C. VI
jg CHAPITRE QUATRIÈME.
se montraient souvent tantôt sur un point , tantôt sur un autre, déprédateurs rapides de tout ce qui se trouvait sur leur route... J'ai déjà parlé de ce peuple en traçant l'histoire de Tempcreur Marc-Aurèle et de quelques-uns dos i^nes suivants. Répandue sur une région qui s*étend depuis TAssyrie jusqu'aux cataractes du Nil et aux confins du pays des Blemmyes , cette race a partout la même physionomie. Tous sont guerriers d'instinct; à demi nus, n*ayant pour tout vêtement qu'une courte casaque bigarrée, ils changent à chaque instant de place, en temps de paix comme en temps de guerre, à Faide de leurs coursiers agiles et de leurs maigres chameaux. Personne chez eux ne demande la subsistance à la terre. Tout ce peuple erre indéfiniment dans de vastes solitudes , sans foyer, sans demeures fixes, sans lois. Aucun ciel, aucun sol, n'a de quoi l'arrêter longtemps. La migration est sa vie... (i). »
Le tableau est fait de main de maître; et, à près de quinze siècles de distance, il reproduit d'une manière saisissante les traits principaux des tribus arabes modernes, les Touaregs, les Tibbous , les Berbers et toutes les autres peuplades voisines du Sahara africain.
(i) Amm. Marcell., I. XIV, c. IV.
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Comme tous les peuples d^origine sémitique, les Arabes Scénites, et par suite les Sarrasins, ont toujours eu la prétention, d'ailleurs fort légitime, de remonter à la plus haute antiquité; et ils se sont attribué, ainsi que les Hébreux, ces fils de Dieu par excellence , la protection spéciale, exclusive même, d'un dieu unique et tout-puissant. Il est certain qu'ils étaient Juifs dans le principe, mais non de la race noble d'Israël. C'étaient des Ismaélites , et ils ne descendaient d*Abraham que par la femme esclave Agar. De là vient sans aucun doute le nom A'^Agarènes par lequel ils sont si souvent désignés dans les écrits des historiens anciens, dans les livres sacrés et surtout dans les prophéties d'Isaïe et d'Ezéchiel. Mais l'orgueil des généalogies n'est pas une faiblesse moderne; et les anciens, les Orientaux surtout, ont de tout temps recherché avidement le prestige d'une filiation illustre et tout ce qui pouvait exalter la gloire de leurs aïeux. Quelle que fût la tolérance des Scénites en matière de légitimité et de famille, il leur paraissait assez humiliant de ne devoir leur existence qu'à une sorte de concubinage; une femme esclave et répudiée, un fils abandonné et proscrit étaient à la vérité des ancêtres par trop humbles et peu faits pour flatter leur amour-propre; et, si l'on en croit les commenta-
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^^ X <s^ -^u* autorisés des livres saints^ tels que ., .^ t,r^H< et Nicolas de Lyra (i), les Scénites v.i«»<»i£ '•"^«î^ origine inférieure pour une sorte »iiUiv; ib voulaient bien descendre d'Abraham, ita.â^:KHi par Agar la servante ; ils cherchaient à se >iisiAJtJerqu*ils étaient, eux aussi, fils de Sarah. :^ àî^ttme libre et légitime, et se regardaient dès ji^> s.>>mmc une branche directe de la grande •^aùUe israélite. Leur nom de Sarrasins, Sara- ^V«\ dont la première moitié reproduit le nom de ^jjih, est-il un souvenir ou une trace de cette foiicntion généalogique ? Quelques étymologistes <^uplaisants ont essayé de Taffirmer ; cette explication, nous avons à peine besoin de le dire, est j,4u* ingénieuse qu'acceptable,
U est certain que les Arabes primitifs étaient tiU d'Ismaël, que le désert vers lequel le fils srXgar fut renvoyé a été leur première -patrie, et qu'ils y vécurent pendant de longs siècles dans un état de civilisation bien moins avancé que les Israélites sédentaires, qui formaient, depuis longtemps déjà, une nation parfaitement définie.
