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CHAPITRE IV

Antoine Yvan était depuis plus de quatre ans à Cotignac, lorsque, soudainement pendant l'automne de 1612, il résigna sa cure et s'enfuit à la recherche d'un ermitage. Comme les raisons qu'on nous apporte pour expliquer cette décision imprévue ne me semblent pas suffisantes, nous essaierons d'en trouver d'autres, et rien ne sera plus facile, si on veut bien me permettre de rassembler ici les indications décisives que nous trouvons presque à chaque page dans l'histoire du P. Yvan et dans ses écrits. Ce n'est pas là, en effet, une de ces aventures surprenantes qu'il faut étudier avec plus d'amour, « parce qu'on ne les verra pas deux fois », mais au contraire une de ces démarches lumineuses où se livre le secret d'une âme, et où se traduisent, d'une façon plus expressive, les tendances constantes de toute une vie.

Recevons d'abord, et de toutes pièces, la version authentique mais insuffisante que les biographes nous ont transmise.

« Lorsque le P. Yvan travaille avec le plus grand zèle pour le salut de son prochain (dans sa paroisse de Cotignac), le démon lui dresse des embûches pour le faire déchoir de sa perfection, sous des prétextes si spécieux et si délicats qu'un autre moins spirituel que lui n'eût

pu s'en apercevoir. Ses prédications toutes de feu et de zèle, étant reçues avec approbation et avec grand profit, ce rusé serpent tâche insensiblement de lui persuader de s'y appliquer avec plus d'étude, et de travailler avec grand soin en leur composition; de lire pour ce sujet des livres doctes et polis, pour en tirer de belles pensées, d'écrire des sermons au long, d'observer les règles de la rhétorique, de ne négliger pas la politesse du langage. » Or le rusé serpent avait bien choisi son point d'attaque. Notre provençal se trouvait moins défendu qu'on ne croirait contre cette tentation de rhétorique. Sculpteur, peintre, graveur, Antoine Yvan n'était certainement pas insensible aux séductions de l'éloquence. Il avait naturellement la flamme, l'image, le nom.bre, les maîtresses qualités du discours. Avec cela une rare puissance d'application, une culture suffisante, le désir d'apprendre, le souvenir des beaux modèles entendus au cours de sa vie errante, et, dès ses débuts, l'intime confiance que donne aux orateurs nés la muette complicité de leur auditoire. D'ailleurs si humble qu'il fût, il rêvait déjà confusément à de grandes entreprises. En un mot, talents humains et zèle des âmes, tout l'invitait à collaborer innocemment aux « ruses de l'ennemi. » L'illusion fut courte d'ailleurs. Ni sur les autres, ni sur lui-même il ne s'aveuglait jamais longtemps. Dès qpi'il sentit que ses exercices de dévotion et de charité commençaient à se relâcher, il reconnut « qu'il y avait quelque chose d'impur et d'intéressé » dans ces désirs de rhétorique. Aux scrupules et aux reproches intérieurs qui le tourmentaient, il vit « que son cœur n'était pas bien dégagé de toutes choses », et un jour qu'il sondait plus anxieusement sa conscience, il entendit cette claire réponse : « A quoi est-ce que tu t'amuses, cherche Dieu, et ne pense à autre chose. »

Il comprit sur-le-champ. Mais son humiliation et sa contrition furent si vives « qu'il se résolut... non seulement de quitter l'étude et l'exercice de la prédication, mais de se démettre même de la cure des âmes, et de se retirer dans un ermitage, pour y faire pénitence, le reste de ses jours (1). »

Cette résolution fut prise dans les derniers mois de 1612. Le P. Paul, qui mourut quelque temps après (1613), était-il présent à ce moment critique, donna-t-il son approbation, ou spontanément, ou de guerre lasse, nous n'en savons rien, mais, dans tous les cas, cette brusque décision venait bien du P. Yvan lui-même et, de sa part, elle ne doit pas nous surprendre.

Longtemps après, il écrivait à une de ses religieuses : « J'ai dit à la sœur Marie de N... de vous écrire et de s'accorder avec vous comme filles de la Mère de Dieu : autrement je m'enfuis en quelque désert » (2); et, avec moins de primesaut, dans un petit livre dont tous les mots ont été pesés : « Les personnes occupées avec Dieu ont honte quand elles voient les personnes, et quand on les regarde. Les saints Pères se cachaient dans des rochers, aux déserts, loin de tous (3). » Nature et grâce, il est tout entier dans ce cri du cœur et dans ces brèves maximes. « Hélas! vivre sans être connu, ni su, ni vu... sans secours, comme Jésus sur la Croix, et mourir tout seul, comme saint Alexis, cela serait riche (4) ! » C'est la grâce qui parle, elle regarde avec envie du côté de la solitude, mais elle reste paisible parmi le tumulte du monde aussi longtemps que Dieu le voudra. Par moments, néanmoins, les dégoûts, les scrupules, les décou-

(1) GoNDON, p. 66, 67.

(2) Lellrci, II, 153.

(3) Premier recueil, p. 128.

