CHAPITRE IX
Un aimable et savant homme, Levesque de Burigny, ayant cru devoir rapporter, dans son histoire du cardinal du Perron, une historiette passablement gauloise, s'explique à ce sujet en une note significative. « On n'aurait pas répété cette petite anecdote, écrit-il, si on ne s'était fait une loi de ne rien omettre, et si l'on n'eût pas été persuadé que ces petits détails peuvent et doivent entrer dans des vies particulières ». Nous avons eu déjà, nous aurons encore plusieurs fois l'occasion de nous conformer à cette règle qui semble excellente pourvu qu'on en observe l'esprit. Ce serait, en effet, plus qu'une injustice, une sottise, d'exagérer la valeur révélatrice de « ces petits détails ». Le moindre de nous vaut mieux que ses propres bizarreries, que ses manies les plus invétérées, et, si l'on peut dire, que les tics de son visage et de son âme. De tels riens nous sont précieux, non pas tant parce qu'ils nous aident à pénétrer le secret des cœurs, que parce qu'ils nous aident, nous forcent même à évoquer, à voir revivre, en chair et en os, les personnages qui nous intéressent. Les grands hommes trop uniment et trop constamment parfaits
(1) Burigny, Vie du cardinal du Perron (de Bure, 1768), p. 80.
échappent à notre imagination, et cette faculté ne se meut jamais plus à l'aise que lorsqu'elle tâche de ressusciter et de peindre des héros qui prêtent à rire. Il n'est statue qui vaille un trait plaisant pour perpétuer le souvenir d'un héros dans l'esprit des foules, et, — pour revenir à notre sujet, — notre P. Yvan n'aurait pas survécu si longtemps dans les traditions provençales, sans les souvenirs amusants qui sont en quelque sorte liés à son nom.
Mais, encore une fois, ces traits pittoresques ne sont à la vie intérieure d'un saint que ce que le cadre est au tableau, la marge au livre. C'est aux notes intimes, aux lettres du P. Yvan qu'il faut demander le secret de cette magnifique nature, le sens profond et la vraie couleur de cette vie. Il est temps de faire trêve aux historiettes et de nous aventurer dans ces profondeurs, mais auparavant, pour que la transition no soit pas trop brusque, restons encore quelques instants au seuil de cette vie intérieure, sur le portique où les vives imaginations du poète et de l'artiste préparent les sublimes contemplations de notre mystique provençal.
§ 1. — Les images.
Il est paysan, il est peuple dans sa dévotion comme dans toute autre chose. Il aime le cliquetis des médailles, et l'apparition prévue des belles images qui l'attendent à chaque page de son bréviaire. « Si vous trouvez à Paris quelque image de laiton de Notre-Dame de la longueur du doigt, achetez-la-moi (1). » Ainsi parle-t-il dans les dernières années de sa vie à un avocat de ses amis.
(1) LeUres, II, 17».
Le désert, tel qu'il le comprenait et l'aimait, devait être peuplé de saintes images. Gondon nous donne à ce sujet quelques détails intéressants sur l'ermitage de Rians qu'il avait sans doute visité avant d'écrire son livre. Il mit des images, nous dit-il, * dans les deux cellules de son petit logement, étalant en l'une celles des saints anachorètes, et en l'autre, celles des divers supplices des saints martyrs. De plus, ayant une dévotion particulière à saint Antoine et à saint Jérôme, quoiqu'il en eût les images avec celles des autres saints, il les peignit encore sur les deux portes de la sacristie, pour les regarder, quand il entrerait et sortirait, comme deux grands modèles de la vie solitaire et pénitente. Mais le principal objet de sa piété et de son imitation, étant Jésus-Christ... et la sainte Vierge, il ne se contente pas d'en avoir les images, et d'en peindre les mystères en divers endroits de sa cellule et de sa chapelle, mais encore il les porte continuellement sur soi, c'est à savoir une image du Crucifix de cuivre en bosse, et une ou plusieurs de la sainte Vierge tenant son enfant entre ses bras (1). »
Ce serait ici le lieu d'étudier la valeur d'art et le caractère mystique des fresques, des tableaux et des gravures du P. Yvan (2). Par malheur son œuvre a disparu presque tout entier, et des quelques morceaux qu'on lui attribue, aucun, sauf peut-être une planche de scapuîaires, ne nous parait d'une authenticité certaine. En revanche, on garde encore à Aix l'image de Notre-
(1) GoNDO.v, p. 71, 72.
(2) Voici, dans ses lettres, quelques mots à ce sujet : « Il y a dans la garde-robe de ma chambre des petits fers dont je me sers pour graver. Mandez-les-moi avec une grande brosse qui ressemble à un pinceau de fils de réchal; mettez le tout dans la même boite, avec les mêmes burins, car cela me servira de récréation... » Lettres, II, p. 83.
Dame des Sept-Doulcurs, cette fameuse peinture qui n'est pas de la main du P. Yvan, mais qu'il a faite sienne en quelque sorte, à force de la contempler. La délicieuse histoire de sa dévotion pour ce tableau remonte aux premières années que le saint homme passa dans la ville d'Aix. Mais j'ai cru devoir la réserver pour le présent chapitre, et Gondon va nous la dire.
Mgr de Richelieu « avait dans une salle de son palais une grande et très belle image de Notre-Dame de Miséricorde, représentée dans un état de douleur et d'amertume, environnée des mystères de la passion de son fils, avec cette inscription au plus haut du tableau : Amaritiidine plena sum. Il fallait qu'il y eût à cette image quelque chose de divin, car d'abord que notre pieux ecclésiastique la vit, il la trouva si belle et si douce qu'il ne pouvait se lasser de la venir voir et d'y faire des prières. Il semblait même qu'il en fût charmé et qu'il y eût quelque chaîne invisible qui l'attirât, puisque tous les matins après avoir célébré la sainte messe, il venait passer quelque temps devant cette image, avec des démonstrationsde joie qui découvraient assez les mouvements et les transports de son intérieur. Un jour l'aumônier de l'archevêque, ayant pris garde à l'assiduité et à la dévotion de notre bon prêtre envers ce tableau, l'attendit en cachette à l'heure qu'il avait accoutumé d'y venir. Il ne manqua pas à sa visite ordinaire. Comme donc il était dans l'ardeur de sa prière qu'il accompagnait de regards et de soupirs amoureux, l'aumônier l'embrassant tout d'un coup par derrière : « Mon bon Père, lui dit-il, je vous surprends « dans le pieux larcin qu'à mon avis vous désireriez faire « de cette image dont vous montrez être fort passionné. » — «Vous avez raison, répondit le bon P. Yvan, j'en suis « si amoureux que je ne saurais passer une seule journée
« sans lui venir rendre mes hommages. » — « Il faut, poursuivit l'aumônier, que je dispose Monseigneur à vous le « donner. » — « Ah ! mon bon monsieur, répliqua le père, « le regardant d'un œil reconnaissant, que je vous serais « obligé et que je prierais de bon cœur la mère de Dieu « pour vous. Je fais plus d'état de cette image que de « tous les autres biens de l'archevêché. » Ensuite l'archevêque ayant été averti et disposé par son aumônier et voulant être lui-même témoin de la ferveur du P. Yvan envers son image de la sainte Vierge, se mit dans un lieu d'où il pouvait le voir sans être aperçu. Il admire les tendresses et les respects que ce serviteur de la mère de Dieu témoignait avoir pour sa souveraine maîtresse. Il en est touché, et la grâce achevant les dispositions que son aumônier lui avait déjà données, il se résolut de lui en faire un présent. Et ainsi, s'étant fait voir et s'approchant de lui avec un visage riant et d'une façon obligeante : « Je pense, bon Père, lui dit-il, que vous êtes « amoureux de ma Vierge, puisque vous venez tous les « jours lui faire la cour comme à votre princesse. » — « Il est « vrai, Monseigneur, répondit le Père, que je l'aime de « tout mon cœur et je sens je ne sais quel attrait qui « m'attire à elle si tendrement et si puissamment que « j'aurais de la peine à m.e contenir de la venir voir « tous les jours. » — « Je ne veux pas, réphqua cet illustre et généreux prélat, « que vous ayez dorénavant cette « peine. Je vous la donne, à condition que vous la prierez « pour moi. » En même temps, ayant appelé un de ses domestiques, il lui commanda de la faire porter à cette heure-là même dans la chambre du P. Yvan. Je ne saurais dire quelle fut la joie de ce bon prêtre, et les sentiments de reconnaissance qu'il montra à ce magnifique prélat qui, en effet, lui donnait la plus rare pièce de son palais, en lui donnant cette image, dont il fai-
sait un état singulier, l'ayant fait venir d'Italie comme un ouvrage extraordinaireraent beau. Notre fervent ecclésiastique l'accompagna donc par les rues, avec plus de satisfaction que si on lui eût fait un présent de la croix archiépiscopale (1). »
Plus précieuses, je crois, que cette belle image ou que les meilleures gravures du P. Yvan, ses lettres nous font voir quelle activité son imagination de peintre conservait dans les exercices de sa vie mystique.
