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CATHÉDRALE, LES VIEUX QUARTIERS ET LES BASSINS

immense impression de poésie vivante, quand les étoiles scintillent audessus de la forêt des mâts.

Ce Vieux-Port, qui reste le véritable centre de la ville, est d'ailleurs depuis longtemps très insuffisant, et on n'a cessé, depuis quatre-vingts ans, de développer d'énormes jetées, de construire des docks, d'aménager des bassins nouveaux : Lazaret, Arenc, Gare maritime, radoubs. La jetée de la Joliette, à elle seule, a plus de quatre kilomètres et demi de longueur. On peut contempler ce superbe ensemble, ce peuple de paquebots, du haut de l'esplanade où s'élève, solitaire et majestueuse, la Major, c'està-dire la cathédrale, Sainte-Marie-Majeure. Elle est complètement moderne, à côté des restes de la cathédrale primitive bâtie sur les ruines d'un temple de Diane : mais c'est une fort belle œuvre de Vaudoyer, Espérandieu et Révoil. Ils ont adopté le style néo-byzantin et l'ont appliqué avec une entière pureté, prodiguant les marbres et les mosaïques, mais évitant cet effet de richesse ostentatoire qui rend si rebutante, par exemple, la Notre-Dame-de-Fourvières de Lyon. L'édifice est bien mieux qu'un adroit pastiche, c'est une œuvre de goût et de foi à laquelle il ne manque que la patine du temps. Il a peut-être le tort d'être trop éloigné du centre. Mais la vue qu'on a, de la terrasse de la Major, sur les grands

La Canebière. Les allées de Meilhan.

La Canebière, la Bourse. Au fond, le Vieux-Port et le pont transbordeur.

navires, les quais, la mer et les îles, est absolument admirable : nulle part on ne peut mieux juger de la puissance de la cité et de la majesté de son cadre naturel — et non plus, hélas ! de la brutalité du mistral, qui ne permet pas toujours au touriste de s'attarder au spectacle sans risquer d'être emporté par-dessus les balustrades.

Ne quittons pas le bord de la mer sans dire des îles, aperçues au large, les quelques mots qu'elles méritent. Pomègue et Ratonneau ne sont que des rochers. La troisième île contient le lazaret dit du Frioi.l, et le trop fameux château d'If. C'est un fort du xvie siècle, déclassé et transformé jadis en prison. On n'en parlerait plus si Alexandre Dumas père n'avait eu la fantaisie d'y placer quelques scènes de son feuilleton, Monte-Cristo.

Car en ce château d'If bâti sous François Ier pour défendre la rade, il y eut des prisonniers véritables, dont plusieurs furent presque célèbres. Mais les visiteurs ne s'en soucient point; ils demandent tous à voir les cachots d'Edmond Dantès (le héros imaginé par Dumas) et de son compagnon l'abbé Faria, qui, lui, a existé, mais fut tout autre que le romancier ne l'a dépeint. Et on montre bénévolement ces prisons. C'est une jolie preuve de la puissance communicative de la fiction, bien que Monte-

Cristo, dont le succès populaire fut énorme, ne se lise plus guère; les romans policiers, dont il a été un archétype, l'ayant détrôné.

Et notons que le grand et banal bâtiment qui domine à gauche l'entrée du Vieux-Port, sur un promontoire au delà du fort Saint-Nicolas, est un ancien palais de l'impératrice Eugénie, devenu l'Ecole de Médecine, avec jardin public. Les Marseillais l'appellent toujours « le Pharo », à cause de l'ancien phare. On a de là une vue parfaite sur le large, sur le port, et sur le panorama de la ville, fermé par un cirque de collines vaporeuses.

La cité elle-même, lorsqu'on l'aborde depuis le Vieux-Port par la Canebière, est d'un aspect riant et luxueux. Elle est coupée en deux par cette belle voie qui englobe aujourd'hui, bordée de beaux arbres, les allées de Meilhan, le cours du Chapitre, puis on atteint les boulevards de Longchamp et de la Madeleine, montant doucement vers le plateau où s'élève le palais de Longchamp, qui précède le jardin zoologique. D'autres rues transversales, les rues de Rome, Saint-Ferréol, le cours Lieutaud, ont dans les temps modernes aéré et assaini heureusement les dédales du vieux Marseille. Et de la place Castellane part cette superbe promenade du Prado qui, par un vaste détour, va rejoindre le littoral au sud de la ville. C'est une promenade bien captivante qu'on peut faire et que facilite

Environs de Marseille. Calanque de Sormiou.

