CHAPITRE V
Cependant, les conseils répétés de ses amis, les inspirations de la grâce, ses propres réflexions, et les exigences d'une activité trop longtemps étouffée, amenaient peu à peu Antoine Yvan à comprendre que cette retraite ne pouvait pas durer toujours. « Un pieux ecclésiastique de la ville de Toulon, grand serviteur de Dieu, l'étant allé trouver, tâcha de lui persuader qu'il devait quitter cette sorte de vie; que Dieu l'appelait au secours des âmes... le menaçant que sa vie serait exposée aux illusions du démon, et qu'il courrait risque de se damner, s'il n'obéissait aux ordres de Dieu... »
Notre ermite demanda du temps pour examiner cette affaire, « mais il ne fut pas longtemps à rechercher la connaissance de la volonté de Dieu... » Bientôt « la divine bonté... lui déclara... que la charité étant la reine des vertus, une once en valait mieux que cent livres de pénitence. Enfin, visitant la chapelle de Notre-Dame de Grâces... une voix lui dit sensiblement et distinctement : « Antoine, Antoine, plus d'amour
(l)Gondon, qui aio^e les chitïres ronds, nous dit que le P. Yvan exerça pendant « dix ans » sa charge de vicaire, p. 118.
« et moins de rigueur. Sors de ta solitude et travaille « au salut des âmes. »
Sur quoi Gondon dit excellemment : « Ces paroles furent assez puissantes pour le déterminer à l'état de vie qu'il devait embrasser. Aussi calmèrent-elles d'abord tous les doutes et toutes les appréhensions que son humilité, et la crainte qu'il a toujours eue de se damner en travaillant à sauver les autres, avaient excités dans son intérieur. Si bien qu'il ne douta plus qu'elles ne fussent de la part de Dieu, sentant l'effet merveilleux qu'elles produisaient dans son âme. Car il n'ignorait pas cette différence que les théologiens mettent entre la parole de Dieu et la parole des hommes, que celle-c n'est que significative, et celle-là est effective : que la parole des hommes étant stérile,, nous fait connaître la volonté de celui qui la forme, mais elle n'opère rien : au lieu que la parole de Dieu étant féconde, opère ce qu'elle signifie et produit elle-même l'effet qu'elle demande (1). »
Sur ces entrefaites, il reçut la visite de Jacques Pascalis, curé de Brignoles. Celui-ci cherchait un vicaire, et supplia le père Yvan d'accepter ce poste. On ne tarda pas à se mettre d'accord, et, à la date du 7 octobre 1616, on peut lire dans les registres de l'état civil de Brignoles, cette indication précieuse : « Ici commence le curé Yvan (2). »
(1) Gondon, p. 86, 87. C'est là du beau frani;ais, lucide et profond, comme pouvait l'écrire en 1662 un bon prêtre qui ne se piquait pas de littérature. On ne célébrera jamais assez l'influenre des études théologiques sur le développement de notre langue.
(2) Je rappelle qu'à cette époque le titre et les lonctiorvs de curé correspondaient à peu près au.\ fonctions et au titre de nos vicaires d'aujourd'hui. Le vicaire perpétuel était le chef et le bénéficier de la paroisse. Auloine Yvan ne fut à Brignoles quo le collaburatemdu vicaire perpétuel, Jacques Pascalis.
Sa mère l'avait suivi et s'était remise paisiblement à gouverner le petit ménage (1). On n'a pas d'effort à faire pour la revoir, à peine plus âgée après cette nouvelle étape, grêle, desséchée, transparente comme une cigale, prompte, légère, immatérielle comme un esprit. Hier encore, pensant à elle, j'ai cru la reconnaître, assise au coin du feu, dans un presbytère provençal. La bonne vieille qui m'accueillait était plus que nonagénaire, sourde, presque aveugle, mais alerte et vive autant que jamais. « Je ne suis pas de ce temps, me disait-elle; c'est le siècle des lumières, et le diable tient la chandelle »; et le geste de ses maigres doigts promenant en demi-cercle un bougeoir imaginaire montrait combien les êtres qu'elle contemplait étaient réels et précis. La mère d'Antoine Yvan devait parler de cette façon.
Quelquefois, mais sans amertume, « elle se plaignait... de ce qu'il ne demeurait pas assez longtemps auprès d'elle, et qu'ayant tant de charité pour s'arrêter avec les autres malades, il semblait qu'il en eût fort peu pour elle parce que... il n'y demeurait pas si longtemps qu'elle aurait souhaité. »
« Il réglait... ses prières et ses dévotions... mais aussi prenant quelquefois la qualité do mère spirituelle, elle l'exhortait avec zèle... » Elle semble, en effet, l'avoir toujours encouragé à refuser les dignités ecclésiastiques, contente de le voir dans une position subalterne où il n'excitait l'envie de personne et jouissait d'une plus grande paix.