« Voyez, disait-il en parlant de la sainte Vierge, voyez devant les yeux de votre âme, son naturel, sa façon, son soin, son état, son maixher et toutes ses actions... moulez- vous... dans les intentions et désirs de la Mère et de l'Enfant (2). »
Il n'avait guère lu que sa bible, mais il l'avait lue en artiste. L'image biblique est toujours à la portée de sa main.
« Les péchés et les imperfections de votre vie passée vous causeront des distractions ; mais moquez-vous de tout cela... tous ces Egyptiens sont noyés dans la mer Rouge (3). »
Toujours rapide et concis, il marque d'un trait pittoresque les et figures » dont son imagination s'est nourrie :
« Adam s' étant vêtu du péché et d'une peau, hélas neuf cents ans de peine! Abel se laissa tuer comme un Jésus. L'arche de Noé sur le déluge... Joseph vendu, jeté dans le puits et emprisonné; Moyse jeté sur le fleuve, au hasard. Daniel, Jérémie, les trois enfants
(1) GoNDON, p. 139-141. Cotte image, malheureusement bien noircie, est encore conservée à Aix, dana la chapelle de la Miséricorde (Bureau de bienfaisance).
(2) Lettres, I, p. 236, 237.
(3)/d., II, p. 9.
dans la fournaise, et les autres deux dans le lac des lions; Job mangé, pourri sur le fumier; Jonas dans la baleine; Eléazar écrasé sous l'éléphant... tous figures de l'état souffrant, crucifié de Monseigneur Dieu et Maître Jésus-Christ (1). »
Ainsi encore, prêchant l'union à ses religieuses :
« La personne de confusion, — écrit-il, — de querelle, de désordre et de désunion n'a point de Dieu que la nature, elle ne peut que périr dans son bruit et confusion... elle mérite... d'être tuée des lions comme le prophète de Jéroboam; mangée des chiens, comme Jézabel; abîmée dans les enfers toute vive, en corps et en âme, comme Goré, Datan, Abiron; foudroyée comme les quatorze mille de Coré;... brûlée toute vive comme Abiu et Nadab; mangée des serpents, comme les murmurateurs du désert;... elle mérite d'être... changée en pierre comme la femme de Lot... et d'être ensevelie avec la grande paillarde dans l'abîme, avec la coupe de son cœur tout plein de venin et de la malédiction éternelle (2). »
Le monde invisible ne lui est pas moins présent que l'histoire sainte. Les démons, les anges, c'est pour lui une vision constante. Aussi comme il se prête, de tout son esprit et do tous ses sens, aux visions proprement dites que ses filles spirituelles lui racontent! Il les voit comme elles, il tremble et se réjouit avec elles.
« Tout à coup se présenta un furieux, gros et épouvantable serpent, ayant beaucoup de plis, jetant des
(1) Lettres, I, 146, 147.
(2) Id., I, 190, 191. Il revient souvent à cette image terrible. Cf. V. g. ib., I, p. 193. « Ils sont la grande Babylone qui avec le venin de la coupe ensevelit les rois tout vifs en corps et en âme dans les enfers. » — Des passages de ce genre nous donnent sans doute une idée des sermons du P. Yvan.
flammes de feu de sa bouche qui éclairaient toute la chambre (1). »
« Notre monastère, écrit-il ailleurs, semble tous les jours celui de saint Antoine. » Cette petite ligne en dit long. Puis il ajoute :
« Il est vrai que nous avons la Mère de Dieu qui nous aide visiblement et saint Michel et les bons anges... 0 filles, si vous saviez combien ces guerres sont subtiles et épouvantables... Si vous saviez de quelle manière les esprits examinent les âmes, vous marcheriez plus vite que le vent pour vour sauver (2). »
Qu'elles soient le résultat de ses propres réflexions, ou qu'elles redoublent d'intensité dans la fréquentation de ses pénitentes, de telles impressions restent néanmoins, si l'on peut dire, à la surface de cette vie intérieure. La vraie doctrine mystique du P. Yvan est tout à la fois plus simple, plus solide et plus profonde, dure doctrine, comme on va voir, et cependant consolante, simplifiante, j'allais presque dire, tentante, quand les saints nous la proposent et la pratiquent devant nous.
§ 2. — Doctrine mystique du père Yvan.
« J'ai une chose à vous dire, — écrivait le père Yvan à une de ses religieuses, — c'est qu'il y a ici (à Aix, selon toute vraisemblance) une troupe de jeunes prêtres de bonne volonté qui vous prient de m'envoyer tous les billets que je vous ai écrits de ma chambre. Autrefois le père N. les porta à Paris et vous les rendit après les avoir fait lire à Monseigneur le cardinal de Bérulle. On veut les ramasser pour la gloire de Dieu (3). »
(1) Leiirei, I, 298.
(2)/d.,II, 99,100.
(3) Id., II, 100,101.
Ces petits billets spirituels, extrêmement denses, il avait commencé de les rédiger, dés ses premières années de ministère, et depuis, il n'avait cessé de les retoucher, de les resserrer, les adaptant aux besoins précis des âmes qu'il avait à conduire, et les enrichissant d'après sa propre expérience des choses de Dieu.
On les trouve réunis dans un tout petit livre qui fut publié du vivant même de l'auteur et dont les éditions postérieures ont pieusement respecté la simpHcité rugueuse. En 1654, peu de mois après la mort du saint fondateur, le P. Léon fit paraître une excellente édition de ce^liçret qu'il avait manifestement médité lorsqu'il préparait l'oraison funèbre du P. Yvan. Sauf quelques cerrections sans importance, il se donna bien de garde de traduire son auteur. Il s'explique à ce sujet dans un avis aux âmes dévotes qui est une merveille de sens critique et de goût. C'est une joie de voir un homme si éloquent savourer ainsi la prose des saints. « Dans ce recueil, lisons-nous dans l'avis au lecteur, je n'ai presque changé que ce que les copistes ou les imprimeurs semblaient avoir mis hors de sa place. Du reste, j'ai cru qu'il est important de laisser l'or dans sa minière, et le diamant dans son rocher. Il faut laisser parler les saints à leur mode qui est celle du ciel, non pas de la terre. Oter de leurs ouvrages ces divines saillies, ces saintes impressions et ces sacrés mouvements qu'Ezéchiel appelle impétuosités de l'Esprit de Dieu, c'est en arracher ce qu'il y a de plus précieux (1). »
D'ailleurs, en suivant cette consigne, le P. Léon se conformait à la volonté expresse du père Yvan.