(4) Ibid., p. 123.

ragements, les déceptions, fondent sur l'âme comme une vague furieuse, et dans une brusque impulsion qui ne vient pas toute de la grâce, on menace, on décide de s'enfuir « en quelque désert. »

Toute variation n'est pas signe d'inconstance ou de faiblesse. Certaines âmes, trop diverses pour trouver leur plein épanouissement dans la satisfaction d'une seule de leurs tendances, passent tour à tour par des transformations analogues au rythme des saisons et aux mouvements de la marée. Lorsqu'elles semblent s'abandonner au caprice, leur inquiétude éternelle montre plutôt la complexité et la richesse de leur nature. Un but unique n'absorbe pas leurs efforts; un immuable sillon ne suffit pas à leurs multiples puissances. C'est bien toujours la raison qui, chez elles, garde la direction suprême, mais une raison qui laisse à propos flotter les guides, et qui se contente de réprimer les courses trop folles et les écarts dangereux. De telles vies ne suivent pas une ligne droite, mais prises dans leur ensemble, une courbe régulière dont le va-et-vient ne manque pas d'harmonie. Chez elles, l'imprévu lui-même a ses lois. Vue d'un peu haut, l'apparente brusquerie de leurs décisions rentre dans l'ordre. D'autres marchent d'un pas plus égal et par un chemin plus uni. Semblables au jeune héros de Gœthe, ils « ne portent pas des mains impatientes tantôt sur un objet, tantôt sur un autre » : ils choisissent d'abord ce qui est et sera toujours conforme à leur nature étroite et puissante « et ils s'attachent pour toujours à ce qu'ils ont une fois voulu ».

...und er streckte Schoa als Knabe die Haende nicht aus nachdiesem und jenem; Was er begehrte, das warihmgemaess: so hielt er es festauch(l).

(1) Hermann et Dorothée, ch. v. (63-65.) <

Rien de mieux. Néanmoins le plus sage des provençaux obéit à d'autres lois. Si tenace que nous l'ayons vu, notre père Yvan « porte ses mains tantôt vers un objet, tantôt vers un autre ». Aujourd'hui il voudrait avoir mille vies pour épuiser l'impétuosité de son zèle. Demain il ne songe plus qu'à s'aller cacher dans un désert. Du clocher de Rians à la prière apostolique de Fourrières, de la cure de Cotignac à l'ermitage de Saint- Roch, du premier ministère aixois au noviciat de l'Oratoire, des prouesses du fondateur à la retraite de Saint- Sulpice, il passe incessamment d'un extrême à l'autre. Mais toujours, hier comme aujourd'hui, la grâce et la raison le conduisent, le bon sens et la foi scandent le rythme de sa vie.

Son histoire nous dira assez quelles furent l'avidité et la ferveur de son zèle. « Je voudrais être mille Yvans pour courir par tout le monde et y fonder des couvents de cet institut. » J'ai déjà cité quelques lignes de cette lettre de sa vieillesse, ce qui suit n'est pas moins expressif : « Hélas ! je me vois vieux et famélique de m'accordor au bon plaisir de la Sainte Mère de Miséricorde sans pouvoir plus rien faire (1). »

a O si je n'étais si vieil, mais si jeune que vous ! — écrivait-il, après le premier triomphe de son institut — il me semble que je voudrais faire des merveilles... Faites autant de plaisir à Dieu que vous pourrez... et mourez pour cela, et travaillez des griffes et du bec, ex toto corde...

« Les mauvais esprits pleins de malice et de rage pour contrarier Dieu, ne dorment jamais et ne cessent jamais de perdre les âmes. Hélas, et nous gagneront-ils? Seronsnous plus lâches et moins fervents pour glorifier Dieu?

(1) Lettm, I, 336.

Il faut donc d'amour, joyeusement et par charité employer les nuits et les jours, pour nous accorder avec Notre-Seigneur à sauver, conserver, illuminer et attirer les âmes, afin que Dieu prenne en elles son contentement. Faisons des diamants à Dieu. Faisons-le roi de tant de cœurs que les sens, passions et amour-propre gouvernent. Couronnons-le de pierres précieuses de tant d'âmes perdues que les démons conduisent et commandent. Hélas, si nous pouvions faire que ces paroles : malti vocati, pauci vero electi, ne fussent pas en pratique, quel plaisir ferions-nous à Dieu ! Au moins si nous ne pouvons faire des mondes et des cieux, faisons des royaumes. Si nous ne pouvons tout sauver et conserver, au moins faisons-le envers quelques-uns; ne nous contentons pas de gagner l'un après l'autre, mais tâchons d'en attirer plusieurs à la fois, comme saint Pierre, saint François, saint Dominique, saint Bernard, saint Augustin, en fondant des communautés (1). »

Lui-même, toujours clairvoyant, il se reprochera parfois l'impatience humaine qui voudrait tout achever « tout à coup et avant que cela soit ». « C'est de l'or qui n'est pas pur, il fait quelque fumée qui salit le creuset (2). » Qu'importe, c'est de l'or surtout et la fumée est si légère que souvent nous ne l'apercevons pas.

