CHAPITRE VIII
1. Dernière épreuve. Le voilà donc enfin résolu le grave problème de la provenance de nos textes sacrés. Elle est finie, et heureusement finie, l'enquête capitale qui devait constater l'apparition de l'Évangile. Nous connaissons de science certaine les affluents du fleuve divin: autorité des riverains, suffrage des explorateurs et analyse des eaux, tout nous conduit aux sources bénies qui ont nom saint Matthieu, saint Marc, saint Luc et saint Jean. Impossible de contester désormais, avec un semblant de raison, l’origine apostolique d’écrits racontant la vieet la mort du fondateur du Christianisme. [mpossible de nier que les premiers chrétiens aient eu en main quatre biographies du Sauveur se recommandant, comme celles que nous lisons encore, des noms vénérés de Matthieu, de Marc, de Luc et de Jean. Que faut-il de plus pour rendre inébranlable à jamais la thèse générale de l'authenticité de nos Évangiles ?
Mais une telle provenance désormais acquise suffitelle à concilier à nos textes l’autorité qu'ils tiennent de leurs signataires ? Ces textes sont si vieux et leurs auteurs si loin ! Tant de mains ont touché aux rédactions primitives pour les transcrire ou pour les traduire. Quelle apparence que des écrits, exposés pen-
dant dix-huit siècles aux entreprises des copistes, des imprimeurs et des traducteurs soient parvenus jusqu’à nous inaltérés et identiques? Que d’erreurs inévitables, d’omissions possibles, d’additions à craindre, d’altérations à supposer! Les Évangiles, tels que nous les lisons, semblables aux Évangiles tels que les lisaient les disciples des apôtres, est-ce croyable, est-ce possible ?
Et si nos Évangiles ne sont plus les Évangiles des apôtres que valent-ils et que prouvent-ils ? L'autorité des Évangiles est-elle indépendante de celle des apôtres, et l’autorité des apôtres peut-elle s'étendre encore à des textes dont les apôtres ne sont plus les auteurs ? € À quoi servirait-il d’avoir établi que saint Matthieu, saint Marc, saint Luc et saint Jean ont écrit, si nous n’avions plus, dans nos textes, leurs ouvrages, ou si l’on était contraint de renouveler la preuve sur chaque verset en particulier ? » Ce n’est donc pas avoir assez fait pour garantir l'autorité de nos textes que d’avoir prouvé qu'ils ont eu pour auteurs les apôtres ; s'ils eurent les apôtres pour auteurs, ils furent authentiques ; mais s’ils ont changé en route, ilsnele sont plus. La preuve de leur conservation s’impose ; et ce n’est qu'après avoir établi qu'ils sont encore aujourd’hui intégralement ce qu’ils étaient à l’origine que nous pourrons en proclamer l’authenticité certaine, totale et définitive.
Encore un effort et nous touchons au terme; une dernière épreuve, et nos Évangiles, de plein droit et pour tous, auront au moins l’autorité de leurs signataires. Provenance démontrée et conservation par-
faite, que faut-il de plus pour assurer à un document le crédit que son auteur mérite ? Certaine est la provenance de nos Evangiles ; sont-ils conservés ?
2. Explications nécessaires. La conservation d’un texte admet des degrés. On la conçoit parfaite : la rédaction primitive parvient jusqu’à nous sans changement d'aucune sorte, si bien que la copie qui la met sous nos yeux, présente avec l'original, pour le fond et pour la forme, une ressemblance poussée jusqu’à l'identité.
Mais le plus souvent elle est incomplète : le fond sans doute reste le même, l’essentiel est sauf, mais de légers changements sont venus, sur des points de détail, modifier la forme originale ; la ressemblance demeurant réelle, l’identité n’est plus.
Elle peut même n'être qu'apparente : dans ses éléments essentiels l’œuvre a subi de graves atteintes ; des additions, des suppressions, des altérations notables en ont modifié profondément la teneur et l'esprit ; les formes extérieures restent les mêmes ; l'identité de certains accessoires donne peut-être encore à la copie modifiée un air de parenté avec l’original, mais en réalité les deux rédactions sont non seulement différentes mais indépendantes. Le contenu les distingue ; l'illusion seule les identifie.
En d’autres termes, et pour employer les mots de l'École, l’intégrité d’un texte est ou absolue, ou seulement substantielle ou simplement accidentelle.
