Dial. 106, t. vi, col. 724; MARC
4. Quel besoin avait Justin de nommer les évangélistes? Ses interlocuteurs sont des païens ou des Juifs. Mentionner les «Mémoires des Apôtres», quand il s’agit de plaider, même devant les empereurs, le vrai christianisme, c’est bien; mais citer Matthieu, Marc ou Luc, à quoi bon? N'’est-il pas presque ridicule de supposer que Justin, s'adressant au Sénat, ait cité l'Évangile selon saint Luc ou selon saint Matthieu ?
propos de reproduire dans l’Apologie et le Dialogue concernant la nativité de saint Jean-Baptiste, celle du Sauveur lui-même, et le début du ministère public de Jésus à l’âge de trente ans, au temps de Ponce-Pilate et de Tibère.
Saint Jean enfin est la seule source où il ait pu puiser la doctrine du Verbe fait chair, du Fils unique du Père incarné au sein d’une vierge, doctrine qu’il déclare d’ailleurs emprunter aux « Mémoires des apôtres. 1 »
Justin cite librement : c’est son droit, puisqu'il n’écrit pas un commentaire du texte sacré, mais en use seulement pour son argumentation ; peut-être même est-ce son devoir, car l’essentiel pour lui est d’être compris des païens et des juifs auxquels il s’adresse. Toutefois, pour être libres, ses citations n’en sont pas moins,réelles : sous les modifications qu’il juge à propos de leur faire subir pour les rendre intelligibles à des lecteurs non chrétiens, nos textes restent reconnaissables ; non seulement il s’en inspire, mais il les reproduit ; il les retouche, mais il les transcrit. Ses citations enfin surtout sont fidèles ; fidèles même aux mots, quand cela est vraiment utile,? fidèles à la pensée, toujours.
1; Movsyevis , Jap 07e 9 To mutpi Toy GXGy oÙTos Lime &Ë aÙ- Toù oyos Z&L JUvaULLs VEYErrapÉVOs T4 Dotepoy GY0owT0s deux TAS raphévou TJEVOULEVOS, w£ GTT0 TOY GTOUYAUOYEULATEY éubouey TPOE= 4 #»ou. Dial. 105, Migne, 6, col. 720-21. Cf. Dial. 100, col. 709. La question des Évangiles employés par saint Justin a été traitée avec une grande abondance de détails par Zahn, 1, 463-538.
Voir Loisy, p. 51, suiv.
2, De Wette, L. 1,p. 76, donne les passages où la coïncidence
8. Encore la prescription. De toutes les preuves de l'identité des &« Mémoires des apôtres » avec nos Évangiles canoniques, la plus décisive est assurément celle que Mgr Freppel présente en ces termes à ses auditeurs : «Ce qui coupe court, dit-il, à toute discussion, c’est la place que saint Justin assigne aux mémoires des apôtres dans l'office liturgique. D’après lui, on les lisait tous les dimanches dans l’assemblée des fidèles avec les écrits des prophètes. Et remarquez bien, Messieurs, qu'il ne s’agit pas ici d’une coutume particulière, locale ; S’adressant aux empereurs païens au nom de l’Église persécutée, il décrit le culte catholique tel qu’on le célébrait en tous lieux. Conséquemment, l’Église entière vénérait les Évangiles à l’égal des livres prophétiques dont personne ne méconnaissait le caractère divin.
«Dira-t-on qu’il faut entendre par là des Évangiles apocryphes qui auraient fini par faire place à ceux que nous avons aujourd’hui? Mais, de grâce, qu’on nous signale le moindre vestige de ce changement radical dans la vie de l’Église ! Que le rationalisme veuille bien nous expliquer comment on aurait pu retirer des mains des fidèles, subitement ou peu à peu, les Évangiles jusqu'alors en usage, pour y substituer et faire lire à la place, dans les assemblées du culte, des Évangiles tout nouveaux dont personne n'avait eu connaissance, et cela sans soulever la moindre réclamation, tandis qu’il suffisait d’une erreur de calenverbale est parfaite. Norton, L. 1. note additionnelle E, p. CCxIv,
met en regard les emprunts textuels faits au sermon sur la montagne.
