‹ La ProvenceChapitre 7 sur 24 · RD · texte numérisé non relu

RD

de la Chartreuse du Val de Bénédiction, fondée par Innocent VI. C'était un monastère riche et considérable. Il n'en reste que des ruines, telles que l'admirable porte monumentale et la fontaine Saint- Jean, qui donnent une haute idée de cette beauté défunte. Depuis la Révolution, elle a été démolie, lambeau après lambeau, on y a pris des matériaux sans aucun contrôle. Villeneuve serait une désolation sous le soleil, si la vie des humbles n'y gardait obstinément ses droits. Une petite population s'est logée tant bien que mal dans ces squelettes de palais, sur les pentes arides du fort, et dans la Chartreuse elle-même. Des peintres y ont loué des cellules et y font installer leurs ateliers : des poètes y séjournent, et ils mènent là une existence étrange et charmante, dans la mélancolie dorée, dans le silence, dans le parfum du passé.

L'ensemble du paysage d'Avignon et de Villeneuve est une des plus pures beautés de la France. Ne le quittons pas sans faire deux crochets rapides, en dépit de la subdivision administrative. L'un de ces crochets, après une vingtaine de kilomètres, nous mènera à la source de la Sorgue, c'est-à-dire à la célèbre fontaine de Vaucluse, la vattis clausa illustrée par le séjour de Pétrarque. On ne saurait trop regretter que les papeteries

Château de Beaucatre.

Beaucaire. Notre-Dame de Pommiers.

alimentées par les eaux jaillissantes se soient installées à proximité presque immédiate, et que des guinguettes aient achevé de banaliser le site : tel que, il est encore charmant et émouvant. C'est un cirque de rochers hauts de deux cents mètres, à la base desquels, dans une petite grotte, sourd une nappe d'eau d'une inoubliable couleur d'émeraude. Cette eau qui semble dormir s'anime presque aussitôt et tombe en cascade parmi les blocs qui la font rebondir. Le heu, boisé, est calme et beau. Pétrarque y avait sa maisonnette dont on voit encore les ruines auprès de celles du manoir de son ami, le cardinal de Cabassole. Et il était bien placé là pour jouir de la solitude et rêver à la dame de ses pensées, Laure, qui était châtelaine de Noves près Orgon, et à laquelle son amour platonique dédia de si purs poèmes. Vaucluse a été très louangée, le progrès

Arles. Place de la République. A gauche, musée lapidaire, (ancienne église Sainte-Anne) ; au fond, l'Hôtel de Ville; à droite, Saint-Trophime.

l'a compromise, mais elle reste encore très digne d'une visite. N'hésitons point maintenant à passer le Rhône dans l'autre sens et à mettre le pied en Languedoc. Comment résister ? En moins d'une heure d'auto, nous serons au Pont du Gard, auprès de Remoulins, après avoir traversé une région assez âpre et d'un grand caractère. Nous ne sommes plus en Provence ? Allons donc ! Revendiquons pour elle cette merveille, une des œuvres qui témoignent le mieux de la puissante majesté romaine. Ce pont n'était qu'un fragment de l'aqueduc de quarante kilomètres qu'Agrippa, le gendre d'Auguste, construisit pour amener à Nîmes deux sources nées aux environs d'Uzès. Il a deux cent soixante-dix mètres de longueur, il est haut de cinquante mètres. Il a trois rangs d'arcades, faites de blocs sans ciment. Le soleil l'a revêtu d'une patine rosée et soufrée. L'impression de ce colosse isolé dans la verdure des rives du joli fleuve est réellement formidable. Elle va de pair avec celles qu'on peut éprouver à Rome devant les Thermes de Caracalla ou les ruines du Palatin. La race des grands bâtisseurs a fait là un de ses chefs-d'œuvre. On songe

encore à l'aqueduc de Ségovie, aux vestiges de Ronda. Partout où ont séjourné les fils de la Louve, la pierre a attesté docilement le miracle de leur volonté.

