‹ La Provence mystique au XVIIe siècleChapitre 12 sur 30 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

l'oratoire

« La peste avait fait de tels ravages dans les rangs du clergé que la plupart des paroisses étaient sans pasteurs (1). Une des plus éprouvées fut celle de Sainte- Madeleine où, en quelques mois, sept prêtres furent victimes du fléau. Comme cette église relevait du Chapitre, les trois chanoines présents à Aixen offrirent la direction à Antoine Yvan. Le texte de leur délibération nous a été conservé, et il est trop à l'honneur de notre Vénérable pour que nous le passions sous silence : « Du 9 février 1630. Pour remplacer dignement les prêtres morts à la paroisse Sainte-Madeleine, M. le Prévôt, Lieutard et moi, de Mimata, assurés de la capacité et vie exemplaire de M. Antoine Yvan qui a servi depuis quelques années l'église de Notre-Dame de Beauvezet, au grand contentement de tout le monde, et qui, durant le temps d'affliction, a exposé sa vie continuellement pour le salut des âmes à la décharge de nos consciences, ayant confessé la plus grande partie du peuple de cette ville et exercé beaucoup d'autres œuvres chai'itables, Vont (sic) établi curé de ladite église. Et pour les autres prêtres,

(1) Buathier semble ignorer qu'il n'y avait alors à Aix que deux paroisses, Saint-Sauveur et Sainte-Madeleine.

M. Charles Aillaud, chapelain, M. Paul Aillaud, docteur en théologie, et M. Recourt, natif de Thorame, diocèse de Senèz, desquels aussi la bonne vie et doctrine est assez connue (1). »

« Le précieux manuscrit où nous puisons ces renseignements nous fait connaître encore qu'Antoine Yvan, bien que nommé à Sainte-Madeleine depuis le 9 février, ne put officier dans son éghse que trois mois plus tard, le 9 mai : ce jour-là seulement l'église fut rouverte et la messe y fut célébrée. Enfin, les mêmes documents nous apprennent que les prêtres auxiliaires désignés plus haut ne vinrent point occuper leur poste, — sans d'ailleurs indiquer pourquoi, — et que, jusqu'à la fin de l'épidémie, le P. Yvan fut seul à la peine.

« Avait-il prévu la pesanteur du fardeau? Toujours est-il qu'il éprouva une vive répugnance à assumer de nouveau la charge pastorale; il ne s'y résigna même que sur l'ordre formel de ses supérieurs. Mais une fois acceptée, il l'exerça avec ce dévouement intrépide qu'il puisait dans son amour pour Jésus-Christ et qu'il portait volontiers jusqu'à l'héroïsme. Logé dans le cloître de la paroisse (2), il rayonnait de là dans la ville entière, se multipliant en quelque sorte, ou du moins multipliant ses labeurs pour répondre à tous les appels et subvenir à toutes les infortunes.

« Cependant la peste cédait peu à peu. Au 31 juillet,

(1) Extrait des Délibérations du chapitre, de 1626 à 1639 ; (Ms. 275 de la Méjanes, p. M6-117.)

(2) L'ancienne église de Sainte-Madeleine a été démolie en 1792. Une rue a été ouverte sur son emplacement et porte le nom de rue de l'Ancienne-Madeleine.

Le seul vestige qui existe de cette église est une statue de son illustre patronne que l'on voit aujourd'Jiui dans le cloître de Saint-Sauveur, sur une colonne qui occupe le centre de la cour intérieure. Le titre paroissial de S'''-Madeleine a été transféré depuis la Révolution à l'église des dominicains (place des Prêcheurs).

on la considérait comme « quasi-éteinte ». Un mois plus tard, la Cour des Comptes et le Parlement rentraient à Aix. Quant au nouveau curé, il songeait plutôt à en sortir. Il avait eu connaissance dans l'oraison que Dieu l'appelait à un autre genre de vie ; pareille inspiration lui était aussi venue du dehors, par la bouche d'un saint prêtre; enfin de douloureuses circonstances achevèrent de le décider.

