‹ La provenanace des ÉvangilesChapitre 90 sur 146 · JOAN., ï, et XXI · texte numérisé non relu

JOAN., ï, et XXI

privilégiés du Sauveur ! De plusieurs d’entre eux, d'André, de Philippe, de Nathanaël, de Simon-Pierre surtout, il parle avec l’abandon affectueux et simple d’une amitié d'enfance que les épreuves de la vie n'ont fait qu'affermir en l’épurant ; de tous, sans exception, il note les impressions les plus fugitives, il analyse les sentiments les plus intimes, il révèle les pensées les plus secrètes ; 1 du misérable qui devait vendre son Maître, il pénètre de bonne heure, les ignobles sentiments et les calculs criminels ; 2 il n’est pas jusqu'aux lieux où les disciples se retirent, qu’il n’indique avec précision ; 8 de ce qu'ils disent et de ce qu’ils font dans l'intimité, soit entre eux, soit avec le Maître, rien ne lui échappe. # Sûrement il était là.

Quelle assurance surtout et quel accent quand il s’agit du Maître ! Tout ce que Jésus a fait ou dit, du premier au dernier moment de sa vie terrestre, il le sait ; les prodiges éclatants de sa vie publique, à Cana, à Jérusalem, en Samarie ; les incidents les plus secrets de sa vie apostolique : ses paroles à André, à Nathanael, à la Samaritaine ; ses avis au traître Judas ; ses confidences à la dernière Cène ; les effusions de son âme dans la prière ; les sentiments qui remplissaient

1. Des pensées, dit Plummer, « qui parfois nous surprennent et qu'aucun compositeur de fictions ne leur aurait attribuées. » St. Johns Gospel, p. 28. — Voir 11, 11, 17, 22 ; 1V, 27; vi, 19, 60 : XI11, 165 XUE, 22,028 XX DER 12.

2. JOAN., VI, 71, 725 XIE, 6 ; XII, 2, 27 5 XVIIL, 2, —"3.4, 38-50! — 4.1V, 32-38 ; vi, 5-9, 68-70; 1x, 2; x1, 8, 12, 16; xxx, 16, 21-93 ; XUX, 6-11, 21, 28, 30, 36-38 ; x1v, 5, 8, 22; xvrnr, 16 ; xx, 3-8; XXI, 3, 9, 12, etc. |

son cœur, let les motifs si purs qui le faisaient agir ?, il a tout vu, tout entendu, tout deviné, tout retenu. Partout et toujours, spectateur privilegié, auditeur recueilli, confident intime, ami fidèle.

Quel autre d’ailleurs « qu'un homme revêtu de l'autorité apostolique aurait pu, vers la fin du premier siècle, alors que la tradition s’était formée sur la vie de Jésus avec les synoptiques pour base, publier, sans se heurter à d’insurmontables oppositions, une biographie nouvelle, si différente des anciennes sur tant de points et semblant même parfois les contredire ? 3»

19. Saint Jean lui-même. Enfin nous touchons au terme. Ce juif, ce palestinien, ce témoin oculaire, cet intime, qui est-il ? Et qui peut-il être, si ce n’est l’apôtre saint Jean lui-même ?

Quel œuvre porta jamais, plus distincte et plus inimitable, la marque de son ouvrier ? Ce que fut Jean, . nous l'avons dit ; ce qu'est le quatrième Évangile, le lecteur, l’a vu. Entre cette âme et ce livre qu’elle convenance et quelle harmonie !

Notre Évangile est postérieur aux synoptiques : Jean est le dernier survivant du collège apostolique.—Notre Évangile est de la fin du premier siècle : Jean est mort à Éphèse presque centenaire — Notre Évangile a été

4. JOAN., x1, 33, 38 ; XII, 21. — 92. 111, 24, 95 ; 1V, 6,10 ; V, 6 ; vi, D, 49% VI, 15 XIII, 1,9, 115 XVI, 19 ; xVuIx, 4; XIX, 28.

3. FILLION, L €. p. xxxII. Voyez GRAU, Entwickelungsgeschichte der neutestamentl. Schriftthums, t. 11, p. 436, et KEIL, Comimentar über das Evang. der Johannes, p. 61.

