Act. S. Justin dans Otto, Corpus apologetaærum christia
AU MILIEU DU SECOND SIÈCLE el
4. Justin, témoin des faits de l'Évangile. Il nous reste de saint Justin les deux Apologies en faveur des chrétiens et le Dialogue avec le juif Tryphon. De ces trois œuvres si remarquables à tant de titres, Jésus- Christ est l’âme ; c’est lui que Justin confesse avec un accent admirable, c’est lui qu’il défend avec un courage héroïque devant les païens et contre les Juifs. Plaider la cause de Jésus-Christ, c’est rappeler sa vie, et citer sa doctrine. Dans l’œuvre de Justin, rappels et citations abondent, à tel point qu'il ne serait pas difficile de reconstituer, rien qu’avec des extraits de la première Apologie et du Dialogue, la vie et la doctrine du fondateur du christianisme. Tout se trouverait racourci, mais reconnaissable. « Avec ses citations, dit un auteur protestant, nous pouvons recomposer de
-norum secundi sæculi, t. 111, Iéna 1879, p. 266-278. Les questions de chronologie sont fort incertaines dans la vie de saint Justin. La date de sa naissante flotte indécise entre l’an 89 et l’an 103; les critiques s'arrêtent généralement aux premières années du second siècle. Sa conversion est probablement antérieure à l'avènement d’Antonin au trône impérial, 138; il parle en chrétien des rigueurs du faux Messie Bar-Kokaba (Apol., 1, 31; col. 315), à l'égard des chrétiens dans la guerre qui ensanglanta la Palestine de 132 à 136. Sur la date des Apologies, les savants ne sont pas d’accord; pour la première, ils hésitent entre 139, 144, 147, 150 et même 160. Tillemont, Nourry, Grabe, Ritter, Freppel, Renan, Allard adoptent l’an 150. Le Dialogue avec .Tryphon a été écrit sans doute vers l’an 150, la seconde À pologie vers l’an 160. Seule la date de la mort a pu être fixée avec quelque certitude grâce à une indication fournie par les actes de son martyre; Justin fut condamné par le préfet Rusticus ; or, Junius Rusticus, l’ami intime et le confident de Marc-Aurèle, fut préfet de Rome en 1683.
toute la biographie évangélique, depuis le message de l’ange à la Vierge jusqu’à l’Ascension, un sommaire complet qui entre dans une foule de particularités, explique les prophéties, rapporte les paroles exactes de Notre Seigneur et, en bien des cas, raconte toutes les circonstances des faits évangéliques ».
Avez-vous lu lApologie et le Dialogue avec la préoccupation d’y recueillir des témoignages sur la vie et la doctrine de Jésus-Christ? Si oui, il est superflu d'appeler votre attention sur les analogies des récits du saint docteur avec ceux des Évangélistes. L'idée que Justin se fait de la vie du Maitre est non seulement semblable mais identique à celle que nous en donnent les textes sacrés. Mêmes limites extrêmes, même ensemble de faits, mêmes lacunes, mêmes périodes, mêmes traits caractéristiques en avant, mêmes ressorts, mêmes intérêts mis en jeu, insistance énfin sur les mêmes aspects prophétiques. La représentation idéale de Jésus vivant, que Justin suscite dans l’esprit de ses lecteurs est exactement celle que les textes évangéliques burinent dans nos âmes.
N'est-ce pas la preuve évidente et palpable que le récit de la vie du Christ était, dès le milieu du second siècle, fixé non seulement dans ses grandes lignes, mais jusque dans les moindres détails ? Les différentes scènes sont achevées, l’ordre dans lequel elles doivent se dérouler pour remettre sous les yeux du fidèle le spectacle de la vie du Maître est arrêté; le tableau
4, Henri Scott Holland, dans Smith, À Dictionary of Christian biography, t. IL, p. 589.
traditionnel de l'existence terrestre de l’'Homme-Dieu à reçu sa forme définitive, l'Evangile existe.