drier relative à la fête de Pâques pour exciter des tempêtes dans l’Église ! Est-ce croyable ? Et ne faut-il pas de parti pris nier l'évidence pour avancer de pareilles hypothèses ? Comment ! saint Irénée qui touche à saint Justin cite nos quatre Évangiles avec le nom de leurs auteurs, comme étant seuls reçus dans l’Église entière ; Clément d'Alexandrie, Tertullien et Origène, qui viennent immédiatement après, n’en connaissent pas d’autres; et l’on voudra nous faire accroire que peu d'années auparavant toute l’Église lisait publiquement, à l'office des dimanches, des Évangiles tout différents, des productions apocryphes dont on connaît à peine le nom ! En vérité cela n’est pas sérieux. Toutes ces prétendues découvertes, dont on fait grand bruit de nos jours, ne résistent pas plus au sens commun qu’à la science. Il faut qu'une doctrine soit bien établie pour qu’on soit réduit à l’attaquer avec de pareilles armes. 1 »
Le fait est donc certain, les «(Mémoires des apôtres » sont les quatre Évangiles de la tradition chrétienne. Nous voilà fixés sur l’opinion des chrétiens orthodoxes ; tournons-nous vers les dissidents.
À. FREPPEL, saint Justin, 21e leçon, p. 432-3. «Cette conclusion, dit M. Loisy, peut être considérée comme certaine en dépit de toutes les théories que la critique a émises depuis un siècle sur ce sujet, les uns voyant dans ces « Mémoires » les synoptiques — ou même nos quatre Evangiles — avec l'Evangile des Hébreux, ou l’Évangile de Pierre, ou un Evangile absolument perdu ; d’autres, une harmonie des synoptiques ou bien encore un proto-Matthieu ou un proto-Luc. Comment toutes ces Sources canoniques auraient-elles pu être en crédit dans l'Eglise vers l’an 150, alors que, vingt ans après, il n’en est plus question ? Hist. du canon du N.T., p. 54-55.
9. Un apostat. S'il suffisait, pour être un « vraiprotestant 1 » de vouer à l’Église une haine d’excommunié et d’apostat; s’il suffisait, pour donner «l’exemple d’une critique biblique, ? » de mutiler la Bible au nom de la raison en substituant ses imaginations aux réalités de l’histoire sainte ; s’il n’était requis, pour être érigé en « ancêtre » de la libre-pensée, que de débiter, sur Dieu et sur le monde, des extravagances, — bien peu d'hommes, dans l’antiquité, auraient mérité, à l’égal de Marcion, le salut de Néander, les éloges d'Eichhorn et l’admiration des rationalistes de Tubingue.
Né à Sinope dans le Pont, de parents chrétiens, il vécut dans l’Église et de l’Église jusqu’au jour où certaine aventure scandaleuse força son père, devenu évêque, à l’excommunier. $ Chassé de la maison paternelle, il s'enfuit à Rome en 142. Il n’était bruit en ce moment dans la ville que de Cerdon et de sa gnose. Marcion le vit, s’éprit des rêveries gnostiques et se
1. A. NÉANDER, A lgemeine Geschichte der christlichen Religion, Hambourg, 1826, t. 1, partie 2. p. 782. « Als achter Protestant, wolte er nur das Wort Christi und seiner achter Iunger als Erkenntnissquelle des wahren Evangeliums gelten lassen.
2. EICHHORN, Eïinleitung in das Neue Testament, Leipzig, 1804, t. 1, p. 699, 663-4 « Les Marcionites sceptiques éclairés... offrent le premier exemple d’une critique biblique ».
3. La chronique d’Edesse, p. 390-393, place la chute de Marcion en 137. IL professa sûrement pendant sa jeunesse la foi de l'Église. « Ses disciples dit Tertullien, ne peuvent nier qu’il ait partagé la foi des chrétiens : ses lettres le prouvent. » Adw. Marc., 1. 1 — Tertullien n’a pas mentionné le crime de séduction d'une vierge chrétienne généralement donné comme la cause déterminante de l’apostasie de Marcion.
