‹ La Provence maritime, ancienne et moderneChapitre 6 sur 39 · IP PATERNA QVINCTIANI COS · texte numérisé non relu

IP PATERNA QVINCTIANI COS

UNE ViLLE GRÉCO-ROMAINE DISPARUE. I O7

chant des collines; on recherchait surtout le voisinage de la mer; elles étaient partagées en trois corps : la villa rustica, qui était la maison destinée aux ouvriers et aux détails de la culture; la villa fructuaria, où étaient les greniers, les celliers, et où Ton conservait les liquides et les fruits; enfin la villa urbana, qui était l'habitation du maître. Les colonnes, les marbres , étaient destinés à orner cette partie de la villa de Quinctianus, et à former un portique, une galerie couverte, d'où Ton jouissait de la vue de la mer. On sait qu'à la villa rustica on joignait souvent un petit temple, et que ces édifices étaient, en général, accompagnés de beaucoup de chambres attenantes à une grande galerie.

u II est probable que le propriétaire de cette belle habitation était ce Quinctianus dont nous avons vu le tombeau et celui de sa fille ou de sa femme Paterna. La forme de ces tombeaux, l'usage des mosaïques, les médailles découvertes, qui ont toutes des têtes depuis Claude jusqu'à Décence, doivent faire présumer que ce Romain, qui peut-être exerçait une magistrature dans le pays, a vécu dans le quatrième siècle de notre ère; et c'est à cette époque, je crois, qu'il faut placer la construction de ces bâtiments. Je serais porté à croire que la villa urbana de Quinctianus était sur le bord de la mer, au lieu où M. Marin a trouvé un portique, et que sa villa rustica était plus loin, à l'endroit où M. Thibaudeau a décou-

vert une suite de pièces attenantes à une galerie. Quinctianus aura fait creuser, dans le rocher .près de son habitation , un tombeau pour recevoir son sarcophage et celui de sa femme ou de sa fille (i).))

Malgré Tautorité de Millin, il est bien difficile d'admettre que des ruines aussi importantes, et qui, d'après ses propres remarques, n'étaient qu'une partie de ce que le sol pouvait recouvrir encore, aient appartenu à une seule villa, quelque opulente qu'on veuille bien Timaginer. On se demande même avec étonnement ce que deviennent alors pour lui le texte si connu de César relatif à la forteresse marseillaise et les indications non moins claires de Ptolémée et de l'Itinéraire maritime, qui fixaient d'une manière si précise la place de la ville gréco-romaine.

Au surplus , les travaux un peu superficiels de Millin ont été repris ; la plage de Tauroentum a été depuis l'objet d'investigations bien autrement sérieuses; et on doit à M. l'abbé Magloire Giraud une série de monographies qui sont en quelque sorte les procès-verbaux des découvertes qu'il a

(i) Millin, Voyage dans les départements du Midi de la France, t. III, ch. lxxxix.

faites, pendant plus d'un demi-siècle, sur la plage des Lèques.

L'œuvre si complète de M. Magl. Giraud est comme une véritable résurrection de la ville disparue (i). Nous ne pouvons mieux faire que d'y renvoyer le lecteur p)atient, ami de l'érudition et désireux de connaître à fond tout ce qui se rattache à cette ancienne colonie grecque ; mais pour ceux en plus grand nombre qui seraient un peu effrayés à la seule inspection de ces mémoires, à coup sûr fort consciencieux, mais d'une rédaction un peu confuse et quelquefois obscure, nous avons cru devoir opérer un premier dépouillement, et présenter un résumé succinct des découvertes les plus importantes.

L'une des plus intéressantes est la mise au jour, sur trois de ses faces, de l'enceinte du castellum ou de Tacropole. Ce ne sont, à la vérité, que des substructions ; toutefois, du côté du Nord, le mur est apparent sur trois cent soixante mètres de développement, et on a aperçu quelques vestiges de tours rondes qui flanquaient les courtines sur la face orientale. Un grand édifice, difficile à déterminer, dominait la citadelle ou en faisait partie; il est probable que c'était quelque temple, peut-être celui de la Diane classique; l'acro-

(i) Magl. Giraud, Mémoires sur l'ancien Tawoentum. Bulletin de la Société des sciences, belles-lettres et arts du départemcntduVar, années 1 852, 1 853, 1854,1860 et 1861.

I I O CHAPITRE TROlSîÈMF.l

pôle de la ville grecque constituait ainsi la cité sainte et guerrière, protectrice de la ville proprement dite, dont les maisons chétives, construites en menus matériaux ou même en planches et en terre battue, sMtendaient à flanc de coteau sur le rocher de Baumelles et descendaient jusqu^au port.

Sur la plage même, des fouilles persévérantes ont permis de retrouver l'emplacement de ïagora ou place publique, reconnaissable à sa forme rectangulaire et aux substructions très-nombreuses des monuments publics qui l'entouraient sur ses quatre côtés.

Le plus important de ces édifices présentait une figure demi-circulaire, de soixante-dix mètres de diamètre, ouverte du côté de la mer. L'hémicycle était, suivant Tusage antique, à moitié engagé dans le rocher ; la forme générale était donc celle d'un théâtre; deux portes latérales donnaient accès dans la partie du monument qui semble avoir été ïorchestra et qui correspond à notre parterre moderne. Le long du grand mur de scène qui séparait ïorchestra d\i proscenium , on a retrouvé, à des distances égales de deux mètres environ, des bases en maçonnerie destinées à supporter des colonnes, des vases ou des statues. Ce vaste édifice était-il réellement un théâtre, ou bien un de ces marchés ou entrepôts, emporium, où Ton réunissait les vivres et les denrées pour les mettre ensuite en vente? Il est difficile de

le dire. A Athènes comme à Rome, la vie était tout extérieure; et toutes les constructions qui avaient un caractère d^utilité publique étaient exécutées dans des conditions de grandeur et de luxe qui contrastaient avec Texiguïté des habitations privées. La découverte de nombreuses jarres en terre cuite, aplaties par le bas, d^un volume considérable, ne mesurant pas moins d'un mètre vingt-cinq centimètres de diamètre et dont la hauteur dépassait celle de Thomme, du genre appelé dolium, permet de supposer qu'il y avait là un magasin d'approvisionnements.

Toutefois ces vases étaient dissimulés dans les maçonneries et rangés symétriquement le long du proscenium ; et Ton sait que , dans les anciens théâtres, qui étaient ordinairement très-vastes, en plein air et couverts seulement par une tente, velarium, on avait l'habitude de disposer le long du mur de scène une série de vases acoustiques en terre cuite ou en bronze, appelés echea et destinés à renforcer la voix des acteurs. Dans l'hypothèse où cette construction aurait été un théâtre, Fusage des vases acoustiques était ici d'autant plus motivé qu'on se trouvait à quelques pas de la mer dont il importait de dominer le bruit sourd et continu.

A la vérité on ne trouve pas de traces de gradins ; mais il convient de remarquer que les théâtres primitifs n'en avaient pas ; les spectateurs se tenaient en général debout, échelonnés sur les

pentes de rhémicycle; devant eux on exécutait les danses, les jeux athlétiques, les représentations dramatiques; et Torientation du demi -amphithéâtre de Tauroentum ouvert du côté de la mer permet aussi de supposer qu'on pouvait quelquefois y donner le spectacle de naumachies.

Les vases acoustiques, dont les anciens faisaient un usage assez fréquent, ne sont pour ainsi dire plus utilisés chez nous ; Pétude de la propagation du son est d'ailleurs une de celles que les architectes de nos jours négligent le plus et appliquent le moins dans la construction des grands vaisseaux modernes. Mais des observations récentes ont permis de constater qu*en plein moyen âge, dans beaucoup dMglises romanes ou gothiques (i), on avait cherché à augmenter la sonorité de Tédifice en disposant avec un art infini des récipients ingénieux dans l'intérieur desquels Tair pouvait s'engager, accroître sa vibration, soulager la voix de l'orateur et donner aux chants sacrés une amplitude et une puissance très-remarquables.

