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nos frères de ce temps-là croient, comme nous, à quatre Évangiles, et leurs Évangiles sont exactement les nôtres. — Elle est de plus très confiante: sur quatre récits qui, au même titre, réclament leur adhésion, trois se ressemblent étrangement, plusieurs diffèrent d’une façon troublante et tous ont des lacunes ; ils le savent et ils les acceptent sans hésiter. — Enfin elle est exclusive : Cent et cent fois on leur propose d’autres récits dont beaucoup ressemblent aux premiers, presque à s’y méprendre, et dont plusieurs complètent les textes authentiques sur les points où la curiosité populaire est le plus en éveil, sur l’enfance, sur la vie cachée et sur la vie ressuscité du Sauveur, pour ne mentionner que les plus essentiels ; ils les repoussent invariablement. Quatre Évangiles, les nôtres, et pas un de plus.
11. Une hypothèse invraisemblable. Or, de deux choses l’une : ou nos Évangiles sont authentiques, ou ils sont supposés. S'ils sont authentiques, voyez comme elle s'explique aisément la foi des contemporains de saint Irénée! — L’acceptation empressée des textes canoniques, malgré leurs ressemblances, leurs différences et leurs lacunes, n’a rien que de naturel, lautorité des écrivains suffisant à motiver, dans les lecteurs croyants, une adhésion sans réserve. Le rejet universel des textes apocryphes, de son côté, apparait comme inévitable, l'absence de toute garantie apostolique suffisant à les rendre invariablement suspects aux yeux des fidèles.
Si, au contraire, n0S Évangiles sont supposés, quelle
obscurité, quelle incohérence, quel mystère ! — Mystère l'acceptation même d’un seul Évangile : qui l’aurait inventé et qui l’aurait reçu? — Mystère, à plus forte raison, l'acceptation de nos quatre Évangiles : pourquoi quatre? pourquoi nos quatre, si semblables, si différents, si incomplets? d’où viennent-ils ? quand font-il leur apparition ? qui les présente? qui les reçoit ? — Mystère encore le rejet des apocryphes : tant de rigueur après tant de faiblesse ! ici une confiance que rien n’arrête et là une défiance que rien n’apaise : pourquoi ? si tous sont supposés, de quel droit imposer les uns, de quel droit repousser les autres 1 ?
Et cependant les faits sont là. Une explication s'impose. Deux solutions seulement sont possibles, et vous les avez lues. D’un côté le jour, de l’autre la nuit ; ici le naturel et lavraisemblance dans la lumière ; làle
1. (Les quatre Évangiles ont-ils été publiés tous à la fois ou les uns après les autres ? Tous à la fois, nul ne le pensera. Pourquoi quatre ? Pourquoi tout particulièrement les trois premiers, avec leurs différences et leurs ressemblances aussi inexplicables ici que leurs différences ? — Les uns après les autres ? Mais l’un admis, on ne conçoit plus que les autres l’aient pu être. En tant que semblables ils devenaient inutiles ; en tant que différents, dangereux : et ce ne sont pas les païens comme les Celse et les Porphyre, ou les hérétiques comme les Marcion et les Valentin, mais les orthodoxes avant tous les autres qui les auraient dû rejeter. Ici nous pouvons prendre les armes mêmes de nos adversaires pour les combattre.
QI ya, en effet, dans nos Évangiles, de telles diversités, qu’un d'eux étant reçu, il devait rendre fort difficile l'admission des trois autres : car, les diversités dont il s’agit ne sont pas de celles qui se cachent en quelque recoin du récit et que l'œil de la critique puisse seul découvrir avec le temps. Il s’agit des
chaos et l’invraisemblance dans les ténèbres. Il faut choisir.
12. Une supposition impossible. Mystère, le mot estil suffisant? Non, c’est impossibilité qu’il faut dire. L'hypothèse d’une supposition, dès qu’il s’agit de nos textes sacrés, se heurte, en effet, à une impossibilité manifeste.