mit à dogmatiser. Comme il avait du talent et du savoir, les disciples affluèrent. Saint Justin dès l’an 150 constate avec douleur le succès de l’hérésie nouvelle. 1 Plus de cinquante ans plus tard, longtemps après la mort de l’hérésiarque, en 207, Tertullien, exaspéré de la vogue persistante de son système et de l’audace grandissante de ses partisans, écrit d’une main frémissante son terrible adversus Marcionem. 2? La litté-
4. Saint JUSTIN, Apol., 1, 26, t. vi, col. 368; EUSÈBE, H: E,, AA UXX "Col. 529,
2. Connaissez-vous le Pont, tel que Tertullien se le figure ? Pays barbare où tout est affreux, le ciel, la terre et les hommes. « Dies nunquam patens; sol nunquam libens; unus aer nebula; totus annus, hiems;... Omnia torpent, omnia rigent; mihil ilie nisi feritas calet.. Eh bien! rien n’est plus horrible pour cet horrible pays que d’avoir enfanté Marcion, cet homme plus sombre qu’un scythe, plus versatile qu'un Sarmate, plus inhumain qu'un Messagète, plus audacieux qu’une amazone, plus obscur qu'une nuée, plus froid que l'hiver, plus fragile que la glace, plus trompeur qu’un Istriote, plus escarpé que le Caucase... Quis enim tam castrator carnis castor, quam qui nuptias abstulit? Quis tam comesor mus ponticus, quam qui Evangelia corrosit?... Illa canicula Diogenes hominem invenire cupiebat, lucernam meridie circumferens : Marcion Deum quem invenerat, extincto lumine fidei suæ, amisit. » Cont. Marc. 1. 1, t'IL, col 247
Et ailleurs, appréciant les disciples d'un tel maître: « Les frelons, dit-il, veulent avoir leurs rayons de miel comme les abeilles ; les Marcionites veulent avoir leurs églises comme de véritables chrétiens... Faciunt favos et vespæ: faciunt ecclesias et marcionitæ ». Ibid. IV, 5, t. 11, col. 307.
Mais il fait mieux que d’insulter Marcion et ses partisans; il les réfute, et nous devons à cette réfutation, comme M. Wallon le remarque, les témoignages les plus exprès sur l’état de nos Livres sacrés, au temps de cet hérésiarque.
rature de la fin du second siècle est pleine d’écrits contre Marcion et les Marcionites ; ! toujours remuante et souvent redoutabie la secte se perpétua pendant plusieurs siècles jusqu’à ce qu’elle se fondit dans le manichéisme.
10. Marcionisme. Le Marcionisme, — et c’est là, en n’en pas douler, l'explication de son exceptionnelle fortune, — le Marcionisme marque un effort de l’esprit humain, — un des premiers en date, — pour expliquer rationnellement nos Livres Saints.
C’est au nom de la « science » qu’il a la prétention de rendre des oracles.
Marcion fait siens, très explicitement, dans ses Antithèses ? les principes essentiels de la gnose naissante, la science de ce temps là : le dualisme et le docétisme.
1. Le Nain de Tillemont a dressé la liste de ces réfutations, la plupart perdues. Parmiles plus célèbres on comptait, outre celle de Tertullien, celles de Denys de Corinthe, de Philippe de Gortyne, de Modestus, etc. Mémoires pour servir à l’histoire ecclésiastique. t. 11, p. 279-280.
2. C'est le nom donné par Marcion lui-même à l'ouvrage qu'il avait composé pour servir d'introduction à son Nouveau Testament. Cet ouvrage où l’auteur relevait toutes les contradictions qu’il lui semblait voir, entre les enseignements de Jésus Christ et ceux des anciens prophètes, exerça sur l'esprit des gnostiques et des païens une influence fàcheuse et durable. Les gnostiques le regardaient comme un livre sacré et les paiens y puisaient des armes contre les Écritures, témoins Celse et Julien qui reproduisent sur plusieurs points l'argumentation de son auteur, M. À. Hahn a essayé de reconstituer l’œuvre de Marcion: Marcionis gnostici liber deperditus, nunc quoad ejus fieri potuit restitutus, Kœnigsberg, 1823.
À l’origine des choses, deux principes rivaux ; de la matière vient tout le mal. Deux axiomes éminemment « scientifiques » !
Par eux pourtant tout devient clair, même en exégèse.
Le Judaïsme, c’est un fait, diffère du Christianisme; impossible par conséquent, qu’ils aient même auteur.