Ce brusque retour d'inquiétude va nous ramener au désert.

En effet, au milieu de son activité la plus débordante, dès qu'il se reprend à songer à lui-même, un invincible besoin de silence et de retraite l'envahit. Certes, la solitude ne lui a jamais fait peur, mais son expérience croissante des voies de Dieu et de la malice humaine le

(1) Lellres. I, 327-329.

fait soupirer chaque jour avec plus d'ardeur vers cette vision de paix. Sa franchise, sa haute vertu, l'intrépidité de son zèle lui ont fait des ennemis, même — et j'allais dire surtout — parmi ceux qui auraient dû le soutenir. Il écrivait un jour à une religieuse trop confiante :

« Vous avez trop communiqué l'affaire que je vous ai dite, et à des personnes qui n'aiment pas nos filles ni moi... M. de N... et le bon M. N... nous ont toujours contredit... ils se moquent de nos entreprises (1).

« Nous avons eu de très grands travaux, peines et guerres, et des contradictions si étranges qu'un jour une personne me dit, en lui recommandant les affaires de la Mère de Dieu : « Père Yvan, je vous gâterai toutes « les affaires que vous me recommandez ». J'ai eu tant peur que je suis encore tout effrayé. Je crains encore quelque horrible coup (2). »

Celui-ci du moins ne se cachait pas. D'autres montraient moins de franchise.

« Nos ennemis sont ceux de Dieu et de sa sainte Mère; ce n'est pas de nouveau qu'ils nous troublent, mais c'est depuis le commencement de cet Institut qu'ils se sont étudiés et peines à nous ensevelir. Ce sont personnes spirituelles qui n'estiment rien saint, ni bon, ni sage, ni de Dieu que ce qui est dans leur raison, estime et propre jugement, auxquels j'ai servi de père et de serviteur (3). »

Que de tristesse dans ces lignes, et surtout dans les derniers mots! Quand la défiance venait ainsi de ses propres enfants spirituels et de ceux qu'il aurait crus ses amis, elle l'accablait. D'ailleurs, le plus souvent, il savait très vite à quoi s'en tenir, et comme il aimait les

(1) Lettres, I, 66.

(2) Id ,1, 332.

(3) Id , I, 264.

situations nettes, dès qu'une âme doutait de lui, il ne voulait plus s'occuper d'elle.

« Quand je vois une personne qui ne me croit pas, je perds la confiance que j'ai en elle, je la laisse (1). »

Les plus confiantes le faisaient souffrir aussi. Il leur demandait beaucoup, et elles ne répondaient pas toujours à son attente.

« Le plus souvent, je suis impatient, et mes passions voudraient gouverner; si je m'écoutais, je me sentirais fort las de souffrir. »

Or, d'où vient cette lassitude?

« Quand les fins que je me suis proposées pour la gloire de Dieu, dans mes desseins, ne sont pas accomplies dans les personnes que je conduis, cela me crève le cœur, j'ai de la peine à avoir patience, et je fais beaucoup de fautes (2). »

Ces peines et ces déceptions du dehors ravivaient le sentiment de sa propre infirmité et les autres tourments de sa vie intérieure. Il n'est que trop porté à se défier de lui-même, à prévoir l'insuccès de tout ce qu'il entreprend.

« Hélas! je suis embarqué — il parle ici des commencements de son Institut; — je ne sais que deviendra ma barque, en un temps le plus mauvais de tous les siècles. Grand miracle si elle se sauve entre les mains d'un pauvre prêtre et d'une pauvre fillette (3)! »

Nous verrons, plus loin, comment cette héroïque « fillette » avait besoin, chaque jour, de lui donner un peu de courage, et, j'allais dire, de le remonter.

Le voici encore tout désemparé :

« Je vous irais voir volontiers, mais je ne sais com-

(1) Lettres. 1, 55.

(2) Id, i, 275.

(3) Id., I, 75.

ment et quand, car on considère tant de choses. Outre que je ne sais pas quel profit ou quelle consolation je pourrais vous apporter. Je vous assure, ma bonne fille, que je suis bien las et confus. Je ne sais ce que je veux ni ce que je deviendrai. Je n'ai qu'une grande peur de moi-même devant Dieu, sans amour ni dévotion sur laquelle je me puisse appuyer et consoler. Tout ce que j'ai fait toute ma vie pour la gloire de Dieu, et pour sa très sainte Mère, ne me sert guère d'appui... à cause que je vois les fruits si secs et si maigres (1). »

Ce n'est pas la mélancolie banale, la vague désolation qui succède, chez d'autres, à la fièvre de l'action. C'est une souffrance précise, et qui s'analyse elle-même avec une lucidité douloureuse. Je n'ai pas le courage de retrancher une seule ligne à cette autre lettre gémissante. Tout cela est si humain, si vrai, si profond !

« Monsieur, mon très bon ami, je vous salue dans les travaux, peines et souffrances de mon bon maître. Vous croyez que je sois dans toute sorte d'aises et de satisfactions. Hélas! je ne sais qu'est-ce que j'ai et en quel état et manière est ma vie. Je ne sais et ne sens plus que tristesses, que peurs et craintes, rien ne me satisfait ni console.

