ARLES
Et bientôt voici Arles, une des perles de la Provence. Elle a un grand passé, YArelate des anciens. Au temps de César, sa position en faisait la rivale de Massilia la Phocéenne. Elle commandait l'endroit où le Rhône se divisait en deux bras avant de se perdre dans la mer. Celle
Les arènes d'Arles au XVIIIe siècle. Gravure de J.-B. Guibert-
Arles. Le théâtre antique.
Objectif 8om Bbrthiot
qu'on appelait « la Rome gauloise » s'enrichit alors de superbes monuments. Constantin aima d'y séjourner. Il fit bâtir un pont de pierre unissant la cité au quartier de Trinquetaille, aujourd'hui industriel et banal. Il y avait à cette époque . cent mille habitants à ^ ^-l^BB Arles. Saint Trophime y prêcha le christianisme.
L'empereur Honorius en fit la préfecture des Gaules.
Au moyen âge, Arles devint capitale d'un royaume qui dura près de deux siècles.
Puis la ville devint une République qui dura hb»» » , f . ra« cen* ans' jusqu'à ce que wKw^J^^/MH^Ê (^nar^es d'Anjou, comte de Jm &/r/MJ W& Provence, l'annexât à ses B^^SBqB'. Jj| domaines. Et là finit l'his- "* ***M toire arlésienne, en dehors d'incidents locaux, comme
la peste et l'inondation qui la désolèrent au xvme siècle. La décadence rhodanienne a imposé là comme ailleurs sa dure loi.
L'ensablement a paralysé Arles comme Ostie, comme Bruges. Mais ces trois villes se survivent comme pèlerinages de beauté et d'art, et une visite ici est féconde en émotions. On peut encore deviner ce qu'elle fut au temps où des souverains comme Frédéric Barberousse et Charles IV de Bohême venaient s'y faire couronner rois d'Arles et de Vienne, et recueillir l'héritage romain.
Arles possède d'abord un des amphithéâtres les plus vastes et les mieux conservés qui soient. Vingt-six mille spectateurs pouvaient y trouver
Arles. Musée lapidaire. Danseuse.
Vénus d'Arles.
Moulage de Péru.
Vénus d'Arles retouchée par Girardon ( moulage ) .
Arles. Cloître de Saint-Trophime.
place. L'attique qui couronnait les deux étages a disparu. Les gravures anciennes nous montrent qu'au moyen âge on transforma en citadelle cette construction colossale en y adjoignant trois tours carrées : elles nous montrent aussi que cette enceinte protectrice fut remplie de petites maisons. Tout cela a été déblayé, et l'édifice a reparu dans sa noblesse primitive, digne des chefs-d'œuvre de l'Italie. Non loin de ces arènes se développe l'hémicycle du théâtre qui fut construit par ordre d'Auguste
mais achevé seulement au 111e siècle de notre ère, pour être malheureuses.
Musée lapidaire.
Sarcophage,
Phèdre-^
et Hippolyte.
Arles. Cathédrale Saint-Trophime. Le porche.
sèment détruit deux cents ans plus tard. Du portique qui décorait la scène il ne reste que deux colonnes, Tune en marbre jaspé, l'autre en marbre blanc : mais l'émotion qu'elles dégagent vaut celle de leurs sœurs, les grandes blessées du Forum romain. Les voir se dresser sur le ciel bleu, rêver assis sur les degrés parmi les décombres, c'est encore une de ces joies qu'on ne définit pas. On a trouvé de nombreux fragments dont les sculptures témoignent que la décoration de ce théâtre était très riche. On a trouvé aussi, récemment, les traces du vaste cirque long de cinq cents mètres, large de cent, où les rois francs donnèrent encore des courses jusqu'au VIIe siècle : et dès 1675 l'obélisque central de la spina fut érigé sur la place de l'Hôtel-de-Ville. Celle-ci est d'un grand caractère, bornée par l'Hôtel de Ville du xvne siècle, Saint-Trophime, et le musée lapidaire installé dans une ancienne église Sainte- Anne. Ce musée est d'un très grand intérêt artistique et archéologique. On y
Objectif Som Berthiot
Arles. Cloître de Saint-Trophime. De gauche a droite : saint Pierre, saint trophime, saint jean.
trouve le moulage de la si célèbre Vénus d'Arles telle qu'elle était lorsqu'on la découvrit au théâtre en 1651. La ville l'offrit à Louis XIV, et il la fit restaurer par Girardon. De là elle passa au Louvre. L'original est autrement beau et émouvant dans sa mutilation. Il voisine avec un buste de divinité, ou peut-être de l'impératrice Livie, et avec un buste d'Auguste qui sont des morceaux splendides, ainsi qu'un fragment de danseuse, provenant aussi du théâtre, qui rappelle par sa pureté exquise la « Jeune fille au chevreau » du musée des Thermes de Rome. Il y a encore ici toute une série de sarcophages païens ou chrétiens d'un admirable travail, des autels, des cippes. L'illusion est complète de se croire au cœur de l'Italie antique. Quant à Saint-Trophime, c'est une basilique romane qui a été très souvent remaniée. Il lui reste deux chefs-d'œuvre : son portail du xne siècle, avec des colonnes reposant sur des lions et un tympan sculpté aussi beau que les portails d'Orvieto ou de Vérone, et son cloître justement fameux, que ne surpassent ni ceux de Rome, ni ceux de Moissac ou du Mont Saint-Michel.
