LAGUNE DE LARGENS ET PORT DE FRÉJUS
des pins. La côte bordée d'écueils se développe en dessinant une falaise tourmentée couverte de chênes verts. Un peu au large, deux rochers fauves, semblables à des animaux fantastiques au repos, ferment la rade et reçoivent sur leur croupe allongée l'écume des vagues; le premier esi couché à quelques encablures de la côte, le second à cinq cents mètres en avant; — on les nomme le lion de terre et le lion de mer.
Au loin, Fréjus, pauvre et triste, s'éteint dans une morne solitude. Le voile de la mort semble déjà recouvrir la campagne silencieuse et endormie. La large plaine de TArgens se développe horizontale, verdoyante et fiévreuse; les ruines de l'aqueduc se dessinent à Thorizon , se perdent dans le fond de la vallée et rappellent ces longues files d'arceaux et de piliers qui rayent à perte de vue la campagne déserte tout autour de la Ville éternelle.
L'ensemble de ce paysage méridional est beaucoup plus italien dans le sens classique du mot qu'un très-grand nombre de sites célèbres en Italie. C'est le même sol, le même ciel et la même tristesse qu'aux bords du Tibre; les débris romains épars de tous côtés rendent l'analogie plus saisissante encore. Le port de César et d'Auguste rappelle ainsi par bien des traits , sur notre côte de Provence, les vicissitudes, la prospérité et les ruines de POstie impériale et des ports de Claude et de Trajan.
Rochct *rupli»es di l'Ertirei. — Le* Sutlleri on Sa«ri. — Ligtndn chréiicDD». — La fie Etirellc. — Lts naciens brigindi àt PEMfrel. —Le cap Roui. — La ndc foraine d'Ag«y. — Tri virsée de l'EiMrel par le chemin de fer. — Aspect orleniil du golfe de
IXvisïaa du golfe en dem : le golfe de Jouan ci le golfe de la Napoule — La Siagne. — Ancien 4I«l des lieui. — Temples de Vfnas, de Mari et de Mercure. — Trantfamialion de la baie de la Siigne en mirai* ei en riiitreg. — Etat mndertie. — La plaine de Mval. ~ R^ime torremid 4e U 3Ugni!. — Le» dtboiiemcnti
e l'Et
antique. — V£gitna de Poljbe et le port Ox/bien de airanon.— Lallation militaire d'Hurrra.- Château delà Napoule. — Lord Brougham i Cannes. — La Hore el le climat. — Le golfe Jouan. — Le port de Cannes. — Tnvaax modernes; meoicei d'ensablement. — Mouremeni commercial. — Cr»M, ses fleure et tel parfums. ^- Les villa* de la plage.
L'archipel de Léiini, Lero et Lerina. — Le dieu tjcro. — Vestige* de l'occupation grecque et romaine. — L'ile Ssinte-Marguerile et les prisonniera d'État. — L'Ile Sainl-Honorat.— Fondation, protpfriti et décadence du monastère de Lérins. — S&ulaiîialion
La chaîne de TEstérel sépare le golfe de Fréjus de la plage de Cannes. Le massif montagneux a une forme à peu près elliptique dont le grand aie, orienté du Nord au Sud, mesure une vingtaine de kilomètres, tandis que le petit axe en a quinze environ de l'Ouest à l'Est. Il se détache
36o CHAPITRE HUmÈME.
d'une manière complète de toutes les formations géologiques qui Pentourent du Nord à PEst et dont les masses calcaires, largement stratifiées, sont le prolongement de la grande chaîne des Alpes.
Le groupe de TEstérel dififère par sa forme, par sa couleur, par son origine, de toutes les montagnes littorales de la côte de Provence. Il est entièrement constitué de roches primitives d'éruption; ses plus hauts sommets ne dépassent pas six cents mètres; mais toutes les arêtes en sont aiguës, d^un rouge vif presque ardent. Les crêtes sont dénudées et sauvages. La falaise abrupte, découpée en angles saillants et rentrants, se dresse du côté de la mer comme une fortification inaccessible, défendue par un archipel d^îlots et d'écueils de porphyre presque poli, sur lesquels la lame déferle depuis plusieurs centaines de siècles sans avoir pu produire encore des traces d'érosion géologiquement appréciables. C'est essentiellement une côte fixe. Le relief, les dentelures et les anfractuosités du rivage, les fiords et les cavernes rocheuses dans lesquels la mer s'engouffre ont à peine varié et sont aujourd'hui ce qu'elles étaient à l'origine des temps historiques et même, on peut le dire, aux premiers jours de notre époque géologique contemporaine.
