‹ La Provence mystique au XVIIe siècleChapitre 13 sur 30 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Le P. Yvan était depuis un an à l'Oratoire, lorsqu'il reçut les premières confidences de la jeune sainte qui devait bientôt après travailler avec lui à la fondation d'un ordre nouveau. C'est donc ici qu'il faudrait aborder le récit de cette grande entreprise qui doit tenir une telle place dans les vingt dernières années de la vie de notre héros. Mais cette matière mérite d'être étudiée avec une ampleur que, pour l'instant, je ne pourrais lui donner ici, et comme aussi bien la fondation des miséricordiennes est, avant tout, l'œuvre de Madeleine Martin, nous n'en commencerons l'histoire qu'après avoir achevé le portrait du P. Yvan. Cette méthode offre peut-être quelques inconvénients, mais elle a le grand avantage de ramener notre attention sur les traits essentiels de notre héros. Alors même que le temps ou l'occasion lui auraient manqué de collaborer à cette fondation, le P. Yvan n'en resterait pas moins un des représentants les plus admirables de la Provence mystique, et mériterait de nous retenir soit par l'originalité de sa figure, soit par la beauté de ses écrits. Je sais bien que ses biographes anciens et modernes en ont jugé autrement. L'institut de la Miséricorde est pour t ux le point de perspective où tout se ramène, et les soixante

premières années du P. Yvan ne leur semblent avoir été qu'un long prélude à ce chapitre de sa vieillesse. L'œuvre extérieure du saint les intéresse plus que le saint luimême, et la fondation plus que le fondateur. Ce faisant, ils ne prennent pas gai'de qu'ils altèrent les vraies proportions de cette œuvre qu'ils se sont promis d'exalter, enlevant à Madeleine Martin tout ce qu'ils donnent à son directeur, et refoulant dans l'ombre une figure de premier plan. A ce point de vue, l'exemple de Gondon a été funeste, mais outre que cet excellent homme n'entendait pas l'histoire des saints comme nous l'entendons aujourd'hui, nous savons qu'il avait les mains liées et qu'il n'était pas libre de présenter cette histoire sous son vrai jour. Lorsqu'il a écrit son livre, la fondatrice vivait encore, inspirant le biographe et le surveillant, page à page. Tout ce qui la mettait elle-même en évidence fut impitoyablement effacé. Elle aurait voulu disparaître tout à fait, et que la postérité retînt seulement les belles actions du P. Yvan. La consigne une fois donnée, les biographes postérieurs l'ont suivie avec une docilité singuhère. Il me semble, pour ma part, que cette consigne ne mène pas à la vérité et que l'histoire de la fondation de la Miséricorde se confond avec la propre histoire de la fondatrice et non pas avec celle du fondateur.

En dehors de ce grand événement, rien de bien singulier ne se passe pendant la période que nous abordons. Laissons donc pour un moment courir l'ordre chronologique et donnons-nous le loisir de surprendre notre héros au cours de ces journées qui plus ou moins se ressemblent toutes, et qui sont par cela même plus révélatrices que les imprévus mouvementés et les « faits divers » d'une vie. Voyons le P. Yvan comme l'ont vu ses contemporains, dans son existence de tous les jours, et pour cela groupons en un seul chapitre les « instan-

tanés » et les anecdotes que Gondon a semés libéralement aux quatre coins de son livre.

Dans la rue d'abord, au saut du lit, si j'ose dire, et avant même que les cloches aient sonné l'angélus du matin. Car il ne dormait guère, et « toujours le premier en besogne «, il se chargeait volontiers de réveiller son monde. « Les paysans qui ont accoutumé dans Aix de s'aller louer à la place publique pour la culture des champs, dès le grand matin avant le jour, s'étonnaient de rencontrer le P. Yvan dans les rues. » Où allait-il de ce pas léger? Hélas, ses pauvres religieuses vous le diront. « Il était chaque jour, dès les quatre heures du matin, et encore plus tôt à la porte de leur logis, afin de pourvoir à leurs affaires et de les exciter à être diligentes. » Il me semble que je le vois, frappant de son bâton contre la porte, et tout surpris qu'on dorme encore. Jusqu'à la nuit, il ne se reposera plus, les quelques minutes libres étant prises par le pinceau ou le burin.

« Tout son relâchement consistait à se promener quelquefois, encore était-il occupé, car en se promenant, il récitait son chapelet, ou il ruminait quelque belle sentence de l'Ecriture, ou il composait des cantiques spirituels... Nous avons un de ses cantiques qu'il chantait lui-même pendant qu'il peignait... qui en des termes rudes et grossiers contient les plus belles maximes de la théologie mystique (1). »

Dans la rue, on nous le montre « silencieux... les yeux contre terre, pour n'être obligé de regarder personne, et de donner ou recevoir les saluts, si ce n'est des petits enfants qui se présentaient à lui, pour baiser ses mains et lui demander sa bénédiction (2) ».

(1) GoxDOx, p. a49-DiSJ. — Ce cantique semble pordu. (i!) Id., p. 554.