« On se demande, devant ces instruments sonores, comment les architectes les disposaient dans les édifices. On les rencontre communé-

(i) Notamment en Normandie, à l'église de Saint-Laurent en Caux, à Téglise de Saint-Patrice à Rouen, à Tabbaye de Fervacques, à l'église de Bcllencombe, près Dieppe, etc.

ment le long des corniches, dans les voûtes, à Tangle des piliers, toujours dans la partie supérieure de Péglise, et en face des chaires ou à peu près. L'orifice est assez étroit, mais le vase va en s'élargissant; et la voix, entrée dans ce ventre sonore, en sortait, il semble, avec un élan et une souplessse qui redoublaient sa vigueur sans rien ôter de sa netteté. Le vase était dissimulé dans l'épaisseur de la voûte ou de la corniche ; l'orifice seul s'ouvrait aux yeux ; encore disparaissait-il quelquefois, à ceux du moins qui le regardaient de loin, dans des feuilles d'acanthe à moitié recourbées, et presque toujours dans la pénombre d'un pilastre ou d'une cornicheà Mais, comme on ne s'attendait pas à rencontrer ces vases, on n'a pu le plus souvent observer leur position. Le temps, du reste, avait achevé de les dissimuler sous quelque replâtrage, et ils étaient presque partout sans utilité, quand le hasard les a tirés du milieu de ces décombres (i). »

Quel que fût l'usage de ces poteries colossales retrouvées à Tauroentum, qu'elles fussent des vases acoustiques ou simplement des récipients destinés à conserver les denrées, elles n'en démontrent pas moins l'existence d'un édifice d'une sérieuse importance, théâtre ou marché, et sont une preuve irréfutable que le monument appar-

(i) Mgr Besson, De V acoustique dans les monuments religieux,

tenait à une ville véritable , et non à une maison de plaisance.

D autres ruines permettent d'ailleurs de confirmer cette opinion.

Non loin du théâtre se trouvait une basilique, dont on a mis au jour les soubassements et une partie de Tenceinte extérieure. Le naos ou cella avait vingt-huit mètres de long et était terminé par une abside demi-circulaire de quatorze mètres dé diamètre dont le sol était un peu surexhaussé; des deux côtés de cette nef centrale , se trouvaient deux collatéraux ; on a pu dégager les fondations de celui de droite; mais celui de gauche manque complètement et a disparu, ainsi que le péristyle ou pronaos ; cette partie avancée de l'édifice semble avoir été engagée dans des constructions plus récentes qui sont elles-mêmes démolies depuis plusieurs siècles ; et tous ces décombres mêlés ont été successivement détruits par la mer et ensevelis sous le sable. Toutefois quelques vestiges du mur d'enceinte ou peribolos sont encore apparents de distance en distance et donnent une idée assez vague de Timporiance du monument.

Tout à côté les fouilles ont révélé la présence de débris plus grandioses, mais ce ne sont malheureusement que des substructions dont les lignes sont souvent interrompues, des tronçons de co-

lonnes épars, enfouis sous les dunes et dans un état de ruine et de désordre qui ne permet pas de reconstituer les édifices auxquels ils ont appartenu. Tout fait supposer cependant qu'il y avait, le long de la plage, une série de portiques, plusieurs monuments précédés de leur stoa, et que leurs dimensions étaient considérables, si Ton en juge p)ar ce seul fait qu'on a retrouvé plus de soixante pièces différentes en communication entre elles, et que le soubassement de Tune de ces pièces ne mesure pas moins de quarante -six mètres de longueur sur quatorze mètres de largeur. Les traces de canalisation , les débris trèsnombreux de mosaïque et de peinture à fresque, les fragments de marbres riches qu'on y a pu recueillir, conduisent à penser que ce n'était pas une habitation privée, mais un lieu public, probablement un de ces magnifiques thermes qui renferment à la fois des salles de bains et de jeux de toute sorte, des promenoirs, des galeries, et souvent même des musées et de véritables théâtres miniatures, theatridia.

Un peu à l'extérieur de la ville, du côté de rOrient, et sur la hauteur, était un petit édifice assez élégant, dont on n'a pu retrouver que les fondations, terminé par un hémicycle de cinq mètres de développement et précédé, toujours suivant la mode grecque, d'un péristyle à colonnes. Ce petit sanctuaire devait vraisemblablement renfermer un autel ou une statue; il est probable que c'était

une vhapeï^ privée, un laraire, ou un temple isolé. aïwW"^ *^ ^^^^^ ^^ ^^ Victoire Aptère, dont on ^^>^' '^ ixsics à Tacropole d'Athènes.

Ï.VN^t vie dévastation de toutes ces ruines ne js^^vci malheureusement de faire que des hypot»«8C^ i mais nous devons, pour être complet, i^^lixMUicr encore Texistence de substructions H^^Ui^^i'cmcnt alignées qui semblent indiquer la N^ij^Vv^tion d'une ancienne rue de la ville. La rue ^1 étroite et rectiligne ; à droite et à gauche, la divi^ion des soubassements en rectangles de petite sdmcnsion a paru indiquer la place des maisons. On y a remarqué une très-grande variété dans le mode de pavage des rez-de-chaussée qui permet de les classer suivant la fortune des habitants : dans les maisons pauvres, le sol était couvert de tuile pulvérisée et battue de manière à lui donner la consistance du ciment; dans celles d'un ordre intermédiaire, on employait des briques de différentes formes; dans les maisons riches, le ciment et les briques étaient remplacées par des mosaïques. Les fragments de murs que Ton a pu retrouver démontrent que ces constructions étaient faites de cette maçonnerie que les Grecs appelaient pseudisodomum et les Romains incertum, et qui était composée de toutes sortes de pierres agglomérées confusément et reliées entre elles par un ciment, que Ton recouvrait ensuite par un enduit, auquel le frottement donnait une trèsgrande dureté et un poli susceptible de recevoir

des peintures à Tencaustique. La fresque était tellement dans le goût des anciens que tous les édifices d'une certaine importance et la plupart des maisons particulières en étaient couverts à l'intérieur; presque tous les débris de murs retrouvés à Tauroentum en conservent des traces ; et on a pu y reconnaître une très-grande variété de dessins, des arbres, des serpents, des animaux, des fleurs dont les couleurs avaient conservé une certaine vivacité.

En dehors de l'enceinte de la ville, des amoncellements de poteries brisées laissent supposer que là devait se trouver le quartier du Céramique, que nous appellerions aujourd'hui les Tuileries, et 011 se fabriquaient les tuiles, les briques et tous les objets usuels en terre cuite dont les anciens faisaient un si grand usage. On y retrouve notamment un nombre considérable de briques triangulaires arrondies sur un de leurs côtés et présentant exactement la forme d'un secteur de cercle; la réunion de quatre de ces briques formait le cercle complet, et constituait alors un disque d'une épaisseur de sept à huit centimètres ; on superposait ces disques, empilés les uns au-dessus des autres, et on obtenait ainsi des colonnes de construction très-rapide et dont l'usage était très-répandu dans les édifices gréco-romains, notamment dans les sous-sols, les hypocaustes et les salles de bain.

Les ruines éparses qu'on a pu mettre au Jour en dehors de Tenceinte de la ville ont même permis de constater des détails fort intéressants de la vie antique. Presque toutes ces ruines appartiennent vraisemblablement à des villas ou à des bâtiments agricoles qui ont été, à Tépoque de la prospérité de Tauroentum, en pleine exploitation; ces bâtiments étaient, en général, chauflFés d'une manière toute particulière ; des tuyaux en briques mettaient en communication le sous-sol avec la pièce principale située du côté du Midi ; et on ne aurait en douter, à la vue des débris de conduits rectangulaires, engagés dans l'épaisseur du mur, tapissés de briques noircies qui ont conservé les traces très-visibles de l'action de la fumée et du feu, et qui se trouvent encore mêlés à des fragments de ces immenses vases en poteries nommés rfolium dans lesquels les anciens conservaient leurs liquides et principalement leurs huiles et leurs vins. On sait que la culture de la vigne, d'origine essentiellement grecque, était très-répandue sur tous les coteaux abrités des vents du Nord qui entourent Tauroentum (i). Les témoignages les plus autorisés nous apprennent, d'autre part, que

(i) Taurentum . , , îocus vino suo notissimus, (Joh. Jacobi Hofmanni Lexicon imiversalc, in voce: Taurentum.)

la fabrication du vin chez les anciens était une opération très-compliquée, et qu'on avait Thabitude de le conserver pendant un certain temps dans des chambres chauffées par la fumée.

On trouve dans Garidel des détails très-curieux sur les locaux destinés à cette vinification (i). On mettait, dit-il, le vin dans des vases bien bouchés ; on les portait dans des chambres exposées au Midi; cela s'appelait Yapotheca ou le/umarium, Pline nous apprend qu'il avait établi ces dispositions dans sa villa (2). Le feu était allumé à rétage inférieur dans le sous-sol ; et la chaleur et la fumée montaient au moyen de conduits de plomb et le plus souvent de petits tuyaux en brique construits dans l'épaisseur même des murs. Le fumarium était d'ailleurs percé de quelques ouvertures qui permettaient à la fumée de s'échapper. Telles étaient les dispositions généralement adoptées dans les celliers antiques (3); et il est curieux de constater que cette pratique du chauffage des vins, que la science moderne, sous la direction de M. Pasteur, a rajeunie et non inventée, était connue et appliquée dans toutes les villes du littoral, chez les Grecs et les Romains, dès Torigine de notre ère (4).

(i) Garidel, Hist. des plantes, Aix, ijib,

(2) Pline le Jeune, 1. 11, ep. xvii.

