‹ La Provence maritime, ancienne et moderneChapitre 20 sur 39 · L . ERES . EX . TESTAM ENTO . F . ET . SIBI · texte numérisé non relu

L . ERES . EX . TESTAM ENTO . F . ET . SIBI

( Ici deux mains entrelacées.)

(Revue archéol, 1 8G i .)

LAGUNE DE l'aRGENS ET PORT DE FREJUS. 3ig

Toutefois, ce ne sont là que des indices; et la ville de Fréjus doit être considérée comme romaine et impériale. Toutes les ruines importantes qu'on y a trouvées sont, en effet, postérieures à la conquête des Gaules. César n'eut pas le temps de mettre ses projets à exécution; le port ou plutôt la panie de Tétang où venaient stationner les navires , et qui , dans le principe , paraît avoir été tout à fait à PEst de la ville, fut bientôt comblé par les atterrissements; et lorsque, quelques années plus tard, Agrippa , ministre et favori d'Auguste, vint occuper la Gaule, il dut entreprendre des travaux considérables pour le mettre en état de recevoir la flotte romaine et les trois cents galères que la victoire d'Actium venait de livrer à son heureux maître.

C'est à cette époque qu'il faut placer la construction de la plus grande partie de Fréjus. Les géographes des premiers siècles la désigneront désormais sous le nom de classica navale Augusta, colonia Octavanorum, ce qui signifie que c'était un arsenal dédié à Auguste, et que la colonie avait été renouvelée par les soldats de la huitième légion (i).

(i) Forum Julii Octavanorum colonia y quœ paccnsis appellatur et classica. (Pline, 1. III, v.)

Kat Ta vaO<TTa6(xov to Katcrapoç toù £eêa<rrov, 8 xaXoOat 4>6pov *JouXm)v. (Strab., Géogr.y 1. IV, c. 1,9.)

320 CHAPITRE SEFTlÈlfE.

L*ancienne colonie romaine ne nous a laissé que des ruines; mais elles sont nombreuses et grandioses, et les progrès de la science archéologique permettent aujourd'hui de reconstituer avec une exactitude par&ite la physionomie de la ville antique. Il est pénible cependant d^avouer que la destruction de la plus grande partie des remparts et des monuments est tout à fait récente, et que presque toutes les maisons construites à Fréjus depuis moins d'un siècle ont emprunté leurs matériaux aux édifices romains.

Le doute n'est malheureusement pas permis à cet égard ; et il suffit, pour s'en convaincre , de comparer ce que Ton voit aujourd'hui avec les ruines décrites en 1729 par un modeste écrivain, l'abbé Girardin. L'importante monographie de Girardin n'a aucune prétention archéologique; l'auteur ne possédait d'ailleurs que dts notions d'architecture très-incomplètes, et se contentait de décrire d'une manière naïve peut-être, mais d'autant plus digne de foi, Tétat extérieur de la ville et de ses environs (i).

Depuis lors, une étude savante due à M. Charles Texier, insérée dans les Mémoires de l'Académie des inscriptions et belles-lettres , et donnant le résultat des fouilles qu'il opéra à deux reprises différentes en 1822 et en 1829, a permis de re-

(i; Girardin, //i5/oiVe de la ville et de l'église de Fréjus, Fréjus, 1729.

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connaître que Pétat des ruines était encore à cette époque beaucoup plus satisfaisant qu'aujourd'hui, (i).

Toutefois, malgré les dévastations sans nombre que la ville antique a subies dans ces derniers temps, et la perturbation apportée notamment dans les quartiers de la marine par les travaux du chemin de fer de Toulon à Nice exécutés en 1861 , il est encore facile de retrouver les substructions de la plupart des édifices , de suivre les quais du port, la ligne continue des remparts; et presque partout des déblais très-superficiels mettent au jour le sol antique remblayé par la main des hommes ou les alluvions récentes de TArgens.

