‹ La Provence maritime, ancienne et moderneChapitre 9 sur 39 · CHAPITRE QUATHIÈHK · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATHIÈHK

longtemps par une hostililé sourde et sépares par une barrière de plus en plus infranchissable; il s'éloigna très-nettemeni des deux camps ennemis et se mit résolument seul contre tous. Toutefois il inclinait visiblement vers les tendances chrétiennes. S'attaquant aux riches et aux heureux de ce monde, exaltant les pauvres, appelant aux mêmes récompenses éternelles et au bienfait de la régénération tous ces humbles et tous ces deshérités que les sociétés anciennes ont de tout temps oubliés, il faisait à tous une part égale de droits, de devoirs et d'espérances. Au demeurant, le tribun novateur était dans toute l'acception du mot un véritable socialiste, et ce fut là sa force. Ce brillant apostolat ne revêtit dans le principe qu'un caractère exclusivement religieux; et trèsprobablement il ne devait jamais en avoir d'autre dans la pensée première de son auteur; mais il en prit bientôi un nouveau par suite de la résistance des riches et des puissants contre lesquels il déclamait et dont il commençait ù menacer la condition privilégiée. Les disciples étaient nombreux ; les ennemis ne le furent pas moins, et ils avaient de plus pour eux l'argent, la force, le pouvoir et surtout la volonté de ne pas se laisser arracher tous ces biens. La persécution commença; celui qui s'appelait orgueilleusement « le Prophète » fut obligé de quitter la Mecque, n'eut que le temps de se réfugier d Yaheb (Médine); et cette fuite célèbre, désignée depuis

SOUS le nom d^hégire, fut le signal de sa gloire et de sa fortune.

Mahomet fiit poursuivi dans sa retraite; le peuple de Médine, fanatisé par sa parole ardente, s'arma pour le défendre et repoussa victorieusement ses agresseurs. Le Prophète n^hésita pas à montrer le doigt de Dieu dans ce triomphe. La guerre fut alors ouvertement déclarée, et le glaive devint Tauxiliaire du Coran. Les tribus farouches et guerrières du désert, non moins entraînées par cette prédication nouvelle et les promesses de jouissances éternelles que par Tappât d^un butin immédiat, accoururent en masse autour du nouveau maître et lui composèrent une armée aussi redoutable par le nombre que par le fanatisme. Ce fut dans tout TOrient comme une traînée de feu. Les succès furent rapides. Guerrier intrépide non moins qu'habile législateur, Mahomet devint^ en moins de neuf ans, maître absolu de PArabie ; et vit bientôt courbés à ses pieds ses ennemis les plus terribles, les plus puissants, et avec eux toutes les tribus comprises entre PEuphrate et la Méditerranée.

Quel que soit le point de vue auquel on se place pour juger le fondateur de l'Islamisme, il est incontestable que peu d'hommes ont exercé sur leur entourage plus d'ascendant et de prestige, et qu'il n'en est certainement pas qui ait jeté en moins de temps, d'une main plus ferme et plus sûre, les fondements d'un plus puissant empire.

Pour nous, Chrétiens, qui ne voyons en lui qu'un imposteur de génie, il nous est impossible de ne pas constater tout d'abord que, pauvre, la première chose qu'il ait recherchée, c'est la richesse; — que, malgré sa morale relativement sévère pour les autres, il sut se réserver pour lui seul et dans le but de satisfaire sa passion pour les femmes des privilèges tout particuliers (i); — que, persécuté enfin pour sa foi, il se refusa constamment au * martyre, n'hésita jamais à faire couler le sang des autres et à sacrifier bien des vies pour sauver la sienne et affermir son autorité souveraine.

Ces réserves une fois faites, il est juste de reconnaître en lui un des esprits les plus vastes et les plus puissants qui aient jamais existé, une volonté immuable, une inspiration souvent très- ^levée, une merveilleuse puissance d'entraînement, tous les dons, en un mot, que l'on ne saurait acquérir et qui sont nécessaires pour charmer,

(i) Malgré les prescriptions formelles du Coran, qui limitent à quatre le nombre des femmes légitimes, et interdisent réchange des concubines (ch. xxxiii, v. 40 et 5uiv.), Mahomet a eu quinze femmes; mais les traditions arabes rapportent qu'il n'a consommé son mariage qu'avec treize d'entre elles, et qu'il n'en a jamais possédé plus de onze à la fois. Quand il mourut, il en avait neuf, sans compter la Copte Marie, sa concubine; Aïescha, tîUe d'Abou-Bekr; Hafça, fille d'Omaer; Saouda, fille de Zama; Zaïnab, fille de Djahsch; Maimouna, Safiya, Djowairra, Omm-Habiba et Omm-Salama.(NoEL Desvergers, yl rad/e.)