(3) CoLUMELLE, De re rustica, 1. 1, c. vi.

(4) Coctafumis musta Massilitanis,

Martial, 1. III, épig. lxxxii.

Une des preuves les plus irrécusables de Texistence d'une ville dont il ne reste plus que des ruines, c'est le nombre, la variété et la concentration des sépultures. Elles abondent à Tauroentum; et un véritable ossuarium a été trouvé au Nord de la ville, rempli de débris de tombeaux de toute sorte; les uns pauvres, faits simplement de la réunion de quelques briques plates à rebord, d'autres plus riches, en forme d'auges, en pierre ou en marbre, et appartenant à cette catégorie de monuments funéraires que l'on appelle tombeaux apparents. Ils renfermaient des squelettes presque intacts; les corps étaient en général orientés suivant les rites sacrés; quelques-uns cependant étaient dans la direction du Sud au Nord; mais on avait eu soin d'incliner la tête de manière que le mon regardât toujours l'Orient; tous étaient couchés sur le dos, les bras serrés autour du corps, ayant aux pieds ou près de la tête un vase en terre cuite renfermant des monnaies grecques

Improba Massiliœ quidquid fumaria cogunt.

Id.y 1. X, épig. 3CXXVI.

Fumea Massiîice poncre vina potes.

Id.y 1. Xni, épig. cxxiii.

Massiîice funtos miscere nivalibus undis Parce j puer

Id., 1. XIV, cpig. cviii.

OU romaines frappées à l'effigie de Marseille ou des empereurs. Deux de ces squelettes surtout étaient remarquables de conservation et tenaient encore entre leurs dents une monnaie au type d'Auguste, recouverte d'une belle patine verte, et la partie de la monnaie qui touchait aux lèvres du mort était seule oxydée.

Toutes ces sépultures étaient complètement recouvertes par les dunes; et les corps de Tauroentum, qui se trouvaient pour ainsi dire moulés dans le sable inaltérable de la plage comme ceux de Pompeï dans la cendre du Vésuve, s'étaient peu à peu décomposés sans que le squelette ait éprouvé le moindre contact extérieur ni Taction dissolvante des agents atmosphériques.

Les briques funéraires de Tauroentum étaient de dimensions considérables et ne mesuraient pas moins de soixante centimètres de longueur sur quarante centimètres de largeur (exactement o",58 sur o",44); elles étaient plates, à crochet, et portaient toutes le nom du fabricant ; elles servaient en général aux sépultures des pauvres ; on couchait le corps en maintenant avec soin la tête un peu élevée et en la plaçant toujours du côté du soleil levant; des deux côtés du corps, on disposait ces larges briques que Ton inclinait jusqu'à ce qu'elles se rencontrent en formant une sorte de toit ; et , pour empêcher l'eau des pluies ou des filtraiions de pénétrer à travers la fente de l'arête supérieure, on plaçait par-dessus une tuile faî-

tière, beaucoup plus longue que celles que nous employons pour nos toitures modernes, et qui formait le couronnement de ces tombeaux primitifs. On recouvrait alors le tout de sable, et cette modeste construction préservait ainsi le corps du contact direct de la terre : molliter ossa quiescant (i).

Les sépultures des riches avaient lieu dans des bières en terre cuite en forme de jarres immenses ou même dans des sarcophages de marbre ou de pierre dont on a retrouvé quelques débris. — Mais, dans les plus pauvres comme dans les plus riches, on plaçait pieusement des lampes, des vases, de petites fioles en verre, quelquefois même des objets usuels, bijoux pour les femmes, armes pour les guerriers, jouets pour les enfants, que le défunt avait aimés pendant la vie et qui, dans les idées païennes, devaient rester à la disposition de ses mânes. Un nombre considérable de ces débris ont été retrouvés en mille pièces sur la plage de Tauroentum; car le cimetière contournait la ville, s'étendait jusque sur le bord de la mer, et il semble que la population gréco-romaine de la colonie, en adoptant cet emplacement pour le der nier asile de ses morts, ait regardé cette mer transparente comme une coupe inépuisable d'eau lustrale, et voulu rappeler une fois de plus ce mythe touchant de la navigation des âmes à tra-

(i) ViRG., Egl., X, V. 33.

vers les océans, à la recherche d'îles bienheureuses et de paradis inconnus.

* Nous devons nécessairement nous borner, et

nous tomberions dans Pénumération, si nous voulions mentionner ici tous les débris mutilés que Ton a retrouvés enfouis sous la plage des Lèques. Presque tout est brisé ; statues, pierres gravées, bijoux, poteries et terres cuites qui rappellent quelquefois les merveilleuses statuettes de Tanagra, gisent pêle-mêle et en menus fragments sous une couche humide de sable mêlé d'eau de mer et sont aujourd'hui à peine reconnaissables. Malgré leur mauvais état, ces vestiges auraient encore présenté un intérêt de premier ordre ; leur classement méthodique aurait permis de faire bien des restaurations; malheureusement les fouilles ont été faites à plusieurs reprises, elles n''ont jamais été Tobjet d'une surveillance intelligente, et, presque immédiatement après leur ouverture, elles ont été remblayées, fout a été dispersé, jeté ou vendu ; il n'existe que très-peu de collections particulières, et encore sont-elles incomplètes, confuses, et ne constituent-elles que des épaves et des fragments.

JLes seuls objets qui nous soient parvenus sans trop d'altération sont les monnaies; et, malgré que la plupart aient été perdues ou volées, on a

pu conserver et classer un nombre considérable de inédailles du Haut et Bas-Empire et surtout de médailles marseillaises portant toutes la légende caractéristique mas ou mac, qui est Tabrégé de MAliAAlHTQN, et reproduisant les types classiques du monnayage massaliote : tête laurée de Diane ou d* Apollon à Tavers, et au revers le caducée, la galère unirame, le lion, le dauphin, Taigle, le taureau cornupète ou à l'état de repos, et dont il serait superflu de donner une description que Ton peut trouver très-complète dans tous les ouvrages spéciaux de numismatique.

L'une d'elles cependant mérite une mention particulière; elle porte sur une face la tête casquée et bien connue de Minerve avec les lettres MAI; sur Fautre, une tête virile imberbe et également casquée ; Tabsence de légende rend l'interprétation assez difficile ; mais ce type se rattache à la série marseillaise par une de ses faces ; et il ne serait pas impossible que la tête allégorique du revers ne fût une représentation symbolique du peuple, de la ville ou du port. Ces sortes de personnifications ne sont pas sans exemple, et tous les numismates connaissent une intéressante monnaie de Marseille représentant le dieu topique du port, Lacydon, et une médaille corinthienne sur laquelle Tisthme était figuré par la tête d'un jeune adolescent.

Le résumé peut-être un peu long, mais à coup sûr bien incomplet, que nous venons de faire, aura du moins cet avantage d'avoir fixé de la manière la plus indiscutable l'existence et Tassieite de la ville de Tauroentum.

Ville, acropole, port, travaux de canalisation, monuments publics, tombeaux, monnaies, débris d'œuvres d'art, d'inscriptions et d'objets usuels, voilà ce que les fouilles ont permis de retrouver. Les découvertes archéologiques ont donc merveilleusement corroboré les textes déjà si précis des anciens géographes, et on peut affirmer avec la plus grande autorité que le rocher de Baumelles et la plage des Lèques , l'un aujourd'hui désert , l'autre ensablée, marquent la place de l'ancienne colonie phocéenne.

Mais, s'il a été possible de retrouver le sol, il est bien difficile de reconstituer l'histoire de la ville disparue. Son origine, comme celle de la plupart des villes littorales de la Provence, se perd dans la nuit du passé. Il est fort probable cependant, pour ne pas dire certain, que bien avant l'émigration grecque, il existait, dans le petit golfe de Tauroentum, un embryon de port, assez enfoncé dans les terres et qui devait servir aux navigateurs de ces époques reculées.

Ptolémée dit en termes formels que la contrée

126 CHAPITRE TROISIÎtME.

était habitée par une des tribus de la race celtoligure qui portait le nom de Ck>mmoniens et qui vivait à Tabri des forêts de pins qui couvraient, alors plus encore que de nos jours, toute la région littorale ; dès lors, il n'est peut-être pas bien téméraire de p)enser que le bois actuel de Conil, dont le nom semble n'être qu'une corruption de Commonil, ne soit un reste de Tancienne forêt ligurienne. Quoi qu'il en soit, ce que Ton peut appeler la vie historique de Tauroentum remonte incontestablement à Tépoque de la première ou de la seconde expédition que les Grecs d'Ionie firent sur les côtes de cette partie de la Gaule méridionale que Ptolomée appelait la Celto-Galatie et qui, malgré les occupations phénicienne, grecque et romaine, a conservé, presque jusque dans les temps modernes , le nom de Ligurie.

