‹ La Provence maritime, ancienne et moderneChapitre 18 sur 39 · II, c. V · texte numérisé non relu

II, c. V

In ora autem Athénopolis Massiliensium, Forum Julii Octavanorum colonia, eic (Pline, 1. III, c. v.)

(3) A. Germondy et baron de Bonstetten, op. cit.

Alcône et Héraclée, s^est substituée à la ville grecque qui a été indififéremment appelée par certains auteurs de son ancien nom phocéen Athenopolis , et qui a pris sur Pltinéraire officiel une forme grecque, mais latinisée, probablement celle (THeraciea.

Ce n'est pas là , nous en convenons , une démonstration rigoureuse; mais, à défaut de mieux, cette explication est certainement rationnelle. Nous Tavons d'ailleurs dit plusieurs fois : il est absolument impossible de mettre tout à Sait d'accord les textes des géographes classiques; et, quant à l'Itinéraire maritime, il ne donne qu^une énumération de villes littorales dont les distances sont souvent fort inexactes. On ne sait pas du reste comment ces distances de port à port étaient mesurées par les anciens; on ne peut supposer qu'elles aient été comptées en ligne droite et à vol d'oiseau , et il est probable qu^elles représentent approximativement la route que les navires devaient suivre, de promontoire en promontoire, en décrivant autour de chaque cap une courbe plus ou moins prononcée vers la haute mer. Quelle était l'importance de cette courbe? on rignore et on l'ignorera probablement toujours. A cette première cause dMncertitude, il faut ajouter les fautes nombreuses dues à la négligence des copistes, les interversions et les interpolations de lieux qu'on a plusieurs fois constatées dans les textes, les dissidences assez nombreuses que Ton

remarque entre les manuscrits les plus anciens et les plus autorisés.

Quel que soit donc l'intérêt que présente l^Itînéraire maritime, on ne doit le considérer que comme une nomenclature, ne pouvant donner les distances en mer avec la précision des mesures terrestres que Ion peut contrôler aujourd'hui beaucoup plus facilement à Taide des inscriptions des bornes milliaires retrouvées presque partout ; et ce document intéressant , mais inexact, ne saurait être un bon guide que s'il est interprété et complété par les découvertes archéologiques modernes et surtout par Tétude des conditions nautiques des différents points de la côte.

Nous ne pensons pas qu'il y ait un grand intérêt à prolonger une pareille discussion. Tout ce que Ton peut affirmer aujourd'hui avec une parfaite certitude, c'est que, dans le fond abrité des trois golfes principaux de la chaîne des Maures, il y avait, à la fin du deuxième siècle de notre ère, trois escales pour la flotte romaine : une simple plage d'échouage dans le golfe de Saint-Tropez, un port véritable dans la baie de Cavalaire, une station dans la rade de Bormes.

Nous ajouterons même que l'occupation grecque et romaine n'était pas limitée seulement au littoral. Des monnaies massaliotes ont été trouvées

à plusieurs reprises dans Tintérieur de quelques vallons ouverts sur la mer; bien qu^en assez petit nombre, elles témoignent d^une manière incontestable de la présence des Grecs de Phocée dans la région montagneuse des Maures.

Un peu au-dessus du confluent des deux rivières de la Molle et du Giscle , dont les atterrissements ont donné naissance à la petite plaine d^alluvions qui forme le fond du golfe de Saint-Tropez, il existe un riche village, bâti à flanc de coteaux et qui porte le nom roman de Cogolin. Cette excellente position n^avait pas dû échapper aux premiers occupants du sol. On y a retrouvé récemment un intéressant petit monument funéraire en marbre blanc; trois de ses faces portent des bas-reliefe un peu frustes, mais on y distingue encore trois personnages, deux hommes et une femme dont les draperies sobres et droites rappellent la plastique sévère dos Hellènes; au-dessous, des fragments d'inscription en caractères grecs assez mutilés permettent de lire deux noms, £PMûN, Ermôn, et m>££1AAS, Mnésilas, au souvenir desquels probablement le monument avait été dédié (i). Il est fort difficile de savoir même approximativement à quelle époque de l'occupation phocéenne remonte cet édicule ; il est cependant peu probable, malgré des interprétations

( i) Baron de Bonstetten, Carte archéologique du dépar tentent du Var.

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talions placent à Châteauneuf entre les deux stations de la ligne de Toulon à Nice, le Luc et Vidauban. A ce point, nous l'avons déjà dit, un embranchement se détachait de la voie Aurélienne, occupait le fond de la vallée et se dirigeait sur Toulon (i). C'est le même tracé qu^ont suivi depuis la route de terre moderne et le chemin de fer.

La chaîne des Maures était donc entourée à sa base, du côté du continent, par une véritable ceinture de routes militaires, tandis que la flotte côtoyait le versant Sud du côté de la mer et desservait les stations de Toulon, de Pomponiana, d'Alcône, d'Héraclée, le golfe Sambracitain et le port de Fréjus; et, comme il était important de pouvoir pénétrer au cœur du massif des Maures et de relier directement par une voie transversale le fond du golfe Sambracitain avec la voie Aurélienne, une route secondaire escaladait les hauteurs de la Garde-Freinet et venait aboutir au Forum Voconii, qui devenait ainsi un carrefour stratégique de la plus grande importance.

Il est très-probable que les Romains avaient établi au sommet de ces montagnes de véritables retranchements. Le plateau de la Garde-Freinet les villages de Grimaud, de Cogolin, de la Verne, de Gassin, de Saint-Pons nous offrent encore des vestiges très-nombreux de leur occupation. A

(i) Voir la carte placée au commencement du volume.

^- CHAPITRK SIXIEMK.