Quel genre d’intégrité revendiquons-nous pour nos Évangiles ? Une intégrité absolue ? — Serait-elle pos-
sible sans une infinité de miracles, et est-elle soutenable en présence des variantes constatées par la eritique ?
Une intégrité purement accidentelle ? — Qui la conteste, et le bel avantage que d’avoir établi scientifiquement que nos livres sacrés gardent quelques débris de leur teneur primitive !
Toute la question est donc de savoir si la conservation des rédactions apostoliques sans être parfaite est cependant plus qu'apparente, si l’essentiel des Évangiles est sauf; si les copies qui nous les font connaître, malgré d’inévitables changements de détail, nous présentent, pure de toute altération, la substance des originaux ; et si, par conséquent, nos textes actuels bien que légèrement différents des textes primitifs, leur demeurent, par leur contenu, si réellement semblables, qu’ils s'imposent, au même titre que ces derniers, au respect de la critique et à la religion des croyants.
Or, il n’y a que deux épreuves possibles de la fidélité d’une copie : la comparaison avec l'original et la considération de sa provenance. La première peut rendre évidente la parfaite conservation du texte, la seconde peut rendre plausible l'impossibilité de toute altération. Dans quelle mesure et avec quel succès nos Évangiles ont subi cette double épreuve, nous allons le dire.
3. Les rédactions primitives. Que le premier exemplaire de chaque Evangile ait été un autographe, ce n’est ni sûr ni probable. Les anciens n’écrivaient que
bien rarement eux-mêmes leurs livres ; Le plus souvent il les dictaient. ! Des mains du secrétaire, « notarius, tachygraphos » le texte passait dans celles du professionnel, « librarius, bibliographos, » chargé d’en préparer l'édition. Des calligraphes, au service de ce dernier, préparaient les exemplaires ; le correcteur, « emendator, diorthôtês, » les collationnait, et l’ouvrage paraissait.
Ainsi dut être préparée la première édition de nos Évangiles. ?
Autographes ou non, les rédactions primitives, selon toute vraisemblance, furent fixées sur des matières peu résistantes. Pour écrire, les contemporains des apôtres avaient le choix entre l’écorce de certains arbres « liber » ; les tablettes en cire, « cera, pinakidion »; les plaques métalliques qu’on gravait à l’aide d’un poincon ou «style » ; le papier « chartès »,
1. Eusèbe raconte qu'Origène avait à son service sept notaires qui, à tour de rôle, écrivaient sous sa dictée, et tout autant de libraires et de jeunes filles habiles dans l’art de la calligraphie. Eusège. Hist. Eccles., vi, 93 ; MIGNE, t. xx, col. 576. Voir PHO- TIUS, Bibl. cod. 121, MIGNE, t. CII, col. 40%.
2. Saint Paul lui-même d'ordinaire dicte ses lettres et se contente d'écrire à la fin, comme garantie d'authenticité, une formule de salutation avec sa signature. Rom., XVI, 22 ; I Cor., XVI, 21 ; IT Thess., 111, 17. Seule peut-être l’épitre aux Galates est entière de sa main, Gal., vi, 11, c'est du moins l'avis de saint Jean Chrysostome, in Gal., Vi, 11, MIGNE, t. LXI, Col. 678, avis que ne partage pas saint Jérôme, in Gal., VI, 11, MIGNE, t. XXVI, col. 433 — Et cependant saint Paul savait écrire. Ce qu'il faisait par pure convenance, les apôtres, qui probablement ne savaient que parler le grec, le ARE sans doute par convenance et par nécessité.
préparé avec des pellicules du papyrus égyptien, et le parchemin, «€ membrana », fait de peaux d’animaux divers. Nous tenons de saint Jean qu’il écrivait sur du papier, avec un roseau, au moyen d’encre.! Saint Paul, il est vrai, parle de parchemins qu’il aurait oubliés chez Carpus à Troade, 2? mais le parchemin était beaucoup plus cher et moins usité que le papyrus : double raison pour que les chrétiens aient donné, à l'exemple de saint Jean, la préférence à ce dernier. Or le papier commun était très fragile. Saint Jérôme rapporte que la bibliothèque de Pamphile, à Césarée, toute en papyrus, était déjà en partie détruite, quand, moins d’un siècle après sa formation, on essaya de la restaurer. ÿ
Eussent-1ls été en parchemin de choix, les manuscrits apostoliques n’auraient encore que difficilement, sans des précautions extraordinaires, supporté longtemps la fatigue de l’usage public, qu’en raison même de leur provenance, durent en faire presque journellement leurs heureux dépositaires; la vénération même dont ils étaient l'objet contribuant à les détruire.