Il marche vite, droit devant lui, et vêtu à sa manière. « Etant appelé de bon matin avec presse pour aller assister une malade qui se mourait, il y accourut, ayant encore sa coiffe de nuit... C'était en lui une simplicité ordinaire d'aller par la ville visiter des malades ou d'autres personnes, même de condition, avec sa robe de chambre, son bonnet carré et ses pantoufles. » « Père Yvan, lui dit un jour l'archevêque, pourquoi « allez-vous vêtu de la sorte... ne craignez-vous pas « qu'on se moque de vous ? » Il répondit qu'il allait simplement où on l'appelait, sans prendre garde comment il était vêtu. »

On pense bien — pour le dire en passant — que ce chapitre des modes était pour lui un livre fermé. Sa simplicité sur ce sujet « était si grande qu'il a cru plusieurs années, et lors même qu'il prêchait que les mouches que les dames mettent sur leur visage étaient des emplâtres qui couvraient quelque blessure ou quelque tumeur; de manière qu'il ne perdit cette croyance, ainsi qu'il l'a déclaré lui-même, que par le discours qu'il en ouït d'un prédicateur. » Que n'étions-nous là, pour l'entendre, le jour où il commentait cette découverte! « Après quoi, s'écrie sagement Gondon, qui s'étonnera s'il n'avait point de respect humain ni de crainte inutile, mais une forte et généreuse confiance, puisque, selon le sage : celui qui marche simplement, marche confidemment (1)? »

« Gomme il passait un jour devant une dame de condition qui était sur la porte de son logis, elle, l'appelant par son nom, le pria de s'arrêter; mais le père, continuant son chemin sans faire aucune réponse, la dame s'avança dans la rue, et l'arrêtant elle-même par son

(1) GoNLON, p. o2a, 526.

manteau, voulut lui parler... Lors le père se tournant vers elle sans la regarder au visage : « Retirez-vous et « me laissez en repos. » — « Mon bon père, je suis la con- « seillère X, mère de la comtesse X. » — «Ce n'est pas le a temps ni le lieu de m'arrêter, laissez-moi aller et ne me « détournez pas de mon chemin (1). »

Non, assurément, pas ombre de respect humain. C'était le moindre de ses défauts. Liberté chrétienne, mépris pour la « bagatelle », rudesse et rondeur paysanne, il n'est pas du monde et veut qu'on le sache. Il le dit un peu trop haut peut-être et force parfois la note, mais ses amis le connaissent et on lui pardonne tout.

« Le cardinal de Lyon étant un jour à l'église des religieuses de Notre-Dame de Miséricorde pour ouïr la messe, et après s'entretenir avec le P. Yvan, voulut que le même père Yvan demeurât à genoux à ses côtés pendant le sacrifice. Le Père obéit. Mais dès que la messe fut achevée, il se leva tout doucement sans que le cardinal s'en aperçût, et s'en alla dans la sacristie, pour ouïr la confession d'un prêtre, qui se disposait à célébrer. Le cardinal, suivi de plusieurs personnes de condition, sortit du sanctuaire, sans prendre garde au père Yvan : jusques à ce qu'étant arrivé au milieu de l'église, et voulant lui parler, il se tourna, et ne le voyant pas, commanda qu'on le fît venir.

« Le père Yvan tarda un peu, n'ayant pas encore achevé d'ouïr à confesse le prêtre qui l'avait demandé : après quoi, comme il s'approchait : « Père Yvan, lui dit le car- « dinal en souriant, vous êtes bien incivil d'avoir laissé « une personne de ma qualité, sans me faire excuse, et n ■ « me venir accompagner. » — «Monseigneur, répondit le « Père.l'on m'avait averti qu'un prêtre m'attendait dans

(1) GoNuoN, p. b38.

« la sacristie pour se réconcilier, ce qui m'a obligé de quit- « ter votre Eminence, parce que ce prêtre avait besoin « de moi : mais votre Eminence étant suivie de tant de « monde, n'a pas besoin de la compagnie d'un pauvre « prêtre, grossier et ignorant, ainsi que je suis. » — «Vous « avez beau vous excuser, répliqua le cardinal, vos « excuses n'empêcheront pas que par pénitence vous « ne me veniez accompagner jusques à mon logis ». Le père Yvan ayant témoigné qu'il était prêt à lui obéir, le cardinal l'emmena, s'entretenant avec lui jusques à la porte du logis du même père Yvan, où après l'avoir caressé, lui commanda de s'arrêter, ou de retourner dans son église, lui donnant mille témoignages de son estime et de son affection (1). »

Avec un autre cardinal et en plein Paris, ce fut pire encore.

« Il est vrai que cette liberté l'avait souvent fait passer pour un grossier et un incivil dans l'esprit de ceux qui ne connaissaient pas sa vertu; mais ses actions faisaient voirie contraire, comme nous en pouvons juger, par cette rencontre qu'il eut à Paris. Le cardinal de La Rochefoucauld ayant ouï parler de lui et des moules de Notre-Dame qu'il gravait sur le cuivre, désira lui parler, et voir quelqu'un de ses ouvrages. Le père Yvan y étant allé, accompagné d'un ecclésiastique du séminaire de Saint-Sulpice, après avoir salué son Eminence, lui présenta un très beau moule de Notre-Dame qu'il n'avait achevé que depuis quelques jours. Le cardinal l'ayant considéré, et y ayant fait jeter des images, le trouva si bien fait, qu'il voulut le retenir. En effet l'ayant pris dans sa main : « Mon bon Père, dit-il, par- « lant au père Yvan, ce moule est très-beau ; y a-t-il long- Ci) GoNDON, p. 521,52!2.