La région est étrange et doit vraisemblablement son nom à une ancienne tribu ligurienne, les
Suelteri, que les géographes classiques placent sur le bord même de la mer entre la chaîne des Maures et les dernières ramifications des Alpes Maritimes. On trouve encore leur nom inscrit sur le grand trophée d^Auguste fièrement planté an Nord de Monaco, à la limite même des Gaules et de ritalie (i). Pays montagneux, sauvage, couvert d^paisses forêts de pins, de chênes-liéges et de chênes verts, terminé au Midi par un mur de rochers qui plonge dans la mer et dont le sommet se hérisse en pointes menaçantes, il dut offrir des retraites impénétrables aux peuplades primitives de la Gaule et fut, pendant de longs siècles, le repaire inexpugnable de ces anciennes bandes de pillards et de corsaires que les armées de Rome purent à peine soumettre et laissèrent en dehors de la zone de colonisation dans une sorte de demi-indépendance.
La voie Aurélienne, en effet, qui fut dans les Gaules le principal élément de la civilisation romaine et ne s*engageait en général que dans des pays cultivés ou cultivables, ne traversait pas PEstérel; elle longeait la côte et suivait à peu près le chemin en corniche que les douaniers parcourent encore aujourd'hui et dont le railway
(l) NERVSI . VELAVNI . SVETRI .
( Andenne inscription de la Turbie.) Dein Suelteri, supraque VerrucinL (Plin., 1. III, c. v.) £oxrrp{ci>v iv 'KctpaXioiç 'AXiceatv £aXtvai. (Ptol., Géog.)
CHAPmiE hliiiIjk.
de Toulon à Nice s^écarte assez peu. On en tnHive des restiges très-apparents à Téoule, sin la plage d^Aurèle dont le nom est assez significatif, au col de la Sainte-Baume et dans le pedl golfe dWgay, à dix mètres à peine au-dessus do niveau de la mer.
D'après des traditions confuses, un temple de Diane l'Éphésienne aurait été bâti sur Tun des sommets de la chaîne; mais il est peu probable que la colonisation grecque ait jamais pénétré dans ces gorges profondes, peu favorables à la culture de la vigne, de l'olivier, et absolument impropres au développement du commerce maritime qui était la principale préoccupation des émigrants de Tlonie. Des légendes à demi chrétiennes sont venues à leur tour se grefifer sur ces souvenirs mythologiques; les cavernes du cap Roux, aujourd'hui noyées par la mer, auraient été, dès les premiers siècles de Tintroduction du Christianisme en Provence, 1 asile de quelques missionnaires apostoliques , et les actes de saint Armentaire parlent même d'une sorte de fée bienfaisante à laquelle on offrait des sacrifices, que les femmes stériles invoquaient pour obtenir une heureuse fécondité, et dont le nom E^trelle aurait servi à désigner Tensemble de ce pays mystérieux et inaccessible (i). 11 est à peine
(i) MiLLiN, Voy. dans les dép. du Midi de la France, t. U, c. Lxrv.
i.'estérel, cannes, LÉRrNs. 363
besoin de dire qu'aucune donnée sérieuse ne permet d'ajouter foi à ces récits plus ou moins fabuleux. Les traditions sont incertaines et plus que confuses, et le passé historique de l'Estérel restera longtemps encore environné d'une obscurité complète.
Ce pays âpre et désert, où le manque de sol végétal et la diflSculté des transports ont empêché la civilisation de s'introduire alors que toute la côte de Provence était en pleine culture, ne tient aucune place chez les historiens et les géographes classiques; il semble n'avoir pas existé pour eux, et ce silence peut en grande partie être expliqué par la terreur que les montagnes de l'Estérel ont inspirée de tout temps et qui en faisait à bon droit, comme des gorges d'Ollioules prés de Toulon, une sorte de pays barbare et redoutable, dans l'intérieur duquel l'homme civilisé n'avait réellement jamais pu pénétrer.
Millin, qui en sa qualité d'homme du Nord n'aimaii pas les Provençaux, considérait avec quelque raison l'Estérel comme le refuge où venaient s'abriier les malfaiteurs qui infestaient la côte depuis Marseille jusqu'au Var.
« En général, écrivait-il en 1 807, probablement sous l'impression fâcheuse de quelque mésaventure de route, il ne faut pas se tîer aux paysans
364 CHAPITRE HUmftMK.
de cette région. Demandez-leur votre chemin, ils ne répondent pas ou ne le font que pour vous égarer. Ayez bien soin que rien ne manque à vos équipages, à vos harnais ; car il ne fiaut attendre d'eux aucune assistance; s^ils vous voient dans rembarras, ils rient; si vous êtes en danger, ils passent leur chemin. Qu'un voyageur altéré cueille une grappe de raisin, il doit s^estimer heureux si cette légère indiscrétion ne lui attire pas un coup de bâton, de pierre ou de fusil de la part du propriétaire. Leurs cris sont ceux da tigre; leur vivacité est celle de la rage. Les rixes naissent pour des misères; elles occasionnent des injures, et la réponse à celles-ci est presque toujours un coup de bâton, de pierre ou de couteau, souvent mortel. Celui qui a commis le crime, revenu à lui, ne pense point à son atrocité, mais à ses suites; il abandonne sa victime, qu'il pourrait secourir; et quelquefois il l'achève pour n'avoir point à craindre sa déposition. Son parti est bientôt pris, il fuit; et, posté dans les vaux d'Ollioules ou dans les fonds de TEstérel, il attend le voyageur, commence par être voleur, et devient bientôt assassin par métier. Cest ainsi que se recrutent les brigands qui infestent les routes de la Provence (i). w
Quelques années auparavant, en 1787, le célèbre Saussure avait eu le courage très-réel de
(l) MiLLIN, t. II, C. LXI.