« Qu'on ne change point le sens, — avait en
(1) Cet avis ne se trouve pas dans l'édition de 1654, j« l'emprunte à la o" édition (1657).
effet recommandé le saint homme à l'ami qui s'était chargé de publier « ces petits conseils spirituels » — ni la naïveté : car cela le fait aimer (le livre) des spirituels et des simples... ils honorent et respectent tout, comme venu de Paradis. »
Et, entrant dans plus de détails sur la composition première de cet ouvrage, il ajoutait ces lignes d'or :
« Quand je donnais ces conseils, je regardais l'état de Notre-Seigneur, et ses désirs, plaisirs, volontés, complaisances, délices, qu'il voulait dans les âmes et je les voulais toutes transformer en Jésus-Christ... Et quand je les écrivais, j'écoutais et regardais intérieurement ce que Jésus-Christ voulait, et j'étais attentif en son état. Il semble que je lisais et voyais ce qu'il désirait dans cette âme... Les filles d'Avignon ont un autre cai'table, là où il y a d'autres choses pour elles, qui sont plus grandes. La mère d'Avignon l'a gardé longuement, on en pourrait copier quelques-uns, pour y ajouter (1). »
Je ne crois pas que ces détails, chers aux simples et aux spirituels, puissent ennuyer les profanes, ceux-là du moins qui estiment que l'histoire intime, la genèse d'un livre est presque aussi intéressante que le livre lui-même. Rien chez le père Yvan qui trahisse l'auteur de profession, l'homme qui se propose un beau matin de faire un livre, et qui, bon gré mal gré, même lorsqu'il semble abîmé dans la contemplation des attributs de Dieu, louche un peu, si j'ose dire, du côté de ses lecteurs. Il faut noter, — écrit encore cet écrivain sans le savoir — que dans ce livret sont tous les conseils spirituels qui depuis environ quarante ans ont été donnés à des religieuses et à d'autres personnes spirituelles des deux sexes : et la plus grande partie ont été pratiqués
(1) Letir«$, I, 14», ioO.
et celui qui a dressé ces conseils et avis, a eu toujours intention, et fin de ... les transformer tous en crucifix (1).
Auteur, notre saint l'est encore moins, s'il est possible, dans ses lettres, les plus directes, les plus jetées, les plus impétueuses que je connaisse. Les lire dans les deux incomparables volumes que nous devons encore à la piété de Gondon, les lire, c'est l'entendre parler lui-même, derrière la grille du confessionnal, hachant sa pensée en petites phrases pressées, s'oubliant parfois jusqu'à laisser déborder le trop plein de son âme, puis coupant d'un geste saccadé la période commencée, toujours brusque et toujours ai'dent, sévère et, tout à la fois, cassant et timide, souverainement à l'aise dans la manifestation des vérités les plus profondes et atteignant, sans jamais la chercher, à la plus haute éloquence.
Dans son oraison funèbre du P. Yvan, le P. Léon résume excellemment la doctrine mystique à laquelle se ramènent tous les écrits du saint prêtre. « Toute sa conduite roulait sur ces trois points. Se séparer de tout pour mourir à soi-même; s'unir plutôt aux hontes et aux souffrances d'un Dieu crucifié, réservant pour le paradis les gloires et les consolations de sa divinité; et par un amour pur, désintéressé, très généreux et très héroïque, le servir en esprit et en vérité. » Détachement de la créature, adhésion pratique aux mystères de la passion, pur amour de Dieu, ainsi décharnée, la doctrine du P. Yvan n'offre rien de rare, mais ces quelques vérités que les plus habiles rhéteurs ne parviennent pas à rajeunir, sont ici comprises, senties, vécues avec tant d'intensité, exprimées d'un tel élan, qu'elles paraissent origiualos, neuves, hardies même, et qu'on peut placer
;1) Leitrei, I, 144.
sans hésiter ce prêtre ignorant à côté des Bérulle, des Olier, des Condren, en un mot, des plus beaux génies que la littérature mystique française ait produits en son âge d'or.
« Ce qui est nous en nous, il faut qu'il soit comme mort afin que rien n'empêche Dieu (1). »
Tel est en un mot le programme de détachement — ou pour reprendre un robuste archaïsme malheureusement presque passé de mode, — le programme de désappropriation que prêche le P. Yvan.
« Quand vous ne paraîtrez et ne serez plus vous, ni humaine, ni nature, ni vie, ni vouloir; alors il y aura quelque bonne espérance en vous de miséricorde (2). »
Si vous étiez plus détachée, écrit-il à une de ses filles, « vous ne seriez tant confuse et inquiète, vous ne sauriez s'il y a un monde, des mauvais, des bons, des maux, des guerres, des pestes, des famines, si on vous aime, ou hait, si on vous connaît, si on vous aime ou méprise, ou si on vous loue... vous ne connaîtriez ni verriez ni ciel ni terre, ni homme ni femme. — Vous ne craindriez ni vie, ni mort, ni enfer, ni damnation,.,, ni danger, ni pauvreté... mais sans aucun souci, comme si vous n'aviez point de corps, ni vie, ni volonté... vous souciant aussi peu de ce qui est ici-bas qu'un séraphin, vous souvenant aussi peu de tout ce qui est créé et qui n'est point Dieu, comme d'une chose qui n'a jamais été parmi les personnes. Celle qui parle, qui reprend, qui raisonne, qui se complaît, qui s'excuse, qui se justifie, qui contredit, et qui veut, oh que cela va mal en telle âme ! O fille, si vous étiez Notre-Seigneur crucifié, vous
(1> Lettres, I, 200.
{^Id, I, 174,
auriez autant de soin de vous comme... d'un barbare, d'un loup, et d'un chien mort (1). »
« Si vous voulez l'héritage du ciel, il faut être habillé de la peau d'une bête morte, comme Abel, Jacob, Elie... (2)»
Comme on voit, il parle d'abondance, il passe, il repasse, sans même écouter le bruit de son propre discours, poussé de l'avant par la sainte passion qui le remplit. Car on sent bien que ce bouillonnement de mots sort des profondeurs de l'âme. A côté de certaines images où l'on reconnaît le primesaut de la verve populaire, il en est d'autres qui expriment des années de réflexion. Celle-ci entre autres, admirablement choisie pour rendre sensible et pittoresque l'absolu détachement où l'on nous propose d'arriver.
« Seule à seule, sans nul ressouvenir d'aucune des créatures, comme avant que Dieu les eût créées... submergez-vous toute dans Sa Majesté (3). »
On croirait que c'est là le dernier mot, mais non, écoutez encore.
« Soyez comme avant que Dieu vous créât toute seule avec lui, dans lui : sans aucun être que le sien, toute rien, et toute Dieu (4). »
D'autres images moins imprévues n'en prennent pas moins sous sa plume une réalité saisissante.
« Il voudrait être anéanti, tué, méprisé, mort... et que tous les autres eussent les mérites et les couronnes, et lui tout seul fût oublié comme les morts éternels (5). »
Cette désappropriation s'étend à tout : — « N'obligez personne, plutôt, désobligez tout le monde de se sou-
(1) Lettres, h 3, 4.
(2) Id.,l, 200.
(3) Id., II, 33.
(4) Premier recueil, 80.
(5) Ib., 84.
venir de vous (1) », — et même aux propres consolations de la grâce. Toute joie sensible reste suspecte à ce terrible directeur.
« Les personnes qui veulent les consolations sont incapables de Dieu crucifié (2) ».
« Ne vous fiez guère à ces grands attraits et amours des autres, ni à leur vouloir : car Platon, Socrate, Apollonius Thianeus, Trismegiste, et mille autres ont eu des plus grands ravissements que tout cela, et néanmoins ils étaient païens. Tenez-vous au pur et nu amour de la volonté, et laissez-moi tout cet amour perceptible et expérimental (3). »
Il revient sans cesse à cette différence entre la dévotion « expérimentale et perceptible », et ce qu'il appelle « le bon amour essentiel » (4).
« Conlentez-vous dans ce grand anéantissement... car c'est là où l'on trouve tout, tout Dieu, tout amour. Dieu veut faire d'un vicieux un saint, d'un vieux renard un petit enfant tout nu... L'amour n'a point d'exercices, car il est tout abandonné à l'Epoux qui l'attire, l'aborde, l'anéantit, et le transforme en lui; et lors, il ne sait rien, il ne peut rien, il ne sait vouloir aucune chose. Vous voudriez sans doute une union et un pâtir perceptible... connaissez que Dieu est purement esprit et vie et retenez-vous de la sorte dans un amour nu et vide de tout sentiment. Il ne faut pas une assurance en votre pâtir, mais unissezvous en esprit avec une grande confiance. Il ne faut pas une jouissance expérimentale, ni des lumières perceptibles, ni élancements, mais il faut vous tenir en
(1) Premicv recueil, 97.