convaincre et asservir. De tous les législateurs qui ont inventé des religions, Mahomet est le seul qui ait propagé la sienne par les armes ; et on ne peut s'empêcher de déplorer et d'admirer en même temps le génie multiple et fécond de cet homme étrange et supérieur, la veille simple conducteur de chameaux, transformé subitement par sa seule volonté en prophète conquérant et créateur, en moins de dix ans, d'un des plus grands empires du monde.

Lorsque Tan lo de l'hégire — an de Jésus- Christ 632 — Mahomet mourut, maître de toute l'Arabie, l'Islamisme était fondé. Ses successeurs étendirent rapidement leur domination sur la Palestine, la Syrie, la Perse, l'Egypte et toute la Numidie. En moins d'un siècle, l'empire des Califes, dont le siège principal était à Damas, comprit la majeure partie de l'Asie Occidentale et tout le Nord de l'Afrique. Les grandes îles de la Méditerranée, Rhodes, Chypre, Candie, étaient englobées; une première expédition avait même, dès le cçmmencement du huitième siècle, opéré une descente sur les Baléares , entamé les * possessions des Wisigoths et massacré les troupes de leur roi Vitiza. Il était facile dès lors de pressentir que l'objectif des descendants de Mahomet allait devenir l'Europe, lorsque, en 7 ii , sous les ordres de leur chef Tarek, ils franchirent le détroit de l'an-

ciennc Calpé phénicienne, qui porta à partir de cette époque le nom de Gibraltar (Gibel-Tarek, montagne de Tarek).

Les circonstances qui ont motivé ou accompagné la première invasion des Sarrasins sur le sol de PEspagne sont ordinairement agrémentées de détails assez romanesques. On peut lire un peu partout, dans les histoires les plus sérieuses comme dans les chroniques et les romanceros les plus fantaisistes, que le seigneur Roderic, Hls du duc de Cordoue, auquel le roi Vitiza avait fait crever les yeux à la suite d'une de ces querelles de palais dont le moyen âge offre tant d^exemples, se révolta ouvertement contre son souverain. Vitiza fut battu, chassé du trône, et Roderic ne trouva rien de mieux, après lui avoir pris sa couronne, que de lui infliger le supplice même dont son père avait été victime. 11 alla même plus loin, et déshonora la fille du comte Julien, beau-frère de Vitiza. Une révolution éclata bientôt; mais le parti du roi déchu et outragé, trop faible pour reprendre le pouvoir et laver sa honte, appela à son aide les Sarrasins, qui occupaient en Afrique les trois Mauritanies et qu'on commençait déjà à désigner à cause de cela sous le nom de Maures, quUls ont conservé depuis. Ceux-ci ne se firent pas prier; et, si le grief du comte Julien n*est pas un calomnieux prétexte ou une invention des romanciers, ils offrirent alors au monde le curieux spectacle de Musulmans prenant les armes pour

venger l'honneur d'une femme outragée. Le remède fut pire que le mal. Entrés en Espagne comme des libérateurs, les Maures en devinrent rapidement les maîtres; on leur avait demandé le secours de quelques troupes; ce fut une armée d'envahisseurs qui arrivait, et la bataille de Xérès livra bientôt aux Infidèles la plus grande partie de la Péninsule.

Le royaume des Wisigoths disparut presque en entier et fut réduit à la région montagneuse des Asturies. Alors commença en Espagne une ère de prospérité qui dura près de quatre siècles et qui a été peut-être la période la plus brillante et la plus féconde de son histoire. L'agriculture, l'industrie, les travaux publics, la médecine, l'astronomie, les belles-lettres, les sciences naturelles acquirent rapidement un développement merveilleux ; l'art surtout, exalté jusqu'au délire, épuisa toutes les richesses de la forme et de la couleur, et il y eut, dans cet Occident à demi barbare, une prodigieuse efHorescence de civilisation orientale. L'érudition sous toutes ses formes, la poésie, la rhétorique, la philosophie étaient en honneur dans de véritables académies ; les Chrétiens eux-mêmes venaient étudier dans les écoles des Arabes ; et les livres d'Aristote, que les I nfidèles avaient les premiers apportés de l'Orient, favorisèrent les progrès de la théologie scolastique (i).