« temps que vous l'avez fait?» — «Monseigneur, répondit le Père, il n'y a que quelques jours que je l'ai achevé. » — « Puisque vous avez fait celui-ci, répliqua le cardinal, « jele retiendrai, et vous en ferez de plus beaux. » — « Non « pas, s'il vous plaît, Monseigneur, repartit le Père, Votre « Eminence ne le retiendra pas : car je l'ai fait pour « moi, pour le porter et le garder toujours, et je ne le « veux laissera personne du monde. «En même temps il reprit son moule d'entre les mains du cardinal, et le remit dans sa poche, sans autre excuse ni compliment.

« Le cardinal fut un peu surpris de cette action : néanmoins il ne témoigna nullement d'être fâché contre notre bon prêtre; car il le renvoya avec civilité, après lui avoir fait donner des médailles et d'autres images qu'il lui avait demandées. Mais tous ceux qui furent présents à cette action n'en jugèrent pas si favorablement : car plusieurs en murmurent comme d'une action incivile et indiscrète. L'ecclésiastique qui l'accompagnait en rougit de confusion et ne se put tenir de lui en faire des plaintes, après qu'ils furent sortis. Un autre ecclésiastique encore de Saint-Sulpice, des plus familiers du père Yvan, lui en fit de très-grands reproches, le blâmant [qu'il no savait pas vivre avec les personnes de condition, et disant qu'il devait en cette rencontre avoir obhgé le cardinal de la Rochefoucauld, qui étant très puissant, aurait pu le servir dans son dessein de faire à Paris un étabhssement de ses reliligieuses de Notre-Dame de Miséricorde]. Le bon père Yvan, qui avait agi par un autre esprit qu'on ne croyait, sans s'émouvoii' nullement : « Taisez-vous, répon- « dit-il, vous ne savez pas pour quelle considération j'ai « fait ce refus-là, mais vous le saurez dans quelques « jours. »

« Quelques jours après le cardinal de la Rochefoucauld décéda. Comme donc l'ecclésiastique qui avait fait le plus de plaintes au père Yvan touchant son refus, lui en porta la nouvelle : « Eh bien, lui dit le père Yvan, n'ai-je « pas fait prudemment quand j'ai refusé mon moule à « ce bon cardinal? Quelle reconnaissance en pouvais-je « espérer, puisqu'il devait si tôt mourir? Mon moule « serait maintenant entre les mains de quelque valet qui « n'en connaissant pas la valeur le vendrait à vil prix à « des personnes qui ne s'en serviraient que par intérêt, « ou qui peut-être l'emploieraient à de mauvais usages. « C'a été une forte inspiration singulière du Saint-Esprit « qui m'a poussé et m'a fortifié à ne le pas accorder, je « l'en remercie de tout mon cœur! J'ai encore mon « moule, et je m'en servirai pour faire honorer la Mère « de Dieu, Notre-Dame de Miséricorde. »

Le trait est moins héroïque peut-être que Gondon ne se le persuade. Je verrais plutôt là le sans -façon et le bon sens un peu entêté du paysan qui offre volontiers les roses de son jardin, mais qui ne permet pas qu'on touche au rosier. La plaisante idée qu'avait le cardinal de convoiter cette planche de cuivre ! Des gravures tant qu'il lui plaira, mais pas le moule. Quant à canoniser ce refus par la prophétie qui l'aurait dicté, non, nous n'irons pas jusque-là. En tout cas, l'ecclésiastique demanda « pardon au bon P. Yvan des plaintes qu'il lui avait faites »et connut» qu'il ne faut jamais censurer les actions des serviteurs de Dieu, quoiqu'elles paraissent dignes de blâme (2).

« Ayant un jour été convié à la noce d'une personne de condition et de vertu, il fut fort étonné en entrant

(1) Gondon, p. S16-5i7.

(2) Le cardinal de la Rochefoucauld, évêque de Senlis et abbé de Sainte-Geneviève, mourut à Paris le 14 février 1645.

dans la salle du festin d'y voir une grande assemblée de gentilshommes et de dames. La vue de ce grand monde dont il n'avait jamais aimé la conversation le fit aussitôt résoudre de se retirer... C'est pourquoi... s'adressant à un valet de chambre : « Avertissez, lui « dit-il, votre maître que j'ai dit le Benedicite et qu'il se « mette à table quand il lui plaira. » Après cela, il « se déroba secrètement ». On se met à table et la place du père Yvan reste vide. Il était déjà loin, on rit, on murmure, « mais la plupart demeurèrent bien édifiés de cet exemple de simplicité et de modestie (1). »

Ses propos étaient à l'avenant, mais une certaine bonhomie spirituelle en atténuait la rudesse. Deux ecclésiastiques lui ayant... intenté un procès, touchant une chapellenie qu'il avait, il les visita avec civilité et ayant connu... qu'ils étaient résolus de plaider : « J'ai « un os, leur dit-il, vous désirez le ronger, le voilà, je « vous le quitte, rongez-le tant qu'il vous plaira (2). » Dans sa belle simplicité, Gondon a logé cette anecdote dans le livre des Vertus du père Yvan, et au chapitre x, de la douceur.

