‹ La provenanace des ÉvangilesChapitre 26 sur 146 · Cont. Cels. 1, 37, col. 857: Jean, x1x · texte numérisé non relu

Cont. Cels. 1, 37, col. 857: Jean, x1x

échangés contre d’autres ; et c'était des noms de disciples, il le dit.

« Pour que Celse ait pu parler avec cette entière assurance, pour qu'il ait pu se vanter d’accabler les Chrétiens par les livres mêmes des disciples de Jésus- Christ, il fallait donc non seulement qu’il crût à l’origine de ces livres, mais que cette origine fut dès lors tellement incontestable, qu’on n'ait pas la ressource de décliner son objection en la rejetant.

« Or qu’on le remarque bien, les choses qu'il y attaque sont précisément celles où le merveilleux est le plus intimement lié aux faits, celles où l’on aurait le plus besoin de recourir au mythe pour échapper au miracle : l’incarnation, les Mages, la fuite en Égypte, le baptême, les guérisons de malades, la résurrection. Toutes ces choses étaient donc fixées par écrit, au temps de Celse, c’est-à-dire vers le milieu du second siècle, et contenues en des livres qu’il rapportait lui-même aux disciples de Jésus, et dont personne n’avait ni le moyen ni même la pensée de signaler la nouveauté.

« C’en est assez, pour qu’en raison de ce seul argument on ait le droit d'établir que les Évangiles n’ont pas pu être supposés, non plus seulement vers la fin, mais même vers les commencements du second siècle ; et ainsi le témoignage des païens vient sanctionner les témoignages tirés des hérétiques tout aussi bien que des premiers Pères. » Wallon.

Les Harmonies du second siècle. Mais nous avons mieux que de simples citations pour établir, au mi-

lieu du second siècle et au delà, l’existence de nos textes canoniques.

Il n’est pas un seul de nos lecteurs qui ne connaisse la raison d’être et le contenu du genre de composition désigné par les noms de Concorde ou d’'Harmonie des Évangiles. Fondre nos quatre récits évangéliques en un seul récit qui les utilise et les harmonise en les expliquant et les complétant les uns par les autres, de façon à reconstituer une vie de Jésus où tous les détails des textes sacrés trouvent une place, et la place qui leur convient ; — c’est le sens du motet le but de l’œuvre. 1

Or déjà avant la fin du troisième quart du second siècle, vers l’an 170, deux écrivains ecclésiastiques, Théophile et Tatien, avaient entrepris presque en méme temps de publier des Harmonies.

Théophile, évêque d’Antioche depuis 168, un des plus brillants défenseurs de la foi au second siècle, « docteur très fécond, catéchiste de grand talent, polémiste habile, » sentit de bonne heure les services que pourrait rendre à la communauté chrétienne et spéciament aux apologistes une concordance évangélique. En publier une, fut, une fois promu à l’épiscopat, un de ses plus pressants soucis. Il est probable qu’il avait entrepris de faire son Harmonie avant la publi-

4. Un travail de ce genre permet de mieux saisir l’ensemble et le détail de la vie du Sauveur, d'éviter les répétitions dans: l'exposé de ses enseignements et de ses œuvres, et de faire tomber les difficultés que l’on tire des contradictions prétendues du saint Évangile. On comprend dès lors qu'on l'ait entrepris de bonne heure et repris souvent.

cation de la spirituelle apologie qu’il adressa à Autolycus en 181, — soit au début de ses fonctions épiscopales, soit même auparavant, et dans un intérêt tout pratique pour son Église.

Tatien, assyrien d’origine, d’abord disciple de Saint Justin puis adonné au gnosticisme, dut sa célébrité qui fut grande, surtout à des travaux scripturaires, dont le plus fameux est incontestablement celui que lui-même intitula le Diatessaron ou l'Évangile formé des quatre. Il n’est pas croyable que Tatien ait fait paraître avant la mort de Saint Justin, 163, son écrit apologétique intitulé Discours contre les Grecs ; mais il est très vraisemblable qu’il avait entrepris peut-être même achevé, le Diatessaron du vivant de son maître.