(i) A garent, qui niinc Saraccni appellanttir, falso sibi assumpsere nomen Sarce, quo scilicet de ingenua et domina vidcrentur gencrati, (Hierox., in E^cch., 1. VIII, c. xxv; in Isata, 1. V, c. xxi.)
Arabes sunt Saraceni ab Ismaelc et Cadar fiUo ejus, qui mcliusa matre sua Agareni;sed maluerunt rocari Saraceni quasi Sarce libéra, non Agar ancilla sint filii. (Nie. db Lyra, in Isaîa, c. xx.)
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Les grandes plaines de TArabie, une partie de la Perse, les terres incultes et les vastes solitudes de l'Afrique septentrionale , les rivages torrides de la mer Rouge, tel fut leur immense domaine depuis Torigine des temps historiques jusqu'au sixième siècle de notre ère. D'après Strabon et Ammien-Marcellin , ils étaient à la fois pasteurs et guerriers, vivaient sous la tente et partageaient leur temps entre le soin des troupeaux et les déprédations sur les terres fertiles de leurs voisins, se déplaçaient sans cesse avec la plus grande facilité, en raison soit de Tépuisement des pâturages, soit de la nécessité, de leurs caprices, ou de la facilité à trouver du butin.
Depuis un temps immémorial, le commerce de rOrient avec l'Europe s'était ouvert une route qui partait du fond de Tlnde et venait aboutir à l'embouchure de TEuphrate, au Nord du golfe Persique, dans cette riche plaine d'alluvions où se trouve aujourd'hui la ville de Bassora. Les caravanes remontaient ensuite les vallées fertiles du Tigre et de TEuphrate, et se rendaient dans les grandes villes baignées par ces deux fleuves, à Ctésiphon, à Séleucie, à Ninive, à Babylone. Arrivées à cette dernière ville, elles prenaient deux directions différentes : les unes, continuant leur marche vers l'Ouest, se dirigeaient vers la
rsy^^icîc Cl la Palestine, et alimentaient les villes 4. "«Tv'^rtil Je la Méditerranée; les autres s'enga- Miicnt dans la région du Sud , traversaient une l^'-n'o du désert des Arabes, passaient à Tan- -ïcnntf Petra, dans le pays des Nabathéens, touchaient Textrémité du golfe Héroopolite, qui est nv^îfc golfe de Suez, pénétraient dans la Nubie, parcouraient toute la vallée du Nil et allaient ravitailler les villes principales de TÉgypte, Copte, Memphis, Thèbes, Alexandrie.
Les Arabes Scénites étaient maîtres de tous les pays traversés par les caravanes. Ils possédaient notamment presque toutes les terres cultivables de la vallée de TEuphrate, et leur domination était absolue sur les deux rives de la mer Rouge. Ils étaient donc libres de favoriser ou de ruiner le commerce de rOrient; et on peut regarder comme certain que, s'ils permettaient aux marchands d'accomplir régulièrement leurs voyages à travers leurs campements, ce n'était pas sans prélever sur eux un tribut assez onéreux, une sorte de droit de transit, à la fois en nature et en argent, sans préjudice des violences qu'ils ne se faisaient pas faute d'exercer à rencontre de ceux qui essayaient de leur opposer quelque résistance. Les expéditions aventureuses chez les peuples voisins, le pillage ou tout au moins la rançon arbitraire des caravanes, telles furent les principales et même les seules ressources des Ismaélites du désert. Toujours armés pour l'attaque, et d au-
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tant plus redoutables qu'ils n^avaîent rien à perdre et tout à gagner dans leurs coups de main, ils devinrent bientôt la terreur de tous les pays policés de TAsie et de l'Afrique. C'était au demeurant un peuple de bandits, d'une bravoure extrême, mais sans discipline, sans lois, et que la pratique continue du brigandage et Pabsence de vie sédentaire jetèrent de très-bonne heure dans une profonde corruption. Juifs dégénérés, ils avaient peu à peu oublié la religion des patriarches leurs ancêtres, s'étaient adonnés avec frénésie à tous les excès du sabéisme et du magisme , c'est-à-<iire au culte des astres et à celui du feu ; leur religion , après avoir été essentiellement spiritualiste et monothéiste, finit par compter près de trois cent soixante idoles, auxquelles on sacrifiait le plus souvent de la manière la plus barbare et la plus grossière ; et ce ne fut plus bientôt qu'un polythéisme aussi odieux que ridicule, mélange de toutes les erreurs chaldéennes , juives, égyptiennes et persanes.