« Nous avons vu que les auxiliaires qui lui avaient été donnés le 9 février n'étaient point venus le rejoindre. A la date du 10 août, le Chapitre fit de nouvelles nominations et lui adjoignit, sans le consulter, MM, Augier, Charles Aillaud et Rovier, auxquels on ajouta bientôt M. Riconet«au deffaut de M. Aillaud (1). » Or, il arriva que ces ecclésiastiques, bien loin d'entrer dans ses vues et de suivre sa direction, lui firent une opposition ouverte, traversèrent ses desseins, suscitèrent des conflits et accrurent de la sorte une charge qu'ils avaient mission d'alléger. L'un d'entre eux le fit particulièrement souffrir : c'était un prêtre peu régulier, qui ne tarda point à devenir un prêtre scandaleux, au point que bientôt les supérieurs ecclésiastiques furent obligés de l'interdire. Notre saint curé l'avait prédit : « Ceux qui ne m'ont voulu croire, écrivait-il, s'en sont grandement repentis, s'en repentent et s'en repentiront. Ils ont tort de ce qu'ils n'ont fait comme je voulais, de quoi je suis grandement affligé (2). »

« Pour une âme aussi profondément sacerdotale, ce genre d'épreuve est une amertume extrême (3) », et peu de temps après la ville d'Aix fut toute surprise d'apprendre que le P. Y van, brusquement et sans avertir per-

(1) Ms. 275. déjà cité. p. 123.

(2) Lettres, I, 56.

(3) BUATHIGR, Ch. XII.

sonne, venait de se réfugier à l'Oratoire (17 octobre 1630).

La surprise sera moindre pour nous. Cette volte-face soudaine était, si j'ose dire, fatale et nous aurions pu la prévoir. Après cinq ou six ans d'activité dévorante, la réaction devait venir. Les fâcheuses expériences que l'on vient de raconter, n'ont eu, en réalité, d'autre résultat que de précipiter le dénouement d'une de ces crises intérieures qui reviennent, d'une façon périodique, dans la vie du P. Yvan. Après s'être tout donné, il a soif de se reprendre. Lassé du commerce des hommes, il aspire de nouveau et plus que jamais vers la soHtude. Partir avant que le fléau soit définitivement vaincu, il n'y songe pas, mais, une fois le danger passé, il aura bien le droit de ne plus s'occuper que de son propre salut et de se retirer dans un désert.

Ses amis, qui le connaissaient bien, le voyaient venir, et ils faisaient bonne garde. On surveillait habilement ses préparatifs de fuite, avec la ferme intention de le retenir de gré ou de force. « Comme il se préparait à partir, un digne ecclésiastique de ceux qui vivaient avec lui, y ayant pris garde... en avertit aussitôt le président de la Roque, et le pria d'interposer son autorité pour le retenir dans la ville... le pieux magistrat... faisant l'office d'un bon sénateur qui veille pour le bien du public, donna ordre, sans le faire savoir à notre bon prêtre, que l'on empêchât sa sortie. Ainsi, comme, la maladie contagieuse n'ayant pas cessé en tous lieux, on se servait encore de billets de santé qui sont la précaution ordinaire dont on use en ce temps déplorable, ce président défendit à celui qui était commis pour faire les billets, d'en donner au P. Yvan. »

Le commis exécuta fidèlement cette consigne, et force fut bien au fugitif de rester dans sa prison. Peine perdue, on avait affaire à une volonté tenace, et comme

dit l'abbé Buathier, « ne pouvant se retirer au dehors, le saint curé choisit une retraite au dedans ». En effet, explique Gondon, « ayant toujours de plus grandas répugnances, et de plus fortes inspirations de ne pas continuer sa charge de vicaire dans la paroisse de Sainte-Madeleine, après beaucoup de prières, et après avoir pris conseil, il délibère enfin de se retirer dans la congrégation des révérends pères de l'Oratoire où Dieu l'appelait pour quelque temps (1). »

Aixois malgré lui, il explique lui-même la déconvenue qu'il éprouva aux portes de la ville, et les divers sentiments naturels et surnaturels qui, depuis quelques mois, ravivaient en lui le goût du désert.