(2) Lettres, I, 153.
(3) Id., II, 97.
(4) Premier meuBii, 73, 73.
Dieu par vive foi et nu amour. Il me semble que l'amoureux en cet état ne connaît ni soi ni personne et qu'il doit se tenir dans son sépulcre, comme un mort... (1). »
D'ailleurs « qui veut des consolations... il faut qu'il les gagne ».
« Les pleurs seront au soir et la joie au matin (au lendemain). Il faut mourir avant que ressusciter... Jacob ayant passé le Jourdain, vit Dieu en son trône au bout de sen échelle... Saûl, ayant gardé les ânes nuit et jour dans de grandes souffrances, et David son troupeau, et s'étant battu contre les lions, ours et Goliaths, furent rois (2) ».
Qu'on lise enfin, et qu'on médite sur ce sujet une magnifique lettre, ardente, haletante et lumineuse dont je transcris ici les dernières pages — séduit que je suis, hélas, comme un profane, par la vivacité pittoresque des raccourcis bibliques où notre P. Yvan excelle.
« Que je m'approprie la jouissance de Dieu et sa gloire qui n'est pas mienne... ce serait faire un sacrilège, comme Simon Magus, comme Lucifer et tous ses compagnons. Eve s'appropriant la pomme, la paya, comme Lucifer son outrecuidance; Saiil, l'office de prêtre et Osias, roi, l'un fut réprouvé et l'autre lépreux; Goré, Datan et Abiron, s'appropriant la dignité du pontife, tombèrent vifs dans l'enfer; Giesi s'appropriant le miracle d'Elisée, fut lépreux et tous ses enfants. Jézabel s'appropriant la vigne de Naboth, les chiens la mangèrent toute vive... et moi, je m'approprierais la jouissance et la gloire de Dieu... oh la grande superbe! Hélas! Domine, non sum dignus... Exi a me Domine..., disait le bon saint Pierre... Moïse se déchaussa
(1) Lettres, II, 105, -106.
devant le buisson; David n'osa boire de l'eau de la citerne de Bethléem; Moïse refusa cinq fois l'honneur de Connétable de Dieu... Le Verbe éternel se désappropria en quelque façon de sa gloire... Donc à terre, à terre, et désapproprions-nous. Tout prêtre, tout religieux qui n'est désapproprié de tout est un corps de fumier sans âme. Hélas! pauvrets devant Dieu, se croire mériter quelque chose; cela fait trembler les spirituels, et les personnes de grâce devant Dieu... Les justes trembleront, les colonnes du ciel trémoussent, toute la mihce du ciel sera étonnée (1). »
Le lecteur est déjà, me sembie-t-il, en possession de juger entre les admirateurs du P. Y van et le P. Batterel, bio-bibliographe de l'Oratoire. Ce savant homme s'exprime ainsi au sujet des deux volumes de lettres que nous n'avons pas craint de comparer aux lettres du P. de Condren lui-même. « Je (n'y) trouve absolument rien qui vaille la peine d'être observé, rien de recommandable ni pour le style des lettres qui n'est rien
(1) Lettres, 1, 119, 120. — Est-il nécessaire d'attirer l'attention du lecteur sur le relief parfois un peu excessif que le P. Yvan donne à cette doctrine? Deux ou trois passages feraient dresser l'oreille à un théologien. En voici un, par exemple : « N'avoir point d'être, de vie, de cœui% d'âme, de paradis, de gloire éternello, de possession et jouissance de Dieu; n'avoir point de vertus, de sainteté, de perfection; point de Dieu même pour vous, mais le tout pour le seul contentement et gloire de Dieu : purement, sans qu'il s'y trouve une seule petite goutte pour nous ; ni pour récompense, ni pour notre intérêt particulier, ni pour aller en paradis, ni pour éviter l'enfer». {Premier recueil, p. 140-141; cf. Lettres, l, 201). J'aurais voulu soumettre ce paragraphe à Bossuet, mais en 1649 les docteurs lurent et relurent cet « excellent livret » sans y rien trouver que do très confoi'me à la plus pure orthodoxie. J'aime moins cet autre paragraphe du même livre : « Tout ce que nous aimons pour Dieu n'est pas agréable à Dieu. Que savons-nous s'il nous veut bien ou mal.' » {Premier recueil, p. 124.) Tout cela, manifestement, ne doit pas être pris à la lettre.
moins qu'élégant et pur, ni pour les sentiments, affectifs à la vérité, mais dictés par une imagination plus vive que juste (1). » Pour le style, le P. Batterel et moi, nous nous expliquerons tout à l'heure, mais j'avoue que l'autre reproche me chagrine tout à fait. « Imagination plus vive que juste », oui peut-être, du moins par endroits, mais au service d'une doctrine qui est le fond même de l'Evangile! Exagération provençale qui force un peu le relief de la vérité sans fausser la vérité ellemême. Chez d'autres, la modération est dans les termes, l'outrance dans les idées, et le danger semble d'autant plus grand que rien ne nous avertit de nous tenir sur la défensive. Ici, au contraire, l'excès, le fracas de certaines expressions, nous rappellent qu'après tout, il faut un peu en rabattre. « Le P. Bertaud — c'est le P. Yvan qui parle — le P. Bertaud, grand lecteur en théologie, me dit : « Mon père, votre livre est bon, mais il n'y en a « point de cet état ». Sans doute, et l'auteur le savait mieux que personne, mais comme le remarque sagement le R. P. Léon : « Si l'on n'en peut prendre tous les effets, au moins on en doit prendre l'esprit. Si quelques pensées semblent trop fortes et trop rudes, l'auteur les adoucit lui-même peu après. Outre qu'il suivait l'esprit de grâce, et qu'il parlait à l'âme qu'il conduisait, il renvoie toujours à la sage et bonne direction. Enfin nos glaces n'ont pas besoin d'un moindre feu (3). »
Cette désappropriation, si extrême, si rigoureuse, qu'est-ce d'ailleurs autre chose, dans la pensée et dans la vie du P. Yvan, qu'une adhésion cordiale à l'exemple du Sauveur crucifié ?
« Celui qui a dressé ces conseils... a eu toujours inten-
(1) Batterel (loc. cit.), p. 122.
(2) Lettres, I, 157.
(3) Premier recueil {Avis à la fin de la première édition), p. 180.
tion... de les transformer tous (ses lecteurs) en crucifix (1). »
Il avait déjà écrit dans son livret :
tt Vous n'avez à étudier qu'à vous transformer aux délaissements, amertumes, douleurs et souffrances du Fils de Dieu (2). »
Il revient constamment à ce principe avec les redoublements d'images qu'il affectionne.
« La Passion, les douleurs... de Notre-Seigneur... soient votre cœur, vie, affection, joie; vos richesses, couronnes, trésors, paroles, états, entretiens, jouissances, suavités; votre demeure, religion, couvent, chambre, oratoire et paradis (3). »
Ou bien se fixant à une seule image, il la retourne, et si l'on peut dire, il l'appuie, il la fait entrer de vingt façons.
« Mettez-vous en prison dans ces plaies, vous dans elles-mêmes et elles-mêmes dans vous, elles toutes vous, et vous toutes elles; en sorte qu'il n'y ait point de douleur en N. S. sans vous : en cet état, aimez, embrassez, mourez d'amour de ses amertumes (4). »
Comme on le voit sur ce dernier exemple, on ne saurait dire si cet évangile de souffrance est plus rude que suave. Impitoyable quand il le resserre dans son livre, en quelques formules sanglantes, le P. Yvan s'attendrit, dans l'épanchement de ses lettres, et nous montre comment, dans sa pensée, amour et souffrance se confondent.