Les premiers chrétiens d’ailleurs comprenaient-ils comme nous la valeur du trésor confié à leur garde”? L’original eut-il jamais à leurs veux l'autorité majeure et quelque peu exclusive que nous serions tentés de
1118042; 2. III Tim, vi, 13 3. Saint JÉROME. ad Marcol. ep. 36, 1. MIGNE, t. XXI, Col. 448. Il ne nous est parvenu en papyrus que quelques fragments ces Évangiles traduits en copte, oubliés dans des tombeaux.
lui donner aujourd’hui? Aucun indice ne trahit chez eux le souci exceptionnel de conserver la minute apostolique ; nulle part on ne lit que la pensée leur soit venue d'y recourir de préférence aux copies pour convaincre de falsification les païens et les hérétiques. |
Rapidement et complètement, — c'était fatal, — les originaux devaient disparaitre ; ils disparurent. 1
4. Tertullien, il est vrai, écrit à la fin du second siècle : Percurre ecclesias apostolicas, apud quas 1ipsæ authenticæ litteræ eorum recitantur, sonantes vocem et repræsentantes faciem uniuscujusque. Proxime tibi est Achaia ? habes Corinthun etc. — De Præscript. 36, MIGNE, t. 1, 49. Saint Pierre d'Alexandrie, de son côté, assure que de son temps on vénère encore à Éphèse le texte du quatrième Évangile, écrit de la main de saint Jean, De Pascha, vit, MIGNE, t. XvVirt, col. 567, 520, conservé dans la Chron. Pasch., MIGNE, t. XCIf, Col. 77. — Assemani nous apprend que l'on croit posséder à Constantinonle un Évangile de saint Matthieu, de la main de saint Barnabé, Biblioth. orientalis, 11, p. 81 suiv. ; Baronius, Annal. ad an. 485. — On v’ignore pas enfin que Venise conserve un fragment d’un Évangile selon saint Marc qu’on a longtemps donné comme écrit de l'Évangéliste lui-même.
Mais les mots authenticæ litteræ quoiqu'ils puissent désigner, ne désignent pas nécessairement les autographes. Ailleurs l'auteur emploie le mot authentique pour désigner le texte original «authenticus græcus » par opposition au texte traduit, De Monog. 11, MIGNE, t. 11, col. 946 ; ici les mots « sonantes vocem » semblent indiquer que Tertullien songe bien plus à faire entendre les mots articulés qu’à faire lire les signes tracés par les Évangélistes ; qu'il s’agit, par conséquent, pour lui, non d’autographes, mais de manuscrits dans l'original, et de manuscrits conservant d’une façon plus évidente, dans leur intégrité originelle, les rédactions apostoliques. Si Tertullien avait connu les minutes de nos Évangiles, aurait-il oublié de les
La preuve immédiate de la conservation du texte évangélique telle que la fournirait, évidente et décisive, la simple collation de la copie à vérifier avec Poriginal lui-même n’est donc plus possible. Nous voilà, par conséquent, contraints, si nous voulons développer scientifiquement la preuve directe, de donner d’abord tous nos soins à la reconstitution des rédactions primitives.
Pour être longue et délicate, l’œuvre n’excède ni les ressources des vrais critiques ni leur courage.
La disparition de l’original, en effet, n’entraine celle de son contenu que s’il n’a jamais été ni transcrit, ni traduit, ni cité. Ce n’est certes pas le cas des originaux apostoliques. Transcrits dès leur apparition, traduits dès le second siècle, et cités par les premiers écrivains ecclésiastiques, leur contenu ne pouvait pas ne pas passer dans les manuscrits, les traductions et les citations de cette lointaine époque. C’est donc là qu'il faut le chercher tout d’abord.