On sait, en effet, que la première année de la quarante-cinquième olympiade (an de Rome i54, cinq cent quatre-vingt-dix-neuf ans avant Jésus- Christ) une flottille grecque, montée par quelques aventuriers, partit du port de Phocée, Tune des douze villes ioniennes de l'Asie Mineure, et vint reconnaître les rivages de la Méditerranée occidentale. Les historiens se sont plu à revêtir cette première expédition d'une sorte d'auréole mystérieuse et poétique, et tout le monde connaît la légende des amours du Grec Eumène et de la jeune Gauloise Gyptis à laquelle on rattache un peu légèrement la fondation de Marseille.

A vrai dire, Massalîa existait bien antérieurement à ce petit roman devenu presque classique; elle était déjà même un comptoir assez fréquenté depuis longtemps par les navigateurs tyriens. qui eux-mêmes n'avaient pas rencontré un désert sur cette côte occupée par les populations liguriennes. Le petit port devint bientôt un entrepôt d'une sérieuse importance; il se forma en peu de temps une véritable ville gréco-phénicienne; et les affaires de celte première colonie grecque durent prospérer assez bien, puisque cinquante-sept ans après (an de Rome 211 — cinq cent quarantedeux ans avant Jésus -Christ) tous les habitants de Phocée n'hésitèrent pas à s'expatrier en masse, à quitter définitivement leur ville assiégée par les Perses et les Mèdes, et à venir chercher fortune sur les côtes méditerranéennes de l'Ibérie et de la Celtique.

Ce départ fut une fuite. Embarqués sans ordre, sans discipline et groupés en familles, les Phocéens abordèrent un peu partout, en Corse, en Espagne, en Italie, en Provence, portant pieusement avec eux Timage sacrée de leur déesse favorite, Diane d'Ephèse, dont les mystères devaient constituer, avec ceux d'Apollon, la religion officielle de toutes les colonies (i).

Or nous savons par le témoignage d'Apollodore qu'un des vaisseaux de la flotte qui errait un peu

(i; Strab., Ocog., 1. V.

^g CHAPITRE TROISIÈME.

lavcntur* sur cette mer inconnue, fut séparé des autres navires par une violente tempête. Poussé sur la côte de la Ligurie et ne pouvant plus reprendre le large, il vint échouer dans un petit golfe de la plage. A peine débarqués sur un territoire ennemi, les Grecs se bâtirent à la hâte quelques habitations, occupèrent la hauteur voisine et donnèrent à leur ville naissante le nom de Tauroeîs en souvenir de Timage du taureau qui décorait la proue de leur navire (i).

Ce fut lorigine de Tauroentum. Toutes les autres colonies grecques furent établies à peu près à la même époque et dans des circonstances analogues. Unies entre elles par une communauté d'origine, de langage, de croyances et d'infortune, elles avaient les mêmes mœurs, les mêmes goûts, les mêmes intérêts. Les relations constantes qu'elles entretenaient avec Massalia, déjà riche et puissante, ont fait croire à plusieurs géographes anciens qu'elles lui devaient leur fondation. Strabon lui-même, ordinairement si exact, Taflirmc sans preuve (2), et après lui une foule d'auicurs Tout répète avec une docilité parfaite. Il

( I ^ AyttlloJarus, primo gcographumenon^ inquit navem in ^Nii i'c'i7i suut qui urbem condidere pro insigni habuisse Uiurum, »»f .? classe Phoccnsium rejecti cum essent, illic tiyyuiissc lie urbem à navis insigne nominasse. (Stepu. By- #.\Nr. , /)<• urbibus et populis Hcrmolai compendium. In vovcTauf^fiji;. Amstelodami, 1678.)

[f'i Si HAiioN, (icog., 1. IV, c. I, 8 V et suiv.

n'en est rien. Toutes ces villes grecques jouissaient d^une indépendance complète. Marseille ne leur envoyait ni troupes ni magistrats; elle ne leur dictait aucune loi. Chacune se gouvernait à sa guise. Il n'existait pas entre elles ce que Ton pourrait appeler un système colonial ; et tous les établissements grecs qui ont prospéré .sur les côtes de la Méditerranée ont été et sont toujours restés libres jusqu'à leur chute, formant entre eux une sorte de fédération commerciale unie seulement par le sentiment de l'intérêt commun, la croyance aux mêmes dieux et les souvenirs de la mère patrie. Il est donc absolument inexact, si on applique aux mots leur véritable sens étymologique, de dire que Marseille était la métropole de toutes les colonies phocéennes ; ce n'était pas une mère, mais seulement une sœur aînée, riche, puissante, aimée, respectée, dont on reconnaissait la bienveillante tutelle, sans que cette tutelle ait dégénéré en un despotisme dont on n'aurait jamais consenti à supporter le joug.

Cette ligue défensive était d'ailleurs bien nécessaire en présence des barbares ligures et salyens qui occupaient presque tout le territoire; et Tacite nous représente ces colonies grecques comme de véritables villes fortes, dominant par leurs citadelles tout le pays ennemi (i). Leur alliance dura près de cinq siècles et ne fut brisée

(i) Tacite, Agricola, c. xiv.

l!A> CHAPITRE TROISIÈME.

que |>«r U prise de Marseille et la conquête vklinitîvc des Gaules par les armées romaines. T*urocntum dut subir le sort de la grande ville {siKvxfcnne qu^elle avait soutenue de ses vaisseaux ; tt vx que César appelait son château, Castellum MassiUensium, c'est-à-dire la partie supérieure et fortifiée de la cité, fut occupé par Décimus Brutus, après la victoire qu'il remporta sur la flotte gréco- pompéienne dans les eaux du golfe des Lèqucs.

La chute de Marseille entraîna donc celle de Tauroentum, et alors commença la transformalion de la colonie exclusivement grecque en ville gréco-romaine. La plupart des monuments dont nous avons décrit les ruines datent de cette époque. Ce fut pour Tauroentum la fin de la liberté et probablement le commencement de l'opulence, si Ton en juge par l'énorme quantité de marbres rares et précieux, et les débris de colonnades et de mosaïques, indices certains d'un trèsgrand luxe et d'une civilisation assez raffinée. Combien de temps dura cette seconde période? Nul ne saurait le dire. A partir de l'origine de notre ère, Tauroentum n'a plus d'histoire et ne parait avoir été qu'une ville de plaisance, résidence de quelques familles patriciennes, dont les villas somptueuses s'étendaient assez loin dans les terres; son nom seul est inscrit dans l'Itinéraire maritime de l'empire, et elle ne figure que comme station de la flotte romaine.

UNE VILLE GRÉCO-ROMAINE DISPARUE. l3l

Il est encore plus difficile de déterminer, même d'une manière approximative, l'époque de sa destruction ou de sa disparition. Rien dans l'histoire romaine, dans celle des Gaules ou de la Provence, n'indique la révolution qui mit fin à son existence. Les plus laborieuses recherches ont été vaines. Quelques auteurs modernes, ne sachant comment expliquer l'état de désordre dans lequel se trouve la plage des Lèques, ont imaginé que la ville s'était effondrée à la suite d'un cataclysme subit. Le comblement du port, très-reculé dans l'intérieur des terres et encombré de sables et d'alluvions, semble prouver en effet un exhaussement de la côte ; tandis que la présence de substructions romaines, encore noyées sous l'eau à quelques mètres du rivage, indique un abaissement du sol et une invasion de la mer. Il est bien difficile cependant d'admettre que l'histoire n'ait rien transmis d'un événement si extraordinaire, et qu'une pareille catastrophe n'ait laissé aucun souvenir dans les traditions locales; il est certain, d'autre part, que, si la ville avait disparu brusquement à la suite de quelque bouleversement géologique, les fouilles auraient amené, comme à Pompeï, comme à Herculanum, la découverte de ruines caractéristiques, et que, dans tous ces débris agglomérés, on aurait retrouvé

un nombre beaucoup plus considérable dobjets d'art et surtout d'objets usuels, entiers ou mutilés. Il est donc plus que probable que Tauroentum a été lentement abandonné et que plusieurs générations en ont emporté peu à peu tout ce qui était précieux ou même simplement d'une utilité immédiate.

Mais, s'il est imjX)ssible de trouver, soit dans les documents historiques, soit dans les traditions, des éléments suffisants pour préciser la cause de la destruction de Tauroentum, on peut, dans une certaine mesure, indiquer approximativement Tépoque de sa ruine.

