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MARSEILLE

Son origine se perd presque dans la nuit des temps. Il se peut qu'elle ait été due à ces étonnants Phéniciens, à ces « Phoun » dont la civilisation puissante est à peu près inconnue, et dont on sait seulement qu'ils furent de grands navigateurs, et fondateurs de cités et de comptoirs dans toute la Méditerranée. Ce dont on est un peu plus sûr, c'est que, six siècles avant notre ère, des

Le « Djemé » à quai.

Mar

Phocéens débarquèrent dans cette baie abritée des vents. Ils y trouvèrent des habitants, avec lesquels ils s'entendirent. Ceci est symbolisé par la jolie légende de Protis et de Gyptis. Celle-ci, fille du roi du pays, devait offrir une coupe, dans un festin, à l'époux qu'elle aurait choisi. Séduite par la bonne grâce du jeune chef phocéen Protis, invité au repas, c'est à lui qu'elle offrit la coupe nuptiale, et cette union ne créa aucune discorde entre les étrangers survenus et les premiers occupants. La colonie se développa rapidement : elle devint la Massalia des Anciens, assez forte pour battre en combat naval les Carthaginois alliés aux Ligures, et se rendre maîtresse de toute la Méditerranée occidentale, en fondant des colonies comme Nice, Antibes, La Ciotat ou Agde. Des explorateurs comme Eu thy mènes et Pythéas poussèrent jusqu'en Afrique, passèrent les

Marseille. Le Vieux-Port. Quai de la Rive-Neuve.

colonnes d'Hercule, et s'aventurèrent en Europe septentrionale.

Cette race de marins et de commerçants avisés et hardis connut la prospérité que devait connaître plus tard la race un peu analogue des pêcheurs de Venise. Cependant, jalousée et menacée par les peuplades de la vallée du Rhône, elle prit la décision d'appeler les Romains à son aide, vers 140 avant J.-C.

Et ce fut à cause d'elle que les fils

Pêcheur de corail.

Louve, franchissant les Alpes, s'installèrent en Provence et la prirent pour base d'opérations dans la conquête progressive des Gaules.

Massalia resta pourtant indépendante, jusqu'au jour où elle se mêla, un peu par force, aux discordes civiles de la République romaine agonisante. Elle prit parti pour Pompée, et en 49 César l'assiégea et la prit. Dès lors,

Sur le Vieux-Port.

Objectif Som Bkbtbiot

Le pont transbordeur. Au fond Notre-Dame de la Garde.

Le château d'If.

elle partagea le destin romain, la gloire de l'Empire, puis ses désastres.

Au IIIe siècle, saint Victor y apporta la doctrine chrétienne. On prétend même que, dès le Ier siècle, Lazare le ressuscité, venu aux Saintes- Mariés, avait commencé cette prédication, après s'être séparé de ses compagnons de traversée miraculeuse. Et Marseille a longtemps soutenu

que l'esquif avait abordé à son rivage et non aux Saintes, jusqu'au jour où la découverte des restes des deux Maries et de Sara ruina cette hypothèse.

De grandes vicissitudes étaient

Marseille. Façade de l'Hôtel de Ville sur] [le Vieux-Port.

promises à Marseille. Les Wisigoths la pillèrent, puis les obstinés Sarrasins, les pirates qui, durant plus de dix siècles, prirent l'habitude de débarquer, de voler, d'incendier, sur toute la côte de Sète à Gênes. Le royaume d'Arles, brillant et éphémère, s'annexa la riche cité, puis elle fut reliée aux domaines des puissants comtes de Provence. Alphonse d'Aragon la saccagea en 1423. En 148 1, elle fut réunie à la couronne de France avec toutes les terres provençales. En 1524, elle résista victorieusement aux assauts du connétable de Bourbon, le fameux traître, et Jes femmes du peuple elles-mêmes, se distinguèrent dans cette défense. Plus tard, son esprit d'indépendance la poussa à refuser de reconnaître l'avènement d'Henri IV, et à prendre parti, ultérieurement, pour la Fronde, ce dont le Roi-Soleil la punit en supprimant ses franchises.