L'enceinte de Fréjus forme un polygone irrégulier, dont le périmètre a un développement de trois mille cinq cents mètres environ. Les murs avaient, en général, trois mètres d'épaisseur et une hauteur de huit mètres; ils étaient flanqués de tours rondes très-peu espacées , à deux étages , et dont la hauteur était de douze à quinze mètres. L'ensemble de la fortification était crénelé. Quatre portes donnaient accès à la ville : la porte des Gaules, porta Gallica; celle qui s'ouvrait du

( I ) CH.Texier, Mémoires sur la ville et le port de Fréjus. Acad. des inscr. et belles-lettres. Paris, 1849.

côté de VlxaliQ^ porta Romana; une autre, moins importante, au Sud de la porte des Gaules, sur la berge adoucie de PArgens , porta Argentea; une dernière enfin , beaucoup plus ornée que les précédentes, donnait sur le port; c'était la porte d'Orée, ^or^a Orœ , désignée plus souvent, mais fort improprement, sous le nom Apporta aurea, porte dorée. La voie Aurélienne traversait Fréjus dans sa plus grande dimension, et pénétrait dans la ville par la porte d'Italie pour en sortir par celle des Gaules. Ces entrées de la ville, à l'exception de la porte d'Orée, qui était pour ainsi dire intérieure , puisqu'elle était au fond du port , étaient fortifiées et accompagnées de tours rondes et crénelées comme on en voyait de distance en distance le long du mur d'enceinte.

Aux deux extrémités de la ville , du côté de la mer, s'élevaient deux castella également fortifiés; l'un est encore désigné sous le nom de <c citadelle », le second s'appelle la « plate-forme ». Ces deux châteaux forts dominaient ainsi le port et contribuaient à sa défense.

Il ne reste malheureusement que des ruines informes de ces deux acropoles, que Ton ne peut mieux comparer qu'à deux bastions de trèsgrandes dimensions, reliés par une courtine dont le tracé suivait l'alignement de l'ancien quai, disparu sous les atterrissements. Ces ruines permettent cependant de juger de l'aspect général de la ville antique vue du port; et on y reconnaît,

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à première vue, une physionomie toute spéciale. Fréjus, en effet, n'était pas une colonie ordinaire; et, bien qu'on y trouve , comme partout ailleurs, les vestiges des monuments classiques de Tarcbitecture officielle, amphithéâtres, forum, thermes , etc. , c*était avant tout un arsenal et une ville de garnison pour les équipages de la flotte.

Rome n^était devenue une puissance maritime que par la force des choses. Son génie ne la portait pas sur mer. Ce ne fut que lorsqu'ils résolurent de chasser les Carthaginois de la Sicile, que les Romains se construisirent d'un seul jet toute une flotte dont les navires étaient plus ou moins bien copiés sur le squelette, dit-on, d'une galère ennemie, échouée sur les côtes du Latium. Mais ils ne furent jamais que de très-médiocres ingénieurs de constructions navales et d'assez inhabiles marins.

Leurs bateaux appartenaient presque tous à cette classe qu'on appelait des onéraires, onerariœ naves; ce n'étaient que des navires de transport, que l'on manœuvrait surtout à la rame, capables de renfermer dans leur cale des munitions, des armes , des hommes et même des chevaux, mais par cela même lourds, pesants et difficiles à gouverner avec des vents contraires ou de fortes mers. Ces navires, armés d'éperons et de grappins, venaient résolument s'accrocher aux vaisseaux iennemis. La bataille n'était plus dès lors une question de tactique et de navigation; c'était

une affaire d'abordage, une lutte corps à corps, et les soldats des légions combattaient sur la mer d'après les mêmes règles que sur la terre.

Il suffit de lire les récits de Polybe, de César et.de tous les historiens militaires pour juger de Texiguïté des nefs antiques , si on les compare à nos vaisseaux modernes. César raconte en effet que, lorsqu'il ordonna à ses lieutenants de faire le siège de Marseille à la fois par terre et par mer, il manquait absolument de flotte et commanda à la hâte des galères de combat au chantier d'Arles; et ces galères, dit-il, furent prêtes et armées en trente jours (i). On lit dans Polybe que, pendant Tune des guerres des Romains contre les Carthaginois, on put engager d'un côté cinq cents quinquérèmes, de Tautre près de sept cents, et que plusieurs centaines de ces galères furent coulées , prisonnières ou mises hors de combat (2).

([) CiESAR, De bell. civ., I, xxxvi.

Anibert, Mémoire sur l'ancienneté d'Arles. Arles, 1872, Ch. Lenthéric, les Villes mortes du golfe de Lyon^ II* part., ch. XII. Paris, 1876.