^^^^;in. une inscription importante, retrouvée

^ j- «n monument funéraire romain, établît d'une

rt>ariJW indiscutable l'ancienne existence d'une

•\W^^ ou d'un munîcipe. Elle mentionne, en

rAc:. le nom du sévir augustal Lucius Vera-

j.-^is I : et on sait que ces magistrats, préposés à

i"c;^r.vticn du temple et du culte des empereurs

«^i\iniscs« n*cxisiaient que dans des villes et

ïA:n.iis dans de simples bourgades.

Aux «^Ix^rds du village de Grimaud qui domine le «rolîc de Siiint-Tropez, on voit encore, sur plus Je irv^is kilomètres de développement, les dcl^ris maicstuoux d'un aqueduc tour à tour soute v;u:\ i\ rianc de coteau, ou supporté par des ,i;\Mdcs e: vjui amenait les eaux d'une source sr.iKv dans i:ne des corges de la montagne. Près do S,un;-rons. on a découvert des meules à bras et IvS restes d*un columbarium, quelques tom- Ivaux en4:aj:és dans le roc, un plus grand nombre lait de briques grossières, des inscriptions frustes cl tronquées, et surtout un nombre considérable de jxneries et de tuiles romaines que le souvenir plus récent des incursions africaines fait presque

l. . VKRATIi»

K\ . Cv»R . PRO

>i:X . MRO AVO

l^^vonK. Ifist. Je Prov., t. I.

A. Gi:rmonu\. Oco^. ^jlUhromaine, op. ci:.

toujours désigner dans le pays sous la dénomination inexacte de a tuiles sarrasines » (i).

L'occupation sarrasine, en effet, est celle qui a laissé le plus de traces, sinon sur le sol, du moins dans l'imagination des Provençaux de la chaîne des Maures.

On s'accorde généralement à penser que la grande invasion germanique qui, vers la fin du cinquième siècle, amena les Barbares du Nord et de l'Est au cœur de Tempire, ne produisit pas de grandes perturbations dans la région des Maures. Le pays était montagneux, assez pauvre, d'un accès difficile par terre, et ne paraît pas avoir tenté beaucoup les envahisseurs. Il en fut autrement du côté de la mer, surtout à partir du huitième siècle. Les côtes fortement échancrées, découpées en criques étroites, dentelées et dépourvues de toute force navale préposée à leur défense, étaient exposées directement aux attaques des pirates. Les nombreuses inflexions du rivage, presque partout bordé de collines à pic, leur permettaient de se glisser sans être aperçus et de tomber à l'improviste sur des populations dailleurs assez clair-semées, que la chute de Tem-

(i) Voir pour la description de ces ruines Alb. Ger- MONDY et baron de Bonstetten, passim

pars ann dêsitfFrâcs c qise k sentiment de la déKsssie caorciac 3^ Tcaiiit pas encore soli*

'se .y^Tffr ^os. «ic:» M rremière moitié da si£:Ù£. Σ^ Simîsns purent mettre la ?w«^ sir rt«s{::ft saïaa» ks Tîûes littorales de la ,à£rc3 A2£^Ks ÎQsqn'à Aries, sans :«r ie r^s^scsscs wiense. I>ans cette àrx;K§ciSni psusrxk* La rraês ports de la côte des >lxi]:^ fr:«rt i psa près anéantis. Deux d'entre Akcoie ec Hén^fiee. ne deraient plus se À j£!irs rcLKs: et le troisième, Saint- Yr?p*?^ r^ssûaait À peise qn*il était la proie r-inx accTreîIe irr^asi^a. P«iJant près d'un 5;!càe ic ôeoLλ les Sirrasias conanuèrcnt ce rôle ie rtljris sans pr«rïire pievi sur le continent; ils sottijCcnMtc ccsttiK a secar^ir u^une manière iurai^k. et une poi^cnée d< c^ p: rates vint occuper rinctea vîliaéce ^o^romain ùc Fraxinetum. Ce nom de Fraxinei ou Je Frviaer Jraxinetum, ïi,îcnr\ qui nippeUe les anciens bois qui couvraient k$ hauteurs de la chaîne des Maures, était génér^tkmeat employé pour désigner toute la panie supérieure de la contrée T . Le village proprement dit était un casteilum presque inexpug-

0^ OfptJum vocjàulo Fraxinetum quod Italicorum

H è^\mHcialium con/inio stare mani/estum est, cujus et CUHytts UquiJo fotet situs, mari ex uno latere cingitur et in

C\rteris Jensissima spinarum sylva munitur (Luitprand

Antopod., 1. I, c. I.) '

nable, entouré de tous côtés de forêts de pins entremêlés de genêts épineux et isolé par des gorges profondes dont Paccès offrait les plus grands avantages pour la défense et des chances très-peu favorables à l'attaque.

Maîtres de cette position importante, les Sarrasins occupèrent bientôt les hauteurs voisines et les couvrirent de petits châteaux forts assez semblables à celui de leur principale place de résistance, la Garde-Freinet, et qui reçurent le nom générique de Fraxinets ou de Freinets, Le golfe de Saint-Tropez, qui pénètre au cœur des Maures, devint ainsi une sorte de petite mer sarrasine entourée d'un hémicycle de collines toutes occupées par un de ces petits fortins. C^est par là que les Sarrasins purent faire, pendant plus d^un siècle, un commerce régulier avec les Barbares et TEspagne; c^est de là quUls expédiaient leurs flottes pour rançonner les navires qui s^aventuraient dans le golfe de Lyon ou sur les côtes de la Ligurie, et que, profitant des divisions sans cesse renaissantes entre tous les petits souverains qui se disputaient la malheureuse Provence, ils envoyaient de véritables colonnes incendiaires exercer leurs brigandages et leurs spoliations (i).

