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II

Chevaux camarguais.

cette région de salines, de marais, qui se concentre autour du vaste étang de Vaccarès, et qu'on essaie de dessécher et de planter de vignobles submersibles. L'eau n'a guère plus de cinquante centimètres de profondeur, la terre, saturée de sel, est aride. Dans les pâturages paissent de nombreux troupeaux de moutons, de chevaux sauvages, et des « manades »

de taureaux. Les propriétaires de ces troupeaux et de ces manades sont souvent des gentilshommes de vieille race provençale qui préfèrent à tout le modernisme une vie libre et primitive dont les conditions n'ont guère changé depuis le moyen âge.

Les Marti gues. Canal Saint-Sébastien.

Et ils ont grand air avec leurs houseaux, leurs chemises de couleur, leurs feutres plats et leurs longs tridents : toujours montés sur leurs alertes petits chevaux, ils font songer aux cavaliers andalous. On trouve parmi eux des poètes comme Joseph d'Arbaud ou le marquis de Baroncelli, qui continuent la noble tradition mistralienne et défendent en grands lettrés la langue et le passé de leur pays. Leur vie est trop particulière, elle exige trop d'initiation, pour qu'il en soit parlé ici : mais que le lecteur se dise bien que, pour comprendre à fond la Provence et son âme, rien ne vaut une lecture attentive de Mireille et du Poème du Rhône. Ce que le touriste peut saisir plus aisément au passage, c'est le charme de ces étendues, de ces ciels immenses, de ces magiques effets de lumière qui évoquent la sérénité antique.

On arrive ainsi, en passant le grand Rhône, au golfe de Fos et à Saint-Louis-du-Rhône, ville créée tout récemment pour redonner de l'activité commerciale par les voies fluviales. De très grands travaux ont été faits là, mais rien n'y concerne l'art ou l'archéologie. De Saint- Louis et de Bouc, un canal conduit à un étang plus important encore que celui de Vaccarès, l'étang de Berre, véritable mer intérieure. Le paysage qui l'environne présente les mêmes caractères que celui de la Camargue,

et on peut dire encore qu'il fait songer au Zuyderzée ou à la'région côtière de la lagune vénitienne entre Chioggia et Mestre. De rares villages, comme Istres, Berre, sont posés au milieu des salines qui brillent au soleil. Le joyau, c'est Martigues, qui fut jadis une principauté, et n'a plus qu'environ six mille habitants. Traversée de canaux, dorée par le soleil, construite avec un sens extrême du pittoresque, cette petite cité mérite réellement son surnom de « Venise provençale » et l'amour que lui ont voué les peintres depuis Ziem jusqu'aux impressionnistes. C'est un des coins les plus reproduits de toute la Provence. Au nord de l'étang, le vieux village de Saint-Chamas possède une merveille romaine, le pont Flavien, sur le ruisseau de la Touloubre, pont majestueux à chaque extrémité duquel s'élève un petit arc de triomphe corinthien. Mais nous touchons ici à la grande voie ferrée de Paris-Marseille qui, depuis Arles, traverse en droite ligne la plaine de la Crau, limitée par le grand Rhône et les Alpilles, à l'ouest et au nord. C'est une région désolée, sur laquelle souffle presque constamment un si furieux mistral qu'on a dû planter une véritable

Les Martigues. Sainte-Madeleine.

muraille de cyprès pour protéger les trains et amortir le choc des rafales incessantes. On donne à la Crau l'étymologie celtique de craigh. Les Romains l'appelaient Campus Lapideus ou Cravus. La légende raconte qu'en ce lieu Hercule fut arrêté par un géant nommé Albion, et que, n'ayant plus de flèches, il invoqua le secours de Zeus, qui écrasa le bandit sous une pluie de pierres. Il est vraisemblable que ces milliards de cailloux furent amenés là par le Rhône, dont le cours a dû se modifier, et on a supposé aussi que la Durance atteignait là directement la mer. Quoi qu'il en soit, la Crau est une petite Arabie Pétrée que traversent en vain des canaux d'irrigation; on se félicite de ne la voir qu'en passant, d'une portière de rapide. Mais bientôt apparaît, derrière Saint-Chamas, cet étang de Berre que les voyageurs non avertis prennent déjà pour la Méditerranée. Quelques stations insignifiantes, vite « brûlées » : des rochers assez sauvages, formant un défilé appelé « Pas-des-Lanciers », alors qu'il s'agit du « Pas de l'Ancié » (anxiété, angoisse, en provençal) : un très long tunnel, celui dit de La Nerte... Et brusquement on débouche en pleine lumière, à l'Estaque, on discerne dans un éblouissement la mer de lapis-lazuli, les îles roses. Marseille est là.

Le Pont Flavien.

Marseille. Les quais et la Major.

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