« Une autre fois ayant été... convié chez un prince, comme il fut assis à table... il prit sa réfection au premier service que l'on fit, mangeant avec sobriété selon... la portée de son estomac. Après quoi... voyant qu'on ôtait les plats, il plia sa serviette, se leva debout pour dire grâces et sortit de table... Le prince... s'adressait à lui : « Mon père, lui dit-il, où est-ce que vous « allez? Ce n'est que le commencement du repas, voici « que l'on apporte le second service. » — « Monseigneur, « répondit le P. Yvan , je ne sais pas si vous avez

(1) Gondon, 518,519.

(2) Id., p. 527.

« coutume de dîner plusieurs fois le jour, pour moi, « je ne dîne jamais qu'une fois, et après je sors de « table (1). »

Ce prince, s'appelait Louis-Emmanuel de Valois, comte d'Alais, puis duc d'Angoulême, et gouvernait pour lors le comté de Provence (2). Il s'était mis sous la direction du père Yvan dont il goûtait fort la rude franchise. Le père pouvait tout lui dire et ne s'en faisait pas faute.

« Gomme ce prince ayant une haute estime de quelques filles de notre Institut (3), à raison de leur vertu singuhère les visitait souvent et s'entretenait avec elles, ces visites ne plaisaient guère au P. Yvan, qui tremblait toujours pour l'humilité de ses religieuses. Plusieurs fois, pendant que le gouverneur s'entretenait avec elles à la grille... le père, y entrant sans cérémonie : « Monseigneur, disait-il, qu'est-ce que « vous parlez tant à ces filles? Elles sont des imparfaites, « vous ne devez pas les croire ni vous arrêter à leurs dis- « cours. » — « Mon bon père, répondait le gouverneur, a nous parlons de Dieu, ne vous fâchez pas (4). »

La bonne humeur du prince, le front courroucé du père Yvan, la honte de ces pauvres filles qui courbent la tête sous l'orage, et qui se demandent ce que va penser le gouverneur, c'est tout un tableau, et des plus piquants. Assurément Madeleine Martin n'était rien moins que mondaine, mais sur le chapitre des bienséances, cette âme gracieuse et déhcate entendait la sainteté

(1) GONDON, 519.

(2) 11 fut nommé gouverneur en octobre 1637 et, s'étant plus tard brouillé avec le Parlement, se retira à la Cour (1650).

(3) C'est-à-dire de Madeleine Martin. On se souvient qu'elle a défendu à Gondon de la nommer.

(4) Go.NDON, p. 520-521.

d'une autre façon que le père Yvan. La précieuse anecdote qu'on va lire nous édifiera sur ce point.

« En effet étant appelé par le Duc d'Angoulême, pour lors gouverneur de Provence, il en avertit la supérieure de son couvent de la Miséricorde, et lui demanda si elle avait quelque chose à envoyer à ce prince. Pendant qu'il parlait, la religieuse sentit une odeur d'oignon et d'ail si forte qu'elle en fut incommodée, et se doutant que cette odeur vînt du père Yvan : « Mon Père, lui dit-elle, je pense que vous avez manié, « ou mangé des ails, ou des oignons. » — « Oui, fille, « repartit le Père, j'en ai manié et j'en ai mangé et je « suis encore tout parfumé de l'odeur. » — « Ah mon Père, « repartit la fille, je vous conjure de vous laver les mains, « et la bouche, avant qu'aller chez le gouverneur. Ce « prince, et ceux de sa compagnie n'ont pas accoutumé « de flairer cette puante odeur. » — « 0 fille, répliqua le a Père, vous parlez comme une mondaine. Suis-je un « grand seigneur, ou quelque prélat qui ne mange que « des viandes exquises? Je suis un pauvre prêtre : je « veux que le gouverneur et tout le monde le sache : « oui, que je ne suis qu'un pauvre prêtre qui se nourrit « d'ails et d'oignons. Je m'y en vas en l'état où je suis : « et s'il ne me veut souffrir ainsi, à la bonne heure : je « m'en retournerai, et en serai bien aise. » — La fille n'osant plus répliquer, le Père s'en alla faire sa cour en pauvre prêtre : ce qui n'empêcha pas que le gouverneur ne le reçut avec grande affection, et cordialité (1). »

Cette aventure prouve assurément ce que Gondon voulait prouver, à savoir que notre P. Yvan n'avait pas l'esprit du monde, mais on me permettra d'en tirer une autre morale. Ail et oignon, l'objet, ou, pour mieux dire

(1) Gondon, p. 497, 498.