(i) Hugues de Provence les chassa une première fois du Fraxinet (942), mais les y rétablit lui-même peu après, leur livra en outre les passages des Alpes et leur permit de rançonner les chrétiens. (Voir Germondy, Géogr, hist. du Freinet, du y* siècle au xvi* siècle. Toulon, i865.)

Le coup de main hardi qui délivra la Provence de l'invasion sarrasine fut une véritable croîsade- C'est à Guillaume I". comte de Provence, qu'en revient la principale gloire. On oc sait pas au juste quelles étaient les forces dont il disposa dans cette mémorable expédition; mais ce qui paraît certain, c'est qu'il y fut entraîné par un abbé de Cluny que l'Église vénère sous le nom de saint Mayeul, Revenu d"un pèlerinage à Rome en 902, le saint religieux était tombé enire les mains des Sarrasins, en reçut force mauvais traitements et n'échappa à la mon que grâce au payement d'une énorme rançon que dut fournir son monastère (1).

Ce précurseur de Pierre l'Ermite et de saint Bernard fui secondé par un certain Bavons ou Bobon que l'on a quelquefois mis aussi au rang des saints et qui, ayant â venger l'honneur de sa femme outragée par un chef sarrasin, se voua à l'extermination des terribles hôtes de la Provence, les combattit sur divers points et fut un

( [) OlliûHis imperaloris lempore, egressi audacter SarjceniabA/ricanhparlibus.occupaverelulioraAIpiumloCii.

verso raptu lempus expleverunt. Contigil ergo eodem tempore ut beam Pater Mayolus ab Italia rediens, in altinimii

paire graviter in manu vulneralo, d-im in ta excepittet

ictum jacuti super unum de suii venientis (Radulfiii

Glabbii, WjK.,1.1, c.iv.)

des principaux acteurs de la prise du Grand- Fraxinet (i).

L^histoire a aussi conservé le souvenir du sire Jean Gibelin Grimaldi, l'un des principaux seigneurs de l'aristocratique république de Gênes, dont la conduite valeureuse fut récompensée par la donation d^un petit fief situé au fond du golfe de Saint-Tropez; et il est facile de reconnaître que le nom assez maussade de Grimaud n'est que laltération francisée de Titalien Grimaldi.

Les chroniques de Provence ne contiennent sur cette expédition héroïque que des détails épiques auxquels il est bien difficile d'accorder la moindre confiance. La plupart de ces récits ont presque le caractère de légendes chevaleresques, et on comprend sans peine quelle place cette brillante revanche des Chrétiens sur les Infidèles a dû occuper pendant plusieurs siècles dans les traditions et les contes du foyer. Mais nous devons Ta vouer, on ne connaît rien de bien précis sur cette campagne dont le résultat fut de

(i) Carlone, De la domination sarrasine dans la Narbonnaise et sur le littoral de la Méditerranée. Nice, i863.

Les Bollandistes rapportent que saint Bavons, qui, selon Joffredy, était de Nice, chassa les Sarrasins du Fraxinet. C'est une gloire que tous les monuments du dixième siècle attribuent à Guillaume I*'. 11 faut donc croire que saint Bavons raccompagna dans cette expédition, et qu^il y montra tant de valeur qu'il mérita de partager l'honneur de la victoire. (Papon, Hist. gén, de Prov., t. II, notes.)

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i;^;-:-7v:'=-: ->c i.;. .;; .:" :l:: Io seul port de ccr:^ -^'- -•■•■ '"^ --•J-;. '.:,:: :rj.>; .i l'^^^oque grécoror.i-'^'- —i ■:---'-•- '^- -^^ --"'.v: "■^-ile. etellc s'ac- -#.-*,::«'■-> ^•> ' : '^ -i " j--: :vl's- probable que K:£r. --== .i-'-^-''^ ^ -■•- '"■' v::v.-. i.-a::: qu'un chemin j^v •*.- . :^v*à> ■-■ ' -^-^s: " • •■l'Js .1 Frejus en sui-

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(i: Rkinald, iHvasidfis Jeu Sarrjsins ai Frjucc, et Je t'rjncc en Savoie, en Piémont et dans la Suisse, penJan: Us huitième, neuvième et dixième sièeles de notre ère, J'iVri'5 les auteurs chrétiens et mahométans. is.wi.

LA CHAÎNE ET LA CÔTE DES MAURES. igS

L'époque de sa plus grande prospérité a été le quinzième et le seizième siècle; il entretenait alors des relations actives avec le Levant. Depuis lors, le mouvement s'est ralenti. Marseille et Cette ont absorbé toute l'activité commerciale de la Méditerranée française. Le mouvement du port de Saint-Tropez, qui était de trente-deux mille tonnes en 1840, n'était plus, il y a dix ans, que de seize mille, et tend à décroître encore. Dans quelques années, tout se réduira au service de la pèche et à l'exportation des produits agricoles du petit bassin de Grimaud.

