LOISY, Histoire du canon du N. T., p
Paraît-elle encore douteuse, la preuve de l’impossibilité de toute supposition d'Évangiles, — des Apôtres à saint [rénée ? Croyons donc fermement à l’authenticité de ceux qu’Irénée nous présente. Ils existent, on y a toujours cru, et tout le monde y croit; or, l’hypothèse supposition est impossible, donc il sont réellement authentiques. C’est logique, clair et ferme comme le bon sens.
14. Le témoignage de l’expérience. Au témoignage du bon sens vient s’ajouter ici celui de l’expérience. Est-il rien de moins favorable aux innovations que les sociétés religieuses ? Vivant de traditions, elles ont du nouveau une peur instinctive. Le mouvement les fatigue, le changement leseffraie; dérangez-les dans leurs habitudes, elles se fâchent ; ajoutez une pratique, elles protestent ; supprimez un usage, elles crient. C’est dans la nature et c’est dans l’histoire.
Conçoit-on seulement société religieuse mieux armée que le christianisme contre les entreprises de tous les novateurs ? De lui surtout il est vrai de dire qu’il vit de traditions : de traditions humaines qui lui conservent les bienfaits et les leçons du passé, et de traditions divines qui lui procurent les secours et les lumières de la révélation. S'il garde les premières avec un soin jaloux, il défend les secondes avec une persévérance invincible. Conserver au monde, entier et pur, le trésor de la révélation divine, — mais, c’est sa raison d’être et sa vie. Scrutez sa nature et lisez son histoire. | ne:
Or, s’il est, pour une société religieuse, une question
capitale, c’est assurément celle de la provenance de ses livres sacrés: histoire, dogme, morale, liturgie tout s’y rattache, tout en dépend. S'il est, par conséquent, pour le christianisme, une question vitale, c’est sans contredit celle de l’origine des textes évangéliques. Attendez-vous donc à voir s’élever, du fond de toutes les consciences chrétiennes, à la moindre tentative de changement, à la plus légère apparence d’innovation, une clameur indignée, une protestation véhémente, un cri de sainte colère et d’universelle réprobation. |
Vous entendez d’ici l’effroyable orage qu’aurait soulevé, au sein de l’Église, l'audace insensée de qui serait venu proposer aux fidèles d'accepter de prétendus documents apostoliques jusqu'alors inconnus.
Prêtez l'oreille ; le bruit des plus anciennes luttes n'est pas encore éteint, et la clameur des premières batailles livrées pour la foi chrétienne, arrive distincte jusqu’à nous. Y discernez-vous la moindre allusion à la fraude qui nous occupe ? Consultez les vénérables témoins de la primitive Église, apôtres, apologistes, martyrs. Surprenez-vous, sur leurs lèvres, le plus léger indice d’une inquiétude sur la valeur des textes sacrés ? Dépouillez jusqu’à la dernière ligne les trop rares documents qui retracent la vie de cette lointaine époque. — Trouvez-vous un seul mot insinuant, de près ou de loin, que l’attribution des Évangiles ait été l’objet d’un doute quelconque ?
Est-il croyable qu’une discussion, de l’importance de celle qui nous occupe, si elle avait eu lieu, eût dis- .paru sans laisser, après elle, ni un souvenir dans les
âmes, ni un document dans l’histoire ? Nous ne sommes pas nés dans un siècle barbare ; nous n'avons pas grandi dans des pays sans lettres ; nous n’avons jamais fui le grand jour de la vie publique. Si notre passé ne porte aucune trace d’une discussion sur l’authenti- -cité des Évangiles, c’est que jamais de fait cette authenticité n’a été l’objet d’une discussion quelconque; J'en prends à témoin les lois de l'histoire : de pareils faits ni ne se dissimulent, ni ne s’oublient ; si l’authenticité des Évangiles n’a jamais été discutée, c’est que de fait elle n’a jamais été discutable : j’en ai pour garant les lois bien connues de la conscience chrétienne. Ni duperie, ni imposture, telle est sa devise. Dispensez-moi de conclure.
15. Argument de prescription. Et la justice, n’aurait-elle rien à dire, en faveur d’une cause que plaident “avec tant de feu le bon sens et l’expérience ? Tout le monde connaît l’axiome légal : « possession vaut titre ». C’est un principe reçu par tout l’univers civilisé, que le simple fait de la possession, dans des circonstances données, équivaut au droit strict à la propriété. Toutes les législations font, d’un possesseur certain, après un laps de temps déterminé, un propriétaire inattaquable.
Des titres d'acquisition, je n’en ai pas ou je n’en ai plus ; n’importe, par cela seul que depuis plus de trente ans révolus je le possède, ce domaine est à moi; légalement j'en suis le maitre; n’essayez pas de le contester, la loi vous le défend; n’alléguez pas, à l’encontre des miens, vos droits prétendus ; vrais ou faux,
il n’est plus temps de: les produire ; contre toutes revendications possibles la loi me protège. fl y a prescription.