écrit parmi les Gentils et pour les Gentils : Jean a exer cé, pendant un demi siècle, l’apostolat hors de la Palestine. — Notre Évangile est l’œuvre d’un juif : Jean, juif de naissance et d'éducation, jusqu’à cinquante ans a vécu en plein judaïsme.

Notre Évangile trahit dans son auteur une connaissance peu commune du pays palestinien, de la Galilée, du Jourdain, de la ville sainte : Jean, pêcheur de profession, possédait une barque sur le lac de Génésareth et un pied à terre à Jérusalem. — Notre Évangile n’a pu être écrit que par un témoin oculaire : Jean, le premier peut-être appelé, sur les bords du Jourdain, à suivre Jésus, ne le quitta qu’à l'heure des suprêmes adieux sur la montagne des Oliviers. — Notre Évangile est dû à la plume d’un témoin privilégié, d’un intime entre les intimes : Jean fut, dès le premier jour, le disciple que Jésus aimait. Quelle éloquence dans ce simple rapprochement!

Faut-il des preuves encore plus explicites ?

Dieu soit béni! sur ce point les clartés surabondent. Où prendre à la fin du premier siècle le confident que notre Évangile révèle? Saint Jacques le Majeur a reçu depuis plus d’un demi-siècle la couronne du martyre ; saint Pierre, depuis trente ans au moins, l’a suivi dans la gloire, et d’ailleurs le genre bien connu du chef des apôtres, comme homme et comme écrivain, diffère si complétement du style et de la manière de notre Évangéliste ! Des trois amis privilégiés du Sauveur Jésus, Jean seul demeure : et vous chercheriez encore l’auteur de notre quatrième Évangile !

Et bien, soit, allons jusqu’au bout. Assurément

c’est ne rien vous apprendre que de vous rappeler que tout le monde convient aujourd’hui de l’authenticité de l’Apocalypse,et que personne n’hésite à voir une œuvre de saint Jean dans la première Épiître qui porte son nom. Lisez et comparez : ici et là, mêmes préoccupations, mêmes tendances, mêmes affirmations, mêmes polémiques ; ici et là, la même naïveté unie à la même profondeur. Partout, sauf dans l’Apocalypse plus de poésie et moins dé correction, mêmes pensées et même langage.

Est-il nécessaire de faire remarquer l'étrange silence de notre évangéliste sur saint Jean et sur sa famille ? Il raconte de préférence les scènes intimes où les fils de Zébédée tiennent une si grande place; il nomme si volontiers les autres apôtres. { Et cependant vous chercherez en vain sous sa plume, les noms de Jean et de Jacques. Comme les synoptiques il dresse la liste des saintes femmes debout au pied de la croix ; et la mère des deux apôtres n’y figure pas. ? Une seule fois il mentionne les enfants de Zébédée, mais c’est au dernier chapitre, dans une sorte d’appendice, et encore au dernier rang, entre les apôtres et les simples disciples. 3 Ne sentez-vous pas, dans ce continuel souci de cacher ce qui l’honore, l'effet, sur le cœur du disciple fidèle, des conseils de Celui qui sutsi bien prêcher, de parole et d'exemple, le silence et l'humilité ? 4

1. Saint André, quatre fois ; saint Philippe, deux fois ; Nathanaël et saint Thomas, cinq fois chacun ; saint Jude, une fois ; Judas Iscariote, huit fois; saint Pierre jusqu’à trente-trois fois.

2. JOAN., x1X, 25 ; MATTH., XX VII, 56; MARC, xV,40.—3. XxT, 2.

4, MATTH., xvInt, 3, 4 ; XX, 26, 27 ; xxIII, 3, 6-12.

