e cap Roux est comme la sentinelle avancée
du massif, Tangle le plus saillant, le plus aigu, le sommet le plus élevé. Ses aiguilles de porphyre se dressent verticalement à Paplomb même de h mer ; et, au pied de la falaise, des grottes célèbres ont conservé le souvenir de saint Honorât, de saint Eucher et de quelques autres religieux du monastère de Lérins, que de pieuses traditions provençales ont longtemps considérés comme les patrons tutélaires de la contrée (i). Il y a quelques années encore, le cap Roux et sa u Sainte-Baume» étaient l'objet de fervents pèlerinages (2) ; ce site agreste ne reçoit plus aujourd'hui la visite que d^un petit nombre de touristes intrépides qui viennent étudier, non sans quelque danger, les
(i) Est quidam morts, in mari Gallico Narbonensi in ingressu patriœ Provinciœ, ad occiduum venientibus ab Italia, qui vulgo Caporosse nuncupatur inter insulam Leri' nensem et civitatem Forojuliensem interpositus : qui /ère per tria milliaria et eo amplius in altum se extoUens rupibus vallatus, invius et nemoribus obsitus, cujus orientis et meridiei plagam mare alluit, in qua prœ cœteris portum habet Agathon nomine qui vulgo Agay dicitur; in cujus etiam latere, prope verticem, inter Aquiîonem et Occasum, adest quoddam antrum, per sex milliaria distans à prœdicta civitate Forojuliensi , in modum oratorii, in quo sanctus Honoratus, primus abbas etfundator sacri monasterii Lerinensis, aliquandiu eremicultor mansit. (Chronol, Lerin,, I, p. 37.)
(2) On ne doit pas confondre cette « Sainte- Baume b avec la grotte célèbre du même nom, située à la naissance de la vallée de THuveaune et qui, d'après la grande tradition chrétienne de Provence, fut la retraite de sainte Madeleine.
richesses botaniques ou minéralogiques de cette extrême pointe méridionale de la France, et sont récompensés de leurs fatigues par la vue d^un des plus admirables horizons de mer qu'il soit donné à Phomme de contempler.
Le cap Roux, qui signale la côte à plus de trente milles en mer, indique en même temps aux navires la route à suivre pour arriver au mouillage d^Agay. La petite rade foraine s^ouvre comme une échancrure de plus de cent hectares, pénètre profondément dans l'intérieur du continent et présente sur des fonds très -propres au mouillage des hauteurs d'eau de près de trente mètres. Un hémicycle de collines élevées, les Mornes Rouges, la ferme au fond et la préserve d'une manière absolue des rafales du mistral. Le cap Roux et le cap Drammont la limitent à droite et à gauche comme deux môles gigantesques et rompent les coups de mer du large; et, bien que la houle du Sud-Est se fesse toujours sentir dans la rade, les vagues sont assez amorties pour que les navires puissent y tenir en sécurité sur leurs ancres pendant que les plus violentes tempêtes font rage à quelques brasses en dehors de ce bassin naturel. Aussi n^est-il pas rare de voir quelquefois plusieurs centaines de tartanes ou même de bateaux de commerce d^un assez fort tonnage attendre, pendant trois ou quatre jours, dans cette retraite paisible, le brusque retour du beau temps.
Ces excellentes conditions de mouillage et
370 CHAPITRE HUmilIK.
<f tbri, si précieuses encore de nos joins, devaient rendre des services bien autrement importants à la navigation ancienne beaucoup plus timorée que la nôtre ; et dans cette région de la mer Ligurienne surtout, où la moindre tempête du Sud- Est pouvait jeter les navires à la côte et les briser sur les rochers de TEstérel avant qu'ils aient atteint le golfe de Cannes ou celui de Fréjus, le petit havre dWgay se présentait comme un véritable pon de salut. Aussi, et bien qu^on n^ trouve aucun vestige authentique de Toccupatioa phénicienne ou grecque, on ne doit pas douter que les premiers navigateurs de la Méditenanée niaient souvent abrité leurs galères dans cette anse si favorablement disposée. On aurait tort cependant de ridentitier, comme Font fait quelques commentateurs, avec la colonie gréco-romaine d*Athenopolis, que des textes précis placent à rOuest de Fréjus(i); mais il n^est pas téméraire d'y voir le portiis Agathonis (2) mentionné par les chroniques de Lérins ou le port Oxybien dont parle Sirabon (3j.
Alors comme aujourd'hui la côte paraît avoir
( I ) /n ora autem A thenofolis MassaliensiMm, Fonon Jadii octavanorum colonia... {Plis., 1. lil, c. v.)
DetnJe est Forum Julii o<tjvanorum colonia; ittm pogt Athenojrolim, et Olbiam... 'Mêla, 1. II, c. v.)
(i) Voir la note 1. p. 368.