4. Les plus vieux manuscrits. Sur trois mille six cents manuscrits grecs actuellement connus, contenant le Nouveau Testament en tout ou en partie, sous une forme ou sous une autre, cent douze seulement sont antérieurs au Ix° siècle.
alléguer contre Marcion ? — Quant au témoignage de saint Pierre d'Alexandrie, il n’est connu que par une citation relativement moderne et peu sûre ; les fragments de Constantinople et de Venise n’ont assurément rien d’apostolique; celui de Venise est un morceau détaché d’un manuscrit de la Vulgate, le Forojuliensis du vie siècle. Voir CORNÉLY, Introd.,1, p. 289-
De ces cent douze reliquaires, la plupart, même à l’origine, ne renfermaient qu’une seule ou deux tout au plus des quatre séries d’écrits dans lesquelles les anciens avaient coutume de distribuer tous les livres canoniques, c’est à savoir : les Évangiles ; les Actes et les Épiîtres catholiques; les Épitres de saint Paul ; Apocalypse.
Trente-quatre, en tout ou en partie, conservent l’Évangile. Presque tous sont mutilés ; plusieurs réduits presque à rien ; pas un ne remonte au-delà du Eve; siecle. |
L'usage a prévalu de les désigner par une lettre de l’alphabet grec, latin ou hébreu, et de les décrire sous un nom latin qui rappelle un détail de leur longue histoire. Neuf, dont un du neuvième siècle, deux du huitième, deux du sixième, deux du cinquième et deux du quatrième, ces deux derniers incontestablement les plus riches, les plus fidèles, les plus beaux, neuf seulement ont gardé presque intact le trésor des quatre Évangiles. {
4. Ce sont: Delta, sangalliensis, grec-latin, copié dans le monastère de Saint-Gall probablement sur un manuscrit du vie siècle par un moine irlandais du IX® ; — E. Basiliensis, à Bâle, et L. Regius, à Paris, en grec seulement, tous deux du vire siècle, le premier du type syrien, le second de provenance égyptienne ; — D. Bezæ, à Cambridge et D. Claromontanus, à Paris, grec-latin, du vie siècle, copiés, le premier, dans le midi de la France, peut-être à Lyon, le seconü, probablement en Afrique, peut-être en Égypte; — C. Ephrem rescriptus, à la Bibliothèque nationale, et A. Alexandrinus, au British Mu- -seum, tous deux en grec seulemént,du ve siècle, le premier aux deux tiers détruit par le scribe qui eut la malencontreuse idée de s’en servir pour transcrire les œuvres de saint Ephrem, le
Ils ont tous été, sans exception, l’objet d’études approfondies ; les plus anciens ont donné lieu dans ces derniers temps à des publications splendides. Le Vaticanus en particulier et le Sinaïticus déjà magniquement imprimés, le premier aux frais du pape, le second par ordre du tsar, ont été tout dernièrement, ainsi que l’Alexandrinus, intégralement publiés en reproduction photographique.
5. Les premières versions. L’antiquité chrétienne nous à légué le texte ou le souvenir de nombreuses traductions des Évangiles dans la langue des peuples alors conquis à la foi: Syriens, Égyptiens, Latins, Arméniens, Éthiopiens, Goths, Arabes, Persans et Slaves.
Les versions syriaques les plus importantes sont : «l’Ancienne, » retrouvée de nos jours dans un manuscrit de Nitriet dans un palimpseste du Sinaï; la «simple » ou Peschito, la principale traduction de la Bible entière en syriaque, exacte et fidèle sans être servile, du second siècle pour le Nouveau Testament ; la « Charkléenne, » révision par Thomas de Charkel, en 616, d’une version vieille déjà de 108 ans; la « Palestinienne », faite sur le grec, indépendante, de date incertaine, dont il ne reste que des fragments.
La langue égyptienne ou copte eut, dès le commen-
second amoindri, par suite de mutilations, de presque tout saint Matthieu et de deux chapitres de saint Jean ; — enfin, Aleph sinaiticus,à Saint-Pétersbourg, et B. Vaticanus, à Rome, l’un et l’autre de la première moitié du 1ve siècle, en grec, complets, et admirablement conservés,
cement du troisième siècle, peut-être même dès le second, presque autant de versions qu’elle comptait de dialectes. Nous possédons en entier la plus ancienne et la plus parfaite, celle de « Memphis » ; de très vieux manuscrits nous ont conservé la majeure partie de celle de « Thèbes »; de récentes découvertes nous ont livré quelques fragments de trois autres traductions en usage chez les chrétiens de la Moyenne- Égypte, du Fayoum et d’Akhmin.
Qui ne connait au moins de nom, les deux célèbres traductions des Écritures en languelatine, l’Ancienne et la Vulgate ?