Revenons maintenant au Rhône, et, par Barbentane et Aramon, redescendons-le jusqu'à Tarascon. Cette petite ville calme de neuf mille habitants a été, sinon immortalisée, du moins mise en vogue par le roman d'Alphonse Daudet, qui a soulevé des colères vite apaisées, et qui présente le type de Tartarin avec autant de bonhomie que d'ironie, car l'auteur n'a raillé qu'avec une secrète tendresse. Tarascon devrait son nom à la Tarasque, sorte de monstre qui épouvantait la région au premier siècle de notre ère. Mais le nom de Tarasque lui-même, d'où vient-il ? En tous pays du monde, il est parlé d'un dragon. Il est toujours épouvantable, et il représente l'esprit du mal : il est toujours tué, malgré ses griffes et les flammes empestées qu'il vomit, par un héros ou un saint, que ce soit saint Georges ou saint Michel, Persée ou un dieu japonais. C'est dans l'ordre. Ici, la Tarasque aurait été tuée par sainte Marthe, débarquée aux Saintes-Mariés avec Marie- Jacobé, Marie-Salomé, Marie-Madeleine,

Arles. Intérieur des arènes.

Arles. Les arènes.

etrleur servante Sara l'Egyptienne. Quoi qu'il en soit, Tarascon a dédié à Marthe une belle église, refaite au xive siècle, dont subsiste un beau portail roman, et où l'on voit dans la crypte le tombeau de la sainte auprès d'un chef-d'œuvre de la Renaissance italienne, le monument de Cossa, sénéchal du roi René. Mais Tarascon s'enorgueillit plus encore du château du bon roi, qui plonge ses assises dans le Rhône, dont on a fait une prison, mais qu'on veut restaurer et transformer en musée.

La silhouette féodale de ce manoir s'oppose à celle qui, sur l'autre rive du Rhône, signale Beaucaire : nous n'avons que le pont à franchir, en faisant encore une légère infraction à la règle qui limite la Provence à la rive gauche du Rhône. Beaucaire, c'est l'antique Bellum quadrum. Saint Louis résida dans son castel avant d'aller s'embarquer à Aigues- Mortes pour la Croisade. Richelieu ordonna le démantèlement, qui laisse encore debout d'assez imposantes murailles. Beaucaire n'est pas moins morte que Tarascon, elle ne compte pas plus d'habitants. Il faut recourir à l'histoire pour apprendre et imaginer que, jusqu'au xvme siècle, et même au début du xixe, la foire qui se tenait à Beaucaire était une des plus célèbres de l'Europe. Les vendeurs de toutes denrées y affluaient depuis l'Angleterre et les Pays-Bas jusqu'aux Portugais, Espagnols, Algériens et Italiens. C'était le rendez-vous d'une foule des plus pittoresques, les types et les dialectes se confondaient. Beaucaire contrebalan-

çait en curiosité et en activité commerciale Leipzig et Nijni-Novgorod. Aujourd'hui, c'en est fini à jamais. Le chemin de fer dont les lignes longent les deux rives en est la cause. Tout le trafic beaucairois se faisait par la batellerie, et le fleuve, en ces temps-là, était couvert d'embarcations de tous modèles et de toutes provenances, où couchaient d'ailleurs les commerçants qui ne pouvaient trouver un logis dans la petite cité. La fête foraine du mois de juillet n'est que la pâle évocation des splendeurs passées. Il n'y a plus de bateaux sur le Rhône inutile : il y en a bien peu sur le canal qui relie Beaucaire à Aigues-Mortes à travers les landes. Il n'y a plus de foire de Beaucaire. Le train et l'auto s'y opposent. L'ensommeillement est complet dans ce beau paysage qu'on serait tenté d'appeler, comme dans un vers de Verlaine, « un paysage lent », tant le cours ralenti du Rhône semble y rythmer la marche d'une vie à jamais quiète.

Page 1