Remarque non moins typique. Notre auteur que nous avons vu si soucieux de noter les moindres distinctions de lieux et de personnes pour rendre toute confusion impossible ne mentionne même pas l’une des plus importantes, vingt fois soulignée par les synoptiques : celle qui concerne Jean-Baptiste et Jean fils de Zébédée. Lui, qui a coutume de désigner tous ses personnages de la manière la plus précise : Thomas («Didyme, © » Cephas « qu’on appelle Pierre, 2» Judas « non l’Iscariote, * » Nicodème « celui qui vient à Jésus la nuit, * » ne songe même pas à citer le surnom de « Baptiste » dont les synoptiques et Josèphe lui-même font toujours suivre le nom du Précurseur. Il ne peut pas cependant ignorer ce titre glorieux. Pourquoi s’abstient-il de le reproduire ? « C’est qu’il est lui-même l’autre Jean, et que,ne se nommant pas, il juge la confusion impossible. 5 » Que d’autres inssistent sur la distinction des deux Jean, cela se comprend sans peine ; quant à lui, la pensée ne lui vient même pas que personne puisse confondre avec lui, ou seulement rapprocher de sa personne, l’illustre précurseur du Messie.

Jusque dans les endroits où l’auteur mis en cause semble enfin devoir nous livrer son nom, il trouve le moyen de rester dans l'effacement que sa modestie lui impose : «un autre disciple » —« l’autre disciple, 6 » — «celui qui a vu de ses yeux. 7 » Il ne faut rien moins que le besoin de donner à son écrit une autorité

1. JoAN., XI,16. — 2. x, 42. — 3. XIV, 22.— 4. vir, 50; xIX, 39. 9. FILEIONS'1:C, DXKXIT- 6. JOAN., I, 40: x VIT, 45% XX, 2, 45 XXI, 90,7 XIV, 27

capable d'imposer silence aux ennemis de son Maître, pour le déterminer à prendre le titre révélateur de « disciple que Jésus aimait. 1 »

Rappelons en terminant l’attention du lecteur sur le rapport intime et profond de ressemblance entre l’âme si haute, si aimante, si sereine, si contemplative de saint Jean, et le caractère de l’écrit qui, depuis si longtemps nous occupe.

Pour tout esprit bien éclairé et de bonne foi la preuve en est donc faite jusqu’à l'évidence, — seul l’apôtre saint Jean peut être l’auteur de notre quatrième Évangile.

20. Palinodie rationaliste. S'il fallait à notre thèse un supplément de lumière et de force, nous n’aurions qu’à le demander à l’école rationaliste. Jamais peutêtre n’éclata dans un jour plus vif l'incroyable partipris d'une critique qui se dit libre, que dans la lutte acharnée dirigée depuis plus d’un siècle contre la croyance traditionnelle à l'authenticité de notre quatrième Évangile par de prétendus esprits forts ; jamais ne se rendit évidente, comme dans les efforts successifs des « critiques » pour ravir à saint Jean son titre d’évangéliste, la loi d’immanente justice qui voue a de perpétuelles contradictions tous les adver-

1. xur, 93 ; x1x, 26 ; xx, 2 ; xx1, 7, 20, 24. « Ici encore il évite de se nommer, et ce qu’il a en vue, c’est de donner toute sa valeur à son témoignage et de montrer aux gnostiques, qui se vantent de posséder les secrets du divin Maître, que ce n’est pas à eux que le Sauveur a dû faire ses confidences les plus intimes et donner la clé de nos mystères. » BAGUEZ, L. c. p. 166.

saires de la vérité ; jamais plus humiliante palinodie ne fut chantée sur une scène plus retentissante que eelle qu'ont dû exécuter en présence de l'univers, les tenants les plus audacieux du rationalisme biblique contraints par l'évidence de désavouer le lendemain leurs négations de la veille, et finissant tous par rentirer, les uns de bonne grâce, les autres avec des restriclions et des faux-fuyants qu’ils jugeaient propres à marquer leur défaite, dans la vieille opinion traditionnelle.

Au déiste anglais Édouard Evanson { revient le triste honneur d’avoir le premier nié la provenance apostolique de l'Évangile selon saint Jean. Pour lui, cet écrit est dû à la plume d’un écrivain du second siècle, platonicien converti. Œuvre de jeune homme ; deux excellentes ripostes en firent bonne et prompte justice ; le bon sens anglais fit le reste, et le monde religieux put croire en avoir fini avec une controverse si manifestement dénuée de tout fondement sérieux.