« Je n'ai rien ni personne qui me réjouisse. Je suis tout confus et tout me manque. Je ne sais et ne puis rien et il me semble que toutes les créatures me haïssent et me font la guerre. Il me semble aussi que tant plus je fais pour Dieu et pour les créatures, tout m'est perdu et inutile pour ceux pour qui je travaille et pour moi ; et que tant plus je veux m'approcher de Dieu, tant plus il s'éloigne de moi et tant plus je m'emploie pour les créatures pour l'amour de Dieu, tant plus elles me

(1) Lettre*, I, 273.

délaissent et m'abandonnent. Je me vois si pauvre et si bas et si peu de chose et si rien que si je faisais quelque œuvre qui parût bonne à mes yeux, je tremblerais.

« Tout ce que je fais et opère me paraît si peu, et si grossier, que je ne l'ose voir ni remarquer. Et je suis si mortifié de ce que je suis tant soit peu bien vu de personnes sages et prudentes, que je me repens quasi toujours d'avoir commencé cette œuvre qui me fait en quelque façon considérer. Je ne sais quelle œuvre j'ai jamais faite qui m'ait consolé et de laquelle j'ai eu quelque satisfaction, que quand je me suis bien confessé. Je n'ai personne et personne ne m'a. Je voudrais quelqu'un, ce me semble, pour appui et personne ne me veut que pour soi et, aucun pour moi. Tout ce que j'ai fait et tout ce que je veux, tant soit-il beau et saint, me mortifie, et il me semble qu'il ne paraît aux yeux des autres que laid et sot. Tellement que j'ai perdu quasi courage et je ne veux plus rien faire, si Dieu le veut, que me préparer à bien mourir (1). »

J'aurais voulu montrer cette lettre merveilleuse au grand romancier qui a tourné toute sa vie autour de l'âme provençale sans jamais la deviner dans sa profondeur. « Joie de rue, douleur de maison». C'est bien là un de ces proverbes qui définissent une race, mais Daudet ne l'a pas compris. Je le transcris, sans hésiter, dans cette histoire, car il s'applique à nos saints, comme à tout le monde chez nous. Au dehors, exubérance, vastes projets, discours entraînants, ardeur et bruit, joie et lumière; au dedans, les retours inquiets, les promptes déceptions, le découragement, la peur des mots, l'horreur du bruit, le sens du néant de tout, le besoin de la solitude. Dans la vie des autres saints, et, notamment

(1) Lettres, I, 330, 331.

56 LA PROVENCL MYSTIQUE

d'un saint François de Sales, vous ne remarquerez pas ce même contraste, du moins si tranché, cette même opposition entre la rue et la maison. Mais pourquoi veut-on que tous les saints se ressemblent, que la grâce divine, en les élevant au-dessus du commun des hommes, détruise le caractère essentiel de leur race et de leur pays?

« Je n'ai personne et personne ne m'a.» Rien ne peut surpasser l'éloquence concentrée d'une pareille plainte. Si vive et si brève, nous nous la rappellerons tantôt, lorsque nous étudierons, dans son austérité presque inhumaine, la doctrine de ce terrible directeur. Lui aussi, le rude paysan, il a donc eu faim et soif de tendresse. « Personne ne me veut que pour soi et aucun pour moi. » Il a donc voulu, par moment, qu'on l'aimât aussi un peu pour lui-même. Cette grâce ne lui fut pas refusée, et cependant, les meilleures amitiés ne lui ont jamais suffi.

« Tous les voisins m'aiment maintenant, me caressent, me convient, mais rien ne me console. Il me semble que je suis descendu des Séraphins dans un Purgatoire, où durant sept jours, j'ai souffert de grandes violences (1).»

Et pareillement, les plus beaux triomphes de son zèle, loin de le satisfaire, ne semblent avoir eu pour effet que de le dégoûter davantage de la société des hommes et que de renouveler en lui le désir constant de s'enfuir vers quelque désert. Il analyse ce sentiment avec sa clairvoyance ordinaire.

« Fille, Siirrexit dominus vere, alléluia ! venite exultemus. Bénissez Dieu! véritablement tout est plein de miracles, et je ne sais nullement pourquoi, et comment est-ce que... cette compagnie pauvre soit meiintenant une Religion... (2) »

(1) Leltres, II, 146.

(2) Il vient enfin d'obtenir que l'archevêque d'Aix accepte les bulles lin uou\t'i lubltlut.

« Joie de rue, douleur de maison. » Après une transition, déjà moins triomphante, voici le revers.

« Mais comme tout surpris de voir que ce que je croyais impossible, encore que je le désirasse de tout mon cœur, soit achevé : je ne puis que m'étonner... Je suis content, sans contentement. Je suis bien aise imperceptiblement, et sans joie que je sache. »

Gomme il se connaît bien, et comme il est sûr de sa plume!

« II n'y a rien qui me puisse réjouir. Je croyais que quand cela serait arrivé, je mourrai de contentement, et tous le croyaient aussi et je me trouve comme j'étais (1) ».