(0 C€ fut à Séville, sous des docteurs arabes, qu ctudia

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Ainsi, aa milieu des ténèbres épaisses qui cou- ▼nient alors Tancien monde « c'est à ces Maures afiricains« que Ton regarde quelquefois à tort comme des hordes demi-sauvages et sanguinaires et des ramassis de pillards et d^aventuriers, qu^appardent Thonneur d'avoir ravivé la lumière de rinielligence : ce sont eux incontestablement qui ont été en Espagne les véritables éducateurs de la société du moyen âge: et nous ne craignons pas d'aller tn^ loin en disant que leur expulsion de la Péninsule a été pour ce pays non-seulement une perte matérielle , mais une véritable ruine intellectuelle, dont elle n'a pu se relever que dans ces derniers siècles.

Les grandes expélitions des Arabes ou des Maures dans le Sud-Ouest de TEurope n^ont donc pas été, comme on la répété trop souvent, des actes isolés de brigandage, de commerce ou de piraterie: encore moins faut-il attribuer aux disciples de Mahomet une arrière-pensée de propa-

pendant trois ans le moine auven^nat Gerbert. II y apprit les mathématiques, la rhétorique, Tastronomie et même, si Ton en croit les chroniqueurs du temps, la magie. Il devint bientôt Tun des hommes les plus énidits de son temps. Au sortir des écoles musulmanes, il fiit successivement précepteur du tîls d'Hugues Capet, archevêque de Reims, archevêque de Ravenne et Tun des plus illustres papes, sous le nom de Sylvestre II.

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gande religieuse. Les aventuriers ne voyagent pas en si grandes troupes; les missionnaires et les hommes de foi, à quelque religion qu'ils appartiennent, sont en général beaucoup moins armés. En fait, le seul mobile de l'invasion sarrasine a été la conquête de TOccident.

Maîtres déjà de toutes les parties de TAsie et de r Afrique tributaires de la Méditerranée, les Califes conçurent très-sérieusement le projet de faire de cette mer leur véritable domaine et de réunir en un seul empire tous les pays baignés parles eaux de cet immense bassin, qui a de tout temps été considéré comme le centre du monde civilisé. C'est dans ce but qu'ils s'étaient emparés tout d'abord de PArchipel, de Rhodes, de Chypre et des Baléares. Tout porte donc à croire qu'ils n'avaient pas besoin d'un prétexte aussi spécieux que celui de la rivalité de deux princes wisigoths pour mettre le pied en Espagne.

Ils possédaient déjà la Sicile, convoitaient la Sardaigne, se proposaient de faire au premier jour une descente sur la partie méridionale de l'Italie; leur plan bien arrêté était d'achever le cercle en remontant l'Espagne et en longeant les côtes de Languedoc et de Provence; et il est très -probable que ce programme grandiose aurait pu être complètement exécuté, si, enivrés par leurs premiers succès, ils ne s'étaient beaucoup trop avancés dans Tintérieur des Gaules avant d'avoir suffisamment assuré leurs conquêtes dans le Midi.

Ouoi q\i'^ ^" ^^^^' malgré les violences et les ^ conséquence naturelle de la lutte, les Maures ont importé en Espagne des germes féconds de civilisation; et, lorsqu'ils en furent définitivement expulsés, ils l'avaient faite savante et lettrée, et la laissèrent riche, prospère, couverte de travaux publics, resplendissante de monuments et d'œuvres d'art.

Il n'en fut pas de même au delà des Pyrénées. [)is qu'ils se furent un peu avancés dans les riches plaines de l'Aquitaine et de la Narbonnaise, ils trouvèrent, chez les populations wîsigothes qu'ils avaient refoulées, une énergie de résistance qui explique, sans l'excuser cependant, les violences dont on les a si souvent accusés. Le siège et la prise de Narbonne qui eurent lieu, sous le régne du Calife Omar II , entre le mois d'octobre de l'année 7 1 9 et le mois de février de l'année 720, sont bien souvent invoqués comme une preuve de leur barbarie. La ville, après avoir résisté un certain temps, fut forcée d'ouvrir ses portes et dut subir toute la rigueur des vainqueurs. Toute la population mâle fut massacrée ; les femmes outragées et réduites en esclavage avec tous les enfants. Les fortifications furent agrandies; et la ville, déjà défendue par sa ceinture de marais, devint pour les Sarrasins un lieu de débarquement tou-

jours prêt, un point d'appui toujours assuré pour de nouvelles entreprises.