On a cependant proposé à plusieurs reprises de faire du golfe Sambracitain une succursale de la rade de Toulon. Ce projet est, au premier abord, séduisant. Le golfe se présente de la manière la plus heureuse ; il a près de quatre kilomètres de largeur à l'entrée et huit kilomètres de longueur; sa superficie est de près de trente kilomètres carrés, sa profondeur à la passe de cinquante mètres; les fonds sont d'une excellente tenue, et les navires du plus fort tonnage peuvent venir mouiller à peu de distance de la côte par des profondeurs de plus de dix mètres. Mais ces bonnes conditions nautiques sont très-amoindries par la mauvaise orientation de cette grande rade foraine qui s'ouvre directement au Sud-Est et se ressent beaucoup trop de la houle du large. La rade d'Hyères suffit d'ailleurs, pour le moment, à toutes les exigences de la flotte et présente,

mouillage et superficie, des avantages bien supérieures à celle de Saint-Tropez. II esi donc à peu près certain que le golfe de Grimaud restera dans l'oubli,

La ville de Saint-Tropez doit à cet isolement une physionomie toute particulière: en dehors de trois ou quatre batteries modernes qui défendent rentrée du golfe, tout y est vieux de deux ou trois siècles. Au-dessus de la ville s'élève une citadelle bastionnée, d'un style suranné et d'une apparence peu redoutable; deux vieilles tours génoises fendues et presque ruinées rappellent les luttes contre les Sarrasins et les'Barbarcsques. Au milieu de tous ces pans de murs rongés par le salin, on a peine à se croire dans une ville française du dix-neuvième siècle; les façades des maisons sont bariolées suivant l'ancienne mode espagnole. Les moindres habitations, délabrées et en ruine, sentent la misère et l'abandon; on ne les répare pas, on les badigeonne; et leurs couleurs vives se reflètent dans les eau) presque désert.

Le massif des Maures, si peu connu et si digne de l'être, est pour le géologue et surtout pour le minéralogiste une mine féconde; pour le simple touriste, ce sol granitique, parsemé de grenats, de quartz, de serpentines, produit à certaines

heures du jour un véritable éblouissement. Partout les roches grises et rosées sont pailletées de mica et étincellent au soleil ardent du Midi comme des facettes de cristal poli. Sur les plages et dans les sentiers battus de la montagne, le sable qui provient de la trituration de ces roches ressemble à de la poudre d'or ou d^argent. Millin raconte à ce sujet qu'en 1793 un représentant du peuple, plus patriote que savant, ayant traversé cette montagne, s'empressa de recueillir de ce beau sable et d'en envoyer des échantillons à la Convention, a comme une preuve, disait-il, de rimpéritie des administrateurs du Var, qui foulaient sous leurs pieds des trésors propres à soutenir les frais de la guerre contre tous les rois de Tunivers, et qui ne savaient pas en tirer parti » ( i). Sur ce sol aux reflets métalliques se développe une végétation exhubérante, la plus riche peutêtre et à coup sûr la plus variée de l'Europe. Les hauteurs sont couvertes de bois de pins, de chênes verts , de chênes-liéges et de magnifiques châtaigniers dont les fruits renommés sont une des principales ressources du pays et sont connus dans une grande partie de la France sous le nom de u marrons de Lyon ». Au-dessous de ces hauts plateaux, les coteaux d'une élévation moyenne sont plantés de vignes et d'oliviers ; le

( i) A. L. Millin, Voyage dans les départements di^ Midi de la France, t. II, c. lxii.

2fj/^» CKià?ïTZ£ «tJλ^-

fooJ des Tdkss oarares sxr li mer ck i^riné de pCafites odarifértntes. J'ariïTes tnûôen et Jarbosî» â âean. L'indwace d'un dîatit pririlé^. crxnbiaée arec celle d3 sol didereot des

poar ainsi dire, à Faspect de chaque arbre, de chaque buisson. Les arbousiers, les grenadiers aux âeurs ardentes, la laraode;. les lentâsques, les mjrtes, les cytises, les grandes bruyères presque arborescentes, sont répandus à profusion.

Le golfe de Saint-Tropez, en particulier, qui s*enfonce profondément dans le cœur du massif des Maures, est à lui seul un pays complet avec ses montagnes primitives, ses masses plutoniques de serpentine, ses buttes volcaniques, son fleuve en miniature et sa plaine d'alluvions. C'est une véritable terre promise qui porte au plus haut degré le cachet de TOrient; et les Arabes qui lont occupée au dixième et au onzième siècle ont pu réellement sV croire dans leur pays d'origine. Comme dans certaines vallées fertiles et tempérées de TAsie Mineure, les ruisseaux coulent entre deux haies de lauriers roses aussi serrés que les oseraies du grand Rhône; les orangers et les citronniers vivent en pleine terre; les arbres à cédrats y produisent des fruits d'un volume extraordinaire; les palmiers euxmêmes ne se contentent pas de projeter leurs tiges élégantes et donnent quelquefois des dattes

LA CHAÎNE ET LA cAtE DES MAURES. 297

aussi savoureuses que celles des oasis de l'Afrique et de la Syrie.

Nulle part en Europe, on- ne trouve réunies dans un cadre aussi restreint les cultures les plus extrêmes. Quelques-uns de ces vallons à peu près inconnus sont défendus en hiver contre les vents froids du Nord et rafraîchis pendant les ardeurs de Pété par une brise de mer humide et bienfaisante. C'est « la Provence de la Provence », a-t-on pu dire avec raison ; et cette charmante définition est la plus fidèle peinture et le plus bel éloge qu'on puisse faire de ce pays sans pareil.

LA LAGUNE DE l'aRGENS ET LE PORT DE FRÉJUS

La ville et le port -d'après le chancelier de l'Hôpital. — Le port créé par César. — Son importance stratégique. — Lépide et Antoine au pont d'Argens. — Ancienne topographie de la plaine de Fréjus. — Lagune vive et lagune morte. — Analogie avec Narbonne et Aigucsmortes. — Indices de l'occupation grecque et phénicienne.— Le port d'Agrippa. — Enceinte romaine. — Portes et tours. — Envasement du port. — Sa ruine complète au dixhuitième siècle.