Faite sur le grec, vers l’an 150, probablement en Afrique, « l’Ancienne », par cela seul qu’elle était en latin vulgaire, ne pouvait pas, en durant et se propageant, ne pas subir les fluctuations du langage populaire des différentes provinces de l'Occident romain. Lentement il se forma trois types désignés assez communément par les noms d’africain, d'européen, et d’italique.
D'une révision de ce dernier, entreprise par saint Jérôme en 382 à la prière du pape Damase, procède la « Vulgate ». Publiée en 384, la nouvelle version des Évangiles, malgré d’assez vives résistances, se répandit, s’imposa, et finit, en moins de deux siècles, par devenir ce qu’elle est encore aujourd’hui la version officielle de l’Église latine.
La traduction arménienne remonte au dernier decennium du 1v® siècle ; l’éthiopienne pourrait bien, sous sa forme primitive, être l’œuvre de saint Frumence, premier apôtre des Abyssins, vers 320; la
gothique est d’Ulfilas ou Vulfilas (311-381) évêque arien des Visigoths ; les versions arabes sont postérieures au vire siècle ; la slavonne eut pour auteurs les deux frères Cyrille et Méthode, apôtres des Slaves au IX siècle.
À l’exception de quelques versions arabes dérivées du copte ou du syrien, toutes les versions anciennes ont été ou faites ou révisées sur l'original grec. La critique les trouve soignées, fidèles, bien conservées. De nombreux et vieux manuscrits ! nous permettent d’en établir la teneur primitive. On peut donc avec assurance leur demander de nous faire connaître l’état du texte grec à l’époque de leur apparition du ixt au 11° siècle inclusivement. Évidemment les plus importantes sont les plus anciennes, les syriaques, les coptes, les latines.
6. Encore l'authenticité. Quel argument, pour le faire remarquer en passant, en faveur de l’authenti-. cité des Évangiles, que l’existence incontestée, dès le milieu du second siècle, de traductions en syriaque et en latin, de nos quatre Évangiles sous la forme même que nous leur connaissons aujourd’hui !
N'’est-on pas pour le moins en droit d’en conclure
4.117 pour la Peschito dont un du v°et une douzaine du vie siècle ; 36 pour la Charkléenne dont plusieurs des vire et virre siècles. De nombreux fragments de la version de Thèbes, dont plusieurs du 1v° siècle; 28 manuscrits incomplets de l’ancienne latine dont deux du 1ve siècle; 8000 de la Vulgate dont plusieurs du vie siècle. Un manuscrit splendide du ve siècle contenant plus de la moitié de la gothique, etc.
que nos textes, tous nos textes, remontent au commencement du second siècle, ou même à la fin du premier ? Ce point, au sentiment de Tischendorf, est prouvé jusqu’à l’évidence. « En effet, dit ce docte et austère critique, si d’une part le texte du manuscrit sinaitique et celui de lItala sont généralement usités au second siècle, de l’autre il n’est pas difficile à la eritique de prouver que ce même texte, quelque supérieur qu'il soit à d’autres documents, s'éloigne çà et là de la pureté primitive et qu’il a derrière lui toute une histoire. Pour légitimer cette assertion nous ne sommes pas réduitexclusivement au Codex sinaiticus et à tel ou tel manuscrit de l’Itala, ainsi qu’à [rénée et à Tertullien ; mais nous pouvons y ajouter toutes ces pièces de texte justificatives dont les unes sont nécessairement et les autres très vraisemblabilement du second siècle. Or de tous ces documents comparés entre eux, il ressort ce fait indéniable qu’une riche histoire du texte les a précédés ; je veux dire qu'avant l’an 150, alors qu’on faisait des Évangiles copie sur copie, il s'était glissé dans le texte, tantôt des changements qui portaient, soit sur les termes, soit sur le sens de quelques passages, tantôt des additions soit petites, soit grandes, puisées à des sources apocryphes et orales; tantôt enfin des modifications qui provenaient du rapprochement de quelques passages parallèles, et qui attestent tout particulièrement qu’on avait réuni de très bonne heure nos Évangiles en un recueil canonique.