« J'ai été grandement mortifié quand on ne m'a voulu donner le billet pour vous aller voir, croyant (2) que je ne retournerais plus à Aix. M. le président de la R. a fait faire cela, voulant que je ne m'ôtasse point de la paroisse de Sainte-Madeleine. Je vous voulais communiquer toutes mes petites affaires. Je me suis mis avec les bons pères de l'Oratoire, maintenant sur le dernier de ma vie, pour me recolHger un peu mieux avec Dieu, croyant qu'ainsi comme j'étais, je ne pouvais avoir une vraie paix; ne pouvant venir à l'accomphssement de tous mes désirs, touchant la confrérie de la Miséricorde (3). Quand un homme veut faire quelque chose, il faut qu'il commande et qu'il soit obéi, respecté, craint, aimé et cru. Mais à moi, fille, tout cela manque. Commander et faire, on ne peut rien avancer. Qui m'estime bon, saint; qui fol, sot, imprudent, impa-

(1) Gondon, p. 192-193. Retenons ces derniers mots « pour quelque temps ». Ils nous serviront plus tard.

(2) C'est-à-dire : espérant.

(3) Nous no savons pas sur quoi point portaient ces diûlcultés avec les confrères.

tient. Vraiment je vois clair qu'il ne se faut assurer ni appuyer sur personne aucune. Ils se sont servis de moi en tout ce qui leur a plu, et puis au bout, on ne trouve plus que du sable de leur part. Je voudrais que sans vous écrire ni parler, vous connussiez tout, pourquoi j'ai laissé mes compagnons de l'église Sainte- Madeleine. Il y a assez à dire. Il me semble qu'il est meilleur pour mon repos. J'étais grandement inquiet en beaucoup de choses comme Marthe. Là où je suis, je ferai ma charge le mieux que je pourrai pour le contentement de Dieu. Tous les pères en sont grandement contents et joyeux. Il me semble que je suis aux pieds de Notre-Seigneur. Je ne regrette que les linceuls de la confrérie de la Miséricorde. Néanmoins si les dames veulent, je ferai toujours la même quête à l'Oratoire, ainsi que les pères me l'ont dit (1). Si M. N. et les N. N. (probablement le prévôt et les chanoines) m'eussent laissé choisir des prêtres, j'eusse un peu continué, et peut-être toujours- Mais me voyant embarqué avec des gens de divers esprits, hélas! je me fâchai contre N. et contre N. N. Hélas! pauvre! qu'est-ce que je n'ai fait, pour les tous contenter. Je leur ai tout conservé et donné ce que j'ai pu. Je me suis mis à la mort dans la paroisse de Sainte-Madeleine durant la maladie contagieuse, faisant le service tout seul, ensevelissant les morts tout seul, et puis, vous voyez comme tout va. Ils voulaient que je retournasse à Notre-Dame (Beauvezet), et ils m'en avaient ôté pour aller à Sainte- Madeleine. J'ai choisi et suis venu à l'Oratoire, me retirant de tous les soins. Maintenant ils se fâchent contre moi, et moi je ne m'en soucie. Je tâcherai de

(1) La permission de continuer ses quêtes pour les pauvres malades, c'était tout ce qu'il s'était réservé en entrant à l'Oratoire.

VOUS aller voir après la fête de tous les saints (1) ».

Ces confidences éclairent si merveilleusement « l'intérieur » du père Yvan, que je ne me résous pas à abréger cette autre lettre, également lumineuse.