Caractères généraux de la colonisation romaine. — Procédés de construction des édifices publics. — Rapidité et uniformité de l'exécution. — Service des eaux. — L'aqueduc de Fréjus. — Les jetées du port. — I-a Lanterne. — Le phare. — La porte d'Orée, porta Orct. — L'amphithéâtre. — Population de Fréjus à l'époque romaine. — Décadence. — Projet de restauration du port.

La rade et le port de Saint-Raphaéi. — Analogie du port de Fréjus avec l'Ostie impériale.

Le chevalier Michel de THôpital, dont la vie calme et austère a été un modèle de vertu et d'intégrité en même temps qu'une protestation courageuse contre les violences fanatiques qui ont ensanglanté le seizième siècle, était aussi un érudit et surtout un lettré. 11 cultivait le grec; il connaissait le latin aussi bien, peut-être mieux que le français, le parlait et l'écrivait avec une si grande facilité qu'il l'employait souvent dans sa correspondance familière. Tout comme un

3oO CHAPITRE SEPTIEME.

riche oisif qui aurait habité quinze siècles plus tôt une villa de la Campanie ou les bords alors si fréquentés du Tibre, il nous a laissé de nombreuses épîtres en vers; et, sans aller jusqu'à soutenir avec ses admirateurs qu'elles ont une facture égale à celles d'Horace, il est certain que le style net, sobre et correct du grand chancelier ne serait pas désavoué par un écrivain du siècle d'Auguste, et que l'œuvre poétique de l'Hôpital peut être comparée, au point de vue littéraire, à celles de certains auteurs classiques de la belle époque. L'une de ces épîtres, adressée à son ami Jacques du Faur de Pibrac, est le récit d'un voyage dans le Midi de la France et constitue une sorte de poëme descriptif et géographique où tous les lieux sont dépeints avec une fidélité parfaite.

Après avoir parcouru la chaîne boisée des Maures et avant de s''engager dans les gorges alors si redoutables de TEstérel, le chancelier s'arrêta quelques instants à Fréjus et voulut visiter les ruines de cette ancienne ville impériale dont le port avait été, aux premiers siècles de l'empire, le premier arsenal de la Narbonnaise.

Inde Forum Juli parvam nunc vidimus urbem. Apparent veteris vestigia magna theatri, Ingénies arcus, et thermœy et ductus aquarum ; Apparet moles antiqui diruta portus, A tque ubi portus erat, siccum nunc litius et hortt.

Ad lac, Fabrum, 1. V, ep. ii.

« Nous arrivons à Fréjus qui n'est plus qu'une

LAGUNE DE l'aRGENS ET PORT DE FRÉJUS. 3oi

pauvre petite ville. Voici les grandes ruines du théâtfe antique, les arceaux effondrés, les thermes, Taqueduc et les débris épars des quais et des bassins; le port a disparu sous les sables; ce n^est plus qu^une plage et un champ. »

Il est impossible de faire, en moins de mots, une description plus nette et plus vraie. Fréjus est en effet moins qu'une ville déchue; c'est une ville morte, étouffée, comme tant d'autres du littoral, par les boues et les alluvions du fleuve qui lui avait donné la vie.

Avant la conquête romaine, Fréjus était le centre principal de la peuplade des Oxybiëns (i). La Provence était alors occupée par un assez grand nombre de tribus appartenant toutes à la grande famille ligurienne, mais dont il est bien difficile aujourd'hui, pour ne pas dire impossible, de connaître les limites exactes et l'importance relative. Tout ce que Ton sait de ces Oxybiëns, c'est qu'ils faisaient partie du groupe beaucoup plus considérable désigné sous le nom de Commoniens (2), et que leur pays était borné au Nord par celui des Suétriens montagnards, au Midi par

(i) Regio Oxubiorum (Pline, 1. III, c. v.)

(2} £lTa Ko{i|AOvcâv

<l>ôpo; loûXtoç xoXiiyvia 26» 3o' 42«' 5o'

(PTOLéMÉE, 1. II, c. IX.)

rr-â^-TTÎ STT

Cl ncs-scHniiiiiires; dtnt d'snribner à et r«c£: pczz'jt li r^rsaesôrc .k ii nllée infiârieuit iî I Arî^ns, c i5:-i-^:re li ricâe plaine qui s^'étend c-j— e ifs Mi'.!:^ cz le soulèrement de

II «s: hz-Ts ie i:-:^ q-e les Pbénkieiis d abord, puis ie* Grecs it Phrcse, ôxir oq leuouTe les irsccs lizs :ûc:£s les villes littDcaies de la Ligurie, avaieni fc-aié i I"ez:bouchure de iWrgens un établissement de c^z:z:erce, c: qu'une ville liguiophéaicienne on I:^jr>-^recque existait bien avant roccnpaiiDn TDTT.iizt. Le vertueux Agricola, bcau-pére de Tacite. éLai: ie Fré-as; il Tappelle ur.e « illustre et ires-ar.cier.r.e colonie 2 »• et parle de sa prospérité ;:ir.s les siècles qui ont précédé ia campagne de Cesar. Toutefois, on tfa retrouvé que tres-peu de vestiges de cette période antérieure à la conquête; et la ville de Fréjusne se dessine nenement qu'à lép^que de la colonisation romaine, c'est-à-dire un demi-siècle avant notre ère. La grande voie militaire, construite ou mieux réparée par Aurélius Cotta qui lui donna son nom, via Aurélia, sortait de Rome par la porte du Janicule. longeait la côte ligu-

ai} Super quos Suetri 'Pline, I. III, c, \.)

(2y Ex veteri et Ulustri colunia ForojuliensiMm. (Taute, Agric, 1. 111.)