On avait compté sans l’Allemagne. Soulevé dès la fin du dernier siècle par la publication de rombreux opuscules «aussi hardis que peu scientifiques, » le débat sur l’authenticité du quatrième Évangile s’est continué jusqu’à nos jours dans la patrie de Luther, passionnant et troublant les esprits à un degré que peut seul expliquer l’état d’anarchie religieuse où les progrès effrayants du rationalisme ont peu à peu conduit ce malheureux pays. Trois hommes inégalement célèbres, Bretschneider, Strauss et Keim sont

4. The dissonance of the four generally recieved Evangelists, etc. Ipswich, 1792.

venus, à tour de rôle, ranimer en l’envenimant cette lutte déjà plus que séculaire.

Le premier, par la publication en 1820 de ses fameux Probabilia, ! œuvre d'autant plus dangereuse qu’elle dissimulait sous un titre modeste, les tendances très audacieuses d’un esprit vigoureux et retors, permit aux adversaires de lopinion traditionnelle, depuis plusieurs années réduits au silence par les savantes réfutations du professeur catholique Hug et du docteur protestant Eichhorn, ? l’occasion impatiemment attendue de rentrer en scène. Leur triomphe toutefois ne fut pas long. Dès l’année suivante, Bretschneider lui-même, intimidé ou convaincu par les répliques plus puissantes que sages de Lücke et de Schleiermacher, battait ouvertement en retraite, donnant pour excuse ou pour prétexte à son intervention dans ce passionnant débat, le désir de provoquer un examen de la question tout à fait sérieux et définitif. Ses Probabilia n'avaient pour but, en proposant des doutes, que d’amener des explications nécessaires mais décisives. Les explications données, l’œuvre n’avait plus sa raison d’être et l’auteur ne faisait que son devoir en la désavouant. Ainsi raisonnait Bretschneiïder. Mais il ne suffit pas de désavouer un mauvais livre pour réparer ni pour arrêter les funestes effets de sa publication. Après comme avant le désaveu de leur

1. Probabilia de Evangelii et Epistolarum Joannis apostoli in- “lole et origine eruditorum judiciis modeste subjecit. LEIPzIG

2. Dans leur Introduction au Nouveau Testament, HuG, 1808, ETCHHORN, 1810, fréquemment rééditées depuis,

auteur les Probabilia continuèrent à semer ie doute dans les âmes, et au fond, cet écrit dont le titre seul vise à la modestie « est demeuré l’arsenal dans lequel tous les ennemis subséquents du quatrième Évangile sont venus chercher des armes. » Le calme qui suivit cet orage n’était qu’apparent. C'était le silence ; ce n’était pas la foi. Un peu de cendre sur un volcan. On le vit bien au formidable incendie qui mit VAIlemagne en feu, en 1835, lors de l’apparition de la trop fameuse vie de Jésus par le docteur F. Strauss. La lutte, à propos de saint Jean, reprit de plus belle. Sur ce point comme sur tant d’autres Strauss émit successivement les opinions les plus contradictoires. Dans la première édition de la vie de Jésus, en termes plus ou moins voilés, de tous les évangélistes, y compris saint Jean, il fait des faussaires. Dans la troisième édition du même ouvrage il se retracte. « Le Commentaire de de Welte et la vie de Jésus-Christ de Néander à la main, dit-il, j'ai recommencél’examen du quatrième Évangile ; et cette étude renouvelée a ébranlé dans mon esprit la valeur des doutes que j'avais conçus contre l’authenticité de cet Évangile et la créance qu’il mérite. 1 » Ce qui ne l’empêcha pas de revenir plus tard en les aggravant, si possible, à ses premières négations. Ses disciples et ses émules, Baur,? Zeller,$ et Schwgler, # renchérirent encore sur

4, D'STRAUSS, Vie de Jésus, trad. Littré.3e édit., 186%, t. 1, p. 12. 2. Uber die Composition und der Character der Johann. Evangelium, dans Theolog.Iahrbücher, 18#%.

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