Le Christianisme assigne un rôle à la chair ; il est donc impossible qu’il n’ait altéré sur ce point sa pureté native. ;
La Judaïsme a pour auteur le Demiurge, créateur du monde, ignorant et borné, exigeant et sévère.
Le Christianisme est l’œuvre du Christ, chargé par l'auteur de tout bien de réparer les désordres et les égarements dont est responsable le Dieu des Juifs.
L'œuvre de ce dernier est mauvaise, et les livres qui la racontent, historiques si l’on veut, sont tout au moins inutiles sinon malfaisants. |
L'œuvre du Christ, au contraire, est essentiellement salutaire et les livres qui la font connaître étaient non seulement historiques et authentiques mais inspirés.
Malheureusement, aux mains des chrétiens, ces écrits vénérables n'étaient pas en sûreté. Le judaïsme, prenant sa revanche, les a peu à peu pénétrés de son esprit et déformés à son image, et la révélation chrétienne en a été profondément altérée.
A quel signe reconnaître ces altérations et comment retrouver la pureté primitive ?
Ces questions n'étaient pas pour embarrasser Marcion.
22 Et
Deux œuvres procédant de principes contraires n’ont entre elles rien de commun.
Sera donc nécessairement inauthentique, interpolé, mauvais, dans les documents de la tradition chrétienne, tout ce qui s’y trouvera de favorable et, à plus forte raison, d’identique aux opinions judaïques ; sera au contraire, sûrement anthentique, inspiré, divin, tout ce qu’ils renfermeront d’étranger et, à plus forte raison, d'hostile aux vues du judaïsme.
Relisez vos livres, à chrétiens ; partout des traces évidentes d'esprit judaïque. La pure révélation de Jésus-Christ a donc subi le contact déshonorant de son mortel ennemi {. Il en est temps encore, dégagez-la, délivrez-la, seule elle est le salut. Eh bien, dit Marcion, cette révélation, je vous l’apporte ; la voici.
Et il présente à ses disciples les écrits auxquels seuls, à l’en croire, un chrétien puisse accorder une autorité décisive, c’est à savoir, un récit anonyme de la vie du Sauveur qu’il rapporte directement à Jésus- Christ et un choix de lettres apostoliques, au nombre de dix, toutes de saint Paul, l’Evangelicon et l’Apostolicon ? de son Nouveau Testament.
11. Silence voulu. Un Évangile, un seul, et encore anonyme ! Et les nôtres, Marcion les a-t-il seulement connus ?
1. TERTULLIEN, Adv. Marc., 1, 20; 1V, 3, t. 11, col. 268-36#.
2. Les dix épitres de saint Paul admises par Marcion étaient: Romains, 1 et 11, Corinthiens, Galates, Ephésiens, Philippiens, Colossiens, 1 et II Thessaloniciens et Philémon. Hilgenfeld Marcion apostolicon, dans le Zeitschrit fur die historische Theologie, 1855, Heft. 111, p. 439-463.
Connus, certainement oui. Sans doute il n’en désigne aucun, il avait pour cela ses raisons ; mais il les cite ou les réfute, ce qui est mieux que de les nommer seulement.
Il combat saint Matthieu dans le détail. Lisez par exemple la discussion qu’il engage à propos du mot «Emmanuel », dont saint Matthieu seul a parlé, pour montrer l’accomplissement de la prophétie d’Isaiïe ; 1 ou bien rappelez-vous les colères éloquentes que soulevaient dans l’âme de Tertullien les commentaires inconvenants et grossiers que Marcion avait osé faire de ce qui est dit, au premier et au troisième Évangiles, touchant la naissance et les premières années du Sauveur. ?
I! cite, mieux que cela, il reproduit, presque entièrement saint Luc. L’Evangile sans nom de Marcion, en effet, n’était que notre troisième Évangile, mutilé sans doute et altéré selon les vues de l’hérésiarque, mais conservé pour la plus grande partie. De cette identité les preuves surabondent. « Les écrivains des premiers siècles, dit Matter, rendent à cet égard des témoignages à tel point unanimes, que, s’il est des certitudes pour la critique, elle trouve assurément dans leurs paroles toutes celles qu’elle peut donner. à »
Ce n’est donc pas parce qu’il en ignore l’existence que Marcion ne nomme pas nos Évangiles. Son silence est voulu.