(2) 5. Quo quidem, ut reliqua certamina atque apparatus taceam, sicut ante diximus, semel, quinqueremibus amplius quingentis, si classem utramque in unam summam jungas; iterum, non multo paucioribus septengentis, pugnatum est,

6. Ac Romani quidem eo bello quinquérèmes amiserunt, cum iis quce naufragiis periere, ad septingentas. CartJiaginienses vero ad quingentas. (Polybe, Hist., 1. I, t. lxiii. Trad. Did.j

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On sait, d'autre part, que les navires anciens étaient le plus souvent halés à terre pendant la nuit avec des câbles et des cabestans. La pratique du mouillage en rade était inconnue, et les marins romains ne se trouvaient en sûreté que lorsque leurs navires reposaient à sec sur la terre. La flotte, arrivée au port, était tirée sur des plans inclinés, sur des cales préparées à l'avance, ou même quelquefois sur la berge même, comme on le fait encore de nos jours sur toutes les plages de la Méditerranée pour les barques de pèche ou les petits bateaux de plaisance; et ces procédés tout à fait primitifs, qui datent du temps d'Homère, ne paraissent pas s'être perfectionnés notablement pendant l'époque impériale (i).

Il serait facile de multiplier à ce sujet les citations classiques; et on en conclurait aisément que la flotte romaine se composait d'un nombre considérable de vaisseaux de médiocre volume et assez mal outillés comme engins de navigation. Le matelot , dans le sens nautique du mot, n'existait pour ainsi dire pas. Le soldat romain mon-

(i) yiîOL (xàv oiye (xsXatvov eit' y,7C£Îfoio êpvccav

(HoM., //.,* I, V. 485-486.)

EipudTO v^s;

6tv ' êç' ' à)ô; TroÀiYj; • xâ; yàp irpwxa; tceoiovoe , sipuoaVf aùràp xeiyo; èTzi irpu|iy,(Tiv loEttxov.

(HoM.,//.,XIV,V. 3o-32.) Trahuntque siccas machinœ carénas.

(HoRAT., Carm.f I. I, od. iv.)

tait sur un navire comme sur un chariot de guerre. Tous les détails que nous pouvons connaître sur l'a ménagement des bateaux antiques nous permettent d'affirmer qu'on n'y connaissait pas ce que nous appelons de nos jours la vie de bord. Les troupes, embarquées accidentellement sur les navires, descendaient à terre tous les soirs, dans des ports distants de quelques milles les uns des autres, désignés à l'avance par les itinéraires et où les iîottes relâchaient avec cette prudence extrême, on peut même presque dire avec cciie excessive timidité, dont les Romains ne se sont jamais départis sur la mer et qui contraste d'une manière si singulière avec leur indomptable courage sur la terre ferme.

Toutefois, comme la conquête leur avait donné la domination du plus grand développement de côtes que jamais nation ait possédé, et qu'ils étaient maîtres de tous les rivages de la Méditerranée, il était indispensable pour eux d'entretenir une Hotte permanente pour exercer une surveillance sur cet immense littoral, lis en avaient même trois principales : l'une dans la mer Adriatique; raulre dans la mer Tyrrhénienne, qui correspond aux parages du Lalium. de la Sardaigne et de la Sicile; la troisième dans la mer Ligustique, le long des côtes de la Narbonnaise et del'lbérie (i).

(i) F. RoBiou, le Recruttment dt l'étal-majur t

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Chacune de ces flottes avait son port d^attache, son arsenal. Le premier était à Ravenne, le second à Misène, le dernier à Fréjus. Fréjus était donc exactement , à l'époque impériale , l'analogue de notre port de Toulon. C'était le centre de ralliement de Pescadre de la Méditerranée gauloise. On peut même croire, d'après le témoignage de Tacite (i), que ce port, qui avait toute la faveur d'Auguste parce qu'il avait été créé par Jules César, était le plus important des trois; car on sait que c'est là que le vainqueur d'Antoine envoya les beaux navires qu'il avait conquis à la bataille d'Actium, et qu'il considérait à bon droit comme le plus glorieux trophée de ses victoires.

Les ruines des deux citadelles qui dominent le port de Fréjus parlent dès lors d'elles-mêmes; et, s'il est impossible de les restaurer dans tous leurs détails , il est facile de se rendre compte de leur destination première. C'étaient des magasins d'approvisionnement pour la flotte , des salles de dépôt pour les armes^ les munitions, les agrès des navires, et vraisemblablement aussi des ca-

équipages dans les flottes romaines au temps de V Empire, (kev. arch.y 1873.)

(i) Italiam utroque mari duce classes, Misenum apud et Ravennam , proximumque Galliœ littus rostratce naves prœsidebantj quos Actiaca Victoria captas Augustus in oppidum Forojuliense miserai, valido cum rémige. (Tac, Ann., IV, 5.)