Or, nos Évangiles, au temps de saint Irénée, de Clément et de Tertullien, l’Église les possède depuis plus d’un siècle. Si une possession de trente ans est un titre indiscutable, qui pourra contester les droits d’un possesseur plus que centenaire? Ne sommesnous pas, par conséquent, autorisés, dès ce moment, à écarter comme impertinente la prétention des rationalistes d'exiger des preuves ? Ils viennent, après cent ans, chez nous, demander à voir nostitres ! — et de quel droit ? Sommes-nous seulement tenus de les écouter ?
N’exagérons rien cependant. Entre un livre et un immeuble la différence est notable. Tout autre aussi est la portée de l’argument de prescription suivant qu'on l’applique à prouver la provenance du premier ou à justifier la propriété du second.
Ces biens sont à moi, car possession vaut titre, et voilà trente ans que je les possède.
Ces livres sont apostoliques, car, affirmation vaut preuve, et voilà cent ans que j’affirme.
Saisissez-vous bien la différence de ces deux raisonnements ? L’un, du fait de la possession, conclut à la propriété ; l’autre, du fait de l'affirmation, à la vérité. La conclusion est-elle, dans les deux cas, également certaine ?
Pour légitimer la sienne, l’homme de loi peut alléguer deux motifs: le droit des particuliers d’être réputés honnêtes jusqu’à preuve du contraire, et le
droit de l’État d'assurer le bien public, en prévenant les discussions et en protégeant la paix des familles.
Un théologien, qui invoquerait cette seconde raison, se couvrirait de ridicule. L'idée de reconnaître à l’Église le droit de transformer en vérité une affirmation primitivement erronée, ne pourrait hanter qu’un cerveau malade.
Aussi en alléguant, à la suite de Tertullien, l’argument de prescription, en faveur de notre thèse, nous sommes-nous uniquement proposé de mettre en évidence la compétence exceptionnelle de nos premiers témoins. Leur déposition n’a aucun besoin d’une confirmation ou d’une revalidation étrangère. Laissons à l’État le privilège de transformer en propriété légitime une possession d’origine suspecte; notre affirmation vaut par elle-même, À aucun titre, à aucun degré, elle ne saurait suppléer la vérité absente, mais elle la suppose présente avec évidence, et cela nous suffit.
Ce que nous contestons aux rationalistes, c’est le droit de traiter, même à mots couverts, les chrétiens des premiers temps, de dupes ou d’imposteurs. Ce que nous croyons de toute notre âme, c’est que lPaffirmation de témoins, tels que les nôtres, ne peut être que véritable ; ce que nous soutenons, c’est que cette affirmation, en raison de l’exceptionnelle compétence de ceux qui la profèrent, est, en elle-même et par ellemême, une preuve certaine de la réalité des faits qu'elle avance.
Pour qui a consenti à consulter avec nous le bon sens et l’expérience, la preuve est faite. Non, ils n’ont
UNANIMITÉ DÉCISIVE Le
pu être ni trompés ni trompeurs, les innombrables témoins dont Irénée, Clément et Tertullien ont si patiemment recueilli les suffrages. Trompés, les confidents et les héritiers des apôtres ou de leurs dis- ‘ciples immédiats ! Trompeurs, les premiers prédicateurs d’une religion toute de vérité, de loyauté et de lumière ! Par pitié pour les critiques et par respect pour nos lecteurs n’insistons pas. C’est faire trop d'honneur à certaines impertinences que de les prendre au sérieux; c’est faire pleine justice de certaines impudences que de les signaler à la conscience des honnêtes gens.
16. Conclusion. La conclusion ! Mais y a longtemps qu’elle est sur nos lèvres.
Il est si simple et si décisif notre procédé de démonstration !
Au point de départ, un fait : la foi unanime des chrétiens du second siècle ; — en route, une induction : la vérité de cette foi résultant de son existence même ; — au terme, un devoir : l'obligation de faire nôtre la vérité en adoptant la foi des chrétiens du second siècle. Se peut-il rien de plus logique ? Se peut-il rien surtout de plus solide et de mieux fondé ?
Le fait est incontestable, l'induction sûre, le devoir certain. Relisez les témoignages d’Irénée, de Clément et de Tertullien; reprenez les raisonnements du bon sens, de l’expérience et de la justice ; consultez enfin votre conscience.
Croyons donc de toute notre âme à la provenance apostolique des textes de l'Évangile.
Réduite en syllogisme l’argumentation qui a préparé cette conclusion pratique peut se formuler ainsi :
En attribuant à saint Matthieu, à saint Marc, à saint Luc et à saint Jean la paternité de nos Évangiles, nous faisons nôtre la croyance des contemporains de saint Irénée, de Clément et de Tertullien.
Or l’opinion des contemporains de saint Irénée, de Clément et de Tertullien, touchant la provenance des textes évangéliques, n’était et ne pouvait être que l'expression exacte de la vérité.
Donc en attribuant à saint Matthieu, à saint Mare, à saint Luc et à saint Jean la paternité de nos Évangiles, nous faisons nôtre la vérité.