Tout d'abord, les textes anciens et notamment ritinéraire maritime constatent son existence au second siècle de notre ère : et on sait qu elle prospérait encore au troisième. La série des monnaies découvertes dans les ruines permet de prolonger son existence de quelques siècles encore. Depuis les premières fouilles exécutées en ijSS, on a trouvé un nombre trcs-considérable de médailles postérieures au règne dWlexandre Sévère: les plus nombreuses sont frappées à 1 effigie de Probus, de Maximien Hercule, de Constantin le Grand et de Valentinien I" qui régnait en 373. Tauroentum était donc habité à la tin du quatrième siècle. A partir de cette époque, la série numismatique est brusquement interrompue, mais la ville n avait pas pour cela cessé d'exister : les plus anciennes chroniques et les traditions les plus au-

UNE VILLE GRÉCO-ROMAINE DISPARUE. l33

torisées de la Provence rappellent toutes que, pendant Tagonie de Pempire romain, elle fut tour à tour occupée et saccagée par les Goths , les Bourguignons, les Francs, les Visigoths et les Lombards; et cette succession d'invasions barbares explique d^une manière assez plausible la lacune dans les monuments monétaires.

Il résulte d'ailleurs très-nettement d'un texte d^Étienne de Byzance, qui vivait au cinquième siècle, et des commentaires de son dictionnaire géographique, écrits un siècle plus tard par Hermolatis de Q)nstantinople, que la colonie gréco-romaine existait encore à cette époque (i).

Mais il y a plus; on y a trouvé récemment des monnaies de Théodose le Grand et quelques médailles byzantines à Teffigie du Christ, à tête radiée, tenant à la main gauche TÉvangile ou le livre des Prophéties, avec une légende composée de lettres grecques et gothiques portant ces mots : ne Jésus Christus rex regnantium, Jésus-Christ roi de ceux qui régnent. » Le revers est encore plus caractéristique et reproduit une croix grecque, entre deux téies coiffées de la tiare surmontée d^une croix ordinaire. Cette disposition ne se retrouve que sur les monnaies grecques frappées à partir du règne de Phocas, qui mourut en 6io; et il est d^ailleurs universellement admis par les

(i) Steph. Byzant., Deurbibus et populis Hermolai cornpendium. In voce Tocuposiç. Amsterdam, 1678.

l34 CHAPITRE TROISIÈME.

numismates que Teffigie du Christ, dans l'attitude qui vient d'être décrite, n'apparaît que sur les monnaies frappées en Orient sous le règne des empereurs de la dynastie d'Héraclius, c'est-àdire vers le commencement du huitième siècle (i). Nous sommes donc autorisé à prolonger l'existence de Tauroentum jusqu'à cette période obscure et tourmentée de notre histoire nationale, oti les Sarrasins harcelaient sans trêve les populations littorales et couvraient de ruines la moitié de la Provence et du Languedoc, sans pouvoir y fonder, comme en Espagne, un empire durable. On sait que la première expédition des Maures

africains sur notre territoire eut lieu en ySô ou 737, et qu'ils réussirent à s'y maintenir, sinon en maîtres reconnus, du moins à l'état de bandes errantes et armées, pendant près de deux siècles. Leur domination paraît cependant avoir pris un caractère de permanence assez marquée aux environs mêmes de Tauroentum et dans la plus grande partie du département du Var ; et Ton voit encore, de distance en distance, sur les sommets des collines qui dominent la côte, des tours quadrangula ires qui leur servaient de postes d'observation, véritables sémaphores flanqués, suivant la mode orientale, de moucharabis assez grossiers et au sommet desquels ils allumaient des feux dont la

(i) BviNDURi, Numismata imperatorum Romanorum a Trajano Decio ad Palccologos Augustos, H, 725.

UNE VILLE GRÉCO-ROMAINE DISPARUE. l35

clarté pendant la nuit et la fumée pendant le jour étaient pour eux un code de signaux et presque un alphabet.

Les monnaies manquent à partir de cette époque; mais Thistoire commence à fournir quelques monuments écrits; et des chartes du dixième et du onzième siècle (i) parlent à plusieurs reprises des ravages que les Sarrasins exercèrent sur la côte, du sac des villes, du pillage des églises et des monastères, et mentionnent notamment cette partie du territoire comme une de celles qui eurent le plus à souffrir de ces déprédations (2).

D après ces documents, c'est donc vraisemblablement dans le courant du onzième siècle que la ville gréco-romaine a disparu pour toujours, et depuis cette époque elle est restée plongée dans le silence et Toubli le plus complet. La tradition rapporte que ses rares habitants, ne trouvant plus aucune sécurité dans leur ville, à demi ruinée

(i) Voir le grand cartulaire de l'abbaye de Saint-Victor, fol. 23 et passim.

(2) Gens bar tara in regno Provinciœ irruens , circumquaque diffusa vehementcr, invaluit, ac munitissima quœqiie loca obtinens et inhabitans cuncta vastavit, ecclesias et monasteria plurima destruxit, et loca quœ primo desiderabilia videbantur in solitudinem redacta sunt, et quœ fuerat habitatio hominum , postmodum cœpit esse fer arum. (Dom Martenne, Vet. script, amplissima coUectio, t. II, p. 35o.) — Reinaud, Invasions des Sarrasins en France , III* partie.

par les invasions et exposée à la fois aux incursions des barbares et aux attaques incessantes de la mer, émigrèrent en masse dans Tintéricur des terres et vinrent chercher un asile sur la colline voisine, qui fut le siège, cathedra, autour duquel ils se groupèrent, et prit de là le nom de a la Cadière v>(i).

Telle est, dans ses lignes principales quoique un peu indécises, l'histoire de Tauroentum. Il faut Ta vouer, malgré toutes les vicissitudes que nous venons de raconter, et quelles qu'aient pu être les déprédations des hordes barbares qui ont tour à tour occuf>é et saccagé lancienne colonie gréco-romaine, on a peine à comprendre comment une ville tout entière a pu disparaître d'une manière aussi complète; on est sans doute habitué en Provence à mettre toutes les 'ruines sur le compte des Sarrasins; mais à Tauroentum, c'est à peine si l'on trouve aujourd'hui quelques

(i) KaOéSpa, siège, lieu de refuge, de repos, en latin cathedra, dénomination par laquelle le petit hameau de la Cadière est désigné dans les anciennes chartes jusqu'au douzième siècle, et d'où Ton a fait plus tard caderia, cadiera et cadière, en provençal cadiero, mot qui, dans cet idiome, comme dans la basse latinité caderia, est synonyme de chaise et rappelle que ce lieu fut l'asile des habitants de Tauroentum et le siège autour duquel ils se réunirent.

UNE VILLE GRÉCO-ROMAINE DISPARUE. l JJ

ruines; tout est recouvert de sable et est vraisemblablement destiné à rester éternellement enseveli. Cette étrange situation donne aux descriptions que Ton a faites des vestiges de Tauroentum un faux air de paradoxe ou de naïveté archéologique ; et ce n-est pas sans quelque apparence de vérité que Tun des plus brillants esprits de notre Provence a raconté, dans une lettre étincelante de verve, la déception qu'il éprouva, lorsqu'il parcourut la plage historique des Lèques qui lui rappelait la visite classique que tous les étrangers vont faire à Rome, à l'entrée de la voie Appia, pour contempler « les tombeaux invisibles des Scipions absents ».

« M. Marin, dit Méry, a publié un livre sur les ruines de Tauroentum; il a donc vu ces ruines. Aujourd'hui elles ont disparu ; et, en disparaissant, elles ont rendu un véritable service aux voyageurs, qui, débarquant sur le rivage, étaient assaillis par la tempête d'une formidable controverse, engagée entre M. Marin et les partisans de la Statistique du département. Un préposé de M. Marin était domicilié dans une cuve d'un bain de Diane, et il attendait les voyageurs pour leur exposer les doctrines de son maître. Dès que M. Brémond, le représentant des théories de la Statistique , remarquait une certaine agitation sur le rivage de Tauroentum, il partait en canot de la Ciotat et venait soutenir ses principes avec une voix de mistral. Les voyageurs

l38 CHAPITRE TROISIÈME,

étaient fort à plaindre en ce temps-là. Enfin la douane vint, et des jours plus doux commencèrent pour Tauroentum. Les douaniers firent <I'abord condamner M. Marin et M. Brémond comme contrebandiers; puis ces mélancoliques préposés, cherchant un remède à leurs ennuis administratifs, égratignèrent pierre à pierre les ruines du temple de Vénus, de Diane, de Neptune, pour faire des ricochets dans le golfe, quum placidum ventis staret mare, M. Brémond publia une satire pleine de sel attique contre les douaniers. Ce fut le dernier effort de la science en faveur de Tauroentum. Une génération de douaniers épuisa les ruines en ricochets; toute Tantiquité y passa. On n'y trouva plus, pour la controverse, la moindre pierre d'achoppement. Le rivage reprit sa nudité rocailleuse des jours de la création.

« On montre aujourd'hui à Tauroentum l'absence complète de trois temples, de deux thermes, de deux promenoirs comme les aimait Martial, d'un cirque orné d'obélisques sur son épine et d'un camp prétorien. Le visiteur ouvre de grands yeux et voit deux douaniers assis sur douze arpents de néant pétrifié.