«S'il en est ainsi, si le texte de nos écriis sacrés a positivement parcouru un stade historique avant le
milieu du second siècle, je veux dire avant cette époque où l'autorité du Canon unie à l’ordre ecclésiastique plus fermement établi, y rendait de plus en plus difficile l'introduction de changements arbitraires, — et nous prenons l’engagement d’en fournir ailleurs des preuves détaillées, — nous ne pouvons pas revendiquer moins d’un demi-siècle pour la durée de cette histoire ; et dès lors nous nous croyons autorisé à placer vers la fin du premier siècle, non pas la naissance ou la composition des Évangiles, mais leur réunion en corps canonique. Ce résultat est d'autant plus certain, que tous les représentants historiques du second siècle dont nous avons fait la revue dans les pages qui précèdent, s'accordent pleinement avec lui! »f
7. Les plus anciennes citations. De la fin du premier siècle à la fin du quatrième, de saint Clément à saint Jérôme, le nombre des auteurs chrétiens dont il nous est parvenu quelque ouvrage dépasse deux cents. Après les pères apostoliques, Justin, Tatien, Clément d'Alexandrie, saint Irénée au second siècle ; au troisième, Hippolyte, Origène, Tertullien et saint Cyprien ; dans la première partie du quatrième, Eusèbe de Césarée, et dans la seconde, saint Jérôme, pour ne nommer que les plus célèbres.
En est-il un seul même parmi les plus anciens qui ne mentionne les Évangiles ? Que de citations incontestées, même dans les œuvres de saint Justin ! Nos
‘1. TISCHENDORF, De la date des Évangiles, 270-274.
textes enfin eurent-ils jamais plus savants commentateurs qu'Origène et saint Jérôme”? Serait-il donc si malaisé de reconstituer rien qu'avec les fragments d'Évangile reproduits dans leurs œuvres, les documents que ces grands esprits eurent sous les yeux ? 1
La plupart ont écrit en grec; quelques-uns en syriaque; plusieurs en latin. Clément d'Alexandrie parlait le copte ; Origène pouvait lire toutes les versions du texte sacré ; saint Jérôme connaissait à fond le latin, le grec et le syriaque. Si leurs citations sont fidèles, et pour beaucoup le fait est certain, elles rendent exactement le contenu des manuscrits grecs syriaques et coptes, au moment même où ils les consultaient, c'est-à-dire, au quatrième, au troisième siècle et mêmèé au second. [nappréciables extraits de copies bien voisines des originaux, plus vieilles d’un siècle ou deux que nos plus anciens manuscrits.
8. Trésor incomparable. Ainsi donc, plus de trois mille copies grecques dont plusieurs du quatrième siècle, une vingtaine de traductions en neuf langues différentes, dont trois au moins du second siècle ; et dans plus de deux cents auteurs, d'innombrables extraits de manuscrits grecs, latins et syriaques du troisième et du second siècle, voilà les ressources dont disposent les critiques pour reconstituer scientifiquement le contenu substantiel du texte apostolique.
Fortune vraiment admirable ! « Comme le Nouveau
4. Voir comme spécimen de ce genre de reconstitution, l’abbé GAINET, la Bible sans la Bible, t. 1v, ch. 1x; Mgr BOUGAUD, le Christianisme et le temps présent, t, IL, p. 37, suiv.
Testament dépasse de beaucoup en valeur et en intérêt tous les autres ouvrages qui nous restent de l'antiquité, ainsi les copies qui en existent encore en manuscrit et qui datent du quatrième siècle de notre ère, sont de beaucoup plus nombreuses que celles des plus fameux écrivains de la Grèce ou de Rome. Celles qui ont été déjà découvertes et insérées dans les catalogues ne sont guère moins de trois mille six cents, et plus encore, sans doute, dorment dans les bibliothèques des moines orientaux. D'autre part, les manuscrits des plus illustres auteurs classiques, poètes et philosophes, sont bien plus rares el relativement plus modernes. Nous n'avons pas, d'Homère luimême, de texte antérieur au treizième siècle, bien que quelques fragments considérables aient été dernièrement amenés au jour, et que l’on puisse raisonnablement les attribuer au cinquième siécle ; et par contre plus d’un ouvrage hautement et justement réputé n’a survécu jusqu’à notre époque que dans un exemplaire unique. |
« L'expérience retirée d’un examen critique de ces quelques manuscrits classiquessurvivant, devraitnous rendre reconnaissants de la qualité et de la quantité de ceux du Nouveau Testament. Ils se présentent à nous avec une grande, une presque inépuisable abondance de matériaux propres à retracer l’histoire, et à soutenir (au moins dans de certaines limites) l’intégrité du texte sacré; chaque exemplaire, si l’on s’en sert avec sagesse et avec jugement, contribuera en quelque manière à ce but. Bien loin que l’abondance de nos matériaux soit une cause de doute ou
de perplexité pour l’exégète véritable, elle le conduit à reconnaitre de plus en plus pleinement à l’Écriture Son intégrité générale au milieu des changements partiels. Que ne donnerait pas le lecteur pensif d'Eschyle pour avoir un semblable guide au travers des obscurités qui agacent sa patience et qui gâtent la jouissance qu'il trouve auprès de ce poète sublime. t »