L’harmonie de Théophile est malheureusement perdue, mais nous tenons de Saint Jerôme qu’elle était une « combinaison des quatre Évangiles en un seul tout. 1 » Il n’est d’ailleurs pas douteux que Théophile ait connu tous nos textes canoniques, y compris celui de saint Jean, puisque ce dernier se trouveexpressément mentionné à la suite des autres dans l’Apologie a Autolycus. « C’est ce que nous enseignent, dit-il, les saints Écrits et tous les hommes remplis de l'Esprit, d’entre lesquels Jean dit : Au commencement était le Logos et le Logos était avec Dieu. Et le Logos était Dieu; toutes choses ont été faites par lui, et sans lui rien n’aété fait. 2»

1. Theophilus... qui quatuor evangelistarum in unum opus compingens ingenii sui nobis monimenta reliquit, hæc super hanc parabolam— de æconomo infideli — in suis commentariis locutus est. » S. Hieronymus Epist. 121, ad Algasiam, quæst. 5. Migne, t. 22, col. 1020.

2, Apologia ad Autol. 11, 22.

Le titre seul de l'harmonie de Tatien prouve que son auteur connaissait et comprenait nos quatre Évangiles. Il connaissait sûrement saint Jean, comme le prouvent les citations indubitables 1 denotre quatrième Évangile qui se lisent même dans le Discours aux Gentils, écrit cependant après que l’auteur eût abandonné les enseignements de Justin pour adopter les aberrations de la gnose. Il est donc bien certain que son harmonie, quoiqu’elle défigurât ça et là des détails, contenait, comme celle de Théophile, l'Évangile de Jean. On aurait déjà pu le conclure avec une entière certitude des données si précises de l’évêque jacobite Bar-Salibi de qui nous tenons que le Diatessaron de Tatien, « celuila même, dit-il, qui a été commenté par saint Éphrem et qu’il faut bien se garder de confondre avec le Diatessaron d’Ammomius, débutait par ces mots : € Au commencement était le Verbe ». On n’en peut plus douter depuis la publication des traductions lati< nes, ? arabe $ et arménienne de l’original grec ou sy-

VIOL 0e.

2. Les Evangelicæ harmoniæ, dans Migne, Patrol. latine, t.68, col. 255-358, sont bien réellement, pour le fond, une version latine de l’œuvre de Tatien, bien que faussement attribuées par les Bénédictins à Ammonius d'Alexandrie.

3. Version ancienneet complète, publiée par A. Ciasca : Tatianr Evangeliorum harmoniæ arabice, nunc prinrum ex duplici codice edidit et translatione latina donavit, A. Ciasca, Rome, 1888.

4. Version incomplète, publiée par les Pères Méchitaristes de Venise,d’abord en Arménienavecle commentaire qu’ena fait saint Éphrem qui suit pas à pas le Diatessaron en le citant en partie, 1836; puis dans une traduction latine sous le titre de Evangelii concordantis exposilio facla a S. Ephræmo, in latinum transla-

riaque, heureusement retrouvées de nos jours et qui, de fait, commencent par le prologue de saint Jean.

De quel poids doit être dans le procès que nous instruisons l’existence, incontestable, dès le milieu du second siècle, d'œuvres commeles Harmoniesde Tatien et de Théophile, le lecteur s’en est sûrement rendu compte. Qu'il nous soit permis seulement de lui faire remarquer que l’entreprise dont elles témoignent nous fait nécessairement remonter à une époque où les quatre Évangiles existaient déjà en un corps d’ouvrage, sous la forme d’un tout compact et achevé, et où la variété de leurs récits, qui semble se changer quelquefois en une différence réelle, avait fait naître le désir et le besoin de les combiner en un ensemble harmonieux, pour en composer une unité supérieure. Or puisque ces deux essais appartiennent aux premières années de la seconde moitié du deuxième siècle, il faut logiquement en conclure que les quatre Évangiles étaient couramment employés, et, par cela méme, généralement connus et adoptés, à une époque bien plus reculée.

ta. J. B. Aucher et G. Mœsinger, in-&, Venise, 1826. Voir. SMITH, Dictionary of christian Biography, t. 1V, 1887. p. 783-804.

4. Voir TISCHENDORF, De la datede nos Évangiles, 2e édit. 1866. p. 74-79.

Page 1