le prétexte de la querelle, est ici beaucoup moins intéressant que la querelle elle-même. Nous le verrons mieux plus tard. Quoi que dise ou que fasse Madeleine, aux yeux du P. Yvan, elle a toujours tort. Quand la chose est de conséquence, presque toujours il finit par se soumettre à la main tremblante et sûre qui le mène, mais d'abord, il résiste, il se fâche, il mortifie de terrible façon la donneuse de conseils. La nature s'en mêle comme la grâce. Directeur, il est ravi d'enfoncer sa pénitente dans l'humilité ; homme, provençal et paysan tant soit peu têtu, il fait quelque bruit avant de rendre les a:rmes. Dans le cas présent, je ne suis pas sûr qu'il ait donné raison à la mère Madeleine, mais il n'avait pas non plus, au préalable, tant philosophé sur ce détail de savoirvivre. En tous cas, sa conviction s'est révélée soudain beaucoup plus forte, à la rencontre d'un obstacle inattendu. Rappelons-nous l'histoire du cardinal et du moule. Ici et là, il se butte au premier mot de la conversation, et n'en démord plus. Honni soit qui mal y pense! Les saints n'ont besoin que de la vérité. Aucun sauf-conduit ne les dérobe à la hberté de nos analyses. La merveille, ce n'est pas que d'aventure, ils paraissent tout simplement et misérablement semblables aux autres hommes, mais bien plutôt qu'étant pétris des mêmes faiblesses que nous, ils puissent monter à des vertus qui nous dépassent. La voici, fort à propos, cette beauté surhumaine. Elle rayonne dans deux lettres admirables que le P. Yvan écrivit à ce même gouverneur de Provence. Incessu patiiit, et dès ses premières paroles, sans qu'il soit besoin de l'artifice des hagiographes, tout le monde la reconnaît.

C'était au moment de la petite révolution qu'on a appelée les troubles du semestre. La Cour, représentée par le duc d'Angoulême, était aux prises avec le Parle-

ment. On se battait pour de bon, et les soldats du gouverneur, qui avaient fatalement l'avantage, traitaient villes et villages en pays conquis. On sait ce que ce mot signifiait alors, et, d'ailleurs, le P. Yvan va nous le dire lui-même.

« Mon très cher et bon seigneur. Pax et gratia Dei tecum. — Les deux lettres, écrites coup sur coup, sont adressées au gouverneur. — S'il vous plaît, et au nom de Dieu, pardonnez-moi et agréez que je vous aime, et embrasse toujours, et ne vous fâchez point que je vous sois toujours fidèle et vous dise les vérités qui m'arrivent... je me pleure et le cœur me crève que vous vous servez des ennemis de la sainte Eglise. »

Peut-être y avait-il quelques huguenots parmi les troupes. En tous cas, les soldats ne reculaient devant aucun sacrilège.

« Je le dis à Notre-Seigneur et il me semble qu'il veut que je vous écrive ceci, que je ne vous interpréterai point, puisque vous êtes capable de toutes sciences... Monseigneur, les innocents et saints ne vous ont point offensé, ni les pauvres villageois qui crient dans la cruauté infernale de vos soldats et gens d'armes. Je ne crois pas que Dieu les laisse à la fin {cu,m ipso sum in trihulationé) entre les mains de ces lions, loups et dragons. Hé, mon bon Seigneur, que faites-vous ! Gela n'est pas chrétien... Voilà ce que Dieu m'a dit. Pardonnez-moi, mon très bon Seigneur. Or, dans une vengeance, il y a toutes sortes d'abominations, déflorements de vierges, paillardises, oppressions et toutes cruautés... Jugez s'il vous aidera et si la main forte de Dieu sera à votre vengeance... Outre ces crimes, vos soldats rompent, ravagent les églises et les tabernacles, et foulent sous les pieds le très Saint-Sacrement; et ils pressent, désespèrent, tourmentent et lient les pauvres innocents qui périssent et

meurent de faim, et ne mangent que des herbes, comme des bêtes. Encore les soldats les attachent-ils, pendent et les font rançonner. Hé Dieu, hé Dieu, Monseigneur, que faites-vous! Quand on entend dire cela, il faut que le cœur crève, à moins que d'être un démon. Mon très bon Seigneur, qu'est-ce que vous ont fait les pauvres innocents ? Ayez-en pitié, sinon vous aurez Dieu contraire... Votre vengeance n'est pas pour la gloire de Dieu, ni pour votre salut, ni pour avoir miséricorde, ni pour avoir la grâce de Dieu finale, ni pour mourir content. Il vaut mieux une once de paix qu'une mer rouge de vengeance. Il faut qu'un prince ait plus de vertu et plus de patience que tout le monde. Il faut qu'il fasse un peu le sourd, l'aveugle... et qu'il soit plus enclin à pardonner que tout le reste des hommes. Mon bon Seigneur, pardonnez-moi, car je suis plus vôtre que mien (1). »

L'autre lettre, moins frémissante, a dû venir quelques jours après la première. Certes, le saint n'est pas consolé, ni même calmé. Cependant il se maîtrise davantage, il s'ingénie à trouver des arguments qui puissent à la fois convaincre et un ami si dévoué et un si haut personnage. Il le prend tour à tour par la crainte des jugements de Dieu, par l'amour-propre et par la tendresse. Menaces, prières, caresses, qui ne se rendrait à de tels accents!

« Vous avez tous les jours la mort à la gorge. Si vous mouriez en cet exercice, vous mourriez hors la grâce et sans honneur. Si vous combattiez un prince, ou un roi, il y aurait de l'honneur, et peut-être point de grâce, mais ici, combattre des innocents, des paysans, des villages! Quel honneur y a-t-il à un cavalier noble de

(1) Lettres, I, 99-102.