Il est très-difficile de déterminer d^une manière exacte les dates de toutes les expéditions des Arabes dans la Septimanie; et cette tâche, plusieurs fois entreprise, est restée jusqu'à ce jour au-dessous de la force de nos meilleurs critiques. On croit cependant reconnaître cinq principales excursions des Infidèles au delà des Pyrénées, depuis la première qui eut lieu en 719, sous le commandement de Samah-ben-Mâlik désigné vulgairement sous le nom de Zama (i). Peu après la prise de Narbonne, les Sarrasins s'emparaient de Carcassonne, ravageaient la vallée de la Garonne et venaient échouer devant Toulouse. Ce premier insuccès ne les découragea pas ; ils revinrent plus irrités et plus nombreux, et le torrent se répandit alors sur toute la zone littorale, fiéziers, Saint- Gilles, Arles furent dévastés; Nimes leur ouvrit ses portes; les plus riches abbayes de la Narbonnaise furent dépouillées. Le flot remonta alors la vallée du Rhône et pénétra jusqu'au cœur de la France. Autun était pris et brûlé en 725, et toute

(i) De l'époque de Ventrée des Sarrasins dans la Septimanie ou la Narbomtaise. Hist. gén. de Lang.y t. II, note

Des diverses irruptions des Sarrasins dans les Gaules, sous le gouvernement de Charles Martel. Ibid., t. II, note

Sur les invasions arabes dans le Languedoc. Ibid., t. II, note cx\'iii. A. M. et H. Z.

lyS CHAPITRE QCATRlèirc.

la région du Midi, depuis la Garonne jusqu*aux Alpes, était depuis plusieurs années bouleversée par leurs marches et contre-marches, lorsque, en 732, eut lieu la plus terrible de leurs invasions. Plus de cinq cent mille hommes, disent les chroniques, conduits par Abder-Raman, franchirent une dernière fois les Pyrénées : ils débutèrent par une dé\'astation générale de T Aquitaine et la prise de Bordeaux, puis remontèrent du côté de Poitiers; et c^est là qu*eut lieu cette célèbre bataille où, sous les ordres de Charles Martel, les Francs d'Austrasie entrèrent pour la première fois en scènC) arrêtèrent Timmense marée humaine, et, si Ton en croit les récits de la plupart des historiens, détruisirent près de trois cent mille Infidèles. Quelle que puisse être Texagération de pareils chiffres, il est certain que tous les témoignages contemporains sont unanimes à déclarer que le carnage fut effroyable, et que les Francs, arrivés au paroxysme de la fureur, ne firent de quartier ni aux vaincus ni aux prisonniers. Pour les Sarrasins, ce ne fut pas seulement une défaite, mais une extermination. La déroute fut plus désastreuse encore; et la journée de Poitiers mit pour toujours à néant leurs projets de domination en Gaule. La lutte changea dès lors de caractère ; et, à partir de ce moment, les Chrétiens commencèrent à reprendre l'offensive. Charles Martel s'acharna après les Infidèles, les poursuivit sans trêve tout le long de la zone littorale; le port

sarrasin de Maguelonne, près de Montpellier, fut détruit (i), les Arènes de Nimes où ils s'étaient réfugiés furent incendiées; et lorsque, en 759, Naçbonne, leur dernière place de résistance, succomba après un siège héroïque de sept ans, la puissance sarrasine était à tout jamais ruinée dans toute la région comprise entre le Rhône et les Pyrénées.

Mais les choses étaient beaucoup moins avancées de l'autre côté du fleuve et dans toute la Provence. Contenus au delà des Pyrénées, les Arabes n'avaient pas pour cela renoncé à leurs projets de conquête. La route de la terre leur était fermée, ils prirent la mer; et, dés les premières années du neuvième siècle, on les vit se créer une marine puissante et attaquer audacieusement la Sardaigne, la Corse, les îles les plus voisines de la côte et toutes les villes du littoral de la Ligurie. A chaque instant, des troupes sarrasines débarquaient dans une des mille criques de la Provence, si bien disposées pour abriter les moindres flottilles. L'invasion recommençait par petits corps de troupes, et d'autant plus terrible que les pirates, après avoir pillé et ravagé une certaine partie du territoire, se dérobaient facilement à toutes les poursuites, trouvaient dans leurs vais-

(i) Voir les Villes mortes du golfe de Lyon, ch. X, 11.