« Ainsi les ruines mêmes s'effacent partout dans le monde des vieux monuments. Nous avons soin toujours de mettre ces grandes dévastations sur le compte du temps rongeur, dont là faux est impitoyable. Cela nous décharge de toute responsabi-

UNE VILLE GRÉCO-ROMAINE DISPARUE. iSp

lité. Le temps n^est pas si destructeur qu'on le dit; et, si Thomme n -entrait pas en collaboration avec lui dans son œuvre de ravage, beaucoup de saintes pierres seraient encore debout. En Provence surtout, on devrait renoncer à peindre le temps avec ces vieux attributs mythologiques; ce dieu doit être représenté avec Phabit vert et le sabre du douanier (i). »

Méry avait trop d'esprit pour être un fervent archéologue; à tout prendre, il n'avait pas tout à fait tort; et il est certain que les ruines abandonnées à elles-mêmes se maintiendraient presque indéfiniment; les paysans, sinon les douaniers, ont été, pendant près de huit siècles, les pires Sarrasins de la Provence ; ils ont incendié des forêts entières sous prétexte de donner à paître à leurs troupeaux, démoli des pans de murs antiques et ruiné des monuments presque debout pour y prendre les matériaux nécessaires à la construction de leurs maisons et à la clôture de leurs champs ; le petit hameau de Saint-Cyr en particulier et le village de la Cadière, qui ont été le refuge des Tauroentins harcelés par les Barbares, sont entièrement bâtis avec les débris de l'ancienne colonie grecque, de sa citadelle, de ses temples et de ses quais.

(i) Méry, Lettre à Alexandrie Dumas, datée de Hycres, mars 1844.

M«is d'autres causes ont contribué à la destruction complète de la ville. Tous les ruisseaux des environs, sur une étendue de plusieurs lieues, venaient autrefois se jeter dans le port de Tauroentum, qui formait, comme nous Pavons dit, un enfoncement profond dans Tintérieur des terres, et dont on a retrouvé des vestiges jusqu^aux abords du hameau de Saint-Cyr.

La disparition des forêts qui couvraient autrefois les sommets aujourd'hui dénudés des collines de la Cadière et de Conil a modifié le régime de tous ces cours d*eau ; ils se sont à peu près transformés en torrents et charrient, pendant Thiver et après les orages, une quantité considérable de séJimcnts et de graviers (i). Ces terres transportées ont fini à la longue par constituer la plaine d'alluvions que nous voyons aujourd'hui; et on trouve, dans les actes du quinzième et du seizième siècle, la désignation de plan de la marine donnée * ù cette partie de la côte, qui continue à s'appeler plan de la mar , en souvenir de l'ancien état marécageux de cette plaine aujourd'hui émergée et surexhaussée (2).

(i) Statistique des Bouches-du-Rhâne , t. II. (2) Archives de la préfecture des Douches-du-Rhône , Cartulaire de V abbaye de Saint- Victor, passim. La mise

il est constant d^ailleurs que le cap Saint-Louis , qui termine cki côté du Nord le golfe des Lèques, avait autrefois une saillie beaucoup plus accentuée et s^avançait davantage au large dans la direction du promontoire de Baumelles, qui lui fait face, ainsi qu^on peut facilement le reconnaître par les hauts-fonds et les débris de rochers qui sont perdus en mer en avant de ce cap.

Le petit golfe des Lèques était donc , dans les temps anciens, beaucoup mieux protégé qu'aujourd'hui contre la violence des vents dominants qui soufflent du côté de la terre, depuis le Nord- Est jusqu^au Nord-Ouest.

D autre part, il était aussi beaucoup mieux abrité des vents du large par le rocher auquel était adossée la ville de Tauroentum, et dont l'écroulement séculaire a non-seulement entraîné la ruine d'une partie de la citadelle et des principaux édifices qui se trouvaient au-dessous, mais a eu encore ce résultat néfaste d'amonceler à l'entrée du port une quantité énorme de débris qui ont contribué à son obstruction. La situation nautique a donc notablement empiré ; la rade est plus ouverte à la grosse mer, beaucoup plus battue des vents; la profondeur a diminué, le mouillage est moins sûr. Les dépôts de terres et d'alluvions

en culture du plan de la mer n^a commencé qu'après l'aliénation de ce terrain, faite en 1 334 par Laurent Strozzi, abbé de Saint-Victor, en faveur de la communauté de la Cadière.

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jljfliit presque sur place sous la double impul-

'on àcs vents de terre et des vents de mer. Les

arbustes, les arbres même ont été recouverts par

/^ sable mouvant, et le sol antique a fini par

disparaître d'une manière complète.

Ce n'est pas encore tout. Lorsqu'on examine le ififiioire de Tauroentum au point de vue idéologique, on voit qu'il se trouve précisément situé à la limite des terrains crétacés et des terrains jurassiques, correspondant à deux âges dilîérents dans te chronologie de Técorce terrestre. Il y a là comme une sorte de coupure et de dislocation, et la ligne séparative des deux terrains forme un ihahv og sillonné jadis par les cours d'eau qui venaient aboutir dans le golfe de Tauroentum. Ce ihaKveg a été remblayé par les alluvions; et le sol a été nécessairement exhaussé de toute la quantité des matières que les torrents ont charriées dans le golfe : mais il est fort probable aussi que le relief de la cote a éprouvé d'autres changements de niveau dus à des causes différentes et d'une im}x>rtance bien autrement considérable.

On sait, en effet, que Técorce terrestre, qui n'est qu'un mince épiderme, comparée à Ténorme noyau liquide et gazeux du sphéroïde dont elle forme Tenveloppe solide, est soumise à des variations séculaires et à des oscillations d'une extrême lenteur, mais d'une incalculable puissance. Il est aussi mathématiquement prouvé que le niveau des mers du globe est absolument fixe depuis l'origine de notre époque géologique, et qu'il y a égalité parfaite entre la quantité d'eau qui est enlevée par l'évaporation à la surface de tous les océans et celle qui leur est restituée soit par les pluies, soit par l'apport des fleuves. C'est dès lors la terre et non la mer qui est, en fait, l'élément mobile et changeant de notre planète, et ces changements ont été constatés presque sur tous les continents. Mais, sans sortir de notre bassin de la Méditerranée, les preuves qui démontrent les mouvements du sol se présentent en foule. Les anciens ports se comblent en général, les baies s'oblitèrent; sur la côte, les promontoires disparaissent sous la morsure de la mer, les falaises s'élèvent ou s'abaissent; et ces phénomènes s'accomplissent avec assez de rapidité pour que les modifications dans l'aspect des rivages ne puissent pas être attribuées seulement à l'influence des agents extérieurs ou à l'apport des sables fluviaux ou marins ; il faut donc de toute

néct^ssité reconnaître Taction d^une force verticale qui pousse de bas en haut ou de haut en bas le ixèle épidémie sur lequel nous nous agitons. Le phénomène observé dans la baie de Naples est Tezemple classique mille fois cité à Tappui de ces oscillations du sol terrestre ; et tout le monde sait que les trois colonnes encore debout qui décorent, à Pouzzoles, le pronaos du temple de Sérapis présentent, jusqu'à une hauteur de deux mètres au-dessus de leur socle, des perforations produites par des animalcules marins; on a là sous les yeux la preuve la plus saisissante que le terrain sur lequel le temple a été construit, et qui devait nécessairement se trouver à un niveau un peu supérieur au zéro de la mer, s'est peu à peu abaissé sans fracture ni dislocation , est descendu exactement à deux mètres en contre-bas du niveau de la Méditerranée, a séjourné assez longtemps sous Teau pour permettre aux foraminifères de percer le marbre des colonnes, et s'est ensuite relevé jusqu'à la hauteur que nous voyons aujourd'hui. Il est donc certain que le sol que nous foulons n'est pas immuable; il frissonne et se meut lentement, s'élève ou s'abaisse avec les siècles; et Ton peut affirmer, avec l'un des plus grands naturalistes des temps modernes, que le repos de Técorce terrestre pendant toute une période de son histoire est aussi improbable que le serait le calme absolu de l'atmosphère pendant toute une saison de l'année.

Nous ne voyons donc aucune impossibilité à admettre qu'aux causes que nous avons déjà mentionnées pour expliquer la ruine de Tauroentum, — ensablement du port par les apports des torrents, destruction des promontoires de Saint- Louis et de Baumelles par les coups de mer et comblement naturel de la baie, ensevelissement delà plage sous les dunes mouvantes, dévastations successives par les Barbares et les indigènes, — et que nous pourrions appeler des causes superficielles et locales, ne soit venue se joindre une cause première et générale, d'un effet beaucoup plus lent sans doute, mais beaucoup plus puissant.