328 CHAPITRE SCPTIÈXE.

semements pour les soldats qui ne couchaient jamais à bord et qui laissaient tous les soirs les vaisseaux sous la surveillance d^un petit nombre de gardiens.

Les deux citadelles étaient à plusieurs étages ; leur panie inférieure, la seule qui existe aujourd'hui, laisse encore voir une série de voûtes en berceau séparées par des piliers rectangulaires, et qui rappellent les célèbres réser\'oirs de Misètie destinés à l'approvisionnement de la flotte. L*état de dégradation des ruines ne permet pas de dire s'il y avait la, comme à Misène, un immense bassin d*alimentation d'eau douce. Quelques antiquaires ont pensé avec plus de raison que ce sous-sol , dont le radier présente une pente dirigée vers le port et qui se perd dans la vase audessous de l'ancien niveau des eaux de la lagune, constituait une série de cales d'échouage, le long desquelles les bateaux tirés à sec auraient été complètement mis a couvert par les voûtes dont nous venons de parler i). Ce n'est là sans doute qu'aune hypothèse; elle a cependant l'avantage d^étre rationnelle et tout à l'ait conforme aux usages maritimes de l'époque. Quoi qu'il en soit, on ne saurait douter que les deux plates-formes n'aient été autrefois occupées par de grandes constructions affectées au service du port, et il est très-naturel d'admettre que leur partie supé-

(i) Ch. Texier, op. cit.

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rieure devait servir d'entrepôts et de logements pour le matériel de la flotte et les hommes qui en faisaient partie.

Le port , ainsi que nous Pavons dit , s'étendait au Sud de la ville, et n'était qu'une portion de la lagune approfondie et placée directement sous la protection des forts. Tout d'abord, on Tavait établi au pied de la plate-forme, dans la partie qui semblait le moins exposée aux ensablements de TArgens et du Reyran. C'était là qu'était le port de César; mais quelques crues des deux rivières en exhaussèrent bientôt le fond; et Agrippa dut faire construire un épi, puis un môle isolé, entre lesquels on fut obligé d'entretenir la profondeur au moyen de dragages incessamment renouvelés. Le remède était borné et la source du mal permanente. Au bout de deux siècles, l'épi d' Agrippa fut tourné par les atterrissements. On chercha alors à provoquer des chasses énergiques dans le port par une déviation de TArgens, dont on aperçoit encore les traces au Nord de la citadelle; mais les chasses ne sont jamais efficaces dans les mers sans marée, et l'envasement qui avait eu lieu par le haut s'opéra par le bas. On fut alors réduit à entretenir d'une manière continue une passe artificielle dans Tétang. On creusa un chenal maritime large et profond ; et , à mesure que de nouveaux dépôts de l'Argens exhaussaient le fond de la lagune et augmentaient la largeur de l'appareil littoral, on prolongeait ce canal jusqu'à

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(ly GiRARDIN. — Ch. TeXIER, Of» Ctt.

\'. Petit, Esquisses des monuments romains de Frcjus. [Bull, mon.j 1864-1SÔ3.;

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amphithéâtre, temples, forum, égoûts, aqueduc, etc.. Nous nous contenterons d'envisager la colonie dans son ensemble et d'en reproduire les traits principaux.

On sait que dans l'organisation des provinces conquises les Romains poursuivaient un double but : créer un pouvoir fort qui les rassurât contre les tentatives des vaincus, et établir une administration aussi simple, aussi facile que possible. Ce système reçut des applications diverses dans chacune des provinces, suivant la nature des lieux, le caractère des habitants, leur état de civilisation et les circonstances de la conquête; il comportait une espèce d'ordre, une série de degrés par lesquels les peuples soumis avaient à passer (i).

Aux peuples conquis par la force, dont les terres confisquées avaient été adjugées à Vager publicus, on imposait la colonie romaine, établissement semi-civil, semi-militaire, fondé en principe sur l'expropriation des anciens habitants, sur l'implantation d'une petite Rome au milieu des peuples vaincus. Au-dessous venait la cité latine, dans laquelle pouvaient entrer les peuples qui avaient accepté de meilleure grâce le joug romain et qu^on assimilait alors aux alliés les plus favorisés, aux Latins. Au-dessous encore étaient ceux qui payaient un tribut annuel appelé

(i) Herzog, Galliœ Narbonensis historia. Leipsick, i863

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332 CHAPITRE SEFTIÈXE.

sîipendium, dont la fixation était laissée à Tarbitraire du gouvernement de la province; on les désignait alors sous le nom de stipendarii, et leur état provisoire était considéré comme une transition entre la colonisation régulière et les premiers moments de la conquête.