Notre-Dame de la Garde.

le tramway, depuis le Pharo et l'anse des Catalans jusqu'au vallon de l'Oriol, à l'anse de Malmousque, aux bains de Roucas-Blanc, à l'embouchure de la gentille Huveaune et aux bains qui terminent le Prado. La mer est enivrante, et non moins enivrante la célèbre bouillabaisse qu'offre maint restaurant savoureux et qui est, avec l'aïoli plus redoutable, un des régals classiques du pays de la cuisine à l'huile. A l'extrémité du Prado long de plus de trois kilomètres, près de la mer et aux bords de l'Huveaune, se trouve, dans un beau parc, le petit édifice dit château Borély dont les deux étages renferment un agréable musée d'archéologie, logé dans des salons Louis XVI.

On ne peut plus guère noter, dans la ville, que l'arc de triomphe de la place d'Aix, à mi-chemin entre la gare et la Joliette, monument achevé en 1832 sur un modèle antique, destiné à commémorer la prise du Trocadéro par l'armée du duc d'Angoulême, mais transformé, après la déconfiture du régime bourbonien, en une sorte d'hommage aux armes de la première République et de l'Empire, avec des bas-reliefs de Ramey et de David d'Angers. Et on ne sait trop pourquoi on a ajouté

Cassis.

Un cabanon à la calanque des Goudes.

récemment cette dédicace : « A la République, Marseille reconnaissante».

Tout récemment, on a dressé sur la Corniche, dans une situation admirable, un monument aux Morts de l'armée d'Orient qui, dû au sculpteur Sartorio et à l'architecte Castel, est vraiment beau. C'est devant lui que se disposait à aller s'incliner le roi Alexandre de Yougoslavie lorsqu'il fut assassiné.

La Bourse, le Palais de Justice et la Préfecture sont des monuments fort cossus, comme il sied à une ville de riches marchands. Les églises n'offrent à peu près aucun intérêt. Celle des Augustins, ou de Saint- Vincent-de-Paul, édifiée au cœur de la ville nouvelle, entre la Canebière et le palais de Longchamp, est l'œuvre honorable de l'abbé Pougnet, qui construisit aussi la cathédrale de Carthage sur les vestiges de la citadelle de Byrsa.

Il faut en venir à un édifice qui, pour être de la même époque impériale n'en a pas moins l'attrait d'une belle réussite. C'est le palais de Longchamp, dû à Espérandieu. Ses deux bâtiments sont élégamment reliés par un hémicycle de colonnes à un arc de triomphe central qui dissimule le château d'eau où aboutit l'aqueduc amenant à Marseille les eaux de la Durance depuis Pertuis et Roquefavour. Derrière cette masse architec-

Musée de Marseille. Loubon.

VERS LE MILIEU DU XIXe SIÈCLE.

Puvis de Chavannes. Marseille colonie grecque.

turale d'un fort imposant effet, il y a un ravissant jardin zoologique. L'un des bâtiments contient le musée d'histoire naturelle, l'autre le musée des Beaux- Arts. Et celui-ci offre un choix d'oeuvres anciennes dont plusieurs sont d'une attribution contestable. On y accède par un escalier double dont les paliers sont décorés de deux des peintures murales les plus admirables que Puvis de Chavannes ait jamais faites : Marseille colonie grecque, où l'on voit une foule antique ébaucher la ville au bord d'un magnifique paysage maritime, et Marseille porte de l'Orient, vue d'un navire où se pressent les types variés de l'Afrique et de l'Asie. Auprès de ces deux chefs-d'œuvre, tout pâlit. Considérons cependant avec plaisir quelques maquettes de Puget, notamment l'admirable Faune, des portraits de Drouais, Nattier, Tocqué, Hyacinthe Rigaud, un Pérugin plus célèbre qu'attachant, une puissante Chasse au sanglier de Rubens, un beau Moretto, un Poussin, un Corot, un Panini, un Millet remarquable. Cela compense bien des prétentions naïves du catalogue.