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ftc^cirsacaccr leurs exarrSaas jor toas ks poiDts 6t u crAt, La ProTCDc» ÀÂÎt aux abob; ci il ne ùllr: rien 2>r>i2$. d'arcTès ic tgmaîgnage 4iEginbard. :;ue la TÎ^pureose Cimpiirne de Tempcs^'jT Chjrlgziagne lui-même poor les expulser de la Narboanaise, de la ProTCDce ei de tout le liwjTzl de r Italie iusquà Rome i .

Mais ces succès des tn>upes franques ne devaient produire que des résuluts éphànèies. En 840, les Sarrasins reTinrent de nouveau : et, après avoir commencé par ravager çà et là toute la côte depuis Gênes jusqu'à Marseille « ils firent une dev:ente hardie dans la baie de Naples, occupèrent la plaine basse du Tibre, remontèrent le rteuvc et vinrent piller les basiliques de Saint- Pierre et de Saint-Paul Hors les murs. Deux ans ;>lus tard, ils débarquaient de nouveau en Camargue, dévastaient la plaine dWix, et, à panir de ce moment, ne quittèrent pour ainsi dire plus le littoral de la Provence. Les populations terrifiées, décimées par la guerre, avaient fini par ne plus leur opposer de résistance. Le pays était alors livré à toutes sortes de compétitions: les luttes entre les différents seigneurs fevorisaient Toccu-

(1 ; ... Fecit idem a parte meridiana in littora Provincix Sarbonnensis ac Septimaniœ, toto etiam littore Italix utquc Romam contra Mauros nuper piraticam exercert

agrettos Eginh., Vita Car, M,, Rec. de dom Bouquet,

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pation étrangère; et, si Ton en croit Thistorien Papon, « les personnes les plus considérables profilèrent du voisinage des Barbares pour assurer leur indépendance ou plutôt pour s'entre-détruire. Chacun les appelait à son secours, les uns pour attaquer, les autres pour se défendre; et c^est à la faveur de ces divisions que ces Infidèles s'établirent dans le pays et s^allièrent même avec les habitants par des mariages (i). »

Maîtres désormais de la mer par la possession des îles et du littoral, les Sarrasins interceptaient toutes les communications entre la Gaule et ritalie; ils exerçaient la piraterie sur la plus vaste échelle; et le plus clair de leur profit était de rançonner le commerce qui se faisait alors le long des côtes, comme leurs ancêtres les Scénites avaient, plusieurs siècles auparavant, rançonné les grandes caravanes de Plnde. Les procédés étaient à peu près les mêmes ; le théâtre seul avait changé.

Pour arriver à ce résultat d'une manière plus commode, ils résolurent alors de s'installer définitivement sur la côte de Provence et d'y fonder un établissement fixe.

On raconte à ce sujet qu'un corsaire africain, poussé par la tempête dans le golfe de Sambracie, où se trouve aujourd'hui la petite ville de Saint- Tropez, y fit naufrage et chercha un asile dans

(i) Papon, Ht st. gén, de Provence, t. IL

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ks montagnes du voisinage. Frappé de Paspect du pays auquel il reconnut Incn rite une importance stratégique de premier ordre^ il y appela les Maures. Ceux-ci Toccup èrent immédiatement, et construisirent, au centre du massif et dans une position presque inaccessible, tm de ces châteaux forts qu'ils désignaient sous le nom de rebaihs et qui ont conservé dans la Provence celui étfraxù nets, en souvenir peut-être des anciennes tbréts sfraxinetum, fréne^ qui couvraient ces hauteurs. En très-peu de temps ^ ils furent les maîtres de toute la région montagneuse, qui forme comme une ile bordée au Midi par la mer et séparée du reste de la Provence par les vallées de TArgens, de TAille et du Gapeau ; ce fut pour eux un véritable petit royaume que Ton désigne encore aujourd'hui sous le nom de « pays des Maures », et que sa conâguration spéciale et son isolement semblaient avoir destiné à devenir le domaine d*un |>euple à part.

L'Espagne musulmane était depuis quelque temps en proie à de sanglantes divisions. La dynastie des Abassides avait succédé à celle des Ommiades ; et les vicissitudes des partis augmentaient tous les jours le nombre des vaincus et des proscrits, dont lexpatriation devenait la seule ressource. Le tiot de cette émigration permanente se porta naturellement sur tout le littoral de la Méditerranée; la côte de Provence et la chaîne dts Maures surtout devinrent en peu de temps

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Tasile de ces fugitifs ; et Ton vit s'élever, sur toutes les hauteurs qui commandaient le pays, des fortins ou fraxinets semblables à celui qui avait été établi sur le point culminant du massif des Maures, et dont on retrouve à la fois les ruines et le souvenir étymologique au village de la Garde- Freinet.