AifJw. (Strab., Geogr., 1. IV, c. i, 10.)
l'est^rel, cannes, LéttiNS. 371
été trés-peu habitée. Le fond de la baie, occupé par une petite plage marécageuse forinéc par les apports du ruisseau d'Agay, pouvait être un peu plus enfoniié dans les temps anciens que nous ne le voyons maintenant. Cette plage gagne en effet tous les jours vers la mer ; mais celte progression fort lente n'a pas sensiblement modifié le contour général du golfe depuis l'origine de notre ère, et l'on voit encore des traces de la voie romaine à quelques mÈires de la côte. La situation lopographique est donc aujourd'hui ce qu'elle devait être à l'époque gréco- phénicienne. L'établissement récent du chemin de fer n'a apporté aucun élément de vie à ce petit pays mort depuis plus de quinze siècles ; plus que jamais Agay n'est qu'un point de passage. On n'a pas reconnu la nécessité d'y établir le moindre quai, l'embarcadère le plus modeste pour faciliter l'approche des navires. Les difficultés d'accès du côté de la terre, Tâpreté du pays environnant, leloignement de tout centre fiabité le rendent impropre au commerce; et on doit même regarder comme tout à fait chimérique les espérances de quelques propriétaires qui voudraient voir s'élever, sur celte côte abrupte, désene, et qui n'est après tout qu'une gorge entourée de rocs escarpés et complètement privée d'horizon, des villas de plaisance aussi recherchées que les châteaux et les hôtels, sur les plages largement développées de Cannes, de Nice ou de Menton. Sauf pendant les grosses mers du
large, alors que la rade se remplît de navires qui accourent à tomes voiles comme des oiseaux chassés par la tempéie, la mer est aussi déserte 1 Agay que la terre; l'industrie de la pèche ellemême y est tout à fait nulle, et aucune barque n'y a son point d'attache. A peiae si de loin en loin quelque pécheur de corail, héritier de traditions séculaires, vient y faire des recherches de moins en moins fructueuses. Officiellement et administraiivement, Agay est une station de Marseille à Nice; mais en réalité rien ne s'y -arrête, ni marchandises, ni voyageurs. Ce n'est qu'une rade de refuge momentané pour les marins craintifs et un but d'exploration pourquelques touristes, Ce n'est plus et ce ne sera jamais un lieu séjour.
La chaîne littorale de l'Estérel, qui ne présente qu'une superficie peu considérable (trente mille hectares environ) et des aliimdes assez faibles (cinq à six cents mètres}, est une véritable barrière entre deux régions de la côte de Provence tout à fait distinctes. Pour le géologue et le botaniste, c'est un soulèvement éruptif des plus curieux dont les richesses minérales et la flore spéciale méritent un examen tout particulier; pour le voyageur et l'artiste, c'est un merveilleux décor aux lignes étranges, à la couleur ardente, encombrant de rochers presque fantastiques tous lei
l'estérel, cannks, lérins.
plans de la scène, dont la toile de fond , se déchirant tout à coup, découvre un horizon radieux et une terre nouvelle.
Tous ceux qui ont apporté dans leurs voyages un peu de méthode et d'esprit d'observation savent que la nature, en déroulant successivement sous nos yeux les paysages les plus variés et les plus extrêmes, procède dans ses changements de deux manières ditTérentes.
Le plus souvent, les horizons, les reliefs, les climats, les cultures, les mœurs, tous les aspects et tous les phénomènes de la vie extérieure se succèdent et se modifient par degrés insensibles ; au bout d'un certain temps, par le seul fait de la continuité et de l'enchainement de ces transformations inappréciables en elles-mêmes, tout est devenu nouveau dans le monde environnant, et on se trouve transporté dans un milieu absolument différent de celui que l'on a quitté; de même qu'en optique on peut passer, sans avoir la sensation du changement, d'une couleur â une autre tout â fait contraire en suivant la gamme des nuances intermédiaires habilement fondues.
Quelquefois, au contraire, la transition est soudaine; le décor semble s'effondrer, et une perspective nouvelle surgit tout d'un coup, comme si un machiniste invisibleavaii ordonné le changement à vue d'un spectacle grandiose.
Le voyageur qui traverse la France dans sa plus grande dimension du Nord au Sud et se
dirige vers Tltalie, en prenant un de ces trains rapides dont la vitesse merveilleuse est devenue pour nous une nifcessiié de premier ordre et n'est plus qu'un jeu pour l'industrie moderne, peut en moins d'une journée assister à trois de ces changements à vue.
Nous en avons déjà signalé un à la descente du Rhône. A moins de douze heures de Paris, un peu au-dessous de Valence, la vallée, étroite et resserrée comme la gorge d'un torrent des Alpes, s'ouvre et s'élargit tout à coup. Les rochers cm disparu comme par enchantement, et le relief du sol accuse à peine quelques ondulations couvertes de cultures. La verdure sombre et luisante afaii place à une teinte plus pâle qui s'harmonise mieux avec les tons de la roche calcaire. L'atmosphère jusquc-Iâ humide et nuageuse est devenue d'une clarté et d'une transparence parfaites; une sorte de poussière lumineuse semble rayonner au-dessus de l'horizon. L'olivier jusque-là inconnu apparaît sur tous les coteaux. C'est le Nord qui finit, la région méditerranéenne qui commence.