Lorsque la faiblesse de son âge « ne lui laissa plus le pouvoir de se tirer du lit, pour donner ordre aux petites nécessités de la maison : « Mon Dieu, s'écriait-elle, que
(1) Ils avaient, somblc-t-il, avec eux une nièce du P. Yvan sur laquelle nous ne savons presque rien.
« dira cet enfant, lorsque, revenant de l'église, tout « lassé de travail, il ne trouvera pas même de feu dans « la maison. »
Encore un trait, sûrement authentique, et nous lui dirons adieu.
« Il n'y avait qu'une seule chose, en quoi elle ne s'accordait pas avec son fils. C'est à savoir touchant le jour de son décès. Car elle témoignait désirer avec ferveur de mourir le jour de Noël, et son fils avait de la peine à condescendre à ce désir, craignant, si cela arrivait, d'avoir trop d'occupation ce jour-là, et ne pouvoir pas l'aider et vaquer aux diverses fonctions de sa charge. Ils eurent quelques pieuses contestations sur ce sujet, l'un et l'autre apportant ses raisons avec simphcité. Mais enfin la providence du Seigneur les accorda, et nous pouvons dire que les souhaits de la mère et ceux du fils ne furent pas tout à fait re jetés. Car elle ne mourut pas le jour de la naissance de Jésus-Christ, ainsi qu'elle l'avait désiré, mais le jour de la conception de la mère de Dieu qui était un des plus tendres objets de sa dévotion (1). »
Elle mourut donc à Brignoles, le 8 décembre, nous ne savons pas en quelle année (2). Le P. Yvan, ajoute Gondon, « qui était d'ailleurs très réservé à ajouter foi à semblable chose, ...nous a témoigné qu'il avait eu quelquefois la pensée que l'âme de sa mère était souvent venue dans sa chambre, pendant le temps qu'elle souffrait en Purgatoire. »
A sa dernière visite, trois mois après sa mort, « elle répandit une odeur si suave et une je ne sais quelle douceur do Paradis qu'elle remplit l'âme de son fils
(1) Gondon, p. 102-109.
(2) Entre 1616 eH6i>3.
d'une joie singulière. Si bien qu'il se persuada qu'étant délivrée de ses peines, elle venait de prendre congé de lui, et s'en allait jouir de la félicité éternelle (1). »
Cependant Antoine Yvan continuait son ministère apostolique avec une ardeur que nous imaginons sans peine, mais sur laquelle on ne nous a pas renseignés. Le copieux Gondon n'arrive à se rappeler qu'un seul trait, que d'ailleurs il amplifie en conséquence. Un mari brignolais voulait interdire à sa femme la direction trop sanctifiante du P. Yvan. Féroce pour de bon, comme pense Gondon, ou simple matamore, en tout cas désireux d'en venir à ses fins, il aurait menacé notre héros de l'assommer en pleine grande rue de Brignoles. L'autre présenta docilement ses épaules et, ajoute notre prudent biographe, « l'on n'a pu bien savoir si cet emporté le frappa, bien que quelques personnes dignes de foi l'aient assuré. » La victime elle-même, interrogée sur ce point, s'abstint de répondre. « Quand il m'aurait frappé, ditelle, il n'aurait frappé qu'une grosse bête. » Un autre jour, le mari rentrant chez lui, et n'y trouvant pas sa femme, jure d'exterminer, s'il les surprend au saint tribunal, le confesseur et la pénitente. Or, à cette heure même, la pauvrette, blottie près de la grille, achevait sa confession. « Ecumant de colère », le mari « passe et repasse devant le tribunal ». Mais « il ne les vit point ou du moins il ne put pas les reconnaître, bien qu'il y regardât de fort près et avec attention, le Seigneur renouvelant ce qu'il avait fait jadis en faveur du prophète Elisée, de saint Loup, évêque de Troyes, et de saint Zenon, solitaire sur la montagne d'Antioche. » Mieux encore, notre provençal « étant de retour en sa maison, et y trouvant sa femme, non seulement il ne la menaça
(1) Gondon, p. 410, 111.
plus, mais il ne lui parla pas même du sujet qu'il avait cru avoir de se mettre en colère (1) ».
L'histoire est charmante, mais il aurait fallu l'entendre en provençal, et racontée par le P. Yvan luimême, à la mode de son pays.