Les épreuves de toute sorte lui font l'effet « d'un grand feu d'amour » où « tous les excréments de la nature • se brûlent (5).
(2) Premier recueil, 112.
(4) Lettres, II, 254.
(5) Id., II. 256.
« Croyez, ma fille, que celui qui endure est tout Dieu, le plaisir, le contentement, les délices... l'unique Fils de Dieu le père... tout, tout Dieu, tout, tout amour. La joie, beauté, clarté, le soleil, le Paradis... tout cela est tout, tout amour. 0 quel amour! si Dieu pouvait mourir, l'amour le tuerait tout autant de fois qu'il y a des créatures raisonnables, et toute cette essence infinie et immortelle se laisserait souffleter, battre, mépriser, fouetter, couronner, clouer, crucifier (1). »
Ecoutons-le encore, ravi hors de lui-même par la contemplation de ces vérités, et le souvenir d'une expérience qui semble durer, ou du moins qui se renouvelle au même moment qu'il tâche de la décrire.
a De là l'amour naît toutes ses flammes, comme le fleuve du trône de Dieu, qui emporte et consomme tout ce qui n'est Dieu ou de Dieu dans l'âme, et la remplit de Dieu et de suavité, joie, douceur, consolation, qu'il lui semble que c'est la cité de Dieu céleste, pleine de la gloire, et beauté et splendeur de l'agneau... C'est comme Jacob en la vision de Dieu, sans se souvenir qu'il était dans un désert, couché sur une pierre en une sombre nuit et épaisses ténèbres. Ainsi l'âme submergée dans les consolations d'amour, ne sait s'il est nuit ou jour. Elle ne voit rien, elle ne pense à rien, que tout Dieu et tout anges, elle ne peut vouloir, ni savoir, ni désirer, ni être que Dieu... Elle est toute pleine d'odeurs, douceurs, consolations de Dieu, en Dieu dans elle; comme quasi ceux qui jouissent déjà de la gloire au ciel. Elle est dans la présence de Dieu amoureuse, dans ce vaste glorieux sohtaire, dans les ardeurs du soleil divin, qui semble n'être que pour elle toute seule, que peu s'en faut qu'elle
(1) Lettres, II, 256, 257.
ne meure. Car comme elle est une petite créature, elle ne peut pas supporter ce grand fleuve qui sort si impétueusement du sein de Dieu sur elle. Elle est pleine et regorge de consolations de Dieu inconnues, qui étonnent ses conducteurs : ce qui la fait mourir en la nature, et la ressuscite dans des plus vives connaissances de Dieu et de son rien.»
Et soudain, se ravisant, craignant d'en avoir trop dit, il ajoute :
« Il faut que le confesseur soit très spirituel, et pratique de longues expériences et bien avisé. Car la nature, l'amour propre sont dans les consolations si finement que les plus grands spirituels y sont trompés. Les amertumes, ténèbres, désolations sont plus assurées en la vie chrétienne, que toutes ces consolations suaves, auxquelles il ne se faut arrêter (1). »
Enfin voici une autre page, qui rappelle les plus beaux cantiques inspirés par l'amour divin, et qui néanmoins par son mouvement, ses brusqueries, son désordre, ne peut être que du P. Yvan.
((0 Dieu, quel amour ! Je me meurs de douleur, quand vous me brûlez de cet amour. Et qu'aimez-vous, si vous n'êtes amoureux des tourments, des peines et mortifications de mon cher maître? Amour, amour, amour, que n'êtes-vous aimé! Hé, soyez aimé! Ma fille, au nom de Dieu, ne faites rien par crainte de l'enfer, pour le paradis, ni pour avoir des grâces, ni pour aucun contentement, mais pour le seul contentement de ce tout, tout, tout, tout amour, amour tout Dieu. Amour, amour! Hé, ma fille, brûlez, et soyez toute Jésus- Christ. N'attendez point à demain, mais tout maintenant. Hé, amour, amour, où êtes-vous? Avec tant de
(1) Lettres, I. 125, 126.
plaies, tant de peines et de tourments ! Pourquoi ne meurs-je pas tout maintenant? Hé, amour! pourquoi me faites-vous mourir en désirant de mourir dans vous, de vous, pour vous ? 0 quel tourment d'être privé de ce qu'on aime. Si vous me croyez, vous ferez vite... 0 amour, ma fille, je ne puis dire plus qu'amour, amour. Hé, amour divin, amour de mon très bon et très cher maître ; hé, beau, grand et infini amour, que ne brûlé-je, que ne meurs-je d'amour et pur amour ! 0 beaux et tout enflammés chérubins, que ne brûlé-je de votre feu ! Eh bien, à la croix, à la croix, et là, mourir, brûler, crever d'amour (1) ».
De telles effusions, de telles confidences ont d'autant plus de prix qu'elles sont plus rares. Peu de temps avant la mort du P. Yvan « un vertueux prêtre, l'étant venu visiter, comme il le trouva sortant de sa prière, il lui demanda familièrement qu'est-ce que Dieu lui avait dit : « Dieu est sage, répondit le P. Yvan, il parle fort « peu. » Environ ce même temps, ses religieuses l'ayant fait appeler à la grille de la sacristie pour leur faire conférence : « Mes filles, leur dit-il, adorez le silence que « Dieu a gardé durant l'éternité, méditez-le, aimez-le. « 0 que ce silence est étonnant et plein de merveilles ! » Il dit ces paroles d'un ton de voix si animé et d'une manière si touchante, qu'il parut bien qu'il était ému par quelque communication extraordinaire de l'esprit de Dieu. En effet, perdant la parole, il fut contraint de se retirer : si bien qu'il alla se mettre en un coin du sanctuaire de son église, pour s'abandonner aux lumières et mouvements de l'esprit divin, et contempler ce même silence qu'il venait de proposer à ses rehgieuses » (2).
(1) Lettres, II, 286, 287.
(2) Gù.NDOX, p. oo4.
D'ailleurs cette doctrine qu'il s'oublie parfois à traduire d'une façon extatique, dans la pratique, il la ramenait, je ne dis pas toujours suavement, mais sagement, à la portée de ses pénitentes. A bien les entendre, rien de plus « simplifiant » que ses conseils*
« Soyez simples, dit-il, comme Marie, mère de Dieu, comme l'Agneau de Dieu, comme un séraphin, comme le bon Job, comme ceux du Paradis, comme un enfant d'un an, sans finesse, sans contradiction, sans savoir rien que notre bien-aimé crucifié (1) ».
Je citerai, en terminant, pour donner une idée du ton ordinaire de ses lettres, un petit billet, qui n'est pas moins sublime que les passages que nous venons de lire, mais qui semble faciliter, humaniser ces hautes leçons.
« Ma fille, je vous salue en Notre-Seigneur, et vous désire toutes les bénédictions éternellement, et veux du plus bas de mon cœur que vous soyez toute lui, humble, mansuéte, patiente, bénigne, crucifiée, paisible, véritable, charitable, amoureuse, miséricordieuse, pauvre de volonté et fille du Très-Haut. Soyez tout cela. Quand je ne vous écrirais que cela, c'est assez, et cela suffit pour tout jamais. Celui qui sait bien s'unir, simplifier, dépouiller et adhérer à Dieu est tout cela. Tout cela se fait dans l'âme amoureuse. Il n'y a rien de si assuré que d'aimer une chose belle, riche, immortelle, sage, bonne, agréable, réjouissante, c'est-à-dii'e Dieu qui est tout ce que les séraphins et tous les autres bienheureux esprits sauraient dire. Dieu est tout ce que Dieu nous pourrait raconter, et tout, tout amour. Hé bien, donc, ne vous ennuyez pas d'aimer et de vous transformer en lui. Soyez toujours dans la sainte indif-
(1) Premier recueil, 149, 150,
férence et vivez en paix. Que vos petits exercices marchent avec repos et tranquillité. Et mandez-moi quand vous vous trouverez mal, car vous êtes ma fille en Notre-Seigneur (1). »
§ 3. — Le P. Yvan directeur.