Si nos textes sacrés ne sont pas l’œuvre des apôtres, qui donc a pu les écrire? Où sont les auteurs? Il yen a: un texte ne sera jamais une production spontanée; il y en a plusieurs: nos Évangiles sont trop divers pour être tous l’œuvre d’un même écrivain. Ces auteurs, où sont-ils?
Si nos textes sacrés ne sont pas l’œuvre des apôtres, qui donc a pu les leur attribuer? Où sont les imposteurs? Il y en a : un mensonge ne se formule pas de luimême ; et il y en a beaucoup : un menteur officiel a tou-
choses qui frappent le plus au premier regard : des différences flagrantes et de temps et de lieu, deux scènes étrangères en quelque sorte l’une à l’autre, comme dans l'Évangile de saint Jean comparé aux trois premiers ; un ordre non moins divers entre les mêmes faits dans un même système de récits, comme en saint Matthieu rapproché de saint Marc; enfin sur ün point, une divergence qui semble une contradiction radicale, les deux généalogies de saint Matthieu et de saint Luc.
« Or ils ontétéadmis, quoique paraissant se contredire ; et les textes apocryphes, quoique les complétant sur les points où la curiosité populaire les devait le plus volontiers accueillir, ont été universellement rejetés. Ce rejet des apocryphes et cette admission de nos Évangiles sont également inexplicables dans le système de nos adversaires. » WALLON, p, 62-65.
jours de nombreux complices. Les connaissez-vous ?
Si nos textes sacrés ne sont pas l’œuvre des apôtres, qui donc a pu prendre au sérieux l'attribution qu’on leur en a faite? Où sont les dupes? Il en faut, puisqu'il s’agit d'une imposture publique; il en faut sans mesure, puisqu'il a fallu tromper toutle monde. Ce public existe-t-11?
Vous ne sortirez pas de là: pour avoir le droit d’affirmer la possibilité d’une supposition de nos Évangiles, il faut être en état de prouver qu'avant la fin du second siècle il a pu exister : — une série d'auteurs capables d'inventer les récits évangéliques, — une catégorie d’imposteurs désireux de mettre ces récits au compte des Apôtres et — une génération de lecteurs assez naïfs pour se laisser prendre jusqu’au dernier à cette imposture. Supprimez l’une quelconque de ces trois conditions et l'hypothèse supposition n’est qu’absurdité et incohérence.
13. Argument de bon sens. Or, à quelle époque pouvez-vous vous flatter de les trouver réunies ? Au premier siècle ? Des auteurs capables d'écrire un Évangile, le christianisme naissant put en avoir, nous ne saurions en disconvenir, autant ou presque qu’il compta de témoins immédiats de la vie du Sauveur. Mais, où sont alors les imposteurs ? Qui peut songer à couvrir ses propres écrits de l’autorité d’un Apôtre ? Qui surtout peut être en mesure d’en imposer à toute l’Église et de faire, de tous les disciples immédiats des Apôtres et des Apôtres eux-mêmes, les dupes ou les complices d’une supercherie sacrilège ?
Citerez-vous de préférence les temps qui ont suivi la disparition des derniers représentants de la génération apostolique ? Mais où sont alors les chrétiens capables d'écrire nos Évangiles ? Plus de témoins oculaires : saint Jean vient de mourir ; plus de monde juif: il a disparu englouti dans l’effroyable tourmente de 70 ; plus de palestiniens dans l’Église : rien que des juifs hellénistes, des sujets de Rome, des élèves des Grecs. Or, il est si manifeste que nos Évangiles n’ont pu être redigés que par des palestiniens témoins des faits qu’ils racontent. Écrits au second siècle, par des chrétiens élevés dans l’empire, ils auraient sûrement d’autres caractères. On y verrait, à n’en pas douter, moins d’inexpérience, moins de simplicité, plus d’art, plus de culture d'esprit, plus de littérature ; le vocabulaire aurait une autre richesse, en adjectifs, en verbes, en particules, en termes abstraits surtout; le langage serait loin d’accuser, au méme degré, une origine, une éducation et des habitudes juives; les récits n’offriraient pas cette vivacité et cette forme dramatique qui dénotent le témoin et l'acteur ; ils auraient beaucoup moins conservé la couleur des temps et des lieux ; on y chercherait en vain cet accord parfait, jusque dans les moindres détails, avec l’état politique du pays dont ils parlent, avec la législation, avec la topographie, avec les idées, les mœurs, les personnes f.