13t LA PROVENCE MYSTIQUE

s'amuser à battre, saccager, violer filles et femmes, brûler les pauvres, faire des sacrilèges dans les églises, dépouiller à nu les pauvres prêtres. Témoin le pauvre vieillard de N...,un bon homme de Dieu. Vous ne savez pas tous les épouvantables dégâts. Eux-mêmes, si vous ne veillez à tout, vous perdront. Vous n'en êtes point le maître. On vous cache toutes les plus grandes cruautés, et cependant tout tombera sur votre conscience.

« Tous se moquent de moi et m'appellent trompé, et mes filles aussi, et me disent : « O père Yvan, voilà votre « saint homme de bien, celui que vous canonisiez et « prêchiez juste et bienheureux ». Alors je demeure confus, me cache et pleure, j'ai mon cœur grevé. »

N'est-ce pas aussi beau que les plus beaux discours, que nous admirons dans les écoles! Mais, écoutons; voici qu'il va presque sourire.

« Quel honneur y a-t-il qu'un évêque se batte avec un petit clerc, un président avec un sergent, un lion avec un rat et un éléphant avec une mouche !

« Mon bon Seigneur, que diront les autres princes de votre Altesse, la voyant se mettre en colère et se venger de la bassesse des pauvres, des innocents, femmes, filles, villages et paysans qui sont sans force ni armes. Isti qui oves sunt, quid fecerunt? etc. Quand vous aurez tout foudroyé de votre colère, Dieu fera sa part : mais il embrassera, récompensera et glorifiera les pauvres martyrs...

«Mon bon Seigneur, ne vous fâchez point de ce que je dis ! Il faut qu'un père et un ami prenne licence de dire quelque chose. Pour faire une paix glorieuse, elle se fait... en pardonnant... comme Dieu a fait et fait tous les jours. Mon bon Seigneur, n'attendez plus de pardonner, vous n'aurez pas peut-être le loisir. Hélas ! quand vous étiez avec M. le président de N. et avec moi et mes religieuses.

parlant de Dieu et des vertus, vous pleuriez d'amour! et maintenant que vous êtes avec un conseil de chair, de monde et de diable, vous semblez un foudre de Mars. Je prie Dieu et notre Sainte Mère de miséricorde, de changer votre cœur à pardonner, afin que vous méritiez le pardon vous même (1).

De telles pages livrent le secret d'un homme. J'imagine volontiers qu'elles furent une sorte de révélation pour l'ami qui les a reçues. Assurément le prince ne mettait pas en doute la sérieuse et foncière bonté de son directeur, mais il voyait surtout en lui, tantôt le saint à la conscience inflexible, tantôt le rude paysan aux reparties amusantes. Il ne le savait pas si humain ni si tendre. C'est que, semblable en ce point à la plupart de ses compatriotes, le P. Yvan prenait plaisir à cacher aux autres et à se cacher à lui-même les sentiments les plus spontanés et les plus profonds de son âme. Les bourrus bienfaisants abondent par tous pays. Mais la Provence est un de leurs fiefs. Cette race est moins communicative que d'autres à qui pourtant on a fait, je ne sais pourquoi, une légende de réserve et de froideur. Pour cent anecdotes qui attestent la brusque sévérité et la rudesse du P. Yvan, nous en avons à peine quatre ou cinq qui nous révèlent sa tendresse. Celles-là, par une suite d'instantanés pittoresques, nous aident à le voir, comme on voit un homme dans la rue. Celles-ci nous font deviner le fond de son cœur.

D'ailleurs pour trancher ce genre de controverse, rien ne vaut le témoignage des enfants. Avec eux on se laisse voir tel que l'on est et ces infaillibles observateurs ne s'arrêtent pas aux apparences. Voyez donc si oui ou non le P. Yvan leur faisait peur.

(1) Lettres, I, 103-lOb.

« La douceur du P. Yvan a encore paru en ce qu'il aimait tendrement les petits enfants, et se plaisait de converser familièrement avec eux. Il récitait parfois son office à la porte de l'église, et pour lors les petits enfants du voisinage s'assemblaient autour de lui et y demeuraient sans mot dire, jusques à ce qu'il eût achevé. Leur présence semblait l'animer à faire ses prières avec plus de ferveur, se voyant environné d'âmes innocentes et de leurs anges tutélaires, auxquels s'unissant par amour, par application, il tâchait d'exprimer sur la terre ces louanges que les bienheureux chantent incessamment dans le ciel. Aussi, après qu'il avait achevé son office, il caressait ces petits enfants, et les entretenait familièrement des actions et des accidents do son enfance. Il les instruisait d'une façon admirable à être bien obéissants à leurs parents, à bien prier Dieu soir et matin, à ne pas se quereller, etc; leur racontant des histoires des Saints d'une manière simple et enfantine.