Telle doctrine, telle direction. Celle que le P. Yvan donnait à ses pénitents et pénitentes, ou, comme on disait alors, la conduite du P. Yvan, clairvoyante, rigoureuse et cependant suave, nous fera mieux approfondir la doctrine spirituelle qu'elle reflète, et en même temps nous aidera à le mieux connaître lui-même.
« Clairvoyant » est presque trop doux, « méfiant » conviendrait plus exactement à ce villageois transformé en directeur de conscience. « Les choses meilleures, je les tiens suspectes (2) », « ne vous fiez à personne, quelques œuvres qu'ils fassent (3) », « ne vous fiez à aucune, — écrit-il encore, et cette fois à une supérieure, — tenez-les toutes suspectes, mais qu'elles ne le connaissent nullement (4). » Ne craignez pas que les beaux semblants ni les simagrées de vertu lui en imposent :
« Les personnes qui tout à coup pleurent, lamentent leurs péchés et qui veulent tant faire de pénitences, et qui toujours se veulent confesser, jeûner, toujours parler, toujours demeurer à l'église, aller en dévotions, en pèlerinages, et qui disent qu'elles ont été malheureuses et qu'on ne peut les apaiser, telles personnes sont malades, deviendront folles, et puis diront que la dévotion
(1) Lettres, I, 35, 36.
(2) Id., 1. p. 92.
(3) Premier recueil, 118.
(4) Lettres, II, 59.
a fait cela : ou bien cela passera, et retourneront à leurs péchés (1). »
Cette défiance universelle a pourtant ses objets préférés. Les femmes d'abord. En effet, tant d'années passées à observer la malice et la fragilité féminine avaient, en quelque sorte, exaspéré la prudence et la sainte sauvagerie du P. Yvan.
« Ne vous y fiez guère, car il n'y a rien d'assuré. Le matin elles vous réjouissent, et le soir elles vous désolent... Ne vous fiez guère aux esprits des femmes (2). » Ce disant, il ne pense faire autre chose que de commenter l'Evangile.
« Les femmes ont besoin d'une plus forte chaîne que les hommes. Sainte Magdeleine était la plus dévote d'entre les femmes qui suivaient Notre- Seigneur et néanmoins il ne voulut pas qu'elle le touchât, et il voulut que saint Thomas, le moins fidèle d'entre les apôtres, mît la main dans son cœur. Notre-Seigneur a donné les clefs et la conduite de son Eghse à saint Pierre et non à sa très sainte mère, encore qu'elle soit la plus grande et la plus parfaite créature qu'il puisse faire (3). »
Il sait que les plus vives flammes de dévotion s'éteignent comme feux follets et qu'il n'y a pas loin de l'extase à la tiédeur, de la tiédeur aux pires désordres.
« Ma fille, les dévotions se commencent avec de grands et saints désirs d'aimer Dieu... tellement qu'on semble des anges, des agneaux et des Jésus... Mais peu après cela on se refroidit. On s'ôte de son silence, de la solilitude et présence de Dieu. Alors tout se change à com-
(i) Premier recueil, 118.
(:2) Lettres, H, 1G6.
(o) Id., II, 158, 159.
muniquer, caqueter, deviser des choses de Dieu, de là des choses indifférentes, puis pires, s'emportant en des complaisances, affections, plaisanteries, devis, visites, respects humains, compliments, amitiés; aller, venir, conférer et badiner (1). »
Tel autre instantané de couvent est plus sévère encore; avec ce mot de la fin, toujours un peu outré, mais au fond, d'une si vive justesse.
« Vous la verrez presque toujours — (la religieuse esclave de son amour-propre) — chagrine, impatiente, sèche, occupée dans elle-même et peu dans Dieu. Elle se plaint, s'excuse, se défend, elle murmure, elle pleure. Il n'y a en elle que venin. Car comme elle désire d'être aimée, caressée, estimée, crue et suivie, quand cela n'arrive pas, elle se meurt : elle parle, dit, écrit, traîne et fait tout ce que le diable veut. Elle marche avec finesse, hypocrisie, mensonge. Au lieu de faire oraison, elle ne pense qu'à ses intérêts, et à se faire adorer comme la Babylone de l'Apocalypse (2). »
On entend bien que cette défiance ne l'empêche aucunement de s'intéresser aux âmes. S'il ne fait pas d'avances, il ne se retire du moins que lorsqu'il a perdu l'espoir d'être utile.
« Il y a longtemps, dit-il, que M. ne se conseille point par moi... et que je ne me mêle point de lui. Quand je vois une personne qui ne me croit pas, je perds la confiance que j'ai en elle, je la laisse (3). »
Une fois seulement, nous le verrons à bout de patience. Il s'en explique sans ambages dans un petit billet que nos directeurs d'aujourd'hui auront sans doute plaisir à lire.
(1) Premier recueil, 100, 101.
(2) Lettres, II, 47.
(3) Id , I, 55.
(c Mme N. me menace de venir en Avignon. Dites-lui de ma part, et lisez-lui ma lettre, en sorte qu'elle l'entende bien, que si elle venait, elle perdrait son temps, car elle dépenserait ce qu'elle a, et qu'elle n'aurait plus rien pour retourner. Elle ne me verrait point et ne me parlerait point : elle me ferait fuir et ne gagnerait que sa désolation. Je n'ai affaire d'elle, qu'elle travaille et qu'elle s'adonne à la vertu et qu'elle soit ménagère. Au lieu de me réjouir, elle m'a toujours désolé (1). »
Visiblement, elles l'embarrassent. Lui tout d'une pièce, il les sent insaisissables : « l'une croit à la lune, l'autre croit au soleil (2) ». Plus gênantes encore, plus décevantes, lorsqu'elles lui apportent des visions ou autres récits de faveurs merveilleuses qui d'une part enchantent sa propre imagination, et de l'autre alarment sa rude sagesse. Une longue lettre de lui nous le montre sur le vif, au plus fort de cet embarras.
« Je vous veux raconter dans la confiance de père que j'ai en vous une tromperie bien étrange qui est arrivée, il y a quelques années, à une fille qui venait à moi, et cette tromperie dura environ trois mois.
« C'était une fille tout à fait simple et grossière, et qui n'avait pas fait de péchés mortels. Il lui était déjà arrivé plusieurs visions et autres choses étranges, mais craignant que cela ne fût un piège du diable, comme il était vrai, son confesseur (le père Yvan lui-même) lui avait souvent défendu de ne rien recevoir d'extraordinaire.
« Un soir donc se présentent à elle deux beaux hommes, qui avaient beaucoup d'argent, et le lui offrirent si elle le voulait recevoir, pour se faire religieuse, car c'était une pauvre fille. Elle se souvint de la
(1) Lettres. II, 123, 124.
(2) ld.,U, 73.
défense... et répondit, se tournant à Dieu : « Mon grand Jésus, je n'ai pas licence, » et les esprits s'évanouirent. Le second soir vint un ange fort beau, qui lui dit : « Prie « Dieu, je suis ton bon ange.» Elle répondit encore : « O « mon bon Jésus, je n'ai pas licence de vous croire », et cet esprit s'enfuit comme les premiers. Le troisième, vint un autre esprit, en la forme de la Mère de Dieu... il en vint un quatrième en forme de crucifix, pour se faire adorer, mais la fille faisant de même qu'aux autres, l'Esprit disparut. Or le démon ne gagnant rien de cette façon, changea la tromperie (envers cette fille), que tout le monde estimait sainte contre le cœur et la volonté de son directeur.