LAGUliE DE L^RGENS ET PORT DE FREJUS. 3o3

rienne et venait aboutir à Fréjus. Là, elle quittait le rivage, remontait un peu vers le Nord, contournait la chaîne des Maures et se dirigeait sur Arles. Fréjus était donc la dernière station maritime desservie par cette route stratégique, dont l'avantage principal était de suivre fidèlement le contour de la mer Méditerranée, de rester ainsi sous la protection de la flotte romaine et d'être en même temps une porte toujours ouverte sur la Gaule.

La nécessité d'assurer des communications régulières entre Rome et la province nouvellement conquise décida de la fortune de Fréjus. C'était, en effet, le premier port après les Alpes, et même le seul jusqu'à Marseille, par où il fût possible de pénétrer facilement dans le pays ligure au delà de la grande chaîne. Marseille elle-même n'of&ait pas les mêmes avantages; elle était beaucoup plus éloignée de Rome; et, bien qu'elle eût depuis assez longtemps reçu le titre d'alliée, fœderata, la part qu'elle avait prise à la guerre civile ne permettait pas de compter sur elle d'une manière absolue. C'était d'ailleurs une ville libre, étrangère, peuplée de commerçants grecs et beaucoup plus préoccupée de ses intérêts matériels que désireuse d'être absorbée dans le réseau de l'administration romaine.

La petite ville de Fréjus n'avait aucune prétention et se prêtait mieux aux exigences du futur dictateur. Elle ouvrait la vallée de TArgens.

304 CHAPITRE SEFnÈME.

A peu de distance de la voie Aurâieime s'embranchait une route stratégique qui pénétrait par Riez et Forcalquier (i) jusqu^au cœur de la province; on pouvait donc avoir, à la sortie même de l'Italie, une station maritime à la disposition de Rome.

César n^hésita pas. Irrité d^ailleurs contre Marseille qui avait embrassé contre lui la cause de Pompée , repoussé ses avances et l'avait contraint à un siège long et meurtrier, il ne résista pas au désir de donner une rivale à la grande ville phocéenne; et, en même temps qu^il renforçait la colonie de Narbonne, il envoyait au petit port de TArgens une sorte d'avant-garde d'occupation qui devait être le germe de la colonie. Ce furent, comme à Narbonne, des vétérans de son corps préféré, la dixième légion, qu'il chargea de cette mission; mais il est assez peu probable que cette première colonie fût exclusivement militaire, puisque à cette époque la légion de ce nom combattait en Espagne (2).

(i) Forum Julii, Fréjus, mansio.

Le Muy, mutatio,

Lentiez, mutatio.

Saint-André, mutatio.

Reîs Appollinares, Riez, mansio.

Le Castellet, mutatio.

Forum Neronis, Forcalquier, mansio. (Hayaux du Tilly, Congrès archéolog. de France^ quarante- troisième session. Arles, 1876.)

(2) Hist. gén. de Languedoc, note cxii, A. M.

LAGUNE DE l\rGENS ET PORT DE FRÉJUS. 3o5

Quoi qu^il en soit*, la ville prit alors le nom de son nouveau maître, en même temps que celui de la légion qu'il y avait envoyée, et s'appela oflBciellement Forum Julii Decumanorum, forum de Jules, d'oti s'est formé le nom moderne Fréjuls ou Fréjus qu'elle a depuis conservé.

Malgré les avantages que pouvait présenter la nouvelle colonie comme poste stratégique, il est certain que le choix de César était, au point de vue nautique, assez mauvais. De tout temps les anciens connaissaient les atterrissements produits par les rivières qui écoulent leurs eaux limoneuses dans les mers sans marée, et le soin qu'ils ont pris bien souvent d'éloigner les ports des embouchures des fleuves en est une preuve certaine. Vitruve , le plus expérimenté des Romains en matière de construction, signale l'instabilité des ports établis dans les zones de dépôt ; et il est assez curieux de constater que les principes du célèbre architecte, qui servait précisément comme ingénieur miliuire dans les armées de César, furent très-peu mis en pratique. Le port de Fréjus fut donc pour ainsi dire décrété par un acte de volonté souveraine. La ville était baignée au Sud par des étangs assez peu profonds qui communiquaient directement avec la mer; â l'Ouest, elle était bordée par le cours marécageux de l'Argens, et c'est dans cette lagune morte plus ou moins recreusée que vinrent mouiller tout d'abord les navires de la flotte romaine. Dans

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et.. -Ti LjêC r« /VjtyTicjf.

LAGUNE DE l'aRGENS ET PORT DE FREJUS. Soy

Allobroges, correspondant à la province du Dauphiné.

Lépide avait obtenu celui de la riche Provence qui était regardée comme une partie de Tltalie. Antoine, de son côté, qui avait voulu se donner comme le vengeur de César, venait d'être déclaré par le sénat ennemi de la république. Battu près de Modène, il s'était retiré vers les Alpes avec ses légions et manifestait Tintention de se rendre dans les Gaules. La confusion était extrême. Le pouvoir et l'autorité commençaient à déserter le sénat pour passer dans Tarmée. Lépide, chargé de disputer à Antoine le passage des Alpes, n'avait ni le talent ni la force d'âme nécessaires pour dominer une situation difficile.