Mais, les eût-on fabriqués, qui donc eût pu s’y laisser prendre ? Nous sommes si près des Apôtres ! nous
1. BACUEZ, Manuel biblique, n° 923. Mgr MEIGNAN, les Évangiles, Leçons IX-xXm1.
avons à cette époque, tant de moyens desavoir s'ils ont écrit. Toutce que Rome, Antioche et la Judée comptent d’octogénaires, en l’an 125, à vu saint Pierre et saint Paul, a entendu leurs instructions et fréquenté leurs diciples ; une foule d'hommes qui avaient suivi les leçons de saint Jean vivaient encore en l’an 150, à Éphèse, à Patmos, à Smyrne, à Jérusalem. «Il y a quatre-vingt-six ans que je le sers et il ne m’a jamais fait que du bien, » répondait saint Polycarpe, en l’an 155, au proconsul d'Asie, Statius Quadratus, qui le pressait de blaphémer Jésus-Christ. Et ces chrétiens, clercs ou fidèles, ces admirateurs passionnés de la vie et des enseignements de leurs maîtres, auraient laissé passer sans protestation, auraient même reçu avec une docilité respectueuse, comme œuvres apostoliques, des écrits qu’ils savaient, à n’en pas douter, ne pas venir des Apôtres ! à qui espérez-vous le faire croire? Ne füt-il question que d’un seul livre, de saint Matthieu par exemple, l’absurdité de cette supposition serait encore manifeste; combien plus quand il s’agit de quatre écrits attribués à quatre auteurs différents ! Descendrez-vous, pour trouver un moment favorable au triomphe de la fraude et de l'illusion, jusqu'aux environs de Fan 150; ferez-vous naître et s’accréditer l’idée d’une provenance apostolique des textes sacrés, entre le temps de saint Justin et de saint Irénée, comme l’ont imaginé un certain nombre de critiques modernes”? Il nous suffira, pour mettre à nu l’inanité de cette hypothèse, de faire remarquer que la composition de nos Évangiles est encore plus impossible dans la seconde moitié du second siècle
que dans la première, puisque tout a reculé encore, — les événements dans un passé plus oublié et—les lieux évangéliques dans un lointain plus obscur. Au besoin nous ajouterons que les chrétiens étant, à cette époque, et plus nombreux, et très éclairés, et fort attachés aux croyances traditionnelles, il est absurde de les juger capables de se laisser prendre à une si grave innovation. Nous apprendrons même à ceux qui l’ignorent et nous rappellerons à ceux qui l’oublient, que saint Justin et saint Irénée ont été des contemporains. Irénée avait au moins trente ans vers l’an 155, lorsque Valentin et Marcion dogmatisaient. « Le changement que l’on suppose aurait donc eu lieu de son temps, sans qu’il s’en aperçut. De même, l’auteur du fragment de Muratori, qui avait des souvenirs personnels du temps de Pie It", n’aurait pas eu connaissance d’une transformation aussi importante, qui se serait accomplie de son vivant, et il aurait pu croire très ancien un état de choses tout différent de celui qu’il avait connu d’abord. Il faudrait admettre que tous les personnages notables de cette époque, Soter ou Anicet, Meliton, Denys de Corinthe, Polycarpe d’Éphèse, Irénée, se sont entendus, on pourrait dire qu’ils ont conspiré pour définir le canon évangélique, en dresser l'édition officielle, et présenter aux Églises, comme apostolique, l’œuvre qu’ils venaient de concerter 1, Hypothèse insoutenable et que les adversaires les plus déterminés de l’authenticité des Évangiles n’osent pas risquer ?, »