Tel fut le système employé constamment pendant la République et les beaux temps de PEmpire; il réunissait tous les avantages, et le gouverneur général de la province, se déchargeant sur les magistrats particuliers des villes des détails de Tadministration, pouvait d autant mieux veiller aux intérêts généraux '^i).

L'ensemble des monuments de Fréjus ]>ennet de croire que cette ville avait été de très-bonne heure une des colonies les plus favorisées; c'était à la fois une colonie civile et militaire. En principe, le premier résultat de l'installation d^une colonie était de faire disparaître l'ancienne population; mais il n'en fut pas ainsi en Gaule; la conquête fut relativement douce, et les habitants de la Narbonnaise en particulier se virent traités comme les populations de la Grande-Grèce. Le caractère propre de la colonisation était de former un même tout, de créer en quelque sorte une Rome nouvelle dans laquelle les vétérans et les colons devaient retrouver les institutions, les

'i Hist. f^én. de Languedoc, note cxii sur les colonies romaines. A. M.

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mœurs, les monuments et surtout les plaisirs de la métropole, et qui offrait au peuple nouvellement conquis de si grands avantages qu'il ne dut pas hésiter longtemps à faire bon marché de sa nationalité. Quarante-cinq ans avant Jésus-Christ, César avait promulgué une loi organique, restée célèbre sous le nom de lex Julia, qui réglait jusqu^à la minutie tous les détails de l'administration intérieure des colonies, et prescrivait que les habitants des villes conquises ne pouvaient prétendre à Rome à aucune magistrature. La loi cessa bientôt d'être exécutée; et, dès les premiers empereurs, quelques colonies favorisées commencèrent à être représentées directement au sénat. Claude fit étendre ce privilège aux habitants de toute la Gaule chevelue; dès Vespasien, la Narbonnaise, qui comprenait toute la partie littorale de notre pays depuis les Alpes jusqu'aux Pyrénées, était devenue tellement romaine qu*au dire de Pline on ne la distinguait plus de ritalie (i); et les citoyens de ces colonies privilégiées, absolument égaux aux citoyens de la métropole, furent souvent qualifiés de consulaires, de préteurs, et purent exercer toutes les magistratures comme s'ils avaient été de véritables citoyens romains.

Cette uniformité entre toutes les villes annexées à l'empire est un des caractères les plus remar-

(i) Plin., Hist. nat., 1. III, c. v.

quables de la conquête romaine. Aucun peuple n'a possédé à un plus haut degré le génie de la colonisation administrative et n^a mieux su donner à ses constructions le caractère d'utilité publique. Mais nulle part cette puissante fiu:ulté d'organisation n'a produit des résultats plus rapides et plus complets qu'à Fréjus; et il est impossible de ne pas admirer ici la sûreté de méthode, Pesprit pratique et la simplicité des moyens matériels d^exécution qui permirent de faire pour ainsi dire disparaître d^n seul coup la ville gréco-barbare et d'improviser en trés-peu d'années une cité absolument nouvelle, calquée sur la métropole, et dont tous les rouages purent fonctionner dans leurs moindres détails le lendemain même de leur création. .

On se fait, en général, une idée un peu fausse des méthodes employées par les Romains dans les constructions si nombreuses dont ils ont couvert le sol de leur immense empire. On est assez porté à croire que ce peuple fort par excellence a voulu donner systématiquement à tous ses monuments un caractère de vigueur très-prononcé et une grande majesté architecturale. Rien n'est moins exact, et une étude récente et très-approfondie de M. l'ingénieur Choisy sur « l'art de bâtir chez les Romains » permet de se rendre

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compte aujourd'hui de tous leurs procédés de construction et de Inorganisation de leurs chantiers dans les moindres détails. Les Romains n'avaient pas en réalité d'architecture qui leur fût propre. L'élément principal de tous leurs édifices était la voûte ou l'arceau, et ils l'avaient emprunté aux Etrusques. C'est d'eux aussi qu'ils avaient adopté, dans le principe, ces blocs énormes appareillés sans ciment et qui distinguent la plupart des monuments de la République. Ce mode de construction d'ailleurs, où chaque pierre éveille l'idée d'une difficulté vaincue , convenait trop à l'expression de leur puissance pour tomber en désuétude le jour où Rome parvint au terme de sa grandeur; aussi ne fut-il abandonné à aucune époque. Les colonnes de granit dressées dans les monuments de l'empire, les monolithes, lourds et massifs comme des obélisques égyptiens, qui portent la retombée des grandes voûtes, les quartiers de roche taillée qui forment l'enceinte des amphithéâtres, tous ces fastueux revêtements que les architectes des bas temps appliquaient à leurs grands édifices, montrent assez, malgré la différence des styles, que les constructeurs de Rome n'ont jamais entièrement oublié les antiques traditions puisées à l'école des maîtres étrusques (i). Mais l'esprit

(i) A. Choisy, VArt de bâtir che\ les Romains, !*• part., ch. I. 1873.

