MATTHIEU, XXII
Évangile, au dire de M. Renan, « c’est un immense progrès littéraire. L'effet général est celui d’un palais de fées construit tout entier en pierres lumineuses. Un vague exquis dans les transitions et les liaisons chronologiques donne à cette compilation divine l’allure du récit d’un enfant. «A cette heure-là, » «en ce temps-là, » « ce jour-là, » «il arriva que..., » et une foule Dtres inhles qui ont l’air d’être précises sans l’être, font planer la narration comme un rêve, entre le ciel et la terre. Grâce à l’indécision des temps, — il en est de même des désignations de lieu, — le récit évangélique ne fait que frôler la réalité. Un génie aérien, qu’on touche, qu’on embrasse, mais qui ne se heurte jamais aux cailloux du chemin, nous parle, nous ravit. ? » Qui ne reconnaîtrait à ces signes l’influence manifeste de la culture hellénique ?
4. «La langue... continue M. Renan, est parfaitement appropriée au sujet. Par un vrai tour de force, l'allure claire et enfantine de la narration hébraïque, le timbre fin et exquis des proverbes hébreux ont été transportés en un dialecte hellénique assez correct sous le rapport des formes grammaticales, mais où la vieille syntaxe savante est totalement brisée. On a remarqué que les Évangiles sont le premier ouvrage écrit en grec vulgaire. L’antique grécité y est, en effet, modifiée dans le sens analytique des langues modernes. L’helléniste ne peut se défendre de trouver cette langue plate et faible; il est certain que, au point de vue classique, l'Évangile n’a ni style, ni plan, ni beauté; mais c’est un chef-d'œuvre de littérature populaire, et en un sens le plus ancien livre populaire qui ait été écrit. Cette langue désarticulée a, d’ailleurs, l’avantage que le charme s’en conserve dans les différentes versions, si bien que, pour de tels écrits, la traduction vaut ane l'original. » Les Évangiles, 1877, p. 198-199.
3. Peut-être à Antioche. Jamais l’auteur ne sent le besoin d'expliquer les mœurs et les coutumes juives : une simple mention et il passe. ! Jamais un mot sur les localités dont le nom se présente sous sa plume : la topographie et la géographie de la Palestine sont censées connues. ? Rarement la précaution, indispensable pour des lecteurs non-juifs, de traduire ou d’interpréter les expressions d’origine hébraïque. 3 — Toujours enfin, quand il s’agit du temps, des indications purement judaïques. Où trouver les lecteurs que ce livre suppose : assez juifs pour en goûter le dessein, assez hellénistes pour en comprendre l’esprit, assez familiers avec les usages judaïques pour tout deviner sur une simple allusion ? Antioche était au premier siècle remplie d’émigrants palestiniens, juifs de race, hellénistes d’esprit, chrétiens de cœur. Serait-il téméraire de supposer que l'Évangile de saint Matthieu a pu être publié dans cette ville ?
4. De très bonne heure. En ce qui concerne les discours de Jésus, dit le D' Strauss, on en viendra toujours à reconnaître que le premier Évangile nous: les conserve, sinon sans mélanges et remaniements
4. Voir en particulier ce qu’il dit de la Parasceve et des ablutions, MATTH., xXvIr, 62 et XV, 1-2, et comparer avec lés passages correspondants des autres Évangélistes, MARC., XV, : 1, 2, 42; Joan.,.x1x, 41; LUG., XXII, 54-55. Lt Tres
2, Il dit simplement le RASE ir, 5-6; saint Marc ajoute que c’est un fleuve, 1, 5.
8. Les te dette qu’ on a lit, MATTH., 1, 28: XXVIT, 33, 46, ont
sans doute été faites pour les édtetirs! grecs.
ultérieurs, au moins sous une forme plus pure qu’aucun des autres. | |
€ Il porte plus qu'aucun autre l'empreinte de la nationalité juive, qui tendit naturellement à s’effacer de plus en plus dans la suite des temps, à mesure que le christianisme se répandit. L'auteur ne manque pas d’appeler Jérusalem, la ville sainte ; le temple, le lieu saint ; tandis que les autres nomment simplement la ville ou le temple, ou usent d’autres dénominations qui ne comportent pas cette épithète de saint.
«Aucun autre n’explique avec autant d’exactitude l’attitude que prit Jésus envers la loi de Moïse, les coutumes et les sectes juives, et il est à remarquer qu’en tout cela il suppose connu ce que Marc se croit déjà obligé de commenter. Il voit dans les actions et les destinées de Jésus l’entier accomplissement des prophéties de l’Ancien Testament, et cette rencontre est pour lui la preuve capitale de la messianité de Jésus.
«Jésus lui-même est encore chez lui tout chargé des chaînes du Judaïsme. Nul autre Évangile ne lui donne aussi souvent le titre de Fils de David ; nul autre n’a placé tout à fait à son frontispice la généalogie qui fait descendre Jésus de David et d'Abraham; nulle part ailleurs, Jésus ne déclare avec le même soin qu’il ne vient point pour détruire, mais pour consommer la loi. » C’est plus qu’il n’en faut pour expliquer l’aveu que l’évidence arrachait à l’auteur tristement célèbre de la Nouvelle vie de Jésus : « l'Évangile de Matthieu nous a paru de tout temps et nous
paraît encore le plus ancien en date et le plus digne de foi. 1 »
5. Saint Matthieu. Le premier Évangile est le seul qui désigne par son nom chrétien de Matthieu — Théodore ou Dieudonné, — le « publicain » de Capharnaüm que Jésus appela à le suivre ; ? Luc et Marc,comme s'ils redoutaient d’humilier un de leurs frères, en rappelant explicitement l’ignominie de sa profession première, ne lui donnent en cet endroit que son nom juif de Lévi déjà oublié. ÿ
Jésus envoyait ses apôtres prêcher «deux à deux ; # » les trois synoptiques qui rapportent le fait sont unanimes à nommer ensemble, au quatrième rang, saint Matthieu et saint Thomas ; mais tandis que le second et le troisième Évangiles disent « Matthieu et Thomas, 5 » dans le premier on lit: « Thomas et Matthieu le publicain. 6 »
L'auteur, quel qu’il soit, connaissait l’hébreu et n’ignorait pas le grec ; sa rédaction et ses citations de l’Ancien Testament supposent plus de culture que n’en pouvaient avoir la plupart des apôtres.
Il est à remarquer enfin que lorsqu'il s’agit de cens et d'impôt le langage du premier Évangile tranche
1. D. Srrauss. Nouvelle vie de Jésus,trad. Nefftzer et Dollfus, t. 1, p, 147-148. Harnack croit qu’il date de 70-75.