On peut surtout trouver de quoi se faire une idée assez complète de l'école provençale du xixe siècle, si mal connue, bien que le musée ne contienne aucun Daumier (né à Marseille), aucun Cézanne, et que l'admi-

rable Marseillais Monticelli ne soit représenté que par deux toiles insignifiantes. L'école provençale de la fin du xviue siècle compta en Françoise Duparc une exquise intimiste de la lignée de Chardin. On n'en connaît que quatre toiles, et elles sont ici, pour le régal des gourmets de la peinture. L'école eut ses précurseurs en Dandré-Bardon, Constantin, et l'ami d'Ingres, Granet dont Aix garde un si bel ensemble. Puis vinrent Camille Roqueplan et Prosper Grésy, romantiques à la très belle matière, Auguste Aiguier, humble garçon coiffeur qui peignait le dimanche, mourut prématurément de la phtisie, et dont un Soleil couchant est ici digne de Claude Lorrain; Emile Loubon, animalier et paysagiste de la plus noble tenue; Grivolas, Engalière, Barry, Cordouan; Paul Guigou, qui exprima avec plus de véracité et de charme que Cézanne les paysages de la Provence pierreuse. Il faut mettre hors de pair Gustave Ricard, qui, fils d'un changeur marseillais, devint un des plus grands portraitistes du xixe siècle, formé à l'exemple de Titien et de Van Dyck, maître mystérieux et captivant dont rayonnent ici quelques chefs-d'œuvre, les portraits de sa mère, de Chenavard et de Loubon. Enfin, Monticelli, qui vécut misérablement, offrant pour quelques francs aux terrasses des cafés de prestigieux

Puvis de Chavannes. Marseille porte de l'Orient.

panneaux qu'on ne lui achetait pas toujours. Un médiocre monument au cours du Chapitre rachète mal aujourd'hui l'injustice de ses compatriotes, en général fort indifférents aux arts. Monticelli, dont les œuvres font l'orgueil des grandes collections, peignit d'étincelantes symphonies chromatiques ayant pour thèmes des scènes du Décaméron, et toute une série de marines et de paysages qui annoncèrent 1 ' impressionnisme et dont la matière d'émail translucide est un délice.

Il disait vers 1875 : « Je peins pour dans trente ans », et la prédiction s'est vérifiée, on a reconnu son génie. Cette école provençale a été composée d'hommes qui furent trop modestes, trop attachés à leur terroir, pour tenter de conquérir la gloire parisienne, si souvent factice. Seul Ricard a fait exception. Le visiteur n'en sera que plus étonné

et charmé de découvrir sous ces signatures sans éclat quelques œuvres de tout premier ordre. Leur place devrait logiquement être à Aix, qui reste le centre spirituel de la vraie Provence, la terrienne, l'héritière des comtes et des papes, la gardienne des plus fiers souvenirs de la Romanité.

Enfin, il faut faire l'ascension de Notre-Dame de la Garde. Cette chapelle est encore due à Espérandieu, qui l'a édifiée en style néo- byzantin sur les vestiges d'un sanctuaire médiéval, avec

Musée de Marseille. Ricard. Portrait de Loubon .

Musée de Marseille. Françoise Duparc. La Tricoteuse.

La Sainte -Baume. Intérieur.

une seule nef ornée de mosaïques et, dans la crypte, une Mater dolorosa de Carpeaux. C'est, comme l'attestent les innombrables ex-votos, un lieu de pèlerinage très célèbre que cette chapelle surmontée d'une Vierge dorée, et juchée au haut d'une colline rocheuse, dénudée, après de vieux quartiers aussi malpropres que pittoresques.

Mais l'attrait réside dans l'incomparable panorama qui découvre la pleine mer, les îles, le cirque des collines, et Marseille tout entière avec ses colossales jetées. Cela rivalise avec le paysage de Barcelone vu du mont Tibidabo, et les baies de Naples, de Palerme et de Tunis. Au crépuscule, lorsque la ville s'allume et que partent avec lenteur les grands paquebots d'Extrême-Orient, scintillants de feux, dans la brume violette et rose, le spectacle est d'une émouvante et merveilleuse grandeur.

Ajoutons que, pour concevoir vraiment toute la beauté de la ville et du golfe, il faut y arriver non par la voie ferrée au sortir du tunnel de la Nerte, mais par mer. Là seulement l'éblouissement est total.

La même réflexion vaut pour Marseille comme pour Venise, qu'il est tellement préférable de découvrir et d'aborder d'un navire franchissant les passes du Lido.

Marseille ne se peut décrire : il faut y vivre, s'y adapter, pour la bien comprendre, bien saisir ses contrastes de paresse voluptueuse et de fébrile activité, son caractère plus oriental que provençal exprimé par la jovialité, la sensualité, le fatalisme de ses habitants, le charme changeant des aspects et des scènes de la rue, l'impression de puissance enfin, qui y domine tout, dans le radieux soleil et les coups de mistral.

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