Le triumvirat commençait à se dessiner, et quelques rares familles patriciennes s'effrayaient d'un état de choses qui menaçait la vieille constitution romaine. Cicéron lui-même, qui avait sauvé une première fois la république menacée parCatilina, flottait incertain sur les résolutions qu'il cherchait à imposer au sénat où sa puissante parole avait toujours une grande influence. Les généraux préposés à la conduite des armées correspondaient directement avec lui ; leurs lettres prouvent qu'ils étaient moins préoccupés du salut de la patrie que du soin d'obtenir des dignités lorsqu'un régime définitif serait établi, et surtout d'accroître leurs richesses. Le grand orateur, qui en était en quelque sorte le dispensateur, faisait-

un peu céder son amour pour la république à ]a haine profonJe qu'il avair vouée à Antoine; il commençait d'ailleurs à vieillir, avait besoin de repos, aimait le luxe, interrogeait anxîeusemeni l'avenir et se préoccupait surtout de conserver son immense fortune et les dix-neuf villas somptueuses qu'il possédait un peu partout en Italie. C'est au milieu de cette désorganisation générale qu'Antoine et Lépide marchaient à la rencontre l'un de l'autre, sans conviction, sans pairioiismc, désireux avant tout de voir les événements tourner au mieux de leur intérêt. Us ne devaient pas larder à s'entendre. Lépide arrivait du conftueni de la Saône et du Rhône; Antoine l'avait devance. et son avant-garde était déjà rendue à Fréjus. Deux lettres écrites à Cicéron. l'une par Lépide. l'autre par Plancus, indiquent que l'armée de Lépide était campée près de Forum Voconii et permettent d'en préciser l'emplacement par rapport à Fréjus.

« Marcus Lépide, tribun des soldats, général et grand pontife, à Cicéron, salut,

« J'ai appris qu'Antoine s'avance vers ma province à la tête de son armée; Lucius Antoine (Son frère) le précède avec une partie de sa cavalerie. J'ai quitté le confluent du Rhône et j'ai gagné à marches forcées Forum Voconiium; j'ai l'ail camper mes troupes un peu au delà, près du fleuve d'Argens, pour m'opposer à celles

d'Antoine.

LAGUNE DE l'aRGENS ET PORT DE FRÉJUS. SoÇ

a Le 12 des calendes de juin, au pont d^Argens (i). n

De son côté, Plancus écrivait :

« Plancus salue Cicéron.

({ J'ai appris qu'Antoine est arrivé à Fréjus avec son avant-garde vers les ides de mai. Lépide est campé près de Forum Vocontium ; ce lieu est à vingt-quatre milles de Fréjus. Il m'a écrit qu'il avait résolu de m'y attendre (2). »

On connaît la suite. A peine arrivé à Fréjus, Antoine entama des négociations avec Lépide; il lui fit envisager sous l'aspect le plus brillant et le plus productif le résultat d'une trahison; il lui parla de leur ancienne amitié, Tinvita à se joindre à lui, lui représenta que les richesses qu'ils allaient amasser seraient réunies dans leur commune famille, et finit par lui déclarer qu'il était résolu d'ailleurs, si ses offres étaient repoussées, à s'ouvrir de force un passage dans les Gaules. En même temps il envoyait dans le camp de Lépide des émissaires qui représentaient à leurs anciens frères d'armes tous les avantages d'une défection.

Il n'en fallait pas tant pour ébranler Lépide; et

(i) Cum audissem Antonium cum suiscopiis, praemisso L. Antonio cum parte equitatus, in provinciam meam venire, cum exercitu meo ab confluente Rhodano castra movi, ac contra eos venire institui. Itaque continuis itineribus ad Forum Vocontium veni, et ultra castra ad flumen Argenteum contra Antonianos feci... (Cicer., Epist,, 1. X, XXXIV.)

(2) CiCER., Epist., 1. X, XVII.

3lO CHAPITRE SEPTIEME.

de ce même port d'Argens, il écrivait au sénat qu'une sédiiioa venait d'éclater dans son année, qu'il craignait un soulèvement général, et que, dan> rintérét de la paix publique, il faisait si jonction avec celui qu'il avait reçu Tordre de combattre comme un ennemi. C'en était fait de la république. Les pronunciamenios militaires allaient devenir la seule politique de Rome. La patrie était livrée aux généraux maîtres des légions: et quelques années plus tard, après des luttes sanglantes, le triumvirat s^effondrait luimême, et le monde romain était la proie d^une volonté unique et souveraine.

Aucun témoignage n'est plus authentique que les deux lettres de Plancus et Je Lépide; et il en ressort tout d'abord que les distances portées sur les itinéraires de l'empire et sur la carte de Peutinger sont erronées, et que le Forum Voconii, la dernière station de l'armée de Lépide, était exactement à vingt-quatre milles de Fréjus, sur la rive droite de TArgens.

On sait que les stations militaires, établies par les Romains au milieu des peuples nouvellement soumis, se trouvaient autant que possible à la rencontre de deux vallées et étaient placées de préférence sur des hauteurs. Je manière à faciliter la surveillance du pays. Les deux villages de Vidauban et de Chàteauncuf remplissent très-bien ces

LAGUNK DE lVrGENS ET PORT DE FREJUS. 3 1 I

conditions stratégiques. Ils se touchent presque et sont tous deux à vingt-quatre milles environ de Fréjus. Le plateau de Châteauneuf devait être le castrum de Tarmée romaine ; le forum proprement dit, c'est-à-dire la ville et le marché d'approvisionnement pour les troupes, était dans la plaine de Vidauban. La convergence en ce point de la valléô de l'Argens venant de TOuest, de celle de la Floriège venant du Nord, et de celle de PAille qui per mettait Taccès dans les montagnes des Maures, offrait des avantages très-sérieux pour rétablissement d'un forum qui devait être Tutile auxiliaire de la colonie militaire et maritime de Forum Julii. Le camp de Lépide était donc nécessairement établi un peu en avant de la station romaine, sur la rive droite de TArgens et dans une position excellente qui aurait pu lui permettre de défendre vigoureusement le passage du fleuve, s'il n^avait pas été séduit par les promesses et peut-être troublé par les menaces de celui qui allait bientôt partager avec lui le pouvoir. Le pont d'Argens, théâtre de la défection de Lépide, était encore debout il y a une trentaine d'années; ses trois arches inégales ont été alors emportées par une crue de la rivière. Le pont de la route moderne , qui passe à quelques mètres, a pris son nom, et il ne reste plus aujourd'hui de Tun des plus anciens ouvrages de la voie Aurélienne que les amorces très-reconnaîssables des culées et quelques inscriptions mutilées qu'on a retrouvées dans les ruines.