3J'0 csu

cssKit!c!Ier::;r:t rrïtiqze ies Ronxûns, leur goût mstïncti: pzrzr k$ cbases simples et utiles les poassêrïnt rîcnrô": à eziplover dans leurs coustr-cticas r::bijques des rrocéiés (inexécution bcaucG*jp plus éc:?3xniques et surtout beaucoup plus rapides. I>e-2, dès îa an de la Republique, les embellîsserneats de Rosie, entrepris avec une ûcvrcuse acd^iié, n'étaient plus qu^un moven de aire oublier au peuple son ancienne vie politique, et la ville aux sept collines se couvrit, sous Agrippa, d'édinces consacrés aux plaisirs et aux fêtes de la multitude. Les colonies n^étaient que le reflet de la métropole: on y déployait la même activité rour la construai^n des mêmes édifices: céîait rart^n: la r:iême discirline sa\'ante, la même rapidité d'exécution, facilitée d'ailleurs par les ressources d'une main-d'œuvre gratuite et presque inépuisable.

11 était en e5et de principe à Rome que le soldat ne devait dans aucun cas rester inoccupé; et, en l'employant aux ouvrages de construction, on voulait avant tout le préser\er d'une oisiveté dangereuse. Fréquemment les troupes romaines furent ainsi chargées de travaux quelquefois superflus. Quand Vitellius lit élever par ses soldats des amphithéâtres dans les villes de Bologne et de Crémone, il songeait moins, nous apprend Tacite (i , à doter ces deux villes de monuments

(l; TaCIT., Hist., I. I, C. LXVII.

LAGUNE DE L^RGENS ET PORT DE FRÉJUS. SSy

Utiles qu^à s^afiranchir un instant de Tesprit turbulent des légions. On vit de même les soldats romains construire des amphithéâtres en Afrique (i), des murailles de défense en Bretagne (2), en Egypte des tombeaux, des ponts, des temples, des portiques, des basiliques (3) ; en Italie ils travaillèrent aux grandes routes; presque partout la mention de leurs travaux était accompagnée de cette curieuse observation (c que les monuments furent entrepris pour occuper leurs loisirs ]>.

Ce notaient pas seulement les soldats que Ton transformait ainsi en ouvriers de bâtiment; telle était la simplicité des procédés, qu^ils pouvaient être appliqués par les prisonniers mêmes que les Romains tenaient à leur discrétion et par des condamnés tirés des derniers rangs du peuple. La condamnation aux travaux publics comptait, en effet, au nombre des peines légales; elle est citée dans les Sentences de Paul; on la retrouve à chaque page de la législation théodosienne (4), et Ton sait qu'elle consistait surtout à faire extraire des matériaux pour les ouvrages- publics (5).

(i) Orell., 6597.

(2) Orell., 3566.

(3) Vopisc, Prob,, c. ix.

(4) Paul., Sentent,, 1. V, tit. De pœnis. Cod. Th,, 1. XIV, tit. X.

Digest., 1. XLVIII, tit. xiv.

(5) A. Choisy, l'Art de bâtir chej les Romains, 3« part., ch. II.

Mais oo allait fdas loin encore dans ks prorinces; et dans les momcnu de presse on ne aaîgnait pas d^appeler sur les chantiefs, comme on aurait ^ppdé sous les armes, les hommes libres les plos étrangers à Tan de bâtir; c'éiait une table krée en masse. Toute la population réable de Tempire pouvait être conrertie en terrassiers et en maçons , et on disposait ainsi cfïine main-d*oeuTTe pour ainsi dire infinie. Les tjpes de construction étaient d'ailleurs très-simples et toujours les mêmes; Tintelligence de rourricr était en quelque sorte supprimée; on j suppléait par le nombre; et tout homme valide, soUn. prisonnier de guerre, esclave, condamné, homme libre même, concourait à Texécutioo des travaux publics; ce nierait qu'une a&ire de discipline et d^organisation.