Quarante mille Marseillais périrent durant la

Marchand de fruits de mer.

Amateur de fruits de mer.

Marseille. Restaurant du Vieux-Port.

peste de 1720, une des plus tristement célèbres parmi celles qui ont désolé l'Europe, et où s'illustrèrent par leur charité le chevalier Roze et l'évêque de Belsunce. Lorsque survint la Révolution, Marseille ne fut pas royaliste comme le reste du Midi, mais elle fut fédéraliste et amie des Girondins, ce qui lui valut, après maints tumultes sanglants, d'être soumise aux guillotinades de la Terreur. On sait que c'est par hasard que le « Chant de l'armée du Rhin » composé par Rouget de Lisle dut son nom de « Marseillaise » à des volontaires méridionaux qui l'avaient adopté après bien d'autres et apporté à Paris. Marseille subit l'Empire en le détestant au point qu'en 1814 la populace, aussi violente que celle d'Avignon, assassina de nombreux bonapartistes et même de malheureux mamelucks que Napoléon avait installés à Marseille.

Ces souvenirs n'empêchèrent point Napoléon III et l'impératrice Eugénie d'être accueillis triomphalement, un demi siècle plus tard, dans cette ville dont ils avaient compris l'importance et qu'ils comblèrent de bienfaits. Les tourmentes politiques et sociales de 1830 et de 1848 avaient eu de dramatiques répercursions sur ces citoyens indépendants,

Marseille. Barques du Vieux-Port.

Marseille. Sur les quais.

orageux, très passionnément régionalistes, jaloux de leur autonomie, ayant pourtant le goût de la prospérité et de l'ordre.

La conquête de l'Algérie, puis le percement de l'isthme de Suez furent les grands faits qui, décuplant l'importance ccmmerciale et maritime de Marseille, en firent une cité de tout premier rang; on comprit la nécessité de réformer l'hygiène, l'urbanisme de la ville et de soigner sa parure. « Il y a », écrivait auparavant le spirituel Marseillais Méry, « seulement deux monuments, ici, mais ils sont magnifiques : la mer et le ciel ».

Le Second Empire voulut plus, sinon mieux, et c'est de lui que datent presque tous les bâtiments officiels : Bourse, Préfecture, Palais de Justice, Major, Palais de Longchamp, diverses églises, dont on peut tout au moins dire qu'ils représentent avec cohérence un ensemble typique du style Napoléon III. D'immenses travaux de voirie, entrepris, à la même époque, se prolongèrent sous la République, bien qu'en 187 1, Marseille ait eu son essai de Commune, suivi d'une sanglante répression. Depuis, le calme n'a été troublé que par deux ou trois échauffourées anti-italiennes.

Marseille. Abbaye de Saint-Victor

Marseille. Le fort Saint- Jean.

De tout le passé il ne reste à peu près aucun vestige. Il n'y a que l'antique abbaye de Saint-Victor, noire et pittoresque, non loin de l'entrée du Vieux-Port. C'était saint Cassien qui l'avait fondée en 440, mais elle fut plusieurs fois réédifiée, notamment par Urbain V qui, au xive siècle, la flanqua de tours crénelées. La crypte qui, en partie, remonte au 111e ou au IVe siècle, ténébreuse, renferme une Vierge noire, une croix qu'on prétend être celle où l'on cloua saint André, et des tombeaux de soldats qui périrent avec saint Victor leur officier, plutôt que d'abjurer la foi chrétienne. Il y a encore les deux forts qui défendaient l'entrée du port, le fort Saint-Nicolas ou d'Entrecasteaux, et le fort Saint- Jean ou Grasse- Tilly : celui-là, qui appartint aux chevaliers de Malte, fut reconstruit par le roi René puis par Louis XIV : l'autre est une œuvre de Vauban. Tous deux ne servent plus qu'à donner à l'entrée par mer une belle ordonnance décorative, que le pont transbordeur récemment installé n'a pas réussi à gâter tout à fait. On chercherait en vain à Marseille un autre monument ancien, un vestige grec ou romain. Tout y est moderne, il faut en prendre son parti, et demander à cette ville ce qu'elle peut présenter : le prestige du premier port de France, habité, dans un paysage

magnifique, comparable à celui de Barcelone, par plus d'un demi-million de citoyens actifs, remuants et joyeux.

