CHAPITRE III
1. Vers les sources de l'Évangile. Oui, en adoptant, sur la provenance des Évangiles, l'opinion de saint Irénée, de Clément et de Tertullien, nous faisons nôtre la vérité. Cela ne peut pas ne pas être, il faut le croire ; et cela est, on peut le voir.
Vous plait-il, de vous rendre compte par vousmêmes du bien fondé de l’opinion des chrétiens de cette lointaine époque ? voulez-vous avoir la preuve directe qu'ils sont bien réellement, de la tradition primitive et constante, les témoins fidèles? Hardiment après eux, remontez vers les origines ; sinon sans fatigue, du moins sans péril, vous le pouvez.
Les plus grands fleuves de l’Europe centrale tirent leurs eaux du massif alpestre : les géographes l’enseignent, les riverains le croient, les voyageurs le savent. En doutez-vous ? Nous voici au pied des monts sur le lac de Genève, ousur le lac de Constance, ou sur les hautes terres de la Bavière, ou dans les plaines de la Lombardie ; qui peut nous empêcher d’aller constater par nous-mêmes que le Pô descend du mont Viso, le Danube de la Forêt-Noire, le Rhin du mont Adula et le Rhône du Saint-Gothard ?
Il est là, sous nos yeux, le massif palestinien, d’où descendent à flots pressés les eaux pures de l’Évangile. Ne les apercevez-vous pas distinctement à Pho-
rizon les cimes glorieuses où les géographes, les riverains et les voyageurs placent les sources des quatre fleuves évangéliques ? Et qui donc peut nous empêcher de gravir, si nous le voulons, les pentes des monts sacrés ? Courte est la distance qui nous en sépare, et possible en est l’ascension. En route donc vers lès sommets d’où la vie ruissèle, allons contempler nos sources bénies ! Jusques au bout, nul obstable insurmontable, nulle erreur fatale; partout des indications, partout des abris, partout des guides.
Deux étapes à franchir et nous sommes au terme : un siècle à peine à remonter, relativement c’est bien peu. La première de ces deux étapes est au delà de l’an 150 ; la seconde au delà de l’an 100,
Commencée sous la conduite de trois guides aussi différents d'esprit, de mœurs, d’origine, que Justin, Celse et Marcion, un saint, un infidèle et un apostat, l’ascension s’achève dans la société des pères apostoliques, Vous plait-il de l’entreprendre ?
2, Un guide orthodoxe. Qui ne connaît, au moins dans ses grandes lignes, la vie du glorieux martyr philosophe Justin ? Né dans la province de Syrie-Palestine, à Flavia Neapolis (l’ancienne Sichem, la Naplouse moderne), de parents païens, aux environs de l’an 100, il fut condamné et mis à mort par Rusticus, ami de Marc-Aurèle, préfet de Rome en l’an 163.
Lui-même nous a raconté ! sa jeunesse studieuse et sa lente initiation à la doctrine chrétienne. Il eut
4, Dialogus cum Tryphone, 2-9, t. vi, col. 470-498.
assurément de grandes lumières, mais il eut surtout un grand amour, l’amour de la vérité; cet amour, plus de la moitié de son génie, fit de Justin un philosophe honnête, un chrétien sincère, un apologiste éloquent, un apôtre saintement passionné, un martyr généreux.
C’est l'amour de la vérité qui le poussa jeune encore à entreprendre la longue et laborieuse odyssée philosophique dont le résultat devait être de préparer son âme, consciente des lacunes de tous les systèmes et des faiblesses de tous les Maîtres, à recevoir avec de saints transports la pure et pleine lumière de l’Évangile. « Autrefois, écrira-t-1l plus tard, nous étions des hommes de mots, non des hommes d’action ; mais le Christ, lui, n’est pas un sophiste: sa parole est la vertu de Dieu ». {
C’est ce même amour de la vérité qui lui fit demander le baptême ; sans doute il est frappé, comme bien d’autres, de l’inébranlable fermeté de conscience des chrétiens devant les menaces, les outrages et les supplices ; mais ce qui l’attire avant tout, ce qui l’entraine vers le christianisme, c’est l’excellence de sa doctrine qui est, à ses yeux, le dernier mot et le complément de la philosophie. Le christianisme est l'apparition de la raison même dans l’humanité, sa révélation pure, entière, complète. C’est pour cela que Justin embrasse la philosophie chrétienne et la préfère à tout.
3. Généreux Apôtre. Chrétien, il ne vit plus que pour la défense, la diffusion et le triomphe de la foi. Sa conviction est qu’il suffit de connaître le christia-
1, Apol. 1, 14, col. 350.
nisme pour l’aimer et de l’aimer pour comprendre que le premier des devoirs estde le prêcher à tous en toute manière. { Aussi la tradition nous le montret-elle, à Rome où il vint s’établir après son baptème, consacrant généreusement sa vie à la propagation de l'Évangile, groupant autour de lui de nombreux disciples, adressant aux Empereurs d’éloquents plaidoyers en faveur de ses frères, disputant en public avec les philosophes. Philosophe lui-même, il tient une sorte d'école libre où il enseigne la philosophie dans ses rapports avec la foi; simple laïque, il se livre avec ardeur au ministère de l’enseignement et de la propagande. Son zèle et son succès naturellement lui font de nombreux jaloux, surtout parmi les philosophes. «Je m’attends à être quelque jour dénoncé et mis au fer à l’instigation de quelques-uns de ceux qu’on appelle philosophes », ? peut-être à l’instigation de Crescent. Crescent était un cynique haineux et’ bien renté dont il avait plus d’une fois humilié l’amour propre dans des discussions publiques.
Les sinistres pressentiments de Justin se réalisèrent. Il fut dénoncé, arrêté et trainé au tribunal de Rusticus avec six de ses disciples. L’interrogatoire fut bref; tous’ confessèrent généreusement leur foi, Justin la défendit avec éloquence. Ils furent condamnés et exécutés surle-champ, et leurs corps enlevés secrètement par quelques fidèles reposent, au dire des Actes, 3 « en un lieu convenable ».