« J'avais loué un cheval pour vous aller voir. Mais on défendit de me donner le billet nécessaire en ce temps de contagion pour ce qu'on doutait que je ne demeurasse tout à fait à Notre-Dame de Grâce (2). Je vous eusse écrit plus souvent si je n'eusse eu espérance de vous aller voir. Vous savez que je suis homme de cinquante et quatre ans. Je me suis pensé de me mettre avec les pères de l'Oratoire, et de ne rouler plus d'un coin et d'autre, et servir à des personnes que je ne sais si Dieu le veut ou non. Je serai plus content. Je n'aurai point à contenter tant de monde, parmi lesquels les uns m'estiment bon et saint, d'autres fou, imprudent, ignorant, sot et impatient. Il me semble que sur le dernier de mes jours ce sera le meilleur. Parmi le monde, on n'est pas cru même des prêtres. On ne fait pas grand fruit... Je ne voulais point être curé, mais on le voulait. Recommandez-moi à Dieu... à Dieu, ma fille, sans adieu. » (3).

Celui qui écrivait de pareilles lettres n'a pas de secrets pour nous. L'homme, le provençal, le saint, nous lisons dans son âme comme dans un livre aux pages limpides. Le voici donc, affamé de Dieu, lassé, déçu, meurtri, découragé par une nouvelle expérience du monde, tendu, de toute la force de son âme ardente, vers la solitude et le silence. Pour comble de misère, la Providence semble vouloir lui interdire l'entrée de ce paradis dont

(1) Lettres, 1, 63-6S. Cette lettre a été écrite entre le 17 octobre 1630 (date de l'entrée du P. Yvan à l'Oratoire) et le l" novembre de la mêrae année.

(2) II avait dû prétexter l'intention d'aller faire un petit pèlerinage à Gotignac.

(3) Lettres, l, 81-6â.

il prenait déjà le chemin. Il sait bien que l'Oratoire n'est pas une société d'ermites, mais il n'a plus le choix de sa retraite, et, faute d'un parfait désert, il court se renfermer à l'Oratoire.

« Fondé en 1600, par le P. Romillion, l'Oratoire d'Aix avait d'abord appartenu à la Congrégation de la doctrine chrétienne. Mais lorsque, à l'assemblée générale tenue à Avignon, le 25 août 1602, le Vénérable César de Bus imposa des vœux à ses disciples, le P. Romillion, bien que son coopérateur de la première heure et son parent, ne crut pouvoir le suivre dans cette voie; il refusa d'accepter une aussi grave innovation qui n'entrait point dans l'esprit primitif de l'œuvre, et il se sépara des Doctrinaires et de leur pieux fondateur.

« Pour être douloureuse, la séparation n'en demeura pas moins, de pai't et d'autre, pleine de charité, comme il convient à des hommes de Dieu. D'un commun accord, on décida que le P. de Bus et ceux qui voulaient faire des vœux resteraient maîtres de la maison de Saint- Jean d'Avignon, tandis que le P. Romillion et ceux qui voulaient garder l'état purement ecclésiastique posséderaient celle d'Aix (1).

« La séparation une fois consommée, le P. Romillion redoubla de zèle, et en peu de temps, il établit en Provence plusieurs communautés de la Doctrine chrétienne sans vœux; mais comme le but et le nom identiques pouvaient les faire confondre avec les communautés du P. de Bus, il fit agréger les siennes, sur le conseil du cardinal Taurugy, à l'Oratoire italien de saint Philippe dont la règle n'exigeait pas de vœux. Une bulle de Paul V, en date du 13 novembre 1615, sanctionna cette agrégation qui porta le nombre des communautés phi-

(1) Cf. Ingold, Notice sur le père ïvan, p. 26, 27.

lippiennes de Provence au chiffre de onze : Aix, Arles, Frontignan, Pézenas, Saint-Zoaire, Maleval, Pertuis, Marseille, La Giotat, Brignoles et Gavaillon.

« Le P. Ro million, qui les avait fondées pour la plupart, voulut établir entre elles un lien spirituel et temporel, sous le gouvernement d'un supérieur général. Mais de Rome, on lui fit observer « que dans la Congrégation de Saint-Philippe de Néri à laquelle il appartenait, les maisons devaient être indépendantes les unes des autres et que, sous aucun prétexte, on ne pouvait y introduire la subordination réciproque (1).