9. Justin, témoin des textes évangéliques. Il existe dans toutes les mémoires, — mieux encore, il est dans toutes les mains. & Ce qu’on va répétant sans cesse contre vous, dit le juif Tryphon — que vous êtes des anthropophages et des satyres, n’est pas à croire; de pareilles accusations vous mettent trop en dehors de humaine nature; mais vos préceptes à vous, ceuxlà mêmes qui sont contenus dans ce que vous appelez « l'Évangile » — et ceci je le sais, m’étant donné la peine d’en prendre connaissance, mihi in cura fuit ut ea legerem, — vos préceptes sont si admirables, si sublimes, que personne, je le crains, n’est en état de les accomplir » 1! Qui osera contester encore l’existence de l'Évangile vers le milieu du second siècle ?
Pour être fixé sur la lettre et sur l’esprit des préceptes évangéliques, Tryphon n'avait d’ailleurs qu’à prêter l'oreille ; le premier chrétien venu était en état de lui fournir, sur ce point, les détails les plus circonstanciés et les plus sûrs ; il n’avait qu'à se rendre, ne füt-ce qu’en passant, à une assemblée de fidèles. De son temps comme de nos jours, l'Évangile y était lu tout haut et commenté d'office. « Le jour qu'on est convenu d'appeler le jour du soleil, nous dit saint Justin, tous ceux qui habitent les villes ou les campagnes se réu-
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nissent en un même lieu. On lit les mémoires des, apôtres et les écrits des prophètes dans la mesure que le temps permet ; après que le lecteur a terminé, celui qui préside l’assemblée adresse une exhortation aux frères pour les porter à imiter ces belles choses ». 1
6. Les mémoires des Apôtres. Le vrai nom des œuvres apostoliques, déjà vénérées de son temps à l’égal des écrits des prophètes, Justin ne l’ignore pas: «con les appelle, dit-il, les Évangiles ». Mais à ce nom consacré par l’usage, il en préfère un autre ; là où, déjà de son temps, d’autres auraient dit simplement : «les Évangiles », lui écrit invariablement : « les Mémoires ». Pourquoi ?
Le premier devoir d’un écrivain est de se faire comprendre ; or pour les païens, à qui Justin s'adresse, «Mémoires» a un sens précis, tandis que «Évangiles» est un barbarisme.
Un écrivain, d’ailleurs, a toujours le droit d’user d’un mot juste et clair. Or appliqué au contenu de l'Évangile «Mémoires » est d’une justesse parfaite ; ilen dit non seulement la nature, mais la provenance et l’autorité, — il est de plus d’une clarté très grande, surtout pour les lettrés et les philosophes : Mémoires est le titre donné par Xénophon au livre où il raconte les actes etles paroles de Socrate. En voilà plus qu'iln’en faut pour justifier l’innovation de notre apologiste.
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De ces « Mémoires » Justin connaît les auteurs. « Les apôtres, dit-il, dans les mémoires laissés par eux, qu’on appelle les Évangiles, ont raconté que Jésus leur donna les ordres suivants ! » : et il continue, citant les paroles du Sauveur instituant l’eucharistie et le sacerdoce, à la dernière Cène.
Et ailleurs : « Dans les mémoires que j’affirme être des apôtres et de. leurs disciples, il est écrit qu’une sueur, en forme de gouttes de sang, coula tandis qu’il priait et disait ? » : suit le récit de l’agonie de Jésus à Gethsémani. Vingt fois encore, il fait mention des mémoires sans une seule fois oublier de rappeler leur provenance : laissés par les apôtres, créés par les apôtres, se peut-il rien de plus explicite et de plus formel ?
Qui ne saisirait maintenant l’importance exceptionnelle du témoignage de saint Justin ? Que de solidité et que de clarté dans les textes si concis qui viennent de passer sous nos yeux !
A l’époque où paraissent les Apologies et le Dialo- : que, l’image évangélique du Sauveur est si nettement dessinée dans les âmes que Justin, sans s’en douter, en prend le calque fidèle, et l'Évangile est même si répandu qu’un Juif peut sans difficulté en prendre connaissance. Donc, vers l’an 150, l'Évangile existe, il est écrit el il est partout.
À l’époque où paraissent les Apologies et le Dialo-