Le littoral fut ainsi jalonné par un véritable chapelet de petites forteresses qui correspondaient les unes avec les autres, la nuit par des signaux de feu , le jour par des signaux de fumée. Ce furent autant de postes, de refuges et de foyers de piraterie; et, comme la navigation ne se faisait guère alors qu'en suivant la ligne des côtes et sans perdre la terre de vue, aucun navire ne pouvait s'aventurer entre l'Espagne et l'Italie sans être immédiatement signalé par une de ces vigies, poursuivi et rançonné.

Le nombre de ces tours d'observation était très-considérable; et Ton retrouve encore, en maints endroits de la côte, et toujours au sommet des collines qui dominent la mer, des ruines trèscaractéristiques de ces petites forteresses en général carrées et portant sur leurs faces les traces ou les amorces de moucharabis construits suivant la mode orientale.

Ainsi établis en regard des rivages d'Afrique et d'Espagne, maîtres des Baléares, de la Corse, de

f&f ca.

h Sardalsoe. de U Sîcik. de Bésanneat, de > pies, et po&S(^fan* s<ir Sjgs ks sommes qai ioaiifiaient la mer des dt&idks à pca près îo^xpugaabîes. iepois k Carzloçoe nz&pi'à ia Li^orie, les Sarrasins aTaieat presque rêaiîsi le plan des GLiiies. Le Grand-Fraxioec éoh leur centre d'opération : de La ils enTovaient des cc^onocs d*assaiHanu poor rançonner les vilks et les monastères de la basse Provence: ils agissaient en souverains, coocloaient des ai8Un.-i^ et devenaient les arbitres de tout le commerce qui, entre les Grecs et les Latins, ne pouvait se taure que sous leur protection.

Cette situation intolérable dura pendant près d*un siècle. Toutes les tentatives pour les déloger avaient été infructueuses et n'avaient abouti le pi us souvent qu'à de terribles représailles, lorsque, en 972, une véritable croisade fut préchée contre eux par saint Mayeui, abbé de Clunv. GuiUaume 1*, comte de Provence, fut le Godefroy de Bouillon de cette expédition à la fois chrétienne et nationale. 11 tint la campagne pendant plusieurs années , et, après d'héroïques efforts, réussit à s'emparer du Grand-Fraxinet. Ce brillant Ésiit d'^armes eut un effet décisif. Privés de leur meilleur point d^appui sur la côte, les Sarrasins durent céder peu à peu les positions qu'ils avaient conquises; mais, si leur domination pour ainsi dire officielle disparut, ils n'en restèrent pas moins répandus en Provence à 1 état de bandes éparses, qu'il eut

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été peut-être imprudent de pousser à bout ; malgré le triomphe de ses armes, Guillaume ne se montra pas trop rigoureux envers les vaincus, et a comme la plupart des villages voisins de la côte en étaient peuplés, il n^étendit pas le carnage sur ces malheureux habitants, qu^il se contenta de réduire en servitude. Leurs descendants s'y perpétuèrent; peut-être leur doit-on beaucoup de mots barbares et de coutumes singulières qu'on remarque encore en certains endroits. Romée de Villeneuve ordonnait, par son testament de Tan i25o, que les Sarrasins et les Sarrasines du lieu de Villeneuve fussent vendus (i); ce qui prouve qu'ils formaient encore au treizième siècle une classe distincte des autres (2). »

Durante, citant le manuscrit délie cose di Ni^^a de la bibliothèque Ardisson, ajoute que Gibelin de Grimaldi employa les nombreux prisonniers qu'il avait faits dans l'expédition du Grand- Fraxinet à des travaux d'utilité publique, et particulièrement à réparer les murailles de la ville de Nice et à cultiver les terres en friche... 11 II faut, dit-il, attribuer à l'esclavage des Sarrasins employés aux travaux de la ville l'origine de plusieurs mots arabes que l'on remarque dans

(i) Item volo quod omnes Saraceni et Saracenœ de

Villanova vendantur. Test, de Romée de Villeneuve. Jo- FRÉDY, Hist. des Alpes-Maritimes,

(2) Papon, Hist, gén, de Provence, t. II, p. 171.

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