9. Constatations scientifiques. Fortune aussi, il faut le dire, admirablement exploitée.
Voilà plus de deux siècles que des savants de premier ordre, en Angleterre et en Allemagne, avec un entrain que rien n’arrête et une patience que rien ne lasse, ont entrepris de donner au monde l'édition eritique idéale, celle qui, mettant à contribution toutes les indications des manuscrits, des versions et des citations nous rendrait le texte même dont ces documents conservent des transcriptions, des traductions ou des extraits. ?
1. SCRIVENER, À plain introduction to the criticism of the New Testament, ch. 1, n° 5, 4e édit. 189,4, p. 3 et 4.
2. Après Erasme, Ximénés, Estienne et Bèze, auteurs ou promoteurs des premières éditions du Nouveau Testament, aux Xve et XVIe siècles — le premier imprimé connu est de 1454, la première édition de la Bible de 1456 — les savants qui se sont adonnés avec le plus de succès à l'étude critique du texte saeré sont : JOHN MILL (1645-1710; RICHARD BENTLEY (1662-1724) ; 4.J. WETSTEIN, de Bâle, (1693-1754); C. F. MATTHÆI (1744-1811) ; J. À. BENGEL, de Tubingue, (1687-1752) ; J. J. GRIESBACH (1745- 1812); C. LACHMANN (1793-1851); A. C. F. TISCHENDORF (1814- 1874); S. P. TREGELLES (1813-1875); WEsTcoTT et Horr; F. H. À. SCRIVENER ; J. W. BURGON; J..B. M. CLELLAN; SANDAY; R. L. CLARKE. On a donné le nom de Textus recentus au texte gre: de la 2° édition des Elzévir, publié à Leyde en 1643, par
Au texte ainsi reconstitué ils ont comparé, phrase à phrase, mot à mot, le texte reçu. Pour ce dernier l'épreuve était capitale ; le résultat en a été ce qu'il devait être, la démonstration palpable de la conservation des rédactions primitives, la preuve irréfutable que les Évangiles que nous lisons aujourd’hui, sont, sur tous les points essentiels, semblables à ceux que lisaient les chrétiens des trois premiers siècles.
«On ne saurait affirmer trop énergiquement, écrit le Docteur Kenyon, que le texte de la Bible est, en substance, un texte exact. Il en est ainsi tout spécialement pour le Nouveau Testament. Le Docteur Hort, dont l'autorité sur ce point est absolument incontestable, : estime que le nombre de mots au sujet desquels existe quelque doute forme une proportion d'environ un huitième par rapport à l’ensemble ; mais — dans la très grande majorité des cas — ce sont seulement des différences dans l’ordre des mots et d’autres variantes sans importance ; &« la somme des variantes qui peuvent en quelque sens que ce soit être appelées des différences substantielles... monterait difficilement à plus d’un millième du texte entier. { »
allusion à ces mots de la Préface: « Textum ergo habes nunce ab omnibus receptum ». Les éditions critiques modernes les plus estimées sont les éditions de TISCHENDORF, Novum Testa= mentum græce, editio vi, minor, Leipzig, 1859; de MM. WESs- COTT et HORT, The New Testament in the original Greek, Cambridge, 1881; du Dr von GEBHARDT, Novunr Testamentum. Græce, Leipzig, 1881. Voir CORNÉLY, Historica et critica Introd. in utriusque Testam. libros, t. 1, 305 suiv., et G. KENYON, Our Bible and the ancient Manuscripts, p.116, suiv.