Tout porte à croire que le sol de Tauroentum, comme celui de Pouzzoles, a éprouvé quelquesuns de ces imperceptibles tressaillements qui ont pour conséquence de soulever peu à peu toute une partie de la côte , tandis que la partie voisine s'abaisse en proportion au-dessous du niveau primitif; il est même probable qu'il y a eu sur le même point une série d'oscillations, une suite d'abaissements et d'exhaussements qui ont tour à tour noyé la ville et asséché le port ; et cette hypothèse est ici d'autant plus rationnelle qu'on peut en vérifier les conséquences sur un assez grand nombre de points de la côte occidentale de la Méditerranée.

Quoi qu'il en soit, la ville, le port, l'acropole n'existent plus; et c'est à peine si quelques

1^6 CHAPtTRK TROISIÈME.

arrachements de murs antiques, des socles, des colonnes enterrées, et quelques lignes dentelées de fondations et de soubassements, révèlent la présence de Tancienne colonie. La mer a noyé la plus grande partie de la ville basse, dont on voit encore les vestiges sous les eaux ; tout le reste est enseveli sous le blanc manteau des dunes mouvantes qui se déroulent comme les vagues d'une autre mer implacable, et il n*est f)eut-étre pas au monde de cité antique qui ait laissé moins de traces apparentes et à laquelle on puisse mieux appliquer la triste lamentation du poëte : Etiam pericre ruinœ !

Perdue au fond du golfe des Lèques, isolée de toute voie de communication régulière. Tancienne colonie gréco-romaine mérite à peine aujourd'hui la visite de ceux qu^anime le goût des recherches archéologiques. Le touriste ne la connaît pas, et rien ne saurait plus Ty attirer. Il est juste cependant de lui donner un souvenir en passant auprès d'elle.

Lorsque le chemin de fer, après avoir franchi les trois souterrains percés au travers de la chaîne de montagnes qui séparent la vallée de THuveaune de la mer, débouche brusquement sur le versant méridional du golfe de la Ciotat, les yeux éblouis embrassent avec un indicible ravissement Tadmirable horizon qui s'étale de tous

côtés. Le petit massif rocheux de Plie Verte se détache peu à peu de la côte. Le Bec de TAigle se présente alors sous son angle le plus aigu et surplombe la mer, comme un éperon qui menace de ressaisir Tîlot rebelle qui vient de s'échapper du continent. Tout au pied, les blanches maisons, les jetées et les petits phares de la Ciotat se reflètent paisiblement dans Feau transparente avec une vivacité de couleur qui rappelle les phénomènes de mirage les plus intenses des pays orientaux. Dans rintérieur de la baie, au large, la mer et le ciel, rayés de longues stries horizontales, prennent les mêmes teintes, paraissent se réfléchir et se confondre dans ce double azur, et les voiles blanches des petites barques de pèche semblent quelquefois glisser entre deux ciels.

Du côté de la terre, le décor est encore plus grandiose; les collines, groupées les unes audessus des autres suivant une magnifique ordonnance, s'étagent en amphithéâtre, et leurs lignes de faite se détachent sur le ciel avec une netteté parfaite, comme si on les eût dessinées pour le plaisir des yeux avec le crayon le plus délicat. Ce ciel, cette mer, cet échafaudage de collines, tout cet ensemble noyé dans la lumière produisent, à certaines heures du jour, comme un véritable éblouissement. C'est un des plus admirables panoramas du Midi de la France ; c'est surtout un véritable paysage de Provence, nature calcaire et lumineuse, roches grises, bleuâtres, quelquefois

148 CHiU^TTRE TROISIÈME.

blanches et dont Téclat fait ressortir en vigueur la pâle verdure des oliviers et la teinte plus sombre des forets de pins.

La vie la plus aaive règne sur la côte occidentale du golfe, dans les eaux de la Ciotat. Les mâts des grands navires, les hautes cheminées des usines, le grondement des forges et Tatmosphère de fumée qui domine la ville indiquent de loin le mouvement des affaires commerciales et Tagitation de la vie industrielle. A TEst , au contraire, tout est calme et silencieux, et la nature semble plongée dans un sommeil voisin de la mort. C'est de ce côté que nous prions le voyageur de jeter de loin un coup d'œil, s^il a lu ces lignes et n'en a pas tout à fait perdu le souvenir. Le pays est appauvri et semble avoir conservé la trace de nombreuses dévastations. La végétation s'étiole à mesure qu'on approche du rivage ; une longue bande jaune dessine Pappareil littoral ; les dunes sablonneuses, incultes, sont à peine recouvertes de quelques touffes d'astragales et de chétives graminées : la vie semble avoir disparu de cette côte abandonnée. Seul, un petit bois de pins parasols couronne le promontoire à demi ruiné, rappelle les forêts sacrées de la côte rocheuse de Tancienne Grèce, donne un peu de fraîcheur et comme un parfum de poésie antique à ce rivage brûlé par le soleil.

Cette oasis et ce désert, c'est Tauroentum.

L'élément arabe oa sarrasin en Provence.— Chroniques chrétiennes, chroniques arabes : impossibilité d*y ajouter une confiance absolue. — Origines anciennes des Sarrasins. — Les Arabes Scénites. — Les Saraceni, Sarrasins. — Israélites, fils de Sarah, et Ismaélites, fils d^Agar, Agareni. — Les anciennes caravanes de l'Orient. — Décadence religieuse et morale des tribus nomades.

— Mahomet. — Sa première éducation chrétienne ; sa prédication.

— Fondation et développement de l'Islamisme. — Les Sarrasins en Espagne. — La légende du roi Vitiza. — Prospérité matérielle et intellectuelle de l'Espagne sous la domination des .Maures. — Projets de conquête des Sarrasins sur tout le littoral de la .Méditerranée. — Passage des Pyrénées. — Incursions en Gaule. •— Bataille de Poitiers.

Piraterie sarrasine. — Occupation de la chaîne des Maures. — Les tours sarrasines sur le littoral : Rebaths et Fraxinets. — La Garde-Freinet.— Prise du Grand-Fraxinet et fin ae la domination sarrasine en Provence. — Influence des Sarrasins sur la civilisation en Europe.

Avant de continuer notre marche le long du littoral du département du Var, il ne sera pas sans intérêt de nous arrêter un instant et de dire quelques mots d'un peuple d'origine étrangère , dont le nom est déjà venu plusieurs fois sous notre plume dans les chapitres précédents. 11 suffit d^ouvrir une des nombreuses chroniques de Provence ou de Languedoc à cette époque si troublée, du huitième au douzième siècle de notre

, 5o CHAPITRE OLATBIF.HE.

ùtt, jKjur voir surgir et se dévebpper à chaque rias un clément nouveau, dont le rôle bientôt préponiicrant et presque toujours violent finit par abftorber â lui seul la scène de notre histoire

locale.

Cet élément nouveau, jusque-là tout à fait inconnu et avec lequel les populations de TEspagne, de la France et de Tltalie durent sérieusement compter, est Télément arabe, connu généralement sous la désignation de « Maures ou Sarrasins d^Espagne et d\\frique ».

Le nom des Sarrasins est écrit sur chaque page des annales de Provence ; leur souvenir est attaché à chaque ruine; et la chaîne de montagnes qui forme la partie la plus avancée vers la mer de notre côte méditerranéenne s^appelle encore aujourdMîui la chaîne des Maures. L'histoire de toutes nos populations méridionales, de leurs villes, de leurs châteaux forts, de leurs bourgades, celle surtout des églises, des couvents et des monastères se termine presque invariablement par le même dénoùment tragique; partout on y peut lire ces mots, qui se détachent en lettres de feu et résonnent comme un glas funèbre : a pillés, misa mort, brûles par les Sarrasins « ; et il semblerait* Â les en croire, que cette race éiranj^ère n'a fait que balayer la Provence comme un ouragan destructeur, ne laissant sur son passai:c que des souvenirs de terreur, de misère et de dcuiî.

II y a toujours beaucoup d^exagération dans les récits contemporains; et on ferait souvent fausse route, si on prenait tout à fait à la lettre la plupart des chroniques locales, écrites presque au lendemain des événements et nécessairement empreintes de toutes les émotions de la lutte et des rancunes des partis. LVsprit le plus net se perd dans Tinextricable fouillis de ces expéditions aventureuses, dont les épisodes dramatiques sont bien souvent racontés par les anna« listes avec une invraisemblance et un luxe de détails qui tiennent a la fois de la légende et du roman. Aujourd'hui encore, après les laborieuses recherches de nos meilleurs critiques, il est extrêmement difficile de mettre un peu d^ordre et de précfsion dans cette partie de Phistoire du Midi de la France que Ton pourrait appeler la période sarrasine. Les documents ne font pas précisément défaut; mais ils sont le plus souvent contradictoires et confus, et manquent surtout des qualités maîtresses de Thistoire, la sincérité, la modération et la clarté.

