; néanmoins il continuait à négocier et avait chargé un des premiers hébraïsants de notre époque de lui faire un rapport. M. Ginsburg, auteur d’un ouvrage estimé sur la Massore, poursuivait lentement sa tâche, publiant parfois des extraits pour défrayer la curiosité du public savant,

1. Traductions dans le Times, 8, 17 et 22 août ; texte en caractères hébreux dans l’Athenæum, 11, 18 et 25 août 1883.

Cependant M. Clermont-Ganneau, celui-là même qui avait joué un rôle si honorable dans la question moabite, écrivait le er août 1883 au ministre de l’instruction publique, pour lui communiquer ses doutes ; le 7, il recevait mission d'aller examiner le fameux manuscrit ; le 15, il arrivait à Londres et demandait à contempler le Deutéronome primitif. Schapira qui se défiait de lui — et pour cause — lui en refusa l’autorisation, mais deux fragments exposés au public sous une vitrine profonde et peu éclairée lui permirent de constater la fraude. Le 18 août, il adressa au Times une lettre, publiée le 21, qui changea d’un coup la fortune du Deutéronome. Il faut le dire cependant, pour être Juste, M. Ganneau avait été prévenu par deux savants d'Oxford, M. Neubauer et le Rév. Sayce, qui se prononçaient contre l’authenticité dans l’Academy du 18 août (lettre datée du 13).

Dès ce moment, l’hésitation des philologues cessa comme par enchantement, et les adhésions affluèrent. Les spécimens exposés au public disparurent ; le docteur Ginsburg hâta son rapport qu’on peut lire dans le Times du 28 août. Il concluait au faux et la presse anglaise Î lui attribua généreusement l’honneur de la découverte.

1. Daily news: Écho de Liverpool, 2 août ; Écho de Londres, 23 août, Manchester Guardian, 21 août. D'après cette dernière feuille, toutes les conclusions de M. Ganneau avaient été soupçconnées par l’érudition britannique.

À peine la lettre de M. Ganneau eut-elle paru dans le Times, qu’il arriva de Berlin un télégramme 1 non signé qui expliquait et justifiait l'attitude de la science allemande en face du Deutéronome. Les illustres orientalistes, disait anonyme, avaient en effet examiné le trop fameux manuscrit, mais il leur avait suffi d’une heure et demie pour en apprécier la valeur et, depuis un mois, ilss’amusaient excessivement des gaucheries et des faux pas de leurs confrères de Londres.

Les feuilles anglaises avaient trouvé que M. Clermont-Ganneau parlait trop tôt, avec une légèreté toute française ; mais elles furent unanimes à déclarer que les oraclesde Berlin se prononçaient trop tard.Eneffet, Schapira publiait très haut que la science allemande était pour lui, et faisait entendre sans détour que la difficulté venait uniquement du côté des pistoles. N’était les vingt-cinq millions, le docteur Schrader aurait acheté le précieux manuscerit;le docteur Erman y croyait ainsi que le professeur Guthe ; Lepsius, ajoutait candidement Schapira, ne se prononçait point. Ces vanteries étaient publiées par le Times et reproduites par tous les journaux. Pas de démenti. Leur protestation arrive tout juste après la déconfiture du

1. Reproduit par le Times, 28 août 1883. — Voir les réflexions de l’Athenæum, 1e septembre : « The telegram addressed to the Times from Berlin will be read with considerable scepti- €ism. »

Deutéronome ; étrange coïncidence et qui donne à réfléchir à leurs partisans les plus dévoués.

M. Neubauer, le savant bibliothécaire d'Oxford, vint au secours de ses compatriotes. « Le 10 juillet, racontait-i] d’après le récit d’un témoin oculaire, Lepsi us avait présenté les lambeaux de cuir aux professeurs Dillmann, Erman, Sachau, Schrader et au docteur Steinschneider. Aucun d'eux ne proféra un seul mot en fave ur de leur authenticité. S'ils s’abstinrent de relever les injurieuses affirmations de Schapira, c’est qu'ils les ignorèrent : ils étaient alors en vacances, époque où ils usent plus sobrement que jamais des journaux et autres feuilles légères. »

Ils les avaient lus assez cependant (selon l'anonyme de Berlin) pour s'amuser excessivement de l’embarras du Musée britannique et de l’importance accordée au Deutéronome primitif par la presse et le public anglais. Or ils devaient absolument choisir entre le plaisir d’avoir ri et l’avantage d’avoir ignoré ; car s'ils riaient ils n’ignoraient pas et, s’ils ignoraient, comment pouvaient-ils rire ?