1. Introduction to The New Testamentintheoriginal Greek, p.2.
« Le nombre des manuscrits du Nouveau Testament, des traductions primitives et des citations dans les premiers écrivains de l’Église est si considérable que nous sommes pratiquement assurés d’avoir le texte vrai de chaque passage douteux dans quelqu'un de ces anciens documents. C’est là une chose qu’on ne peut dire d’aucun autre livre ancien qui soit au monde. Les savants jugent qu’ils possèdent substantiellement le vrai texte des principaux écrivains grecs et latins dont les ouvrages nous sont parvenus — de Sophocle, de Thucydide, de Cicéron, de Virgile — ; et cependant nous ne connaissons leurs écrits que grâce à une poignée seulement de manuscrits. Les manuscrits du Nouveau Testament se comptent par centaines et même par milliers. En ce qui concerne l’Ancien Testament notre position, il est vrai, semble moins bonne, à première vue. — Pour quelques passages il paraît certain que le texte vrai n’a été conservé par aucun document ancien, et nous sommes réduits à des conjectures pour y suppléer. Mais ces passages sont une quantité infinitésimale de l’ensemble et peu- vent être négligés. Le chrétien peut prendre toute la Bible dans sa main et dire sans crainte ni hésitation qu’elle renferme la vraie Parole de Dieu, fidèlement transmise de génération en génération à travers les siècles. !
«Tout en confessant, dit Scrivener, qu'il ya encore beaucoup à faire dans cette portion de la science biblique, nous sommes contraints de dire que, grâce
À. FRED. KENYON, Our Bible and the ancient Manuscripts a History of the Text and its translation. Lond. 1895, p. 10, 11.
aux efforts des érudits de la génération passée et de celle-ci le terrain contesté est devenu de plus en plus resserré, que de sérieuses controverses, et en bon nombre, ont été résolues sans possibilité de survivance, et que, de nouveaux faits étant journellement mis en lumière, des critiques d’écoles tout à fait opposées arrivent à mieux s’accorder sur la vraie méthode de classification et d'application de ces faits.
« Et même le progrès de la science donnerait-il moins à espérer qu'il ne le fait, à notre avis, une vérité importante est admise de tous : la sainte Écriture est presque complètement délivrée du simple soupçon d’altération voulue ; il y a une identité absolue entre les témoignages de tous les exemplaires connus, relativement à la doctrine, à l’esprit et à la portée générale de chaque preuve et de chaque récit à travers le volume entier de l’inspiration.
« Sur un point d’une importance si capitale, je suis heureux de citer le compte-rendu important et bien connu du grand Bentley, à la fois le plus profond et le plus hardi des critiques anglais : € Le texte réel des écrivains sacrés, — les originaux étant perdus depuis si longtemps, — ne se trouve dans aucun manuscrit, dans aucune édition, mais il est dispersé dans tous. Il est suffisamment exact même dans les plus pauvres manuscrits aujourd’hui existant, et il n'ya aucun article de foi, aucun précepte de morale altérés ou perdus ; et cela, en choisissant aussi maladroitement que vous voudrez, en choisissant même à dessein la plus mauvaise dans toute cette masse de lectures. » Et encore : « Prenez vos trente mille varian-
tes et une fois plus, si le nombre des exemplaires peut jamais en fournir une pareille somme ; ce sera tant mieux pour un lecteur intelligent et sérieux, car il en est d'autant plus richement fourni pour choisir ce qu’il voit d’authentique. Mettez-les même entre les mains d’un fripon ou d’un fou, et fit-il le choix le plus sinistrement absurde, il ne pourra pas éteindre la lumière d’un seul chapitre, ni tellement travestir le christianisme que chaque trait de la doctrine ne demeure encore le même. { »
« C’est ainsi que la providence de Dieu a gardé de tout mal le trésor de sa parole écrite, aussi parfaitement que cela était nécessaire pour la tranquillité et la sûreté de son Église et de son peupie. ? »
19. En résumé. Voilà qui est clair. Pour si haut qu’on remonte et pour si loin qu’on aille, à la recherche des rédactions apostoliques, toujours et partout, transcrits, traduits ou cités, les textes anciens, pour le fond et pour la forme, en substance reproduisent exactement les textes modernes.
Or, est-il besoin de le rappeler ? des transcriptions d’une authenticité certaine conservent en deux exemplaires splendides le texte grec tout entier, tel que le lisaient au quatrième siècle, dans des manuscrits remontant peut-être au troisième, peut-être au second, les scribes à qui nous devons le Sinaïticus et le Vaticanus ; — des traductions d’une fidélité reconnue ren-
1. Remarks upon a late discourse of Free Thinking by Phileleutherus, Lipsiensis, Part. I, section 32.