« Quand il allait par les rues, les petits enfants couraient à lui pour lui toucher et baiser les mains. Il les recevait avec une simplicité d'enfant et un amour paternel. D'autres fois les petits enfants courant après lui, s'écriaient : « Père Yvan, père Yvan, dans sa bourse « n'a point d'argent. » Ce bon Père faisant approcher ces enfants, leur demandait qu'est-ce qu'ils disaient, les enfants répétaient le même que dessus : « Père Yvan, « père Yvan, etc. » Il leur répliquait avec une douceur et simplicité singulières : « Gela est vrai, mes enfants, cela « est vrai; » puis il s'entretenait avec eux, comme s'il eût été un enfant. Aussi avait-il acquis cette glorieuse enfance, qui nous est nécessaire selon l'Evangile, pour entrer dans le Royaume des Gieux (1). «

C'est ici le lieu de recueillir les souvenirs qu'on nous a transmis sur l'apostolat quotidien du P. Yvan. Nous ne le suivrons pas encore au confessionnal, réservant cette riche matière à un chapitre spécial, mais nous entrerons avec Gondon dans les églises d'Aix qu'ébranla pendant longtemps cette « trompette du ciel. »

Il ne prêchait guère que sur les sujets de « crainte et de terreur », et il les traitait, fond et forme, « d'une façon qui n'était propre qu'à lui ».

« Il y avait une si extraordinaire affluence de personnes qui se pressaient pour ouïr ses sermons qu'une partie était contrainte de s'en retourner... toutes les places se trouvant remplies plusieurs heures avant qu'il commençât sa prédication ».

Un peu gâté par l'air de Paris, l'honnête Gondon s'y reprend à plusieurs fois avant d'oser avouer « un des charmes innocents » qui attiraient tant de monde aux sermons du P. Yvan. « Sa façon de prêcher était... extraordinaire eu égard à la manière dont la plupart se servent, quoique nous devions l'appeler ordinaire, si nous considérons comment les apôtres... ont annoncé la parole de Dieu. » D'un mot, il prêchait en provençal. « Une personne de condition » lui en avait donné le conseil, et « la chose réussit merveilleusement bien ». La chose était, semble-t-il, nouvelle, ce qui, soit dit en passant, ne me parait pas à l'éloge des prédicateurs de ce temps-là (1).

« Quelques-uns y allaient pour rire, et se gausser de la simplicité du prédicateur qui, pour se rendre plus intelligible, cherchait les mots les plus grossiers. Il y en

(1) Un gentilhomme aixois du siècle dernier, Mgr de Mazenod, fondateur des Oblats, prêchait en provençal. Au cours de ses visites pastorales, quand les enfants lui débitaient de beaux compliments en français, il leur répondait : Pichot, parla ta lengoî

eut aussi — oh! je les entends — qui voulurent blâmer cette façon de prêcher comme trop basse, trop ravalée et injurieuse à la dignité et à la gravité de la parole de Dieu, mais la suite fît voir qu'il n'en est point de plus utile pour instruire le peuple ni de plus efficace pour l'émouvoir. »

Ceci nous remet en mémoire ce qui advint, peu de temps après, à un autre prédicateur provençal, le P. Honoré de Cannes, dont l'accent « déchirait » les oreilles parisiennes, et dont la liberté épouvantait le vénérable M. Tronson.

Le P. Honoré, qui prêcha dans les plus fameuses chaires de la capitale, ne parlait, à vrai dire, ni français ni provençal. « Les provençaux même le désavouaient », mais enfin il convertissait tout le monde.

« M. Grandet demanda un jour à M. Tronson et à M. Baudrand, s'il ne serait pas à propos d'avertir le P. Honoré de retrancher de ses sermons plusieurs expressions basses et choquantes, diverses histoires et manières ridicules, capables plutôt de faire rire que d'édifier le peuple, surtout à Paris où les gens sont plus délicats qu'en province. M. Tronson et M. Baudrand lui ayant dit que oui, il porta au P. Honoré une grande liste de toutes ces expressions, le priant, comme il ne cherchait que la gloire de Dieu et le salut des peuples, de les retrancher... Le P. Honoré, qui allait monter en chaire, l'embrassa et le remercia de sa charité, lui disant qu'il ne manquerait pas de profiter de ses avis. Mais, comme l'habitude est une autre nature, quand le P. Honoré fut une fois échauffé, il tomba dans toutes les fautes qu'on l'avait prié d'éviter... M. Baudrand, qui était à ce sermon auprès de M. Grandet, étouffait de rire et lui disait tout bas à l'oreille : « Assurément le « père a bien profité de vos avis. » Après le sermon, le

père trouve M. Grandet. « Mon cher ami, lui dit-il, je « vous demande pardon! Je suis tombé dans les cas, je « vous demande pardon (1). »

Le même M. Grandet écrit encore, au sujet du P. Honoré, ces lignes qui s'appliquent sans doute aussi bien aux sermons du P. Yvan. « J'expérimentai plusieurs fois ce qu'il m'avait dit avant la mission : « N'en « soyez pas surpris, je vous rebuterai et même je vous « scandaliserai (2). »

Quoi qu'il en soit, les succès oratoires du P. Yvan furent très grands. « On a compté dans ses sermons tout à la fois jusqu'à cinq ou six prélats. Le gouverneur de la province y assistait presque toujours. Il était ouï... d'une si grande foule de peuple qu'on était quelquefois contraint de mettre des gardes aux portes des églises pour empêcher le désordre et la confusion. »

