LE CŒUR PROVENÇAL
Laissons le grand fleuve au moment où il se divise et commence de se perdre, et tournons-nous vers l'est. Aventurons-nous dans cette région qui s'étend d'Avignon à Arles, au long du cours de la Durance, parmi les Alpilles et les monts du Lubéron, jusqu'à Aix. Nous serons là, plus que partout ailleurs, au cœur même de la vieille Provence.
Saint-Remy. Chapiteau du cloître de Saint-Paul-de-Mausole.
Objectif Som Bbrthiot
Aix. Cathédrale Saint-Sauveur. Le clocher.
Objectif Som Bebthiot Aix. Tour de l'Horloge et Hôtel de Ville.
C'est du moins l'orgueil d'Aix, qui reste, par son Université, le centre intellectuel de la région, et détient jalousement ce privilège, la consolant de sa grandeur passée.
Elle fut la capitale de la Provence : elle n'est plus qu'un chef -lieu d'arrondissement, et elle ne compte pas trente mille âmes. Quand les Romains, ayant franchi les Alpes, s'aventurèrent dans les Gaules, c'est là qu'ils s'établirent d'abord, attirés peut-être par les eaux thermales dont ils firent toujours grand cas. Ce fut le consul Sextius Calvinus qui fonda la colonie, en 123 avant J.-C.
De là le nom d'Aquœ Sextiœ, d'où « Aix ». Vingt ans après, l'invasion des Cimbres et des Teutons faillit tout perdre : mais les légions conduites habilement par Marius enveloppèrent ces hordes barbares et en firent un massacre affreux. Plus de cent mille morts jonchèrent la plaine aixoise qui en garda le nom sinistre de Camfti putridi, qu'on retrouve dans le nom du bourg de Pourrières, auprès duquel se passa la bataille.
Délivrée du fléau, Aix fut abondamment
Aix.
Cours Mirabeau.
Fontaine de la Rotonde.
Ancien palais archiépiscopal. Porte en fer forgé.
Aix. Cours Mirabeau.
pourvue de monuments, dont les invasions ultérieures ne laissèrent malheureusement presque rien debout. La ville ne se releva que péniblement. Sous le roi René, qui est resté dans la légende comme un des types de « bons rois », et qui forma une cour brillante, largement ouverte aux poètes et aux artistes, ce fut le foyer spirituel où s'élabora et se raffina la langue provençale propremen dite, l'expression de l'âme régionale telle que Mistral devait la remettre en honneur avec Théodore Aubanel et les autres félibres. Le royaume de René fut réuni à la couronne de France en 1481. Un demi-siècle plus tard, Charles-Quint s'en empara et se fit proclamer roi d'Arles. Mais il fut presque aussitôt chassé, et son incursion se termina par une retraite désastreuse dans une Provence qui prit la résolution héroïque de brûler ses récoltes, de se dévaster elle-même pour affamer l'envahisseur. Ensuite survinrent les querelles religieuses qui, du xvie au xvme siècle, firent tant de mal. Enfin, il y a eu fréquemment des pestes. Jamais Aix n'a pu retrouver la prospérité que lui avait assurée René d'Anjou, duc de Lorraine, roi de Naples et comte de Provence. Mais elle a gardé son prestige spirituel, son arche-
Musée d'Aix. Granet. Salle d'asile.
vêché et sa Faculté, dont sa voisine, la puissante Marseille, est encore tributaire.
Aix est située dans un joli paysage de collinettes couvertes de ces oliviers dont l'huile est une de ses sources de revenus, et que domine cette montagne de Sainte-Victoire dont le nom rappelle peut-être la défaite des Cimbres et Teutons, et que Cézanne a si souvent peinte. Une des grâces d'Aix, ce sont ces fontaines sculptées, dont plusieurs décorent le beau cours Mirabeau, centre de la ville. Celles qui sont anciennes sont fort belles, notamment une du xvne siècle qui orne la place des Prêcheurs. La cathédrale Saint- Sauveur est fort composite, puisqu'on y trouve des vestiges du xie siècle, un chœur du xme, une nef du xive, une autre du xvne, et, dans un portail gothique, des portes du
Musée d'Aix. Th. de Keyser. Portrait d'homme.
Aix. Cathédrale Saint-Sauveur. Intérieur du baptistère.
Musée d'Aix. Loubon. Menons de la Crau.
début du xvie. A l'intérieur, il y a un baptistère du VIe siècle avec des colonnes antiques survivant à un temple d'Apollon et le petit cloître est roman. Tout cela fait d'ailleurs un assez bon ménage. En Italie aussi l'on est habitué à ces mélanges savoureusement composés par les hasards et les contradictions des régimes, par la superposition des races. Et nous ne redirons^ jamais trop qu'ici nous sommes en Italie, par le ciel, les mœurs, les monuments. L'Hôtel de Ville, qui est d'un assez noble xvne,
contient la célèbre « Méjanes », c'est-à-dire la bibliothèque fondée au xvme siècle par le marquis de Méjanes, et qui est le trésor de la Provence intellectuelle avec ses douze cents manuscrits, ses cent soixante-dix mille volumes, et le fameux livre d'heures que le bon roi René enlumina de sa propre main.
D'autres églises sont intéressantes, Saint- Jean-Baptiste, Saint- Jérôme, Saint- Jean-de-Malte et son ancienne Commanderie. C'est dans ce local qu'on a installé le musée. C'est un des plus remarquables de la pro-
Musée d'Aix. Largillière. Madame
de Gueidan en Flore. Détail.
Salon. Place Crousillat.
vince française, et, à la vérité, on le connaît beaucoup trop peu. On y
trouve un des plus beaux tableaux d'Ingres, Jupiter et Thétis, des Largillière de premier ordre, des Guerchin, Bassan, Bronzino, Breughel, Cima, Cuyp, Fragonard, Van Goyen, Van Ostade, Teniers, et, dans les modernes, avec divers peintres provençaux, une suite remarquable de paysages du paysagiste et animalier Loubon, qui fut, avec Paul Guigou, le meilleur, le plus véridique évocateur des sites aixois, du Lubéron, et de la vallée de la Durance. Le musée d'Aix contient enfin une considérable
Aix. Porte de l'hôtel d'Agut.
Aix. Fontaine des Trois Dauphins.
série de peintures et de dessins du grand, modeste et scrupuleux artiste que fut Granet, l'ami de jeunesse et le compagnon d'Ingres, qui en fit un de ses plus beaux portraits durant leur séjour à Rome. Ce sont presque toujours des scènes d'églises ou d'hospices, d'un caractère sombre et triste, mais admirables par le dessin et la science des effets, et de multiples vues de Rome et de la campagne romaine où Granet vécut de longues années avant de devenir conservateur du Louvre et du musée historique de Versailles. Ce peintre dont on ne parle plus, et qu'il faut voir à Aix pour le bien comprendre, a été avec le paysagiste Constantin l'initiateur de l'école provençale moderne, dont nous reparlerons en visitant le musée de Marseille.
C'est après une soigneuse visite au musée d'Aix que nous pourrons prendre congé de cette vieille ville déchue et somnolente où persiste partout la flamme de l'esprit et qui anime encore les rêveries de quelquesuns des jeunes poètes modernes.
Château de Lourmarin.