« Cette décision acheva de le pousser vers la jeune Congrégation du P. Bérulle, laquelle tout ensemble excluait les vœux et admettait un chef unique. Nous disons : acheva, car plusieurs fois déjà, notamment en 1612, des relations étroites s'étaient établies entre les deux fondateurs, et la similitude de leurs vues avait provoqué naturellement la pensée d'une fusion. Après des pourparlers divers, cette fusion s'accompht d'une manière définitive le 21 septembre 1619 (2); à dater de ce jour, les onze maisons de l'Oratoire de Provence devinrent des maisons de la Congrégation de VOratoire de Notre- Seigneur Jésus-Christ en France (3).

(1) Cf. HoussAYE, le Père de Bérulle et l'Oratoire de Jésus, chap. IX.

(2) D'après de Haitze (IV, p. 123), Urbain VIII l'aurait ratifiée en 1626.

(3) Comme nous l'avons dit (p. 3o), la communauté de Cotignac, qui n'avait pas la même origine, s'était alliliée dès 1615 à l'Oratoire de Paris.

Pendant plus d'un an, les Oratoriens (alors Doctrinaires) furent loges à l'Archevêché. Au mois d'octohre 1601, ils s'installèrent dans une petite maison qui portail le nom des Vieilles-Ecoles, et l'année suivante ils y anne.xèrent une chapelle sous le voi'ablo do saint Joachim : c'est là que le P. Yvan vint les rejoindre. Plus tard, en 1638, ils construisirent, à quelques pas plus loin, dans la

L'ORATOIRE iH

Tel est en effet le nom canonique donné à l'Institut de M. de Bérulle par la bulle de Paul V du 10 mai 1613 «(1).

Pendant les premiers mois qu'il dut consacrer à une sorte de noviciat, cette maison, où il retrouvait de saintes amitiés, fut pour lui comme une oasis très reposante : toute activité extérieure n'avait pas cessé, mais il n'était plus son maître et, libre de toute responsabilité, il goûtait les joies tranquilles de l'obéissance.

« Je suis grandement content, écrivait-il, tous les Pères le sont aussi de moi, et je suis marri qu'il n'y a plus longtemps que je suis avec eux. Je n'ai plus ces grands rompements de tête de porter tout sur mon dos. Je commandais, et puis je laissais. Hé, fille! que de choses il faut endurer pour l'amour de Dieu, non pas où je suis maintenant, car ils sont tous des bienheureux!... Bénissez Dieu! je suis grandement content maintenant, je laisse faire à Dieu, je me laisse entre ses mains et des supérieurs de la maison qui ont plus de soin de moi, que je n'en ai jamais eu (2). »

Il ajoute bien, à la fin de la lettre, un tout petit mot qui nous montre la résignation qui se mêle à cette joie. « Si Dieu voulait, j'irais demeurer avec vous, » c'est-àdire dans une cellule, à Brignoles ou à Gotignac, et loin

rue du Bon-Pasteur, une maison assez spacieuse qui devint leur établissement définitif.

Le local primitif appartient aujourd'hui aux Pénitents bleus de Saiot-Joachim; la chapelle de ce nom, d'ailleurs agrandie et modifiée, doit conserver la dépouille mortelle du P. Romillion. Quant au second local, il appartient actuellement aux religieuses de la Présentation, après avoir été occupé par les Carmélites, mais il est très remanié. Des constructions contemporaines du P. Yvan, il ne subsiste que la porte et la cour du nord. (Buathier d'après les notes de M. de Behluc), 15.

(1) Buathier, ch. xiii.