Ici se place un événement révélateur et décisif, qui n'a pas été mis assez en relief par les biographes anciens ou modernes du P. Yvan. Comme on le verra, l'aventure n'a rien que de très ordinaire. Dix lignes suffisent à la raconter. J'espère montrer néanmoins qu'il serait difficile d'en exagérer l'importance. Ecoutons d'abord l'abbé Buathier.
« Il y avait alors à Brignoles une congrégation de personnes pieuses vivant en communauté sous le nom de filles de sainte Ursule. Cet institut fondé au seizième siècle, par sainte Angèle Mérici, dans la ville de Brescia, pour l'éducation des jeunes filles, avait eu pour second législateur saint Charles Borromée qui aida grandement à sa diffusion en Italie (2). »
Or, en ces temps-là, les relations de tout genre, commerciales, littéraires, religieuses, étaient constantes entre l'Italie et la France. La Provence servait d'intermédiaire naturel entre les deux pays, comme nous l'avons déjà remarqué à propos de la fondation de l'Oratoire. Voici d'ailleurs les oratoriens provençaux qui vont acclimater chez nous les premières ursulines.
« Un peu plus tard, — continue l'abbé Buathier qui n'a pas les mêmes raisons que moi pour se permettre ces petites digressions, — un peu plus tard César de Bus, et surtout le P. Romillion établirent cet institut en France, d'abord àl'Isle dans le diocèse d'Avignon (1596), puis
(1) GoNDON, p. 114-M6.
(2) BUATHIEH, ch. Mil.
à Aix en Provence (1602). Ils eurent pour collaboratrice dans cette œuvre la première supérieure française, Françoise de Bermond (1), femme éminente qui devait encore, en 1608, sur l'appel de la Bienheureuse Marie de l'Incarnation et de Mme de Sainte-Beuve, présider à la fondation de Paris.
« La maison de Brignoles, qui seule nous occupe ici, était fille de celle d'Aix. Son établissement ne datait donc que de peu d'années à l'arrivée du P. Yvan. Il est nécessaire de remarquer qu'à cette époque les ursulines ne constituaient point encore Vordre proprement dit que nous connaissons aujourd'hui; elles n'étaient qu'une congrégation séculière, pratiquant les vertus religieuses, mais sans vœux, sous la juridiction de l'ordinaire (2). L'ordinaire de Brignoles, c'est-à-dire l'évêque de Fréjus, nomma le P. Yvan supérieur spirituel de la jeune communauté... (et) la direction des filles de sainte Ursule prit aussitôt, dans les travaux du prêtre, une place considérable (3). »
(1) Cf. un joli chapitre de Pitton {loc. cit., p. 2G0-2641).
(2) Cette dernière remarque nous intéresse directement. En effet, dès qu'il eut pris la charge du couvent de Brignoles, le P. Yvan ne cessa pas de travailler à le transformer en une maison religieuse proprement dite. Comme nous verrons, ce projet qui lui tenait fort à cœur n'aboutit qu'après son départ. Brignoles d'abord (1636), puis les autres commimautés provençales firent les vœux de religion et se rangèrent sous la règle de saint Augustin. « Si bien que si la bonté des ruisseaux se doit rapporter à leur source, nous pouvons dire que le P. Yvan participe à l'honneur et au mérite des congrégations de sainte Ursule de Provence, puisqu'il en a donné les premières dispositions. » Go.ndon, p. 100.