Encore une fois, il ne sera pleinement heureux qu'au désert, loin des hommes, loin du tumulte de l'action, dans le silence, seul avec Dieu.

« Cachez-vous, fuyez tous ! Totus mundus in maligno. Tout le monde est malin. Fuyez comme Elie, Moyse, Arsenius, etc. (2). »

« Désobligez tous, pour être détaché de tous, afin que tous vous laissent tout seul avec tout Dieu, sans empêchement. Je l'appelle désobligation parce qu'il faut que cela se fasse rudement, afin qu'ils ne retournent plus vous occuper, empêcher, distraire de la présence de Dieu, ni vous désunir de son état souffrant. Car si vous le faites gracieusement et respectueusement, toujours vous seront après et empêcheront Dieu en vous, et vous en Dieu. Notre-Seigneur dit au jeune homme : « Suis-moi « et laisse ensevelir ton père à d'autres morts (3). »

« Tout seul avec tout Dieu », on voit que par moments, il met une sorte d'emportement à retrancher tout ce qui retarde la jouissance de cet unique bien.

(i) Lettres, I, 85, 86.

(2) Id , I.IH.

(3) Id., I, 14U.

C'est un exilé qui brûle de rentrer dans sa patrie et qui maudit tous les obstacles.

« 0 ma fille; c'est le grand désir des belles âmes que d'êtie dans un désert pour se saouler dans Dieu à loisir. »

Il ne prend pas garde qu'il parle ici de lui-même, mais de pareils cris révèlent le fond d'une âme. Ecoutez d'ailleurs encore, car sur ce sujet il ne tarit pas.

« Le silence est la plus grande gravité et la présence de Dieu est le plus saint silence. C'est elle qui ôte la parole, l'entendement, l'imagination, l'affection, le respect et tout amour-propre... 0 quel silence, où se passent des choses pour écrire une bibliothèque des merveilles de Dieu! Je ne voudrais savoir que me taire et demeurer seul (1). »

On comprend maintenant pourquoi, après six années de vie active soit à La Verdière, soit à Cotignac, il quitte brusquement la partie. Cette suprême tentation qu'il traverse et dont ses biographes ont exagéré l'importance est tout simplement la dernière goutte d'eau qui a fait déborder le vase. Les calomnies qui le poursuivent, les déceptions et les crève-cœur qui ont suivi les excès de son zèle, les scrupules, la défiance croissante de soi, l'impatience de tant d'empêchements qui entravent sa prière, en vérité il n'y tient plus et il s'en ira. Vingt fois il s'est dit : « Autrement, je m'enfuis en quelque désert. » Qu'a-t-il gagné à attendre et que valent les raisons qui essaieraient de le retenir? Les âmes? Mais de quel secours peut leur être un misérable prêtre comme lui? A force de courir après elles, sans les atteindre, il a perdu sa propre paix, et ce « tout

(1) Lettres, II, 254, 255.

Dieu» qu'elles lui enlèvent, il ne le leur a pas donné (1). « Il y a dans le terroir de Rians une dévote chapelle dédiée à saint Roch, située sur les rochers d'une petite colline, qui semble n'avoir été bâtie que pour un ermite. » (2) C'est là qu'Antoine Yvan résolut de se retirer. Sa mère rentrerait dans la maison familiale qui probablement n'avait pas été vendue, au départ pour La Verdière, ou, du moins, trouverait sans peine à se loger dans le village. On partit donc pour Rians. Je tâche de me représenter ce voyage, et la bonne vieille installée sur une charrette au milieu du petit bagage. Chemin faisant, elle devait philosopher à sa manière. Sans doute, elle n'avait pas admis sans résistance la nouvelle résolution de son fils. Mais, elle n'en était pas à sa première surprise, et, l'âge aidant, elle avait pris l'habitude de faire bon visage à ce qu'elle ne pouvait empêcher. Elle avait d'ailleurs beaucoup de sens et une foi très sérieuse. Jamais elle n'avait rêvé pour son fils les honneurs ecclésiastiques, et au besoin, elle l'aurait plutôt détourné de toute ambition. Peutêtre aussi trouvait-elle qu'Antoine se faisait vraiment « trop de mauvais sang » dans sa paroisse et s'épuisait plus que de raison à secouer l'indifférence de Cotignac. D'elle-même elle n'avait cure et ne vivait plus que pour lui. Bref, s'il faut en croire notre historien, « cette mère... ne consentit pas seulement à la sainte résolution de son fils, mais elle l'encouragea et le fortifia à l'exécuter promptement (3). »

(1) II écrivait longtemps après et à propos d'iin autre poste également abandonné : « Je vous assure que cette vicairie n'aurait été qu'un enfer pour moi... il m'eût fallu courir d'un côté et d'autre. Hélas! que serait devenue la paix de mon âme? » Lettres, II, 222.

GONDON, p. 69.

Id., p. 69.