Il n*en saurait d'ailleurs être autrement. Les sources chrétiennes de l'histoire des invasions et des établissements des Arabes dans le Sud de l'Europe occidentale ne contiennent guère que des descriptions monotones, à force d'être cxagé-

l52 CHiLPrTRE QUATltlElfE.

rées, de toutes les atrocités commises par les Infidèles, et les récits élogieux et non moins hyperboliques des exploits des Francs et prîncipalement de leur chef Charles MarteK qui semble avoir personnifié pour les chroniqueurs la résistance nationale à Tinvasion étrangère et avoir été le symbole héroïque du triomphe de la Croix sur le Croissant.

C*est dans cet esprit, assurément très-patriotique mais très-peu scientifique, qu^a été écrite la « Chronique d*Isidore, évéque de Béja n, publiée à Pampelune« en i6i5« avec quatre autres chroniques épiscopales d'Espagne, par Prudencio Sandoval, et qui embrasse les derniers temps de la monarchie visigothique, la première moitié du huitième siècle, et \z jusqu^à Tan 754 de Jésus-Christ 1 .

Telles furent aussi la chronique, à proprement parler othcielle, du «continuateur de Frédégaire», dédiée à Childebrand, frère de Charles Martel; la u Chronique de Moissac», les annales dWniane 2 . et la chronique moins connue dite « Ancienne Chronique d' Uzès d, tirée des archives de la cathédrale de cette ville épiscopale, et qui

(1) Voir aussi la chronique de Roderic Ximenès, archevêque de Tolède au treizième siècle, auteur de VHistoria Arabum^ publiée notamment par lorientaliste Erpenius, à la suite de son édition d'EImacin. l^yde, iÔ23.

[i] Marca Hispanicj, col. 23o et 242, et Hist. gcft. de Languedoc y t. II. Preuves.

LES SARRASINS. l53

renferme des détails provenant d'une source trèsancienne (i).

Les témoignages des historiens arabes, de leur côté, pèchent par les mêmes défauts et ne sont le plus souvent que des légendes dithyrambiques en l'honneur des armées du Prophète (2); et nous n'étonnerons personne en disant que le goût prononcé des Orientaux pour les contes, les féeries, et tout ce qui touche au merveilleux, a communiqué aux récits de leurs expéditions un grand éclat de poésie et une grande richesse de couleurs, au détriment .de la netteté et de la vérité historiques.

Tous ces documents, dont la forme est la fois romanesque, ampoulée et déclamatoire, ne sont pas de nature à éclairer la critique; et il serait aussi inexact de croire avec les uns que les cxpé-

(i) Le précieux document désigné sous le nom d'Ancienne Chronique d'U:çès a été imprimé en 1G45 par Cazeneuve, dans son Traité du franc-alleu de la province de Languedoc. Il l'avait tiré, dit-il, d'un vieux manuscrit faisant partie de la bibliothèque de Mgr de Marca, archevêque de Toulouse. (Hist, gén. de Languedoc y tome IL Preuves.)

(2) Voir les auteurs arabes cités par Reinaud, dans son Histoire des invasions des Sarrasins en France, et Dozy, dans son Histoire des Musulmans d'Espagne, notamment Ahmed-ben-Mohammet-al-Maccarî , Ibn al-Athir, Ibn- Hayyan, Ibn-Khaldoûn, Abu*l-Mahasin, Ibn Tagri,

Annales etc., et les notes savantes insérées par M. H.

Zotenberg dans le tome II de VHist. gén. de Languedoc, Toulouse, 1875.

ditions sarrasines en Europe ont été toujours de glorieuses odyssées, une série de combats chevaleresques, et une sorte de marche sacrée et triomphale, que de répéter avec les autres que les troupes mahométanes ne furent que des bandes de pillards et d'aventuriers , sans autre programme que le meurtre, le vol, le rapt et Fincendie; qu'elles n'ont exercé sur notre territoire que la violence et l'extermination, et laissé après elles que des ruines et un désert (i).

Pour se faire une idée à peu près exacte de la physionomie générale du caractère d'un peuple vjui a, quoi qu'on ait pu dire, joué un rôle considérable dans l'histoire de la civilisation en Occident, il ne faut pas l'envisager seulement dans la période militante, où on le voit lutter contre ses ennemis avec cette ardeur et cette l'érociié que Ton retrouve invariablement dans toutes les guerres des temps anciens et du moyen âge. Il en est des nations comme des hommes, ci ce n'est pas l'observation de leurs crises qui peut nous faire connaître leur carac-

(i) Voir les archives d'Aix, de Toulon, de Marseille et de presque toutes les villes de Provence, les chartes du dixième au treizième siècle, et notamment le grand cartulaire de l'abbaye de Saint- Victor.

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tère et leur tempérament. Il faut, pour saisir dans son ensemble le rôle qu^un peuple a joué dans le drame si complexe de Phumanité, remonter à son origine même, se rendre compte de ses mœurs primitives, étudier ses migrations et ses transformations, chercher à pénétrer le vrai mobile de ses entreprises, et le dégager de tous les épisodes accidentels qui nous empêchent de suivre les grandes lignes de son histoire.

Les Sarrasins ne datent pas seulement de Mahomet. Ce sont les descendants directs de la grande race qui a peuplé pendant de longs siècles la Syrie, les bords de la mer Rouge et toute l'Afrique septentrionale. Il est presque impossible aujourd'hui de déterminer avec précision leur pays d'origine; mais, à en juger par Tétymologie assez apparente de leur nom, cette race dût être, dans le principe, essentiellement nomade, et remonte par conséquent à ces époques éloignées qui touchent de très-près au seuil même de Thistoire.

Il est facile, en effet, de retrouver dans le mot de Sarrasin, Sara-ScerA, la racine grecque dXTOvTfj, tente, qui dénote des habitudes de campement caractéristiques des peuples tout à fait primitifs et exclut d'une manière complète la pratique de la vie sédentaire.

Strabon désignait sous la dénomination générale à^ Arabes Scénites les tribus vagabondes qui peuplaient les déserts de la Mésopotamie et les

IHAPITRi; QUATRIÈME.

montagnes de l'ancienne Célésyrie; celte région correspond à peu près ù la partie de la Syrie moderne arrosée par le fleuve Orotile, dont les villes les plus célèbres sont Damas, Césarée et l'ancienne Héliopolis, la célèbre Balbek (i),

Pline leur aitribuaii comme territoire, indcf>endatiiment de la partie la plus orientale de l'Asie, qui forme aujourd'hui TArabic Heureuse fz), toute la région septentrionale de l'Afrique depuis Péluse jusqu'à la mer Rouge.

Ptolémée les signalait plus loin encore dans l'intérieurde l'Afrique et les retrouvait jusqu'aux cataractes du Nil. Toutes ces désignations sont un peu vagues sans doute, mais elles sont vraies dans leur ensemble et permettent de placer sans erreur les anciens Scéniies dans cet immense territoire africo-asialique qui comprenait la Mésopotamie, la partie méridionale de l'Asie Mineure, les versants du Liban et de l'Anii-Liban, les divers pays placés autour de ce qu'on appelait le 11 grand désert des Arabes» et la partie septentrionale de l'Afrique. Elles concordent aussi pour leur attribuer une origine très-ancienne, des moeurs nomades, une vie aventureuse et guerrière, ^^v

(i) Stsab., 1, XVI. e. 11. Syria. Phœnke. liidjra. ^H

LES SARRASINS. iSy

Ammien-Marcellin est beaucoup plus précis; seul de tous les historiens de Pantiquité, il avait eu l'occasion d'étudier de près les Arabes Scénites, et le premier il les désigne sous le nom de Saracent dont le nom moderne Sarrasin n^est qu'une très-légère altération.

« Les Arabes scénites, riverains de la mer Rouge, écrivait-il, ont été plus tard appelés Saracent (i). »

Le témoignage de Tauteur'de V Histoire des empereurs romains est d'autant plus précieux sur de pareilles matières que Ton sait quMl n^a mentionné, dans ses derniers livres, que des faits qu'il avait pu apprécier d'une manière personnelle, et des événements dont il avait été le témoin oculaire et auxquels il avait été souvent mêlé comme acteur principal. Il avait fait d'ailleurs la guerre en Perse avec l'empereur Julien, avait combattu les Barbares de la région de l'Euphrate et avait eu de nombreux rapports avec eux, soit comme adversaires, soit comme alliés.

« Ces Sarrasins, ajoute-t-il plus loin, que je ne vous souhaite ni pour amis ni pour ennemis.

(i) ... Mare Rubr. et Scenitas Arabas quos Saracenos posteritas adpellavit. {Xusi. Marcell. , Rer. gest. 1. XXIII,

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