(3) BuATHiER, ibid. — Gondon, p. 100. — Cette sorte d'aumônerie, qui s'ajoutait ainsi à ses fonctions paroissiales, amena sans doute le P. Yvan à renouer connaissance avec le P. Romillion qui résidait alors à Aix, et qu'il avait déjà peut-être rencontré — comme nous avons dit — chez le P. César de Bus, avant la fondation de l'Oratoire de Provence. Peut-être aussi l'avait-il déjà revu et ce pouirait être alors sur la recommandation du P. Romillion qu'on lui
« Place considérable. » Non, ce n'est pas assez dire, et quoi qu'il en soit de l'épithète, je voudrais qu'on réalisât pleinement l'importance capitale du chapitre que la Providence commençait alors dans l'histoire du P. Yvan. En réalité nous arrivons au point culminant de cette vie. Certes, nous avons déjà vu de grandes choses, et de plus grandes nous attendent. L'ermite d'hier, aujourd'hui simple vicaire, fondera demain un ordre religieux. Auprès d'une pareille œuvre, il tombe sous le sens que la chétive aumônerie de Brignoles ne compte pas. Autant vaudrait comparer au glorieux fondateur l'humble curé de La Verdière ou de Cotignac. Sans doute, mais ce qui nous arrête ici, dans le présent livre, c'est moins le dessin extérieur — événements, hasards et variations d'une carrière — que la peinture d'une âme. Le cadre, si beau soit-il, ne nous intéresse qu'autant qu'il nous fixe dans la contemplation du portrait. Or, pour faire ce portrait définitif, il aurait suffi d'aller frapper au presbytère de Brignoles. A cette date, le modèle est mûr, si j'ose dire, et il ne manque plus que le peintre, La gloire, qui va venir, stimulera la curiosité des biographes, mais elle n'ajoutera pas un seul trait révélateur à cette figure originale qui dès lors a pris son pli et qui ne changera plus. S'il n'avait pas rencontré Madeleine Martin, Antoine Yvan serait mort sans avoir mis la main à cet institut de la Miséricorde qu'il pressentait vaguement dans les méditations de son zèle, mais dont la réalisation aurait paru chimérique et présomptueuse à ce vieillard affaibli, timoré et toujours pressé de retourner au désert. Dans ce cas, personne aujourd'hui ne parle-
aurait coniié la direction des ursulines do Brignoles. Quoi qu'il en soit, le P. Yvau, tout en restant dans le clergé paroissial, se Lit alors affilier k l'Oratoiie Je Provence (1617). — Cf. Inijolo, IS'otice sur le P. A. Yran, p. rJT.
rait de lui. Il aurait bientôt rejoint dans l'oubli le P. Paul, son maître, et l'immense foule des saints inconnus. On n'aurait daigné recueillir ni ses notes spirituelles ni ses lettres de direction, et si, par hasard, ces [ mvre feuilles et « cahiers », qui aujourd'hui nous ravisse -it d'admiration étaient tombés sous les yeux de quelque docteur, l'habile homme en aurait fait prompte justice. Le moyen, en vérité, que quelque chose de remarquable sorte de Brignoles ou de Bethléem! Et cependant nous le savons, ces précieux cahiers ont été rédigés, en grande partie, pendant les années de Brignoles et à l'usage des ursuhnes. Plusieurs de ces merveilleuses lettres, écrites plus tard, sont adressées à ces mêmes religieuses, et continuent les entretiens de cette période féconde. Doctrine, méthode et style, c'est à Brignoles que le P. Yvan a donné vraiment sa mesure et a pris nettement conscience de son génie. Après Rians, après le désert, il lui manquait encore quelque chose pour se révéler tout entier. La semence avait levé, mais la moisson n'était pas faite; la flamme couvait déjà puissamment, mais elle attendait un de ces coups de vent qui déchaînent les incendies. En effet les vrais directeurs n'abordent pas leur mission, armés d'une doctrine toute faite et rédigée une fois pour toutes. Il leur faut une mise au point, une contre-épreuve que seule l'expérience directe des âmes peut leur fournir. Ce qu'ils ont appris sur la montagne, ils ont besoin de le préciser, de le nuancer, de l'enrichir en le comparant à d'autres expériences, en l'adaptant à d'autres natures. D'ailleurs on ne possède, on ne maîtrise jamais une doctrine avant de l'avoir enseignée. On l'apprend soi-même en la communiquant aux autres. C'est alors seulement, dans ce contact vivant avec ses élèves, que tout s'illumine dans la pensée du maître, et que jaillit enfin une inspiration
souveraine. Le plus expert, le mieux préparé des directeurs ne se connaît vraiment lui-même que du jour où il rencontre des âmes dignes de lui.
Voilà pourquoi j'attache tant de prix à cette période, d'ailleurs très effacée, où se produisit, dans la vie du P. Yvan cette rencontre décisive; pourquoi je célèbre avec insistance les humbles collaboratrices qui ont aidé ce grand homme à trouver sa voie. Leur souvenir, leur nom même est perdu et cependant elles doivent rester pour nous les sœurs aînées de cette exquise Madeleine que nous connaissons de si près. Je sais bien que celle-ci est unique. Dès qu'elle paraît, toutes les autres images et même parfois le père Yvan lui-même, semblent s'éteindre. Mais elle n'a pas encore paru, et déjà cependant les ursulines de Brignoles savent tous les secrets de cette doctrine spirituelle sur laquelle, plus tard, ellemême sera façonnée. Ce n'est pas pour elle qu'ont été écrits les précieux livrets, et que fut plantée la Haie des conseils (1). Au moment où cette doctrine mystique se précisait, s'épanouissait, prenait sa forme définitive dans les entretiens du P. Yvan avec ses filles spirituelles de Brignoles, la petite Madeleine jouait encore avec sa poupée. L'heure venue, elle a reçu cette doctrine comme les plus jeunes enfants de la famille reçoivent ces livres classiques un peu défraîchis dont les aînés se sont servis avant eux. Le texte est à peu près intact, mais les marges sont envahies par toute sorte de commentaires et la fantaisie des derniers venus ne trouve plus de place blanche où s'exercer à son tour. La comparaison ne pêche guère que sur un point. Dans le manuel du P. Yvan, le texte du professeur et les commentaires des élèves se confondent. Ceux-ci n'ont rien écrit
(1) C'est le titre d'un des petits livres du P. Yvan.