Il semble aussi que leurs compatriotes n'aient pas été trop étonnés de leur retour. Les bonnes âmes de l'endroit qui faisaient de temps en temps l'aumône aux ermites du voisinage — car à cette époque les ermites ne manquaient pas en Provence (1) — se réjouirent à la pensée que Rians aurait aussi son ermite, et soit amitié pour la mère, soit admiration pour le fils, on se mit allègrement à faciliter l'exécution de ce beau projet.

« Les Pénitents de Rians, recteurs de (la chapelle de Saint-Roch), ne surent pas plus tôt le dessein de notre bon père qu'ils en conçurent une grande joie, si bien que sans attendre qu'il la leur demande, ils la lui offrent avec grande civilité. Et de plus, ils s'obligèrent à lui faire bâtir une petite maison joignant, et à lui donner tous les ans une certaine quantité de blé, suffisante pour son entretien et pour celui de sa mère. C'était tout ce que notre ecclésiastique pouvait demander. Aussi accepta-t-il leur offre avec très grande humilité, s'obligeant de prier Dieu pour eux, et de leur rendre service dans les fonctions de leur société... La maison achevée, après s'être fourni de divers instruments de pénitence, il s'y retire et commence la vie angélique qu'il y a menée durant neuf ou dix ans, plutôt par l'appui de la grâce que par les forces de la nature (2). »

Traduisons ces « neuf ou dix ans » en français moderne. Antoine Yvan resta quatre ans dans son ermitage. L'étape est assez longue comme cela.

Ce furent des années de méditation constante et de pénitence.

(1) Dans mon enfance, quelques villages avaient encore leur ermite. Us se sont éteints peu à peu et on ne les a pas remplacés. Je crois bien, d'ailleurs, que plusieurs d'entre eux ne ressemblaient (jue de très luiii un 1'. Y van.

(2) GONDON, p. 70.

« La pénitence de ce généreux solitaire est universelle, parce qu'il se mortifie en toutes choses. Il continue à ne porter aucune sorte de linge, que son rabat et son mouchoir. Dessous sa tunique, quand il quitte la haire de fer blanc, en forme de râpe (qu'il portait à Cotignac), il se charge d'une chemise de fer, ou cotte de mailles, du poids de quinze livres, fort longue et très rude, qu'il serre sur son corps avec des agrafes de fer (1). »

Cependant, ni la chair ni le sang n'avouaient encore leur défaite. « Il souffrit des tentations horribles... et particulièrement contre la continence. » Mais la faim semble avoir été la plus tenace de ses épreuves. Il s'était imposé de terribles jeûnes « et la tentation se mêlant avec les nécessités de la nature, il en était pressé avec tant de violence, qu'il aurait même ôté aux chiens ce qu'on leur donnait, s'il n'eût usé de force contre soimême pour se retenir. Il nous a déclaré plusieurs fois que cette faim a été un des plus rudes assauts qu'il ait soutenus dans sa solitude. »

Gondon nous rapporte, à ce sujet, une anecdote extrêmement caractéristique.

« Ayant cueilli quelques noix par les champs, le démon prit de là occasion de le solliciter à les manger, avant que l'heure du repas fût venue, sous prétexte de sa faiblesse. Il méprisa d'abord cette suggestion, et ne s'en mit pas beaucoup en peine, ayant découvert la ruse de l'ennemi : mais la tentation redoublant devint si forte, que craignant d'en être surmonté, il eut

(1) Gondon, p. 72-74. « Les religieuses de Sainte-Ursule de Brignoles gardent avec respect sa cotte de mailles et la montrent comme une relique. En elïet on en donne des mailles, pour appliquer sur les malades, dont plusieurs en ont reçu du soulagement et même la guérison, ainsi qu'il appert par les attestations que nous en avons reçues, par des personnes dignes de foi. »

recours à ce remède extraordinaire. Comme il savait que le démon n'appréhende rien tant que les macérations de la chair, et que c'est un moyen efficace pour le mettre en fuite que de menacer sa confidente, prenant les noix d'une main, et de l'autre une discipline maillée et armée de molettes d'éperon, qu'il portait toujours sur soi : « Regarde, dit-il, parlant à soi-même, « l'un et l'autre, si tu manges celles-ci, avant le repas, « — disait-il en montrant les noix — il faudra que tu « souffres l'autre, — montrant la discipline, — durant les « sept psaumes pénitentiaux ». Il semble que le démon appréhenda l'effet de ces menaces; parce que la tentation relâcha dès aussitôt; mais ce ne fut pas pour longtemps; car à peine eut-il remis la discipline dans sa poche, sans quitter les noix, qui servaient d'occasion au tentateur, que cet ennemi redoubla son attaque, et accrut tellement ses forces, qu'après plusieurs résistances, il le fît succomber.

