‹ La Provence maritime, ancienne et moderneChapitre 12 sur 39 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

Il est fort difficile de donner exactement le développement d^une côte aussi dentelée que celle du département du Var. A vol d^oiseau, on mesure près de cent dix kilomètres entre le cap Saint- Louis dans la baie des Lèques et le petit port de Téoule, situé à l'entrée du golfe de Cannes ou de la Napoule; mais un navire qui longerait le rivage parcourrait à peu près le double de cette distance; et, si Ton voulait compter toutes les saillies, tous les petits caps, tous les enfoncements et les mille échancrures de la côte, on arriverait très-certainement à quatre cents kilomètres. Le cap Sicié, le cap Sepet, la presqu^île de Gtens, les îles d^Hyères, le cap Bénat et tous les promontoires des chaînes des Maures et de TEstérel s^avancent en mer comme des môles naturels, et par la variété de leurs dispositions forment entre eux autant de rades et de baies favorables au mouillage. A chaque pas, la côte présente d*excellents abris.

Les premiers que Ton rencontre sont les deux rades foraines de Bandol et de Saint-Nazaire.

Le port de Bandol semble un diminutif de celui de la Ciotat; il a la même orientation et, comme lui, est adossé à la croupe calcaire du continent, qui le protège contre les vents violents de terre qui soufHent depuis TEst jusqu^à TOuest en passant

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par le Nord. Un vieux fortin assez pittoresque, dont les glacis sont couronnés de batteries, ferme la baie à TOuest et constitue une sorte d'éperon qui rappelle le Bec de PAigle; au devant, une petite île pelée tient la place de Pile Verte. Bandol, en communication directe avec la délicieuse vallée du Beausset, Pune des plus fertiles du Var avant Pinvasion du phylloxéra, a été pendant quelques années un port d^exportation pour les vins de la côte. Il y a près de vingt ans, le mouvement de la navigation était en moyenne de dix mille tonnes et, dans quelques années exceptionnelles, atteignait quinze à dixhuit mille. Le port cependant, si l'on entend par ce mot Fensemble des constructions qui procurent aux navires un bassin tranquille et à peu près fermé, coexistait pas à cette époque. Les bâtiments mouillaient à cinq cents mètres de la côte, à l'abri du château ou de son île avancée; le fond de la baie était excellent pour l'ancrage, et les chargements de vin se faisaient en roulant à la mer de véritables trains de tonneaux amarrés en chapelet, ou au moyen de barques de transbordement qui n^avaient qu'un faible tirant d'eau. Cette pratique par trop primitive ne pouvait durer longtemps; et, en 1846, on commença l'échouage de gros blocs d'enrochement qui formèrent un môle de trois cents mètres de longueur terminé par un fanal. On a créé ainsi un port de toutes pièces, abrité des coups de mer du

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large y ayant une superficie de douze hectares environ; la profondeur à la passe est de cinq mètres; rentrée est facile, Tintérieur du bassin est creusé de manière à permettre rapproche des bateaux qui calent quatre mètres d^eau; un petit quai de débarquement a été construit le long des maisons qui se trouvent au fond de la baie; on est même dans l'intention dVn augmenter le développement, et de poursuivre Tapprofondissèment. Malheureusement Factivité commerciale a presque complètement disparu ; le chiffre des entrées et des sorties est descendu à cinq mille tonnes; la plus grande partie des expéditions se fait aujourd'hui par le chemin de fer; et il n*est guère permis d'espérer que le port retrouve jamais sa prospérité passée.

A trois kilomètres de Bandol, s'ouvre la rade de Saint-Nazaire ; mêmes dispositions heureuses, même dessin de la côte et même décadence. La baie de Saint-Nazaire est un peu moins bien défendue que celle de Bandol du côté de TOuest; mais en revanche elle est admirablement protégée des grosses mers du large par le soulèvement granitique de la colline de Six- Fours; c'est incontestablement un des meilleurs mouillages de la Méditerranée. Le port est enfermé entre deux jetées ; son entrée est peut-être un peu trop ou-

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verte vers le Sud, et la houle du large se fait quelquefois sentir dans le bassin par les mers du Sud- Ouest; mais rallongement prochain du grand môle sur une trentaine de mètres remédiera facilement à cet inconvénient. La profondeur est de cinq mètres à la passe et à Tabri même du môle; partout ailleurs y au pied même des quais, qui n^ont pas moins de deux cent soixante-dix mètres de développement , elle est à peine de deux mètres ; mais, il faut Tavouer, on ne sent pas le besoin d'augmenter ce tirant d'eau, qui serait partout ailleurs insuffisant. Le mouvement du port, qui était de cinq à six mille tonnes en i85o, n^a cessé de décroître; il est descendu à seize cents tonnes, et tout fait présumer que la déchéance de Saint-Nazaire est un fait accompli comme celle de Bandol. Deux ports aussi rapprochés et qu'aucune grande industrie ne vient alimenter ne peuvent desservir que des territoires très-restreints et ne sauraient avoir une bien grande activité. L'établissement du chemin de fer de Marseille à Toulon a précipité leur ruine; ils n'existent pour ainsi dire plus aujourd'hui que de nom et mériteraient à peine un intérêt de souvenir, si TÉtat n'avait besoin sans cesse d'entretenir les équipages de sa flotte et de favoriser le développement de la population maritime.