On traverse alors des plaines fertiles et de moins en moins accidentées jusqu'au grand désert de la Crau. Une chaîne de montagnes pelées semble barrer la route; la voie ferrée s'y engage résolument et pénétre dans la roche; un souterrain de prés de cinq kilomètres est bientôt franchi ; le jour renaît subitement; on dirait une véritable
L^ESTÉREL, CANNES, LERINS. 3j5
explosion de lumière. Une immense nappe d^un bleu éblouissant s*étend jusqu'à rhorizon. Au milieu du golfe, des îles rocheuses se détachent en relief sur le double azur de la mer et du ciel. Marseille éclatante de blancheur s^épanouit au fond de sa rade, adossée contre Tamphithéâtre de ses collines, précédée de ses môles et de ses tours, un peu embrumée par la fumée de ses usines, de ses paquebots, et les émanations de sa population condensée, dominée et protégée par la tour grécobyzantine dont la grande statue dorée scintille, comme un phare, aux rayons du soleil. On est entré dans la zone littorale.
On ne la quitte plus jusqu^en Italie; et si, de temps à autre, le railway s'écarte un peu de cette côte, il y revient sans cesse comme poussé par un invincible attrait en décrivant autour de chaque golfe des courbes gracieusement arrondies. Les baies de la Ciotat, de Saint-Nazaire, de Bandol sont ainsi bordées par le chemin de fer qui passe de l'une à l'autre en perçant les promontoires qui les séparent. La chaîne des Maures éloigne bientôt la route de la mer, mais elle la retrouve dans le golfe de Fréjus et la suit jusqu^à Saint- Raphaël. C'est alors que se dresse le mur de porphyre de TEstérel. La roche couleur de feu est perforée comme par un outil. Les tranchées, les tunnels et les viaducs serpentent le long de la falaise et quelquefois surplombent la mer. Les parois déchirées de Tâpre montagne répercutent, comme un rou-
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Oa coIrî^^î à vcl c'ciseau viact kUomètres env:n?n entre Ii pointe ce L'Ai^uiiloa qui termine i TEs: le nîassi: ce l'Esterel et le cap de Li Garoupe derrière lequel se trouve Li ville d'Antibes. La Iiarne du rivai:e s'înr.echit et se creuse entre ces deux proaioaioires et dessine une double cour-
l'estérel, cannes, lérins.
bure de manière à former deux golfes inégaux, le golfe de la Napoule ou de Cannes et le golfe Jouan, séparés entre eux par la pointe aiguë de la Croisette. Au devant de la Croisette, la côte se prolonge invisible sous l'eau et se manifeste de distance en distance par des écueils sous-marins ; à près de mille irois cents mdtres, le banc rocheux se relève, affleure le niveau de la mer et donne naissance à un petit archipel formé de deux îles principales entourées d'un cortège de récifs et de brisants ; c'est le groupe de Lérins.
Le golfe Jouan, dont l'ouverture est à peine de sept kilomètres, présente une courbe demî-circuiaire à peu près parfaile. Le rivage bordé de collines tour à tour granitiques et calcaires est nettement dessiné; la zone littorale doucementinclinée vers la mer est couverte d'oliviers et d'orangers qui gagnent tous les jours et remplacent les grands pins odoriférants dont on retrouve encore de magnifiques bosquets sur toutes les hauteurs. Les villas et les jardins modernes se substituent peu à peu aux forêts séculaires; mais quelle que soit la culture, arbres de hautes futaies, vergers ou champs de Heurs, il est certain qu'une végétation intense a de tout temps orné cette terre privilégiée. Aucun cours d'eau important ne débouche dans le bassin; la plage n'a reçu aucun dépôt d'alluvions; la côte est stable, et la courbe gracieuse qu'elle dessine est à peu près la même qui existait à l'origine des temps historiques. La voie
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Auréiienne la longeait autrefois et passait, comme la route moderne et le chemin de fer, au creux même du golfe, à cet endroit célèbre 6ù Napoléon I* vint débarquer à Timproviste le i*' mars 181 5 au retour de Tîle d'Elbe. Une borne milliaire, qui porte le nom de l'empereur Tibère, en désigne très-nettement la place et ne laisse aucun doute à ce sujet (1].
La grande route militaire d^Italie en Gaule coupait ensuite la pointe de la Croisette et se dirigeait sur Cannes où elle traversait le torrent do Riou sur un petit pont dont les substructionsont été retrouvées. Elle suivait la côte jusqu'à la Napoule; mais cette côte était loin de présenter alors la courbe elliptique si bien développée et la belle plage sablonneuse que nous lui voyons aujourd hui. Les dépôts de ia rivière de la Siagne qui débouche au fond du golfe ont, depuis quelques centaines d*années, modifié Taspect des lieux. Le petit fleuve, dont les sources multiples et les princif>aux affluents se ramifient dans le grand massif calcaire qui s'étend au Nord de la ville de Grasse, contourne le flanc oriental de la chaîne de TEstérel, et traversait autrefois un pays entièrement boisé. Les défrichements , les incendies et
, i ; TIB . CiESAR
DIVI . AVG . F . AVG
POMTI . MAXIM