(2) Lettres, I, 53.

de l'agitation des villes; mais enfin, visiblement, il se rassérène, il est « grandement content », il se remet du surmenage excessif de ces dernières années. Cependant, à mesure que le calme se rétablit, le zèle de l'apôtre se ranime. Les humbles ministères qu'on lui confie rouvrent à son activité des perspectives nouvelles et chaque jour plus étendues. Il se laisse reprendre, si j'ose dire, à l'infaillible piège que tendra toujours à des natures comme la sienne l'immense détresse des foules et le spectacle de l'universelle souffrance. Ce qui était vrai pour lui hier, l'est encore aujourd'hui. « On n'est pas cru, même des prêtres; on ne fait pas grand fruit. » Aujourd'hui encore, plusieurs le traitent « de fou, d'imprudent, d'ignorant, de sot, d'impatient. » Mais la crise passée, il n'entend plus ni au dedans, ni au dehors, toutes ces voix décourageantes. Il recommence à se donner et à « se perdre » par amour pour le prochain. Nous allons le voir à l'œuvre, mais auparavant je voudrais achever en deux mots ce qui touche à ses relations avec l'Oratoire. Si l'on me permet de dire simplement ce que je pense, le P. Yvan, tel que nous le connaissons, ne pouvait avoir qu'une vocation de passage. Son extrême indépendance et l'originalité de son allure se pliaient mal aux exigences de la vie commune et au joug d'une discipline régulière. Dès qu'il voyait du bien à faire, il ne s'appartenait plus et poussait au plus pressé par le premier chemin qui s'offrait à lui. Auprès de cette fin souveraine, qui littéralement le possédait, tout le reste n'était que moyen et pouvait devenir obstacle. Une pareille impétuosité de dévouement, suivie par réaction nécessaire de ces crises intérieures que nous avons étudiées chez le P. Yvan, déconcerte l'intervention de l'autorité la plus suave et brise invinciblement les cadres où on essaierait de la

maintenir. Certes, il n'est discipline plus humaine, plus large et plus conciliante que la règle de l'Oratoire. « M. de Bérulle — a-t-on écrit avec un rare bonheur d'expression — a été choisi de Dieu pour être, s'il faut ainsi dire, le libérateur de Dieu même. Il a remis la grâce dans la large étendue de ses pouvoirs et de ses opérations. Il l'a affranchie de la contrainte de certaines méthodes étroites et particulières qui limitaient son action et qui suffoquaient la capacité des âmes; et enfin il l'a tirée de la tyrannie de certains esprits qui ne connaissent qu'une voie pour conduire les âmes — comme si Dieu n'avait qu'une espèce de bénédiction à donner — et qui, par cette indigence, semblent reprocher la pauvreté à celui qui est si riche et si abondant en miséricorde (1). » De son côté, un oratorien anglais et qui n'avait pas non plus beaucoup dégoût pour les entraves, admirait dans la règle de saint Phihppe quelque chose de la noble liberté athénienne, par opposition avec les rigides attaches des organismes romains. Nous savons, d'ailleurs, à n'en pas douter, que tel était bien l'esprit de l'Oratoire provençal. Le P. Yvan se trouvait, à la maison d'Aix, avec plusieurs de ces anciens disciples de César de Bus qui s'étaient séparés de leur premier maître pour rester pleinement fidèles à l'esprit de saint Philippe (3). Il semble donc

(1) Quelle aisance et quelle précision dans le sublime! Ce mot d'un contemporain est cité par Houssaye {loc. cit.), I, 208.

(2) Newman, Historical Sketches, III. (Discipline and influence.)

(3) Le supérieur de la maison d'Aix, au moment de la réception du P. Yvan, était le P. Jaubert. Il y avait aussi, parmi les confrères, un certain P. Bremond qui semble avoir été plus intimement lié avec notre héros. Son nom revient à plusieurs reprises dans les lettres « Vous savez ce que vous en avait dit le révérend père Bremond, » L. I. 17. « Vous direz à N. que le père Bremond est grandement malade et j'ai grande peur qu'il ne se puisse mieux porter. » C'était le frère des ursulines Françoise et Catlierine

que le saint homme ne pouvait choisir plus libre et plus sainte retraite. Nous avons vu avec quelle affection il fut accueilli, et nous devinons, entre les lignes de son histoire, la mansuétude généreuse de ses supérieurs. On lui laissa une liberté qu'on aurait sûrement marchandée à d'autres moins âgés et moins éprouvés que lui. Enfin, la chaîne qui le retenait était si légère et si flexible qu'il put vivre, en bon oratorien, pendant des années, et sans presque se douter qu'il restait sous la dépendance d'autrui.