Les deux colonnes avec fragment de fronton, encadrées dans une façade d'hôtel de la place du Forum, ne consolent pas de l'horrible statue de Mistral qui se dresse entre des platanes, et dont il se gaussait luimême, l'ayant vu inaugurer de son vivant. Le petit musée légué par le peintre local Réattu, dans sa maison au bord du fleuve, contient quelques tableaux honorables de Ribera, Caravage, Rubens, Salvator Rosa, Hubert- Robert. Les rues arlésiennes sont tortueuses, banales, et redoutablement pavées. Les quartiers avoisinant les Arènes sont en ruines pittoresques. Il n'y a plus que vingt-cinq mille âmes, le quart de la population aux temps romains et médiévaux. Les Alyscamps, si renommés, ne sont pas moins déchus. Ces Champs-Elysées, cimetière païen, avaient été voués aux sépultures chrétiennes par saint Trophime. La célébrité de cet asile fut si grande durant tout le moyen âge, dans des pays très lointains, que les gens de qualité désiraient y être ensevelis. Les moines de saint Honorât étaient préposés à ce soin pieux. Le Rhône était couvert de cercueils flottants qu'on recueillait à Arles, et on y trouvait dans des coftrets le prix des funérailles. Etre au nombre de ces morts d'élection était un honneur envié. Mais la Révolution dévasta les Alyscamps. On vendit une partie des terrains de cette vaste nécropole qui s'étendait jusqu'au Rhône. On fit commerce des plus beaux sarcophages. Une quantité d'entre eux furent recueillis par les musées. Enfin, le chemin de fer porta le coup de grâce. Aujourd'hui, les Alyscamps se composent d'une unique allée ombragée par des platanes et des peupliers, coupée en deux par un passage à niveau, et bordée de tombeaux dénués d'intérêt, ceux que les
Arles. Les Alyscamps. Eglise Saint- Honorai.
archéologues et les antiquaires ont dédaignés, n'étant ornés que de quelques croix carolingiennes ou de quelques symboles effacés. A l'extrémité de cette allée, il y a une église dédiée à saint Honorât, romane, avec une tour octogonale, vide, morne, contenant tout juste deux ou trois tombeaux. Dans l'un d'eux on distingue les restes de la mignonne patricienne iElia, morte à quinze ans, avec une touchante inscription familiale. C'est tout ce qui reste de ces Alyscamps dont parlait si éloquemment Dante. Le lieu est cependant fort émouvant encore dans les crépuscules silencieux. Il complète l'image qu'on se fait d'Arles, avec la beauté brune des femmes au teint d'une charmante pâleur, la petite coiffe de velours noir sur leurs lourdes chevelures, et la « chapelle » de dentelle aux plis ogivaux qui pare leurs corsages. Tout, à Arles, évoque la Rome patricienne par les monuments comme par les types de la race gallo-romaine, qui y sont peut-être plus saisissants que partout ailleurs. Mais on est aussi hanté par le moyen âge chrétien. La même lutte d'idées et d'émotions se livre entre Saint-Trophime et les Arènes qu'entre le Palatin et Saint-Pierre dans la Ville Eternelle, bien qu'avec des proportions bien moindres : et, sous ce soleil, c'est l'antique qui l'emporte encore.
On respire, dans Arles, une atmosphère doucement païenne, et le caractère des Provençaux accroît cette sensation. Ils sont frugaux, réjouis de peu, à la fois indolents et vifs, assez enclins au fatalisme, très imaginatifs, prompts à transfigurer le réel et à croire ce qu'ils ont inventé, tenacement attachés à leurs légendes locales, et conservant leurs traditions par un instinct de défense d'un grand passé dont la mort est demeurée lumineuse et s'est muée en poésie. Le beau temps, l'amour, les belles histoires, sont les principaux soucis de cette race aimable : elle est à la fois égalitaire, familière, et d'une dignité toute romaine. Le plus humble de ces paysans a conscience de l'héritage millénaire dont il garde une parcelle : et c'est pourquoi un Frédéric Mistral, ressuscitant et rassemblant ce qui semblait à jamais endormi, a presque aussitôt été porté par l'enthousiasme des foules qui suivent les prophètes.
Moutons au pâturage.
Objectif SOU Berthiot
Dans la campagne aixoise.
La montagne Sainte-Victoire.