« Que l'occasion est dangereuse, même dans les moindres choses! Si le bon père Yvan eût jeté les noix, ou qu'il s'en fût éloigné, il n'aurait pas seulement affaibli la tentation, mais il l'eut entièrement vaincue. Il la fortifia, en retenant ce qui en était le sujet; et quoiqu'il se raidît pour quelque temps, si est-ce qu'enfin, il en fut surmonté. Je devrais plutôt dire qu'il en fut victorieux, qu'il ne tomba que pour se mieux relever et qu'il ne se laissa vaincre que pour remporter une plus glorieuse victoire. Car la chute fut fort légère, vu qu'il n'y eut pas même péché véniel, n'ayant rompu qu'un jeûne volontaire; mais le gain qu'il en retira fut très-avantageux; ayant pratiqué la vertu d'une façon illustre et tout à fait héroïque.

« Si le Prophète nous exhorte d'accomplir les vœux que nous avons faits à Dieu, le père Yvan était très-fidèle

à observer jusques à la moindre de ses résolutions : de façon qu'ayant manqué à celle du jeûne, il voulut garder étroitement celle de la pénitence, dont il avait menacé son corps. En effet, avant que d'achever de manger les noix, revenant à soi, il rougit de sa faiblesse, et comme un valeureux soldat qui voulant effacer la honte d'avoir lâché le pied, ranime son courage, et réunit toutes ses forces, pour avoir raison de son adversaire, il tira une cruelle vengeance de l'affront qu'il crut avoir reçu, châtiant son corps par cette rude et extraordinaire macération.

« Il se dépouilla en même temps, pour prendre la posture d'un criminel, ou d'un pénitent, et sans attendre qu'il fût arrivé à sa cellule, se mettant sous un arbre, il se donna la discipline avec violence, durant les sept psaumes penitentiaux (1). »

Exaltée par un semblable régime, l'imagination ajoutait ses propres terreurs à tant d'épreuves volontaires. On en jugera sur une page lugubre, où le calme Gondon n'a presque rien mis de son cru. « Pendant le temps qu'il a demeuré dans l'ermitage de Rians, il allait chaque soir à la minuit faire sa prière pour les morts dans le cimetière de la paroisse, quoiqu'il fût notablement éloigné de son ermitage, et le chemin très-difTicile; il y allait, dis-je, nu-pieds, nu-tcte, chargé de sa cotte de mailles et de ses chaînes de fer, et bien souvent il y prenait la discipline jusques au sang; et cela en tout temps sans que les changements des saisons, ni les injures de l'air pussent le détourner de ce dévot et charitable exercice.

« Le Démon, ne pouvant souffrir cette dévotion extraordinaire de notre fervent solitaire, lui parut

(1) GoNLO.N, p. 78-81.

diverses fois en chemin sous des formes horribles, excita des bruits épouvantables et de terribles orages pour le détourner; mais comme il ne laissait pas de continuer courageusement l'exercice de la charité, cet ennemi eut recours à une illusion effroyable, de laquelle toutefois notre généreux prêtre demeura victorieux. A peine était-il arrivé au cimetière, que le Démon lui fit voir comme si tout le cimetière se remuât, et que tous les morts sortissent d'une façon horrible de leurs tombeaux. Les cheveux de notre bon prêtre se hérissèrent, tout son corps frémit : néanmoins demeurant ferme sans reculer, et animé par la foi et la confiance qu'il avait en Dieu, il se prosterna à terre, il implora le secours divin; il s'adressa particulièrement à la Sainte Vierge et au glorieux Saint Michel son patron, jusques à ce que tous ces fantômes ayant disparu, il demeura calme et assuré (1). »

Le jour aussi avait parfois ses fantômes, plus effrayants que les cauchemars de la nuit. La malice des possédés volontaires cause plus de terreur et d'angoisse à l'âme des saints que les pires fantaisies du démon, et longtemps après avoir quitté son ermitage, le père Yvan tremblait encore, au souvenir d'une de ces rencontres navrantes.

« Il reçut encore dans sa solitude une autre mortification très-sensible; lors que s'étant avancé dans le bois, il trouva parmi des rochers une femme fort âgée qui par sa posture, ses gestes, et sa parole, lui fit soupçonner qu'elle était une magicienne. Car étant à genoux, les mains jointes, la tête et le corps profondément inclinés, son visage enflammé, et ses yeux étincelants, aliénée d'esprit, et transportée d'une fureur

(1) GoNOON, p. 470, 480.

diabolique, elle rendait hommage au démon, et faisait à haute voix des invocations effroyables.

« Cette rencontre étonna d'abord notre solitaire, et le toucha d'une douleur très-sensible, de voir que l'on rendait au Démon les respects qui ne sont dus qu'à Dieu; et il fut encore touché d'une très-grande compassion de l'aveuglement et de la perte de cette misérable : si bien qu'ayant invoqué l'assistance divine et s'etant approché de cette méchante femme, il la fit revenir à soi, et l'interrogea doucement de ce qu'elle faisait en ce lieu-là, pour avoir occasion de l'instruire, et de la retirer de ce malheur. Mais cette mégère ne l'eut pas plus tôt reconnu, qu'elle entra dans une si grande rage, d'avoir été détournée, qu'elle vomit contre lui toutes les injures et toutes les imprécations que sa malice et son désespoir lui suggérèrent. Après quoi elle s'enfuit, sans attendre nulle réponse; continuant ses blasphèmes et ses malédictions, avec d'horribles menaces qu'elle se vengerait de l'injure qu'elle prétendait avoir reçue.