La conséquence de ce système fut naturellement l'abandon, dans la plupart des cas, des voûtes de grand appareil , des assises de pierre de taille et de toutes les dispositions architecturales qui auraient exigé non-seulement du temps, mais encore et surtout des praticiens intelligents et exercés ; et ce ne fut que dans des circonstances exceptionnelles, lorsque la proximité de carrières d'une exploitation facile permettait d^'obtenir sans trop de temps des matériaux de grandes dimensions, que Ton employait des' blocs énormes comme ceux que Ton admire par exemple au pont du Gard ou aux Arènes de Nimes. Presque

LAGUNE DE l'aRGBNS ET PO&T DE FREJUS. SSç

partout^ les contmctions étaient faitea en petits matériaux réunis au mortier, en briques^ en maçonnerie concrète, ce qui n^exigeait de la part des ouvriers aucun talent , aucune éducation spéciale (i).

La ville antique de Fréjus est un exemple saisissant de ces procédés d^exécution rapide. Tous les édifices de lai ville ^ les murailles de Tenceinte, les quads du port ont été construits à la même époque, sous une seule impulsion, par les mêmes ouvriers, agissant avec les mêmes moyens, sur des mesures identiques, avec de petits matériaux taillés sur les mêmes proportions et mis en œuvre d'inné manière invariable. Les pierres de taille ne manquaient pas cependant dans le pays. Les montagnes des Maures et de PEstérel étaient voisines et auraient pu fournir des carrières inépuisables oîi il eût été facile de trouver des blocs d'une variété et d'une richesse incomparables. Mais il eût fallu du temps et des ouvriers spéciaux; et, sauf les colonnes, les revêtements

(i) Les savantes études que poursuit en ce moment M. rîngénieur Choisy ont même démontré que, dès l'empire, les Romains d'Occident s'étaient attachés à réduire les frais de cintrage, et que les Romains d'Orient, et après eux les Byzantins, leurs successeurs directs, ont fait un dernier pas dans cette voie et sont parvenus à s'affranchir absolument de tout cintre.

340 CHAPITRE SKPrifenK.

de marbre et les ornements en serpentine et en porphyre dont on retrouve qaelqaes débris, k ville entière était bâtie en briques et en petits moellons. Il y a même plus. Partout où le rocher est apparent, on Ta utilisé pour le noyer dans la maçonnerie de manière à économiser une partie des édifices dans lesquels il était enchâssé; c*est ainsi que la moitié de Pamphithéâtre est empâté dans une masse rocheuse de nature volcanique qui forme, du côté du Nord, une partie de Tenveloppe extérieure. Même esprit d'économie pratique dans la construction de Tedceinte de la ville; la haute et longue muraille relie en plusieurs endroits des massife de poudingue dont les Csdaises forment une fortification toute naturelle. Partout se décèle la préoccupation de faire vite, d^utiliser tous les accidents de terrain et de reproduire des types extrêmement simples, sans aucune originalité et sans la moindre recherche d^omementation.

Fréjus, presque entourée par les flaques boueuses de PArgens et du Reyran , manquait d*eau potable; et Ton sait tout rintérét que les Romains attachaient à une abondante distribution d^eau ; c^était pour eux plus que pour nous (ne craignons pas de Pavouer à notre honte) une nécessité de premier ordre. L'éloignement des sources n'était pas un obstable; et, dans toutes les colonies impor-

LAGUNE DE l'aRGENS ET PORT DE FREJUS. 841

tantes, le service des eaux était peut-être, avec celui des jeux, le mieux fait, le plus assuré de rédilité romaine (i).

Une petite rivière, la Siagne, qui coule à plus de soixante kilomètres de Fréjus et jette ses eaux claires dans le lit du Reyran, fut presque en entier absorbée pour le service de la ville et du port. L'aqueduc serpentait le long de plusieurs collines , traversait des gorges secondaires et entrait à Fréjus par la porte romaine à la hauteur même des remparts. On en voit encore les ruines sur plus de trente kilomètres de développement ; ici c'est une cuvette souterraine , là des arcades ruinées dont les longs alignements rappellent les grands aqueducs de la campagne romaine. Par une singulière disposition les eaux arrivaient dans la ville à la hauteur même des remparts, de telle manière que le chemin de ronde de Tenceinte, recouvert de dalles, pouvait servir de rigole de distribution. Les arcades de Taqueduc , dont on aperçoit encore les piliers dans la campagne, avaient en général dix à douze mètres de hauteur et une ouverture de cinq mètres; de grands contre-forts en talus venaient s'appuyer contre les pieds-drôits. Cest incontestablement le travail d*adduction d'eau le plus étendu, sinon le plus monumental, que les Romains ont établi sur le sol de la Narbonnaise.

