LA CAMARGUE ET LES SAINTES-MARIES
Voici maintenant une région très singulière, à la fois désolante et captivante. Elle fait invinciblement songer à deux autres régions qui en sont pourtant bien éloignées : les polders hollandais et flamands, et la lagune vénitienne.
Sous un ciel immense, presque toujours admirablement pur et azuré, mais balayé par ce terrible mistral qui est à la fois le fléau et le purificateur de la Provence, cette zone s'étend : elle n'est ni terrestre ni maritime.
Elle est faite d'alluvions du Rhône, en partie fertilisées, d'alluvions énormes, de milliers de mètres cubes déversés par an et depuis des siècles, ayant fait reculer la mer. Le fleuve, à partir d'Arles, se divise en deux bras, dits grand et petit Rhône : le premier va se perdre en Méditerranée, après Saint-Louis, dans le golfe de Fos ; le second se scinde, à l'est d'Aigues- Mortes, en deux tronçons qui s'évanouissent insensiblement dans les vaseuses approches de la mer. Ce qu'on appelle la Camargue se circonscrit entre ces deux bras du delta du Rhône.
Brisée à Arles, la force du Rhône, si majestueuse depuis Lyon, s'éparpille : il s'étouffe dans les terreaux qu'il a charriés. Et son eau diluée les imprègne. On constatera toujours cet aspect de landes humides, de cressonnières, ces herbages, ces roseaux, ces passages où l'on craint de s'enliser, ces flaques douces ou salines, cette solitude où s'élève de loin en loin la silhouette d'un mas solitaire, où un chétif chemin de fer local s'époumonnera sans qu'on puisse conjecturer où il peut aller et ce qu'il peut transporter. Impossible de ne pas songer à la campagne de Ravenne,
Le marquis de Baronceîli aux Saintes.
Les Saintes. Pèlerinage du 24 mai.
Les gardians entrent dans la mer pour la bénédiction.
si plate, si triste, avec ses vestiges de port ensablé et sa pinède si surfaite : au littoral de Ravenne à Chioggia, et à toute l'étendue lagunaire, verdâtre et fiévreuse, que défendent les murazzi cyclopéens dans les parages de Venise : à l'embouchure du Pô, à celle de la Brenta; à ces confins du Nord où, autour de Bruges, cité maritime tuée par l'alluvion, on devine encore les chenaux de Damme à Ostende; à la Hollande enfin, au Moerdyk, aux rives du Zuyderzée, au Texel. Partout c'est la même imprécision, le même silence de l'abandon, et la même finesse d'effets, l'atmosphère mouillée, les gris argentés, les nuances à la Corot. Et il y a, aussi, un peu de la Sologne, et de la Brière — des oiseaux et des nuées au-dessus de l'horizontalité indéfinie des marais où flottent quelques radeaux.
C'est en errant à travers les salines, les vignobles submersibles, les eaux stagnantes, qu'on parvient, toujours en vue de la mer, aux Saintes- Mariés. Elle ne sont plus aujourd'hui qu'une bourgade, un heu pauvre,
à peine habité par quelques ce? pêcheurs et de femmes. Mais
cette bourgade a conservé son glo±^ j.om des temps anciens.
Il y avait là, dès le VIe siècle, une égUse connue sous le nom de Notre- Dame-des-Barques, et ce nom persista jusque vers le xne siècle, époque où commença de s'imposer à l'imagination populaire la légende selon laquelle les Juifs, voulant se débarrasser des principaux témoins de la vie et de la mort de Jésus, les auraient, n'osant les tuer, placés dans une barque « sans avirons, sans rameurs et sans provisions », qui les aurait amenés miraculeusement sur cette rive. Il y avait Marie- Jacobé, sœur de la Vierge-Mère, Marie-Salomé, mère des apôtres Jacques et Jean, Lazare, que Jésus avait ressuscité, les deux sœurs de Lazare, Marthe et Marie-Magdeleine, Maximin, Sidoine, la servante Marcelle, et la servante égyptienne Sara. Qu'advint-il après l'atterrissement de ces futurs saints et saintes ? Lazare alla évangéliser Marseille, Maximin et Sidoine prêchèrent à Aix la foi nouvelle ; Marthe, suivie de Marcelle, délivra le pays tarasconnais de sa Tarasque. Marie-Magdeleine alla s'enclore pour trente années dans la solitude d'une « baume », qui devint la Sainte-Baume, près d'Oriol. Mais Marie-Jacobé, Marie-Salomé et Sara restèrent en Camargue. En 1448, devant le roi René, on découvrit leurs ossements
Les Saintes. Pèlerinage du 24 mai. Bénédiction de la mer.
sous l'abside de l'église qu'on avait, au xne siècle, rebâtie en petite forteresse pour résister aux pillards normands et sarrasins. L'humble bourg devint alors un pèlerinage très illustre, enrichi par des dons incessants.