« Car il doutait toujours, et la tenait suspecte, et était fâché, et se mettait en colère contre ceux qui l'honoraient, l'aimaient et caressaient comme une sainte, et leur disait : «Vous me ferez de cette fille une magicienne et une sorcière... » Il se mettait aussi en colère contre la fille, la menaçant que les démons la rendraient une sorcière, mais il ne put tant faire qu'elle ne fût ravie tout étrangement durant cinq heures, d'autres fois quatre, d'autres fois trois tous les jours, et fort souvent d'une telle façon qu'elle semblait toute morte, avec de grandes douleurs de tête, des mains, des pieds et du côté, tellement qu'elle semblait un crucifix avec une grande flamme de feu dans le cœur et de grands soupirs d'amour, criant et disant : « O amour, amour, et grand amour ». Si bien qu'elle enflammait d'amour et convertissait tous ceux qui la voyaient... elle avait, ce lui semblait, la vision de la gloire de Dieu... elle savait tout l'état des personnes et les avertissait de se convertir... elle déclarait aussi leurs péchés à toute sorte de personnes. Elle savait tout, ce semble, et des présents et des absents, et de loin et de près, et tout le mal qui se faisait dans le
monde, et dans les enfers et purgatoire. Elle était caressée de Dieu et de sa mère, à ce qu'elle croyait, et sentait, comme un séraphin. Elle entendait ordinairement les anges chanter... Tous ces esprits qui lui apparaissaient... lui ordonnaient d'être bien obéissante à son père spirituel, ce qui était une bien grande et fine tromperie. Elle obtenait de Dieu tout ce qu'elle demandait... elle souffrait de grands maux et de grandes douleurs avec patience et pour l'amour de Dieu. Elle demeura trois mois ou environ sans pouvoir manger, endurant le tout avec patience. Et cependant, mon bon monsieur, tout était tromperie et illusion du démon (1). »
Cette défiance, que ses propres dirigées inspirent au P. Yvan, atteint, par ricochet, les directeurs, en général, et la direction elle-même.
« Touchant ce que vous me mandez de communiquer à ce bon père, je ne le connais pas. Vous pourrez prier Dieu et suivre l'attrait de la paix de votre âme... mais ne parlez guère de l'intérieur. Pourvu que vous le régliez aux fruits du Saint-Esprit, demeurez en paix (2). »
Ainsi répondait-il à un ami qui le consultait sur le choix d'un directeur. Il écrit encore dans le même sens :
« Je vous conseille et trouve bon que vous soyez solitaire, et ne communiquiez rien à personne, si ce n'est que vous parliez quelquefois à N. si vous avez peur de quelque chose. Les fruits et dons du Saint-Esprit vous diront ce qui est bon et de Dieu en vous. On connaît assez la vérité, et le mal s'aperçoit auprès de la sainte humihté. Tant parler, tant faire, tant deviser, tant communiquer, c'est une vraie tentation, amusement et empêchement (3). »
(1) Lettres, I, 301-304.
(2) Id., II, 64.
(3) Id., II, 78, 79.
« Tant de règles, conseils, moyens, tant d'exercices, tant de confesseurs et conducteurs empêchent d'aimer, de posséder et de jouir de Dieu. Toujours semer et labourer ensemble, jamais le grain ne produira (1). »
Puisque, bon gré mal gré, il faut un directeur, le P. Yvan veut qu'on le choisisse entre mille.
« Je vous voudrais quasi dire de ne vous fier ni croire à toute personne, quelque réputation de sainteté qu'il ait. Car tous sont sujets à tentation. Mais puisque toujours il vous faut un conseil, choisissez le plus saint... et tenez-vous de loin (2). »
« Prenez conseil des plus spirituels et amis de Dieu... et qu'ils soient vieux, encore qu'ils ne soient pas si savants (3). »
Saint, âgé, ce n'est pas encore assez exiger, il faut que le directeur soit de peu de paroles et aide sa pénitente à « se tenir loin » de lui.
« Fuyez les conducteurs qui parlent et caquetent tant (4). »
«Laissez, dit-il encore, le secret du cœur à Dieu... j'ai éprouvé que les conducteurs curieux ne sont pas les meilleurs et qu'une âme court un grand danger sous leur conduite. Vous savez ce que vous en avait dit le R. P. Brem.ond...laissezsoufïlerlesvents,tomberles grêles, gronder les tonnerres et cachez-vous dans les trous de la pierre. Ne parlez qu'à grande nécessité... Les affaires intérieures ne se déclarent que rarement. Ne dites rien de votre intérieur même à N. et ne soyez nullement curieux de savoir le sien... croyez-moi, tout cela empêche l'époux (5). »
(1) Premier recueil, 107.
(2) Ibid., 112.
(3) Lettres, II, 26.
(4) Id., II, 213.
Le pire des directeurs, — je parle toujours au nom du P. Yvan, — c'est le directeur complaisant, doux, pitoyable et condescendant.
« Un confesseur complaisant vous jettera dans le Purgatoire, et plutôt dans les enfers... Coré, en flattant, traîna avec lui deux cent et cinquante Hébreux, et quatorze mille que la foudre brûla, Absalon trente-trois mille au massacre où il fut pendu par les cheveux (1). »
Nous avons déjà vu, sur quelques traits saisissants, que le P. Yvan n'avait rien à se reprocher à cet égard. A chacune de ses pénitentes, il tint la terrible promesse qu'il avait faite à une d'entre elles.
« Je ferai tout ce que je pourrai pour vous chasser du Paradis terrestre, avec le glaive de feu d'amour, pour vous faire gagner le céleste à la sueur de votre visage (2). »
Et toutes, il les a aidées, mais comme il savait faire, à réahser l'étrange idéal qu'il leur proposait.
« Se voir et regarder comme boue, fange, charogne puante, peste, venin, poison; se cacher de peur d'empoisonner et tuer les personnes... N'oser regarder le ciel et s'ensevelir dans son rien tout à fait (3). »
Ses lettres nous en sont un témoignage d'autant plus expressif que, d'après son propre aveu, il n'ose écrire que la moitié des choses qu'il dirait dans la simphcité d'un libre entretien.
« Je ne vous ose écrire ce que je vous dirais de bouche (4). »
Comment leur parlait-il donc, juste ciel! Qu'on en juge plutôt sur ce qu'il leur écrivait.
« Tenez-vous indigne d'être à la compagnie des gens
(1) Lettres, I, 217.
(2) Premier recueil, 50.
(3) Ib., 137.
de bien. Laissez-vous maltraiter, tourmenter, mépriser, tuer, écraser en ce monde à tous, comme coupable d'avoir perdu tout le monde et tué Dieu : et brûler comme celle qui a mérité tant d'enfers. Hé, fdle, que vous feriez bien de ne parler jamais ! Hélas, et vous vous voyez, regardez, plaignez, et vous jugez, reprenez, corrigez les autres! Gardez, fille, faites vite, cachezvous dans quelque trou, comme une punaise, araignée, scorpion, autrement vous envenimerez quelque sainte âme (1). »
Il tourne, il retourne sans pitié la dure doctrine.
a Hélas! je crains fort que vous ne soyez pas encore bien morte à vous-même... quel mal y aurait-il, si vous mouriez toute seule sans aide d'une goutte d'eau, pourvu que vous fussiez en grâce... Quand vous seriez bien damnée... quel dommage et perte serait-ce à la gloire de Dieu? H n'a affaire de nous... Quand on vous donnerait à manger aux lions, ours et chiens enragés; quand on vous écorcherait bien toute vive et qu'on vous jetterait dans les fournaises, qu'est cela en comparaison de l'enfer (2) ? »
« Je trouve bon qu'on vous traite comme le fils de Dieu et comme ses saints. Je trouve bon qu'aucun ne fasse état de vous ni de tout ce que vous ferez. — Il vous sera plus grande miséricorde qu'on vous crache au visage, qu'on vous arrache les yeux... que de vous honorer. Je trouve bon que vous soyez abandonnée... et que dans cet état tous vous soient des bourreaux... comme à Jésus-Christ (3). »
Dans les solutions qu'il donne aux difficultés particulières qu'on lui propose, il ne se montre pas plus
(1) Lettres, I, 41.
(2) Id., I, 246, 247.
accommodant. Nous avons déjà lu cette rapide sentence :
« Touchant vos cahiers, brûlez-les tous. Qu'il ne s'en parle plus jamais. Humiliez-vous une bonne fois (1). »
Mais voici une autre décision qui paraît, à juste titre, encore plus étrange.
