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SAINT-REMY ET LES BAUX

Remontons maintenant au nord-est, dans la direction d'Avignon. Nous sommes au cœur provençal dans de petits pays comme Orgon,

avec son château et ses remparts ruinés sur une colline, comme Salon, avec sa collégiale et son tombeau de Nostradamus, comme Caden^t, patrie du petit tambour d'Arcole, comme Cavaillon, avec son église romane et les restes de son arc de

Cavaillon.

Arc de triomphe.

triomphe, comme le château de Lourmarin dont un mécène a ressuscité le beau passé puisqu'il en a fait une demeure ouverte aux artistes et aux poètes.

Cela nous conduit à l'admirable site de Saint-Remy, entre la Durance et Tarascon. Saint-Remy est une charmante bourgade avec de belles allées d'arbres et une église importante, un Heu fort riant. Mais ce qui l'a rendue célèbre, ce sont, à un kilomètre dans la campagne, les deux monuments romains que le temps a épargnés. Il y avait là une cité, appelée Glanum Livii, que les Wisigoths détruisirent dans l'invasion du ve siècle. L'un des monuments qui ont survécu par miracle est un arc de triomphe à une seule arcade, dont le cintre et l'archivolte s'ornaient de guirlandes et de fruits, et que décoraient des colonnes corinthiennes et des groupes de combattants et de captifs. Le tout est assez abîmé et rongé, le faîte a disparu. Le second monument est un mausolée de dix-huit mètres de haut, élevé, dit l'inscription, par Sextus, Lucius, Marcus, de la famille des Jules à leurs parents. La double effigie de ceux-ci se dresse encore sous la coupole

Temple de Vernègues.

Objectif Som Bkrthiot

Les Alpilles.

à colonnade qui surmonte les arcades de l'édifice, portées elles-mêmes sur un socle. Ici, la conservation est parfaite, inexplicablement, et ce mausolée est une des plus nobles choses que la latinité nous ait léguées. L'Italie n'offre rien de plus beau. Ces deux monuments sont placés à quelques pas l'un de l'autre dans un paysage de pins, de verdure, de collines bleuâtres, silencieux et harmonieux, et essentiellement provençal. Il n'y a point de mots pour définir la majesté et tout ensemble le charme de ce lieu et de ces vestiges vénérables, restés vivants sous le ciel. C'est l'équivalence du soave austero des Florentins, de la pureté toscane et ombrienne. Les bas-reliefs du stylobate du mausolée de Saint- Remy montrent, dans des chocs de cavalerie, dans une mêlée autour du corps d'un guerrier tombé, dans une chasse au sanglier, les plus fortes qualités des bas-reliefs dont on va admirer la science et la fougue aux Thermes

Saint-Remy. Mausolée des Jules et arc de triomphe.

Maillane. Le mas du Juge.

de Rome ou au musée du Vatican. L'arc de Saint-Remy prend place, avec celui de Cavaillon, celui de Carpentras, et les fiers vestiges du temple

conservé dans le village de Vernègues, parmi les plus vivants témoignages de l'art romain. Au reste, on peut dire que, de Vienne à la mer, sur les deux rives du Rhône, on s'avance entre les souvenirs gigantesques de la pax romana.

A peu près à égale distance d'Avignon et de Saint-Remy, dans de jolies plaines, se trouve le petit bourg de Maillane. Il serait tout à fait insignifiant si la naissance et la longue vie de Frédéric Mistral ne lui avaient assuré la célébrité, et ne l'avaient promu à la dignité d'un pèlerinage littéraire et plus, presque national. Le poète

Maillane. Maison de Mistral.

Saint-Remy. Cour de la maison Cardinal.

qui a rassemblé toutes les forces spirituelles et réveillé le passé de sa race ne pouvait mieux naître qu'en cet humble coin placé au cœur de la Provence. Il n'a jamais voulu le quitter. C'est là qu'il a reçu d'abord les hommages de ses fidèles, puis ceux des visiteurs du monde entier. C'est là qu'il est mort. Sa maisonnette blanche, qui deviendra un petit musée, est entourée d'un modeste jardin où l'on a récemment placé une statue de marbre, malheureusement aussi médiocre que le bronze érigé au forum d'Arles. Et au petit cimetière du pays le poète avait préparé lui-même son tombeau, copié sur le ravissant « pavillon de la reine Jeanne » que nous trouverons aux Baux : sépulture digne de ce lyrique et de cet animateur qui fut, moralement, le souverain d'un peuple qu'il incarnait. Pour le touriste, Maillane est un village comme les autres : pour tout Provençal, c'est un lieu sacré.