l'estérel, cannes, lébins. 365
parcourir à pied, en géologue et en botaniste, le massif de l'Estérel; et son enthousiasme pour la flore semi-tropicale qu'il rencontrait sur le flanc méridional de ces rochers exposés aux ardeurs d'un soleil de feu était, il faut le reconnaître, bien souvent tempéré par une légitime iaquiéiude sur les terribles éventualités de son exploration scientifique, n Le grand chemin est là entièrement â découvert, lisons-nous sur ses noies de voyage, et dominé par des pointes saillantes sur lesquelles les voleurs placent des sentinelles. Ils laissent avancer les voyageurs à peu prés jusqu'au milieu de l'espace renfermé entre ces pointes; et là, embusqués dans les bois, ils fondent sur eux et les dépouillent, tandis que les sentinelles veillent à ce que la maréchaussée ne vienne pas les surprendre. Dans ce cas, un coup de sifflet ou un autre signal convenu les avertit, et ils s'enfuient dans la forêt. 11 est absolument impossible de les y atteindre; non-seulement c'est un taillis trésépais, mais le fond de ce laîUis est rempli de gros blocs de pierre; il n'y a là ni chemins, ni sentiers; et, â moins de connaître l'intérieur du bois comme les voleurs eux-mêmes le connaissent, on ne peut y pénétrer qu'avec une lenteur et une difficulté extrêmes. La forêt se prolonge jusqu'à la mer; elle a prés de trois à quatre lieues de long sur une ou deux de large; et tout cet espace, entièrement inculte, est le refuge des
366 CHAPITRE HurnènB.
forçats qui s^échappent des galères de Toulon, pépinière de tous les brigands du pays (i). »
Cette description si peu engageante n^était pas chargée. Les gorges de TEstérel étaient pouf k moins aussi dangereuses au commencement du siècle que certaines parties du royaume de Naples et de la Grèce, ces deux terres classiques du brigandage en Europe; et, malgré la grande route de Toulon en Italie qui traversait la montagne dans toute sa longueur, le pays n^a présenté une sécurité parfaite que depuis un très-petit nombre d*années. Le hameau de TEstérel, qui se trouve au point culminant de la route et au cœur même du massif, est le seul village que Ton rencontre dans cet inextricable fouillis de broussailles et de bois incultes. Créé à la fin du dernier siècle comme poste militaire, uniquement destiné à la surveillance, il a aujourd'hui perdu toute son importance depuis la destruction complète du brigandage. Le chemin de fer littoral a contribué de son côté à Tabandon du pays ; la grande route internationale, dont les lacets serpentaient dans les profondeurs de la redoutable montagne , n'a même plus aujourd'hui l'importance d'un sentier. Non-seulement tous les voyageurs et toutes les marchandises qui se rendent de France en Italie, mais encore tous les produits locaux qui passent de la vallée de la Siagne dans celle de TArgens,
(i) Saussure, Voyages, Gcnhvc, 1787.
l'estérel, cannes, lérins. 36^
prennent aujourd'hui la voie ferrée. L'Estérel est redevenu un désert. Les magnifiques bois de pins et de chênes qui le couvraient jadis sont même depuis longtemps en voie de dépérissement manifeste. Le grand incendie que Charles-Quint fit allumer pour se débarrasser des paysans qui le harcelaient a fait plus de mal que le sac de plusieurs villes; aujourd'hui encore le feu est le grand ennemi de ces forêts résineuses, si facilement inflammables, abandonnées presque sans surveillance à tous les hasards du maraudage, aux dévastations des troupeaux et aux caprices des bergers ; et il faudra peut-être la terrible leçon de plusieurs sinistres et rapplication pendant deux à trois siècles d'une réglementation sévère pour reconstituer à grand'peine les richesses forestières des temps anciens.
La côte abrupte de l'Estêrel, dont le relief si nettement accusé présente une série de caps et d'enfoncements d'un dessin et d'une couleur tout à fait caractéristiques, offre aux navires qui font le petit cabotage entre Marseille et Gènes un double avantage : — pendant les beaux temps, un excellent point de reconnaissance, le cap Roux; — pendant les tempêtes, un précieux mouillage, la rade d'Agay.