Il y avait bien dans tout cela d’autres points obscurs dont la presse anglaise tirait parti.! Les orienta-

1. Le scepticisme des érudits anglais dura longtemps et persiste peut-être encore. Pendant ces débats, M. Hermann Guthe publiait un travail sous ce titre : Fragmente einer Lederhands- Chrift enthaltend Mose’s letze Rede an die Kinder Israël, Leipzig, 1883, « Fragments d’un manuscrit sur cuir contenant le discours de Moïse aux enfants d'Israël ». Au début, on s’attend à un verdict favorable, tout à coup le vent tourne, les griefs s'accumulent et on assiste à la fin à une condamnation sévère. Une courte préface sur feuille séparée est datée du 14 août,

listes allemands, c'était un fait avéré et reconnu par eux-mêmes, après avoir renoncé à l'acquisition de l’œuvre entière, dont le prix —on ne l’a pas oublié — : était de vingt-cinq millions, continuaient à négocier pour obtenir des fragments au rabais. Se donne-t-on tant de mal pour une imposture? Quoi! s’écriait l’Athenæum, les savants professeurs de Berlin auraient vu le Musée britannique sur le point d'acheter si cher une pièce dont la fausseté leur était connue, et ils n'auraient pas envoyé à Londres un mot d'avis! Voulaient-ils se consoler des poteries moabites ? Seraitce l’histoire du renard ayant la queue coupée ?

La controverse tourne à l’aigre ; nous ne la suivrons pas plus avant. Quant au docteur Schapira lui-même, on ne doit plus guère s'intéresser à sa personne. Ilse réfugia en Hollande, végéta quelques mois à Rotterdam, ets’y fit justice dans le courant de mars 1884.

Telle est en résumé l’histoire du grand Schapira. Il faut la rappeler de temps en temps aux étudiants inexpérimentés, aux jeunes séminaristes, devant lesquels on agite sans cesse, comme un épouvantail, les

veille de l’arrivée de M. Ganneau à Londres. M. Guthe aurait donc, le premier, découvert la fraude. Mais les Anglais sont défiants et ils conservent, comme une relique, l'enveloppe constatant que la brochure n’est partie de Prusse que le 11 septembre. Nous l'avons vue à la Bibliothèque nationale de Londres.

grands mots de science et de critique modernes. Lorsqu'ils voient les licenciés de Berlin ou de Tubingue, en quête d’un diplôme, dépecer le texte sacré, disséquer jusqu'aux versets et aux phrases, attribuer ce membre à Jérémie, cette incise à Esdras, ce mot à quelque interpolateur inconnu du temps d’Antiochus,: cette particule aux massorètes, ils ne doivent pas s’effrayer outre mesure, comme si toutes les falsifications de la Bible étaient désormais percées à jour et son authenticité impossible à défendre.

Il faut la rappeler encore à ceux qui s’étonnent, ou feignent de s'étonner, qu’on puisse être dupe d’un imposteur et prêter l’oreille à un vulgaire charlatan.

Parmi les faussaires de profession, Schapira est un phénomène hors de pair. Auprès de lui Léo Taxil ne serait qu’un pygmée. Celui-ci a mystifié des âmes candides, des femmes, des gens peu versés dans les études critiques et qui ne font pas métier de démasquer les fraudes. L'autre s'adresse aux titans de la critique ; il déroule devant eux ses lambeaux de cuir et leur dit avec confiance : « Vovez et jugez. » Les juges sont les premiers spécialistes de l’univers, ceux dont tous les élèves sont en état de relever dans le Pentateuque, ici un anachronisme, là un néclogisme, là encore un trait de mœurs mal réussi qui trahit le faussaire ; la question est de savoir si le manuscrit en litige représente le griffonnage de Schapira ou l’écriture du grand prêtre Helcias, le baragouin d’un juif moderne ou le dialecte en usage à la cour de Jérusalem, s’il date du roi Josias ou de l’empereur Guillaume. Or ces juges, mis en demeure de se prononcer,

hésitent, se récusent ou se taisent, attendant les lumières du temps et de la discussion.

Grande leçon pour les critiques. Vantez-vous, dirait Montaigne, vantez-vous d’avoir trouvé la fève au gâteau. Collectionnez des idoles moabites ; marchandez des deutéronomes primitifs. Tant que vous remplacerez la méthode par le caprice, le bon sens par l’imagination, l'étude impartiale des faits par le préjugé, vous divertirez le monde par vos culbutes et vous préparerez de nouveaux triomphes aux Schapiras de Pavenir. 1

Page 1