« Notre bon prêtre ne fut point ému de ces menaces, ni de ces imprécations-là, mais il fut touché des blasphèmes qu'elle avait vomis contre Dieu, et de l'état déplorable de son âme; c'est pourquoi il se mit aussitôt à genoux pour en demander pardon à Dieu pour elle, et lorsqu'il fut retourné dans son ermitage, il fit plusieurs pénitences pour sa conversion, se vengeant ainsi de cette femme, à la façon des serviteurs de Dieu, qui rendent bien pour mal, et bénédiction pour malédiction (1). »

Les pères du désert que notre ermite avait pris pour modèles entr'ouvraient pai'fois la porte de leur cellule

à ceux qui voulaient s'entretenir avec eux des choses du ciel. Ainsi le P. Yvan ne fut pas longtemps dans son ermitage « sans être connu et visité de plusieurs ». « De manière que cet ermitage... devint bientôt très fréquenté des habitants de Rians et des lieux circonvoisins; ensuite de quoi, au lieu qu'il était fort pauvre et presque ruiné, on y fit plusieurs belles répai'ations. Ce qui nous fait voir combien la présence des serviteurs de Dieu est utile et qu'elle répand partout des bénédictions, même sur les choses inanimées.

« Il y eut même — continue le vieil historien qui peut-être exagère un peu — il y eut même des prêtres qui allèrent demeurer avec lui les semaines et les mois entiers (1). »

Ce concours ne plut pas au clergé de Rians.

Ils acceptaient volontiers que l'ermite de Saint- Roch prît sa part des corvées de la paroisse. Enterrements, catéchismes, processions, cela devait suffire au zèle d'un homme qui s'était retiré du monde. Si on avait besoin de direction et de conseils, que ne s'adressait-on au presbytère? Qu'était-ce après tout que ce bizarre personnage qui semblait ne se cacher que pour mieux se faire voir? A Cotignac d'étranges rumeurs circulaient sur lui. Intrigant, sorcier, peut-être, et le prestige du clergé paroissial et le bien de la religion exigeaient qu'on le surveillât de très près.

Aussi, bien loin de calmer les pauvres têtes du village qui commençaient à s'émouvoir, « les prêtres qui servaient la paroisse de Rians semblaient les (encourager) par les soupçons et par les défiances qu'ils témoignaient contre notre pieux ecclésiastique ; car ils faisaient observer et épier toutes ses actions, comme celles d'un

(1) GONDON, p. 76.

méchant homme. Ils faisaient tenir du monde sur le clocher d'où l'on découvrait son ermitage, pour voir quand il sortait ou quand il entrait dans sa cellule, et pour connaître les personnes qui le fréquentaient (1). »

Qu'ont-ils bien pu voir du haut de leur clocher? Un pauvre prêtre qui rentrait paisiblement de ses courses sur les collines, drapé dans « un gros manteau de bure à coque-luchon (2) », portant sur les épaules un fagot de bois mort. Il disparait pour de longues heures. Le voici encore, lavant ses pinceaux ou modelant de l'argile. Il aperçoit un visitem'. Il rentre dans sa cellule, il ouvre le petit guichet. Courte visite et l'ermitage redevient silencieux. Pas d'incantations, pas de sortilèges. Ils peuvent venir eux-mêmes. On ne leur fera pas de mal, et si chez eux la curiosité l'emporte sur la crainte, qu'ils entr'ouvrent la porte. Ils verront un pénitent, à genoux et les bras en croix, un mur orné de pieuses peintures et, par terre, une discipline toute couverte de sang.

Mais il ne faut pas que ces menus incidents, que ces anecdotes nous fassent négliger la trame obscure et solide, le vrai travail de ce noviciat solitaire. Les quatre années de Rians ont pour la formation mystique du P. Yvan la même importance que les années de Metz pour le développement du génie de Bossuet. C'est au désert qu'à force de méditations intenses, il s'est pleinement assimilé cette doctrine spirituelle dont le P. Paul lui avait appris les rudiments, et qui dès lors, magnifiquement enrichie, rayonnera dans sa direction, dans ses lettres et, plus encore, dans sa propre vie. C'est là qu'il est devenu peu à pou la traduction.

(1) Gordon, p. 83.

l'image, la formule vivante de cette doctrine, si bien qu'en la résumant tout à l'heure, nous ne cesserons pas de peindre le propre portrait du P. Yvan. La véritable histoire de ces quatre années consisterait à décrire ce progrès intérieur, à suivre, une à une, les étapes de cette lente et merveilleuse métamorphose. Mais de telles histoires ne peuvent pas se raconter. On ne voit pas monter la sève d'un arbre ni la fleur s'animer, ni les fruits mûrir, et néanmoins on n'ignore pas que l'hiver et le printemps ont préparé la moisson. Quand plus tard, nous mettrons en gerbe les enseignements et les exemples du P. Yvan, nous n'oublierons pas que cette moisson de grâce a fleuri dans le désert.

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