3l2 CHAPITRE SEPTIÈME.

La ville de Fréjus est située sur le versant méridional d'une petite colline de formation ancienne, presque au confluent de deux rivières, le Reyran et TArgens.

Le premier n*est à proprement parler qu'un torrent qui ravine les gorges profondes de TEstérel, est presque toujours à sec en été, mais se manifeste en hiver et après la saison des pluies par des crues subites et véhémentes. L^Argens, au contraire, est un véritable fleuve; ses eaux troubles et blanches lui ont fait sans doute donner son Tiom^ Argenteumfliimen ( i ). Il prend sa source dans la région Ouest de la Provence, au pied de la chaîne de la Sainte-Baume, près de l'ancienne station romaine de Teguîata, aujourd'hui la Grande Pégière (Var), traverse des terrains trèsmeubles et, après un cours de plus de cent kilomètres, roule à la mer une très-grande quantité de sables et de limons. Ce sont les alluvions de ces deux rivières et de quelques affluents secondaires qui ont formé la plaine basse et fertile dominée par la ville de Fréjus.

Le plus simple coup d'oeil jeté sur una carte locale permet de juger de la progression et de la

(i) Amnis in ca Arfçenteus, (Plin., 1. III, c. v.) 'ApyevTio; 7roTa|iô;. ( Ptol., Géogr.)

LAGUNE DE l'aRGENS ET PORT DE FRÉJUS. 3i3

puissance de ratterrissement moderne. A Torigine de notre période géologique, PArgens débouchait dans un golfe étroit, profond , véritable défilé qui a été peu à peu comblé par les apports du fleuve. Ce golfe s'enfonçait de plus de quinze kilomètres dans l'intérieur àts terres; et, si Ton avait jaugé depuis un certain nombre d'années le débit moyen de TArgens et déterminé approximativement la proportion des matières minérales et terreuses que ses eaux contiennent en temps de crue , on pourrait connaître très-exactement le taux d'avancement de la plage et préciser mathématiquement la position relative de la mer et du continent à différentes époques du passé. Ces documents nous font absolument défaut; toutefois il est certain qu'à l'origine de notre ère la ville de Fréjus n'était pas, comme on l'a dit si souvent , sur le bord même de la mer. Le texte de Ptolémée, qui écrivait au deuxième siècle après Jésus-Christ, distingue très-nettement la colonie romaine des embouchures du fleuve qui se divisait en plusieurs bras et formait au Sud de la ville une sorte de delta aux contours variables ( i ). Comme Narbonne et Aiguesmortes , situées aux embouchures de l'Aude et du Rhône, Fréjus était donc séparé de la mer par une lagune plus ou moins profonde ; dans la suite des siècles , cette lagune vive a été peu à peu atterrie par les eaux

(i) 'ApYÊvriou iroTa(ioO êxêoXat 25« 40' 42» 45'. (Ptol., Géogr,, 1. II, c. IX.)

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Le nom que portait Ii ville primitive de Frcius est encore un problèn:e : on n*a découvert aucun débris de monument, aucun vestige épigraphique antérieur a la conquête : tout est romain dans la

LAGUNE DE L^RGENS ET PORT DE FRÉJUS. 3l5

vallée de TArgens ; toutefois le souvenir de l'occupation ligure, phénicienne et grecque semble apparaître sur quelques inscriptions romaines et leur donne un intérêt tout particulier. Tout le monde sait que le chemin de fer de Toulon à Nice traverse un immense champ d^alluvions aujourd'hui en pleine culture et qui fut autrefois le port de Fréjus. Les travaux exécutés en 1861 pour rétablissement de la voie ferrée mirent au jour un nombre considérable de pierres couvertes d^inscriptions qui ont été malheureusement détruites par les ouvriers, mais dont un petit nombre ont pu être sauvées par les soins éclairés de quelques amis de l'antiquité (i).

L'une d'elles, la plus curieuse sans contredit, était gravée sur un cippe funéraire qui paraît avoir été le piédestal d'un vase ou d'une statue. La beauté des caractères, leur forme irréprochable ne permettent pas d'abaisser Tâge du monument au-dessous du deuxième siècle après notre ère, et quelques signes de décadence dans le style semblent même indiquer la seconde moitié de ce siècle. L'inscription est bilingue^ la première partie est latine et porte ces mots :

« A Caïus Vibius Ligur, sa mère Maxime, m Au-dessous on lit en caractères grecs :

(i) Voir la lettre adressée par M. Révoil, architecte des monuments historiques, à M. le ministre de l'instruction publique.

■ One masXx a™t âé coonniïie pour de plm igia; mais ledesdn a frsppf. SDOs rinflacnce dn dînai de b amirée. on enbnt de sept mns. Ses paient», soa pbc ci sa coin oat «ucreli celai

qa^Is avaicat dcré O raines espérances des

hommes ki-b«s{i)! >

On ne peai manquer d'are saisi par l'eipressioa de ccne doaleur vraie, resignêe, icodre. bien supérieure à la sccberesse romaine et gardant rempreiute de ce sentiment poétique ci presque religieux qui caractérise si bien le génie de il Grèce et de l'ionie. Le nom de Lîgar, d'autre part, mérite d'être noté et n'a rien qui doÎTc sur-

prendre a Fréjus, sur uni

£ occupée pendant

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