R. P. OLLIVIER, La Passion, p. XVII
dre, d’un milieu à ce point compliqué et délicat, une: idée si nette et si fidèle. Il faut avoir vu pour ainsi décrire. Nos écrivains ne peuvent donc pas ne pas avoir vécu au sein de la société palestinienne.
Mais cette société a cela de particulier, d’unique: peut-être dans l’histoire de la civilisation, qu’en pleine activité et en plein jour, à une date précise, elle disparaît, emportée dans une indescriptible tourmente.
L’orage passé, rien n’est debout, rien n’est en place. Le Temple renversé, la ville en ruines, le Sanhédrin détruit, les factions exterminées, le sacerdoce aboli, le peuple banni; c’est la fin d’un monde.
Où donc un écrivain né après l’orage aurait-il pu prendre les traits si caractéristiques de nos récits sacrés ? Qui aurait remis sous ses yeux le spectacle d'institutions et de monuments disparus sans retour ? L'Europe savante a mis plus d’un siècle à le reconstituer ce monde fini ; et il aurait suffi d’un léger effort d'imagination pour le ressusciter d'emblée au lendemain de sa mort”?
Les auteurs de l'Évangile vivaient donc en Palestine avant l’an 70, et nos récits sacrés, à ne tenir compte que des spectacles dont ils gardent l’image, étaient fixés sous leur forme actuelle, moins de quarante ans après la mort du Sauveur.
7. À quel idiome ils empruntent leurs éléments. C’est à une conclusion analogue que va nous conduire la considération des voix dont les mêmes récits enregistrent les confidences.
Par la voix, l’homme s’exprime et se communique;
le langage est l’interprète de la pensée et le lien des âmes.
Telle émission de la voix représente telle conception de l’esprit ; ainsi articulé, le son rend telle idée : c’est une expression, un mot.
Tel groupement d’expressions rend telle combinaison d'idées ; ainsi disposés tel et tel mots expriment telle opération de l’intelligence: c’est une construction, une phrase. |
Expressions et constructions varient suivant les langues. Chaque idiome a son lexique et sa grammaire.
Impossible par conséquent de déterminer la langue d’un livre avant d’avoir dressé la liste des expressions qu'il emploie et surpris le secret des constructions qu’il préfère. En ce qui concerne nos textes sacrés ce double travail n’est plus à faire. Nul document n’a été, de la part des philologues, en Allemagne surtout et en Angleterre, l’objet d’études plus approfondies, plus respectueuses ; d'aucun assurément les mots n’ont été examinés avec plus de soin ; d'aucun les phrases n’ont été analysées avec plus de patience. Le lexique et la grammaire des Évangiles sont faits et parfaits. 1
4. Voir, les lexiques greco-latins du N.T. de SCHŒTGEN 1746; SCHLEUSNER, 1792 ; BRETSCHNEIDER, 1824; WILKE, 1839, remaniés par GRIM, Leipzig 1868 et 1877-1879 ; CREMER, Biblisch-theodogischer Würterbuch der neutestamentlichen Gräcität, 3° édit., Gotha, 1881 ; TRENCH, Synonymes du Nouveau Testament, trad. de l'anglais, Bruxelles, 1869.
BEELEN, Grammatica grœcitatis Novi Testamenti, Louvain, 4857 ; SCHIRLITZ, Grundzüge der neutest. Gräcität, Giessen, 1861.
De ces doctes travaux une conclusion se dégage évidente, incontestée ; qui les a seulement parcourus sait et voit, à n’en pas douter, que si nos récits évangéliques sous leur forme actuelle ont été rédigés en grec, ils n’ont pu être pensés et composés qu’en hébreu. 1
Hébraïque en est le vocabulaire, non seulement par son contenu, mais par ses lacunes : plusieurs mots purement hébreux y figurent, tels que: amen, manna, gehenna, hosanna, Messias ? etc. ; — beaucoup de mots grecs y sont pris dans une acception toute sémitique : æêra « l’aride » désignera la terre ; dunamis & la puissance, » un prodige divin, * etc., etc. ; — Très peu de termes abstraits et nulle trace de terminologie scientifique : les auteurs des Évangiles ignorent complètement le langage philosophique et psychologique des grecs. *
Pour désigner l'être, les facultés et les opérations de l’homme, trois mots : sarx «la chair », psyché « l’âme » et kardia «le cœur, » simples traductions des trois mots hébreux bâsär, néfès et lèb dont le pre-
WINER, Grammatik des neutest. sprachidioms, 5e édit. Leipzig 182%.
4. Voir GUILLEMARD, Hebraisms in the Greeck Testament, Cambridge, 1879; SCHILLING, Commentarius exegetico-phulologicus in hebraismos N.T. seu de dictione hebraica Novi-Testamenti grœci, Malines, 1886; BERGER DE XIVREY, Memoire sur de style du N. T. dans les Mém. de l’'Acad. des Inscriptions, 1858, t. XXII, À suiv.