(i) Ce service était désigné sous le nom de cura urbiset ludorum. (Voir le texte de la lex Julia.)

Une armée d^ouvriers a dû en très-peu de temps le mener à bonne fin ; mais la main-d'œuvre et les procédés de construction sont exactement les mêmes que pour tous les moncunents de la ville, et il est même évident que la précipitation de la construction a nui à la solidité de Tœuvre qui a été réparée peu après son achèvement. Les traces de ces réparations sont encore très-visibles; en quelques endroits Taqueduc est double^ ce qui indique quMne seconde canalisation de secours avait été construite à côté de la première qui devait menacer ruine ; et il est à remarquer que les parties réparées ont été en général traitées avec beaucoup plus de soin que Touvrage primitif. Aucun document épigraphique ne permet de déterminer Tépoque précise de la construction de Taqueduc; il est cependant assez probable qu'elle est à peu près la même que celle des remparts et de la majeure partie de la ville; et l'opinion générale des antiquaires est qu^il date des premières années de Tempire, tandis que les réparations auraient été faites sous le règne de Vespasien , après la guerre entre Othon et Vitellius.

Les seuls monuments de Fréjus qui diffèrent de tous les types connus et si souvent reproduits par les Romains dans toutes les villes latines et les colonies sont ceux qui concernent le port. Les

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j^"^ais et les jetées sont encore apparents au Sud

^^*^ la ville dans la plaine d'alluvions sablonneuses

"^^^Ue traverse dans toute sa largeur le chemin de fer

^^e Toulon à Nice. La grande jetée s'enracine à la

*^^itadellc dont les substruciions circulaires et les

""Rigoureux contre-forts soutenaient le mur de face.

Vis-à-vis se trouve ua môle isolé qui présente

«leux alignements d'équerrc, sépare Tancienne

xade en deux et rappelle les brise-lames avancés

en mer qui étaient d'un usage assez fréquent dans

les petits ports antiques.

A l'extrémité de la grande jetée, on remarque dans un état parfait de conservation un monument singulier dont le soubassement circulaire est surmonté d'un prisme k six faces couronné

»lui-tnême par une pyramide hexagonale. La hauteur totale de cet édifice étrange est de io",5o. Sa destination première n'est pas facile à trouver et a donné lieu à des méprises singulières. Un plan manuscrit de d'Anvillc, déposé à la Bibliothèque nationale , le désigne comme étant « l'ancien phare de Forum Julii». Mais cette opinion est absolument insoutenable. L'édifice est complètement massif, aucun escalier ne conduit au sommet, et sa hauteur est inférieure à celle des remparts, des tours de l'enceinte et de la citadelle. L'interpcétaiion la plus rationnelle est donc que ce petit monument était une sorte de balise destinée à diriger la marche des vaisseaux dans l'avant-port, oti la navigation devait être quelque

peu incertaine à cause de la diminution progressive de la profondeur et des ensablements toujours croissants de PArgens. Peut-être les faces du prisme étaient-elles utilisées, comme celles dek célèbre tour des Vents à Athènes , pour le tracé de cadrans solaires, et le sommet de la pyramide était-il surmonté d^une sorte de girouette ou d'un mât qui permettait de donner aux navigateurs la direction du vent et de leur faire les signaux nécessaires pour les manœuvres de rentrée.

Il est curieux, à ce sujet, de remarquer que l'un des plus anciens poëtes grecs, Leschès, qui vivait vers la trentième olympiade (environ six cent soixante ans avant J. C), décrit dans sa petite Iliade une tour de même genre qui existait à "extrémité du promontoire de Sigée, sur THellespont, à l'époque du siège de Troie. L'érudit bénédictin dom Bernard de Montfaucon en donne le dessin, dans la Table Iliaque, et la représente en forme de pile ou de grand cippe terminé par un sommet aigu. C'est, à peu de chose près , le type de Pédifice de Fréjus ; et il y a tout lieu de les considérer tous deux comme des signaux de jour, remplissant les mêmes fonctions que ceux qui existent en si grand nombre aujourd'hui sur nos côtes, et que Ton appelle des a amers». Quoi qu'il en soit, ce n'était pas un phare , et rien n'est moins bien trouvé que le nom de u Lanterne » sous lequel ce petit monument est universellement connu et désigné.

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