Cet équilibre ingénieux fut maintenu par les supérieurs du P. Yvan avec tant de souple délicatesse que lorsque après quelques années, il fallut se séparer, notre héros s'aperçut à peine qu'il n'appartenait plus à l'Oratoire. La chaîne le gênait si peu qu'il ne vit pas qu'elle allait se rompre, et l'Oratoire, de son côté, par une vieille habitude, semble avoir continué à le regai'der comme un des siens. L'histoire de cette rupture insensible reste assez obscure, je crois cependant qu'il nous faut prendre à la lettre le témoignage du contemporain qui a été cité plus haut : « Il délibère enfin de se retirer dans la congrégation... (de) l'Oratoire, où Dieu l'appelait pour quelque temps. »

A l'époque où se produisit le conflit, l'institut de la Miséricorde fondé parle P. Yvan était déjà en voie de prospérité.

Le terrain où le fondateur avait construit une maison

de Bermond (Bremond) et c'est peut-être ce qui explique sou intimité avec Yvan (cf. plus haut p. 75-80 et Pitton, loc. cit., p. 257, 239, 262. J'aime à croire que le P. Yvan rencontra quelques fois le P. Mitre Merindol (fils du mi'decin de Louis XIFI), qui fut supérieur de l'Oratoire deToulon. Ce père Merindol «aimait à recueillir dansd le dialecte des habitants les traces d'une parenté avec les Hellènes ». Il aurait pu se renseigner auprès du P. Yvan. Cf. hois- SAYE, III, 373.

pour les premières religieuses de cet ordre touchait aux murs de la ville, si bien qu'une des tours du rempart commandait le monastère. Chaque fois qu'il allait visiter le chantier — et c'était presque tous les jours — notre fondateur couvait des yeux cette ruine. Où trouverait-il jamais dans Aix un pareil ermitage et plus à la portée de ses filles? N'y tenant plus, il alla prier « la dame à qui cette tour appartenait de la lui vendre, lui en offrant même un prix qui en excédait la valeur. » Celleci ayant absolument refusé de le satisfaire, « cela porta notre bon père, qui savait d'ailleurs quelle était la volonté du Seigneur sur cette affaire, à lui dire ces paroles : Madame.., vous refusez de me vendre cette tour... et j'espère que la sainte Vierge... vous contraindra de me la donner gratuitement. » Ainsi fut fait de point en point. La dame, embarquée dans un procès où sa fortune courait grand risque de sombrer, supphale P. Yvan de prier pour elle, promettant de lui donner la tour, si elle gagnait son procès. « Le Père la regardant avec un sourire serein... « Ne vous l'avais-je pas dit, lui « répondit-il... allez en paix... j'espère que tout ira « bien (1). » Il tenait sa tour.

« Notre maison est toute achevée, écrivait-il peu après, je vous fais savoir que je n'ai jamais pu obtenir une tour des murailles de la ville, pour y faire bâtir une maison pour moi... Mais par un événement miraculeux, on me l'a donnée pour l'amour de notre sainte Mère de miséricorde. J'y ai fait une maison en laquelle il y a deux chambres au-devant de nos filles du côté de la lice (2). »

(1) GoNDON, p. 391-392.

(2) Lettres, II, 26. Il semble, d'après Gondon, que le père Yvan avait imaginé un moyen pittoresque de faire taire les médisants. « Le P. Yvan Gt d'abord fermer la fenêtre qui avait vue dans le jardin des religieuses », p. 392.