sur le livre et cependant nous savons que, sans leur collaboration obscure, le livre ne serait pas ce qu'il est (1).
Je tenais à célébrer ces inconnues, à rappeler que cette petite communauté religieuse a exercé une influence réelle sur le développement intérieur du P. Yvan, et par conséquent sur la doctrine et les écrits de cet admirable mystique. On l'a déjà remarqué au sujet du P. Paul, et le titre même d'un livre consacré à la Proi>ence mystique nous invite à renouveler cette remarque. Comme les gi^ands artistes, les grands mystiques reflètent, résument et transfigurent dans leurs œuvres les plus personnelles, les impressions, les expériences de la foule anonyme qu'ils ont rencontrée sur leur chemin. Ni les génies, ni les saints ne peuvent être isolés. Mille ruisseaux invisibles ont grossi le vaste courant qui les entraîne, mille rayons obscurs activent la vive flamme de leurs chefs-d'œuvre ou de leurs vertus. Ils ont beaucoup reçu, et ils rendent plus encore. Tous, à leur façon, ils peuvent dire : « Je rends au public ce qu'il m'a prêté », au public, à mon pays, à ma province natale, à mes ancêtres, à mes parents, à la moindre des âmes vivantes qui m'a laissé lire au fond d'elle-même. Si l'histoire de la littérature commence à peine à entrevoir ces vérités nécessaires, l'Eglise les a depuis longtemps regardées comme un de ses dogmes les plus sacrés. « Je crois à la communion des saints. »
A l'époque où l'aumônerie de Brignoles fut confiée au P. Yvan, la petite communauté n'étant pas encore, à
(1) La lettre LVIIdu !«■■ volume des Lettres spirituelles (p. 154- 156) décrit les états extraordinaires d'une des pénitentes du P. Yvan, et la méthode que celui-ci imagina pour la conduire. Or, il me paraît presque certain que cette pénitente appartenait à la petite congrégation de Brignoles.
proprement parler, une congrégation religieuse, on n'était assujetti à aucune règle positive, et on ne faisait pas de vœux. Le nouvel aumônier prêcha vigoureusement les avantages d'une organisation plus régulière et prépara les esprits à consentir enfin à une « réforme ». Ces démarches, qui semblent l'avoir beaucoup occupé et qui ne devaient aboutir que treize ans après son départ de Brignoles (1636), furent du moins pour lui une occasion excellente de s'initier au fonctionnement et aux difficultés intérieures des communautés de femmes. Grand observateur et qui ne s'arrêtait guère aux apparences, c'est à Brignoles surtout qu'il s'est renseigné sur les dessous de la psychologie féminine et qu'il a préparé sa future mission de fondateur d'ordre. Quand plus tard nous le verrons converser avec les miséricordiennes, nous saurons ce que les ursuhnes lui ont appris.
Gondon a dit tout cela avant nous, avec moins de précision que d'éloquence, mais ces vieux auteurs ont une si belle façon d'agrandir et d'éclairer les plus humbles choses, qu'on ne se lasse pas de les écouter.
« Cette occupation, écrit-il au sujet de l'aumônerie de Brignoles, n'a été que comme un essai du grand ouvrage auquel il était appelé : Dieu ayant voulu l'employer à réformer une maison de filles déjà étabUes, parce qu'il devait être le fondateur d'un nouvel institut dans son Eglise. Et c'est ainsi que le Seigneur dispose ses serviteurs aux grands emplois pour lesquels il les a choisis, en les occupant en des travaux médiocres et qui en ont de la conformité : comme nous voyons que sa Providence fit apprendre à son serviteur Moyse la politique dans la cour de Pharaon, pour la lui faire exercer dans la conduite de son peuple; et le Sauveur de nos
âmes exerça ses apôtres en des petites missions, dans les bourgs de la Judée, pour les disposer à la mission universelle qu'ils devaient faire dans tous les royaumes du monde (1). »
(1) GONDON, p. 100.