C'est à peine si les vérités de TEvangile purent pénétrer un instant chez eux; et si l'on admet, comme c'est la croyance générale de l'Église d'Orient, que l'apôtre saint Thomas a prêché dans l'Arabie, tout au moins est-il fort douteux que sa parole ait produit des résultats féconds et ait réagi d'une manière efficace contre les progrès toujours croissants de l'idolâtrie.
La démoralisation était profonde. Les diffé-
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tribus arabes n'avaient plus entre elles la
'*". j|^ solidarité. Ce n'était plus une nation;
'"^unc cohésion, aucun lien social; partout le
îforJiv ^* ^* décadence; et il est fort probable
^^te race dégradée n'aurait pas manqué de
.^^jrtr bientôt sur elle-même, et que toutes
.^ bandes de pillards auraient fini par se dis-
i^^fser ou s'entre-déiruire, si, vers la hn du septième
siècle, elles n'eussent été subitement reconstituées
et rajeunies par Tavénement d'un des hommes
les plus extraordinaires dont Thistoire ait jamais
laii mention.
Cet homme s'appelait Mahomet. Il était le dernier tils d'une ancienne famille qui avait tenu à la Mecque, pendant plusieurs générations, un rang très-élevé. Mais son père mourut peu avant sa naissance, sa mère quelque temps après. Le jeune orphelin, devenu pauvre, se trouva donc jeté de bonne heure dans la vie réelle et comprit bien vite qu'il n avait rien à attendre que de ses efforts et de sa volonté.
Embauché, dès les premières années de sa jeunesse, dans une de ces nombreuses caravanes qui faisaient le transit entre l'Inde et l'Asie occidentale, il prit part à dilierentes reprises aux expéditions les plus dangereuses et se tit bientôt remarquer par d'éminentes qualités : un coup
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d'œil très-sûr, un courage indomptable, une torce de caractère qui le mettait au-dessus de toutes les épreuves. A ces dons précieux il joignait une ambition ardente, une irrésistible puissance de séduction personnelle, la plus exquise bienveillance et une parfaite loyauté.
Une circonstance étrange décida de sa vocation. Dans les intervalles de ses guerres et de ses voyages, il fut admis à Bosra, chez les Iduméens, dans un monastère arménien, où il se lia intimement avec un moine du nom de Bohaïra, que Ton trouve quelquefois désigné sous celui de Sergius. Bohaïra était instruit et de la secte dissidente des Nestoriens. Séduit par la fervente piété et la nature généreuse du jeune Arabe, il Tinitia très- rapidement à la connaissance de l'Ancien et du Nouveau Testament, espérant sans doute le conquérir à la religion chrétienne. Mais cette éducation heurtée, demi-mystique, demi-aventureuse, partagée entre les méditations du cloître et les émotions de la guerre de coups de main, devait bientôt porter d'autres fruits.
Rentré à la Mecque, Mahomet n'eut d'autres ressources que de se mettre au service d'une jeune et riche veuve, nommée Khadidja, dont il devint bientôt le principal intendant et sur laquelle il prit un empire absolu, 11 recommença alors la suite de ses voyages sur la côte de Syrie, eut ainsi l'occasion de s arrêter de nouveau au monastère de Bosra, et ce fut vraisemblablement au