Deux chambres, une pour lui, l'autre pour un de ses confrères de l'Oratoire. Quoi de plus simple! On aménagea sans plus de formalités, et vraisemblablement sans avoir pris l'avis du supérieur sur ce changement de domicile. Pas une seconde, Yvan n'avait songé aux objections que pourrait soulever un projet si plein d'avantages et si merveilleusement secondé par la Providence. Ses amis et ses dirigés eurent bientôt pris l'habitude de ce nouveau chemin. Ils venaient, un peu amusés par l'obstination du bon vieillard et la bizarrerie pittoresque de ses goûts. « Mgr do Richelieu, cardinal de Lyon, allant à son abbaye de Saint-Victor de Marseille, et passant pai' Aix, visita à son ordinaire notre bon prêtre, et voyant la nouvelle maison, le menaça en raillerie de faire des plaintes à la Cour de ce qu'il s'était emparé d'une tour des murailles de la ville pour brasser quelque trahison » (1). A quoi le P. Yvan répondit le plus sérieusement du monde en racontant une fois encore les circonstances providentielles qui l'avaient mis en possession de son ermitage. Il avait raison, et sa parfaite candeur désarmerait, au besoin, toute critique. A un homme qui ne respire que l'amour de Dieu et des âmes, tout est permis. Mais, de leur côté, les oratoriens estimaient, à bon droit, que de pareilles exceptions n'étaient pas compatibles avec les exigences les plus élémentaires de la vie religieuse. On signifia donc au P. Yvan et à son confrère d'avoir à choisir entre la tour et l'Oratoire. S'ils no revenaient sur l'heure, on ne les regarderait plus comme faisant partie de la maison. Un seul revint, du moins pour de bon, et ce ne fut pas le P. Yvan (2).

(1) GoxDON, p. 392.

(2) Balterel nous donne de précieux renseignements ù ce sujet. « 11 y eut même, écrit-il, un ordre du conseil du 19 janvier 1639

Le saint homme se fortifia dans sa tour et retrouva sa liberté avec la meilleure foi du monde (1). A vrai dire, il ne l'avait jamais perdue. Pour se reprendre il faut s'être donné, et dans les décisions du P. Yvan, rien ne pouvait être irrévocable, sauf les vœux du sacerdoce, la soumission à l'Eglise, et le désir de suivre en tous points les inspirations de la grâce. Que dirons-nous de cette aventure? Tout simplement qu'elle nous aide à le mieux connaître, et comme c'est ce que nous voulons, je n'ai pas craint de m'arrêter longuement au pied de la vieille tour. Il n'y a rien là qui puisse nous inquiéter sur la sainteté du P. Yvan, rien non plus qui mérite d'être proposé à l'imitation de tous. Ne trouve-t-on pas, dans la vie des saints, nombre de pages semblables qui ne se prêtent ni au panégyrique, ni à la censure, et qui font simplement la joie des historiens?

qui lui fut signifié, portant : « Le P. Yvan ne pourra demeurer hors la maison de l'Oratoire, et pour ce qui est de la direction des filles de la Miséricorde, il prendra garde de ne rien taire sans l'ordre et la direction de Mgr l'archevêque ». Le même historien a trouvé dans les archives oratoriennes d'Aix, un autre « ordre » à la date du 18 août 1640, ainsi conçu : « Les PP. Yvan et Jassant opteront dans deux mois ou de retourner dans leurs demeure et résidence ordinaire de notre maison d'Aix, ou de se tenir exclus de notre congrégation. » « Le P. Jassant obéit, continue Batterel, et le P. Yvan aussi, pendant quelque temps, puisque je le trouve encore sur la liste des députés de l'Assemblée de 1641, mais il n'y est plus en celle de 1644, non plus que sur les livres de la maison d'Aix, au lieu que son compagnon se trouve en l'une et en l'autre, et il prit le parti de quitter, vraisemblablement en 1642, quand il vit son Institut bien cimenté par le bref du Pape qui le confirmait. » Batterel, Mémoires pour servir à l'histoire de l'Oratoire... (édit. Ingold). Picard, 1903, II, p. 120. (1) Il fut obligé de la quitter en 1648. Cf. l'appendice.

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