Les lettres du P. Yvan nous donnent une idée exacte de ce que devaient être ses discours. Aucun souci de rhétorique, aucune « division » rigoureuse n'entravait cette éloquence. Il suivait — dit excellemment Gondon — les démarches des « animaux qui traînent le chariot de gloire... dans les prophéties d'Ezéchiel ». « Bien souvent, il ne s'arrêtait au même sujet, mais il parlait de diverses choses... ubi erat impetus spiritus, ihi gradiebatur. Il marchait où il était porté par l'impé-

(1) P. Henri de Grèzes, Un grand missionnaire capucin. Vie et missions du P. Honoré de Cannes. Poussielgue, p. 47. Ce P. Honoré, qui est presque contemporain du P. Yvan, présente avec lui plus d'un trait de ressemblance. « Pour qu'un missionnaire prêche avec fruit, disait-il, il faut qu'il soit trente ans dans le désert. » Ibid., p. 16. Je transcris la note mélancolique dont un vieux chroniqueur fait suivre le récit d'une des plus belles missions di* P. Honoré. « Quelques mois après, Montpellier aussi bien que Toulouse et d'autres lieux où la mission avait fait des changements admirables, était revenu à son premier état. » Ibid., p. 219.

(2) Ibid., p. 44.

tuosité de l'esprit. » C'est là, semble-t-il, le trait dominant et caractéristique de cette prédication, le vrai secret de sa puissance. Un jour qu'on blâmait devant Gassendi ces digressions incohérentes, celui-ci, « très versé dans les saintes lettres et qui a été réputé un oracle de notre siècle dans les sciences humaines », répondit que cette manière était la plus conforme à celle des prophètes... et de l'apôtre saint Paul, lesquels traitent diverses matières dans un même chapitre, et le plus souvent sans nulle suite et nulle liaison apparente ».

« Il ne se préparait à prêcher que par la lecture de l'Ecriture sainte, par la prière, et par les pénitences qu'il faisait devant et après ses sermons, pour le salut de ceux qui le devaient jouïr. Il n'écrivait aussi ses prédications qu'en abrégé, ne mettant sur le papier que les chefs principaux dont il devait traiter : afin, disait-il, de n'empêcher l'Esprit de Dieu, et d'être plus libre pour recevoir ses lumières et suivre ses mouvements. C'est pourquoi il avait accoutumé de se recueilhr profondément, même pendant ses prédications, pour écouter la voix de Dieu dans son intérieur, tandis qu'extérieurement il faisait ouïr la sienne. Il se disposait, dis-je, à recevoir les lumières de l'Esprit Divin, lors même qu'il les communiquait au peuple : de manière qu'il se rendait attentif aux mouvements de la Grâce; au même temps que l'auditoire écoutait ses paroles avec attention.

« L'on remarquait effectivement en lui ce que je viens de dire, par sa modestie, par son recueillement extéfieur et par les divers enthousiasmes dont il était souvent ému tout à coup et quelquefois hors de propos en apparence; mais toujours avec le profit de quelqu'un qui était divinement touché. Mais il le découvrit lui-

même un jour, au milieu de sa prédication, en cette sorte. Comme il prêchait une fête solennelle, outre le tumulte des personnes qui se pressaient pour l'ouïr, il y avait des petits enfants qui pleurant et criant l'obligèrent d'interrompre son discours, afin de prier les mères et les nourrices de les apaiser et leur remontrer le désordre qu'elles causaient et qu'elles faisaient trèsmal de les emmener au sermon.

« Après cette briève remontrance, il continua sa prédication ; mais les enfants ayant repris par diverses fois leurs pleurs et leurs cris avec grand trouble des auditeurs, ce zélé prédicateur, se plaignant avec simplicité du peu de respect que son auditoire rendait à la parole de Dieu, et s'adressant à celles qui avaient les enfants et qui faisaient difficulté de sortir, pour ne perdre le reste de la prédication: « Hé bon Dieu, dit-il, vous n'avez « point de pitié de moi! qu'est-ce que peut faire un pauvre « homme qui est attentif à écouter Dieu en vous parlant « et qui tâche de recevoir du Saint-Esprit le pain de la « parole divine, lors même qu'il vous la distribue? Com- « ment peut-il faire l'un et l'autre si vous le détournez, et « si vous l'interrompez par votre immodestie, au lieu de « l'aider par votre attention ? »

« Peut-être que le démon avait excité ce bruit pour empêcher le profit du sermon de ce prédicateur apostolique; mais Dieu s'en servit pour tirer de sa bouche ces belles paroles, et nous découvrir par icelles l'état éminent de son intérieur et les excellentes dispositions qu'il avait en prêchant sa sainte parole : car il est bien facile de connaître par ces mots, qu'il faisait deux personnages tout à la fois; de disciple, et de maître, d'auditeur, et de prédicateur ; qu'il était en même temps dans le ciel, et sur la terre; à soi, et aux autres; qu'il se tenait ensemblement et dans le centre et dans

la circonférence comme les roues mystérieuses du chariot d'Ezéchiel, qui étaient tout à la fois au milieu et à l'extrémité, et qu'il imitait les Anges Gardiens qui contemplent la face de notre Père qui est dans les cieux, lors même qu'ils travaillent pour nous sur la terre (1). »

(1) GoNDON, 168-175.

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