La pèche est et sera toujours la meilleure école de matelots. A Bandol soixante • trois bateaux montés par quatre-vingt-dix marins, à Saint-

Nazaire quatre-vingt-huit bateaux et cent marins exploitent la mer poissonneuse qui s'étend du golfe des Lèques à Tile des Embiez; et le produit de cette pèche, qui dépasse annuellement cent soixante mille francs, est le plus clair bénéfice des habitants de la côte.

Les chantiers de construction qui existaient autrefois à Saint-Nazaire et à Bandol se sont cruellement ressentis de la décadence de ces deux ports; le premier a presque disparu, et c^est à peine si quelques charpentiers y font de temps à autre quelques menues réparations à des barques de pêche; celui de Bandol est un peu moins mort, mais traîne une existence de plus en plus misérable.

Les grands établissements industriels créés depuis un demi-siècle à la Seyne, à la Ciotat, à Marseille et sur toute la rivière de Gènes, monopolisent aujourd'hui la construction des voiliers de grand tonnage et même de la plupart des navires de commerce qui font des opérations de cabotage local; et tout se réduit, pour les petits ports déshérités, à la réparation accidentelle de quelques tartanes qui viennent y relâcher après avoir subi des avaries à la mer, et à Tarmement des bateaux pécheurs appartenant aux marins de la localité.

Toutefois, malgré leur dépérissement, ces ports de dernier ordre présenteront toujours un réel intérêt; indépendamment du recrutement du per-

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sonnel maritime, ils rendent de très-réels services aux navires qui font le petit cabotage entre l'Espagne et l'Italie et que des coups de mer imprévus mettent dans l'impossibilité de continuer leur route. Près de quatre cents bateaux de tout tonnage entrent annuellement en relâche dans les baies hospitalières de Bandolet de Saint -Nazaire et viennent y attendre, à Tabri des jetées ou même dans les eaux calmes de la rade, le retour du beau temps.

L^excellence de ces conditions nautiques est bien connue de tous les marins modernes; et on ne saurait davantage douter qu'un mouillage aussi sûr n'ait été fréquenté dès la plus haute antiquité. On peut même affirmer sans erreur qu'aux premiers siècles de notre ère, alors que la navigation était tout à fait côtière et que les navires allaient presque toujours de port en port sans perdre la terre de vue, ces deux petites rades. Tune si bien abritée des vents de terre et l'autre si complètement défendue de la grosse mer du large, étaient particulièrement appréciées et qu'elles rendaient beaucoup plus de services que de nos jours. Leurs noms cependant ne sont pas inscrits sur l'Itinéraire maritime de l'empire romain, et on n'a aucune preuve historique que les premiers peuples navigateurs de la Méditerranée gauloise, les pirates ligures ou les commerçants phéniciens et grecs, aient jamais fondé dans ces parages des établissements fixes. Les deux stations officielles de la

*ir>â:r.e étaient l'île des Embiez, /Emines ^^'^ . *ç la ville de Tauroentum. Quelque ^^^ •ac fût la navigation ancienne, on pou- . r.)^c ^^^^ ^^ mauvais temps, franchir sans -\V J* danger la distance qui sépare le petit ar- >>;;^ des Embiez de la baie de Céresie. Au pis jt:kV, si ^^ grosse mer du large affalait le navire j^li côte, on mettait le cap sur la baie de Bandol, <i quelques coups de rame permettaient d'y trouver un excellent refuge. Dans c^ conditions, il est assez naturel de penser que le fond de la baie devait posséder quelques habitations; des découvertes archéologiques récentes permettent même d'affirmer que la petite ville moderne occupe la place d'une bourgade ancienne. Quelques monnaies de Trajan et de Valentinien 1 % des débris de murs peints à la fresque rouge et bleue , des jarres en terre cuite de la contenance d'un hectolitre du genre de celles appelées dolium, des arceaux ruinés, construits en menus matériaux et d'une facture romaine incontestable, y ont été retrouvés en i85i ; c'est plus qu'il n'en faut pour établir que la côte n'était pas absolument déserte, alors même que les textes géographiques ne nous ont laissé aucun souvenir de l'ancien état des lieux ( i ).

(i) Magl. GiRAUD, Dictionnaire topographique et répertoire archéologique du canton de Beausset. Toulon, i865.

Après la baie de Saint-Nazaire, la côte, jusquelà orientée de rOuest à TEst, tourne brusquement à angle droit, court vers le Sud et se termine au massif du cap Sicié. La falaise granitique d^un ton rougeâtre s^élève rapidement jusqu^au monticule de Six-Fours.

Le cap Sicié était célèbre dans l'antiquité ; on rappelait le promontoire Cithariste, Citharista promontorium (i); mais il est important de ne pas le confondre avec le port du même nom, Citharista portus, qui se trouvait à la Ciotat. Cette désignation, dont Tétymologie évidente, xCOapiç, harpe, lyre, rappelle des souvenirs mélodieux, a fourni à certains antiquaires de province Foccasion de donner carrière à toute la fécondité de leur imagination. La forme doublement recourbée du cap Sicié a éveillé en eux le souvenir de la lyre d'Apollon, le dieu grec par excellence; on sait, en effet, que les anciens aimaient à consacrer toute une région à une divinité particulière, et que cette côte avait été connue et habitée par les Grecs bien avant l'occupation romaine. Quelques archéologues un peu plus aventureux ont même voulu voir dans les ruines de Tacropole de Six- Fours les vestiges d'un ancien temple du dieu;

(i) KtOofiorfiÇ TÔ àxpov. (Ptol., Géog,, 1. II, c. ix.)

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