Cette église fortifiée se dresse isolément à quelques pas de la plage où somnolent des esquifs. On la découvre d'assez loin, dominant les marais et le groupe des maisons de sa masse trapue, surmontée d'un petit campanile. Elle est formée de trois chapelles superposées. Il y a une crypte sous l'abside. C'est là qu'on trouva les reliques, et qu'on a placé la châsse contenant les cendres de Sara, la servante noire, sanctifiée plus tard avec les femmes auxquelles elle s'était dévouée. Et si la châsse est banale, l'autel est fait d'un sarcophage antique. Au-dessus de la crypte s'étend l'abside proprement dite, dont l'autel est entouré de colonnes antiques, et dont la forme est celle d'une carène renversée, nue, de couleur très sombre, d'aspect presque barbare, donnant en tout cas une violente sensation de recul au fond des âges. Un escalier conduit à la terrasse, au chemin de ronde qui couronne cette singulière église-donjon : et là se place la troisième chapelle. C'est là que sont les restes sacrés des saintes Maries, dans un très vénérable coffre cerclé de fer avec des ornements
En Camargue. Une manade.
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Gardian de Camargue.
naïfs rappelant les épisodes de la traversée. Deux fois par an, les 23 et 24 mai et le 22 octobre, des pèlerinages imposants font déplacer ce coffre. C'est peut-être le seul cas de reliques placées non dans la profondeur d'une église, mais à son sommet, sous le ciel. On les lie à une chaîne, et un système de poulies fait descendre la châsse ainsi suspendue, par une sorte de puits maçonné, à travers la voûte de l'abside, jusqu'au sol de l'église
inférieure. Aux chaînes, on attache une multitude d'humbles bouquets offerts par les pauvres fidèles. En mai surtout, le pays habituellement désert est envahi par une multi-
Capture d'un taureau.
Les Saintes. Une ferrade. Arrivée des taureaux.
tude qui entonne des cantiques et contemple avec extase ce cercueil sacré qui descend du ciel sur les têtes inclinées. Toucher le bois séculaire est pour tous une promesse de guérison et de bonheur. Après deux jours, le cabestan invisible remonte les reliques vers la petite chapelle du toit, laquelle ressemble à un boudoir aux boiseries vertes, aux rocailles dorées, que la générosité des Beaucairois enjoliva ainsi au xvme siècle. Et la foule redouble ses chants en voyant les saintes regagner le ciel. Mais de très nombreux dévots les ont veillées en passant la nuit dans l'église. On remarquera que Sara est restée à l'écart. Elle est aussi honorée et béatifiée que les Tteux autres, mais, quand même, elle était leur servante, et Egyptienne, et noire. Il y a une nuance. Cette nuance prétexte la venue d'innombrables bohémiens, dont sainte Sara est la patronne, et on prétend qu'ils élisent leur reine devant la châsse qu'ils ont payée eux-mêmes, ceux de Béziers dit-on. Ce sont surtout ces bohémiens et bohémiennes, s'étant mis en route de tous les points du monde, qui forment, dans la nuit du 23 au 24 mai, la garde d'honneur dans la crypte. On recommande discrètement, lorsqu'on se mêle à eux, de garer chaînes de montre, bagues et porte-monnaie. On trouve là les types les plus mystérieux, hommes fanatiques, femmes aux bijoux d'argent, aux
châles vivement coloriés, aux sombres regards. Les Provençales venues d'Arles et les sévères Languedociennes venues des zones cévenoles s'en écartent avec crainte et dédain. Il est visible qu'elles font une différence entre les deux saintes d'en haut et la sainte de la crypte, qui devait être un peu diablesse comme ces vagabondes qu'elle protège. Les cérémonies n'en sont pas moins très émouvantes. Elles prouvent combien la Provence tient à ses Maries tutélaires. On retrouve là, avec plus de pureté, l'élan des foules de Lourdes. Et n'oublions pas que c'est sur le toit-terrasse de cette église, face à l'azur, que, dans le dernier chant de son immortel poème, Mistral a fait mourir auprès des Saintes, Mireille désespérée d'amour, épuisée par sa longue course dans la Camargue. Evitons de regarder à l'entrée du pays la médiocre petite statue de Mireille qu'on a tenu à y ériger. La vraie Mireille, invisible, mais vivante, c'est avec les yeux de l'âme qu'il faut l'imaginer au faîte de l' église-forteresse.
Au dehors, le spectacle est fort curieux, car il ne faut pas compter sur le modeste café-hôtel de la bourgade, ni sur les quelques chambres trouvées chez l'habitant par des privilégiés, pour loger cette multitude
Les Saintes. Une ferrade. Les razeteurs.
qui campe dans des roulottes, des carrioles, des autos, sur la plage et aux coins des rues, et une sorte de kermesse se tient dans tout le pays. Le second jour, on se presse dans le sable parsemé de maigres tamaris pour voir la bénédiction de la mer par l'archevêque d'Aix. Il la donne à bord d'une barque, tandis que des hommes entrent un peu dans l'eau en portant sur leurs épaules les statues des saintes qu'on a extraites de l'église et qu'accompagne le clergé. Les fêtes se terminent par un carrousel des « gardians » sur la place, avec de gracieux et adroits exercices, et une « ferrade », c'est-à-dire la marque au fer des jeunes taureaux. Les cavaliers armés de tridents ont cherché et rassemblé, après mille ruses, les taureaux errants dans la plaine, ils les ont empêchés de s'échapper, et ils les ont ramenés jusqu'aux Saintes. Après la cérémonie de la marque des bouvillons à l'ombre de l'église, dans une arène improvisée avec une clôture de chariots, on donne le spectacle d'une de ces courses provençales qui sont des jeux d'adresse, sans la brutalité sanglante des corridas espagnoles.
Ceci nous amènerait à parler de l'existence si pittoresque de ces « gardians » de la Camargue qui vivent dans le delta du Rhône, dans
Un gardian