Nous n'avons pas ici à faire la psychologie des races, encore moins à discuter le bien fondé des appréciations plus ou moins fantaisistes du caractère marseillais, réputé et raillé pour sa hâblerie et ses « galéjades ». Nous dirons seulement que Marseille est une ville très cosmopolite, dont les origines grecques ont été effacées sous un afflux séculaire de gens de toutes nations, en sorte que ce qu'on appelle, sans précision, le caractère marseillais, incarné par un « Marius » légendaire, est profondément différent du caractère provençal. La Provence que nous avons étudiée précédemment est une petite patrie très homogène, très fermée, très fière et jalouse de son passé dont elle surveille pieusement les moindres reliques. Ses citoyens ont conservé la gravité, la réserve romaines : ils sont imaginatifs certes, mais graves, et plutôt ennemis de l'exagération et du bruit. Ce sont des terriens, des pasteurs. Les gens des Baux, de la Camargue, de la vallée de la Durance, sont tout autres que les Marseillais démonstratifs et aventureux. Encore doit-on distinguer, à Marseille

Une rue du vieux Marseille.

Marseille. Au marché.

même, entre les familles de vieille souche provençale, dans les intérieurs desquelles on retrouve ce même calme et cette même dignité romaines, et la population flottante, grecque, espagnole, italienne, levantine; il ne faut pas juger d'après les flâneurs des cafés de la Canebière ou les dockers de la Joliette. Ce sont ceux-là pourtant qui constituent l'apparence marseillaise, et la foule la plus amusante, celle qui peuple le pourtour du Vieux-Port, et spécialement le quai du Port et la très plébéienne place Victor-Gelu, auprès de l'Hôtel de Ville.

Quiconque veut se rendre compte de la prodigieuse animation de cette multitude, de sa belle humeur, de ses rires, de son bagout, de sa musardise au soleil, de ses mille petites industries, doit aller là flâner aussi devant les bateaux amarrés. Il lui faudra seulement ne se point effaroucher des propos souvent salés, mais si drolatiques, et ne se risquer qu'à bon escient dans le dédale des ruelles qui avoisinent la vieille église des Accoules. Ces ruelles sont malodorantes et on ne peut plus mal famées; mais il y en a de telles dans tous les grands ports, et vraiment le peintre et l'aquafortiste peuvent y être tentés, d'autant plus que sur

ces logis lépreux, vétustés, hantés par les matelots et les débardeurs, un soleil magique prodigue des effets dignes de Rembrandt, et fait comprendre comment Hugo a pu, dans un vers, parler de « torchons radieux ». Dans tout le Midi d'ailleurs, comme en Espagne ou en Italie, l'usage est de pavoiser les façades avec une lessive multicolore qui prend des airs de drapeaux, et il ne faut pas trop exiger en matière d'hygiène, bien qu'à Marseille on ait fait en ce sens de gigantesques efforts. La lumière et le

On vend des

mistral arrangent tout ! Le spectacle du Vieux-Port est inoubliable, et, le soir, il devient enchanteur et pathétique. Il fait comprendre aussitôt qu'on ait appelé Marseille « la porte de l'Orient ». On le comprenait mieux encore lorsque, pendant la Grande Guerre, les divisions hindoues, les troupes marocaines, les Sénégalais, se mêlaient aux soldats français, britanniques, russes, en une confusion prodigieuse. Mais c'est en tous temps que cette cohue du Vieux-Port, après les heures dorées, se résout en une

Et voici pour l'aioli.

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