De Saint-Remy, c'est bientôt fait de franchir les Alpilles pour arriver aux Baux. On y parvient en traversant, ou plutôt en escaladant, un paysage rupestre d'une extrême âpreté, chaos de rochers blancs tachés

Les Baux. Hôtel de Manville.

Aigues-Mortes, et depuis le mont Ventoux jusqu'à la Crau. L'invasion wisigothe donna à ce lieu ses premiers seigneurs. Le nom de « Baux »

vient probablement, selon les historiens et linguistes provençaux actuels, du mot « bau » ou « bal », qui signifie un lieu escarpé, d'où aussi baumo (grotte, la Sainte-Baume), « abuco » (herbe de montagne), « bauri » (ravin). C'est de plusieurs de ces endroits que résulta le nom pluriel des Baux. La colline se fortifia puissamment sous les règnes successifs d'Hugues et de Raymond Ier aux xe et xie siècles. Il y eut à cette

Les Baux. Pavillon de la reine Jeanne.

de touffes de maigre verdure, désolation sous le soleil. On se demande où peut conduire la route, vers quel désert on monte par maintes rampes escarpées.

Brusquement on aperçoit dans l'azur une sorte de forteresse fantastique, qui semble inaccessible, inhabitable, et où l'on distingue, parmi des rochers hérissés, des silhouettes de remparts et de tours. Ce sont les ruines des Baux. Nulle vision plus romantique ! Mais c'est d'un passé très antique qu'il s'agit.

La position stratégique de ce plateau engagea les Romains à y établir un camp. De là en effet on découvre une immense étendue, depuis Sainte- Victoire et la Sainte-Baume jusqu'à

époque de très âpres luttes entre les seigneurs des Baux et les comtes de Provence et de Barcelone. Plus tard, Bertrand des Baux fut aussi prince d'Orange. Ses successeurs furent de rudes guerriers qui défendirent jusqu'au bout la liberté de la petite république d'Arles : les uns allèrent se battre en Terre Sainte, d'autres en Italie avec Charles d'Anjou contre Manfred, d'autres, comme Hugues II, furent mêlés aux intrigues et aux meurtres qui marquèrent le passage à Naples de la reine Jeanne aux prises avec le roi de Hongrie et la famille des Duras. Hugues et

son fils Robert furent assassinés.

Il s'ensuivit une terrible vendetta, au cours de laquelle Les Baux furent pris et repris.

Le triomphe de la reine Jeanne fut complet.

En 1426, s'éteignit la famille des Baux et , la seigneurie réunie à la Provence.

Durant plus de cinq siècles, les seigneurs des Baux avaient défendu la nationalité provençale contre les

tAux Baux.

La messe de minuit aux Baux. Offrande de l'agneau.

étrangers, et la catholicité contre les Sarrasins et les Albigeois. Ce fut dans leur château que se tinrent les premières cours d'amour, qui furent si puissantes pour la formation de la langue et de la poésie provençales. Enfin, Louis XI hérita de la couronne de Provence par testament de Charles, neveu du roi René. Les Baux passèrent de mains en mains, jusqu'à ce qu'enfin, sous Louis XIII, la destruction de la forteresse fut décidée. Le roi de France octro\a le pays aux Grimaldi, princes de Monaco, qui le gardèrent jusqu'à la Révolution. Celle-ci démembra l'antique domaine en quatre communes. Les bois furent rasés, les réserves d'eau anéanties, les habitants émigrèrent. Ils étaient plus de six mille : il y en a à peine deux cents maintenant.

L'impression qu'on éprouve en abordant ces grandes ruines est saisissante. Nulle part en France, mieux qu'aux Baux, on ne peut avoir la vision d'un passé féodal formidable, d'une puissance évanouie, d'un âge social à jamais disparu. La destruction a encore laissé intactes les bases architecturales étroitement mêlées au roc lui-même, et la forme singulière des rochers auxquels s'accotait la maçonnerie ajoute à l'illusion. On est en plein fantastique.

La petite ville proprement dite, jadis massée au bas de la pente suprême que couronnait la forteresse comtale, est aux trois quarts inhabitée et détruite, mais on reconnaît son plan ancien, et plusieurs

Les Baux. Le vu

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