« Mon bien cher ami, saliis in Christo! Désobligez tous, pour être détaché de tous : afin que tous vous laissent seul, avec tout Dieu, sans empêchement. Je l'appelle désobligation, parce qu'il faut que cela se fasse rudement, afin qu'ils ne retournent plus vous occuper, empêcher, distraire de la présence de Dieu, ni vous désunir de son état souffrant. Car si vous le faites gracieusement et respectueusement, toujours vous seront après, et empêcheront Dieu en vous, et vous en Dieu. Notre-Seigneur dit au jeune homme : Suis-moi et laisse ensevelir ton père à d'autres morts (1). »
Non, ce sont bien là par moment les propres paroles des saints et du Fils de Dieu lui-même, mais de tels propos, isolés, pris en rigueur et dans l'abstrait, ne traduisent pas le véritable esprit de l'Evangile. Et puis, si l'on veut bien apprécier les duretés du P. Yvan, il faut se rappeler que, provençal, il s'adresse le plus souvent à des provençaux. Entre gens d'un même terroir, on sait ce que parler veut dire, et pour m'en tenir à cette dernière citation, le correspondant du P. Yvan n'ignorait pas que son directeur mettait au service du prochain un temps qu'il eût mieux aimé consacrer à la solitude. Il exagère, c'est entendu, mais passé la terreur des premiers anathémes, les âmes les plus délicates reviennent à lui, vite endurcies à tout ce fracas, confiantes dans la très grande bonté, naturelle et surr.atu-
(1) Letlrei, I, 40.
relie, qui tâche en vain de se dissimuler sous le masque d'une impitoyable rigueur.
En un mot, il faut toujours en revenir à une « des plus naïves images que l'on put faire du P. Yvan », et le comparer « à une ruche de mouches à miel, dont le dehors est rude, raboteux et mal poli, mais qui ne laisse pas de contenir au dedans de la cire et du miel, faits avec une merveilleuse industrie (1). » Ainsi, par exemple, bien qu'il tienne à passer pour un directeur farouche, il ne permet pas à ses filles de l'imiter en ce point. Qu'on parcoure plutôt les avis qu'il donne à plusieurs reprises aux supérieures de la Miséricorde.
« Le Saint-Esprit descendit en langues de feu. Faites qu'amour reprenne, faites que vos répréhensions soient de feu d'amour, et qu'elles donnent de l'amour et de la crainte.
« L'huile entretient la lumière. La douceur avec sagesse entretient l'esprit de Dieu, et les grâces, et l'amour en une âme; et la rudesse imprudente chasse toutes les bénédictions...
« La Supérieure ne doit être ni âpre, ni rude, ni arrogante, dépiteuse, partiale, haute de cœur, impérieuse, colérique ni injurieuse, mais affable, bénigne, miséricordieuse envers celles de bonne volonté encore que sottes. « Quand vous consolerez l'esprit triste, faites-le avec joie, gracieusement, et qu'elle connaisse que vous l'aimez.
« Quand vous voudrez éteindre et apaiser la colère de quelqu'un, faites que ce soit par douces et sages paroles de Jésus-Christ, et ne lui donnez point tort, encore qu'elle l'ait, que tout le feu ne soit éteint (2). »
(1) GoNuoN, 139.
(2) Lettres, I, 223-231.
« Quand on fera quelque imperfection en votre présence toute seule, faites semblant de ne l'avoir pas vue. Pourtant ne l'oubliez pas pour une autre fois...
« Aux choses qui ne sont point de conséquence ne soyez point rigoureuse, mais faites semblant de ne les voir pas (1). »
Certes, il entend bien qu'elles corrigent leurs sœurs, mais, « il faut vite faire cela et en passant seulement (2). )) Lui-même, d'ailleurs, il s'accommode à la complexion d'une chacune.
« Je trouve bon que vous ne jeûniez qu'un jour de la semaine, quand vous êtes en bonne santé, et que vous fassiez une bonne collation. Faites l'oraison en telle sorte que vous ne tombiez malade, le tout prudemment. Lisez quelquefois la troisième partie de la Volonté de Dieu, mais doucement, et sans vous faire violence en ce que vous ne pourrez entendre (3).
« Quand vous pourrez, faites l'oraison à genoux; sinon faites-la assise. Elle sera autant agréable à Dieu, pourvu que le cœur soit humble et la volonté à genoux. Croyez-moi, vous pouvez même la faire étant couchée, quand vous serez mal disposée... jeûnez seulement le vendredi quand vous serez en santé, mais point du tout étant indisposée, et ne soyez nullement scrupuleuse, mais renforcez-vous dans l'amour... soyez notre Seigneur humble, amoureux, bon, bénin, mansuet (4). »
On voit qu'il réserve ses tonnerres à quelques âmes de choix et qui le connaissent depuis trop longtemps pour douter de sa rude tendresse. Car, à toutes, il laisse voir qu'il les aime, et du plus profond de son âme.
(1) Lettres, II, 270, 275.
(2) /(/., Il, 268.
(3) Id., p. 86.
(4) Id., H, 29. 30.
« Mon Dieu que j'ai de désir de vous aller voir! Enfin, je le ferai. J'y veux aller, ma fille (1). » « Ma fille, je ne puis me saouler de vous donner ces grandes bénédictions, il faut que je recommence (2). » « Révérendissime Pater, je vous salue mille fois tous les jours. Plus je pense à vous, plus je vous aime (6) ».
D'autres affectueuses saillies du même genre abondent dans sa correspondance. « Hélas, dit-il encore d'une façon plus pénétrante, je sens d'ici vos croix et vos tristesses (4). )) « Je sentais quasi son état quand je voyais qu'elle ne me mandait rien (5). » « Il me semble que je vois tout d'ici (6) ».
De tels petits mots en disent long sur cette amitié toujours en éveil. Que le lecteur veuille bien s'en souvenir. Nous en aurons besoin tantôt, pour ne pas trop nous épouvanter, quand nous verrons, à l'œuvre, ce terrible directeur.
I 4. — Le P. Yvan écrivain.
a Le style de ses lettres est un vrai jargon, plus provençal que français; » ainsi prononce le P. Battereldans la notice qu'il a consacrée au P. Yvan.« Plus provençal que français », et quand cela serait, ce style en vaudraitil moins? Traduire, vaille que vaille, en langue d'oïl, le mouvement, la couleur, le rythme de la langue d'oc, est-il bien sûr, après tout, que Montaigne ait jamais fait autre chose, je dis Montaigne pour citer un nom,
(1) Leitres, I, 55.
(2) Id., II, 292.
(3)/d., II, 61.
(4) Id., II, 57.
(5) Id., II, 67.
(6) Id., I, 59.
mais s'il fallait reconduire aux frontières de notre littérature tous ceux de nos écrivains qui ont gardé l'accent de leur terre natale, la liste de proscription n'en finirait pas. Pour moi, j'aime d'amour ce merveilleux français, sublimé, spiritualisé, centralisé, dérégionalisé qui ne triompha guère chez nous qu'avec Fontenelle, image, lucide, froide et rayonnante de notre raison française, mais enfin cette perfection immatérielle nous semble parfois monotone et froide, et une sorte de nostalgie nous ramène, non pas seulement à Pascal, à Molière et à Bossuet, mais encore à l'exubérante jeunesse du seizième siècle, à la verdeur et au panache des contemporains de Louis XIII.
« Tous les séraphins en un, et tous les saints en un, quand il y aurait d'un chacun autant comme il y a de gouttes d'eau dans les mers et déluge, et de sablons en toute la terre, si elle était toute en poudre, ils ne pourraient faire un Jésus-Christ ni l'état de sa perfection « (1). Si cette phrase du P. Yvan est du provençal, c'est tant pis pour le français. Assurément, ce n'est pas encore Pascal, pas plus que Scarron n'est Molière, mais le rude paysan qui écrivait de la sorte, qu'il soit latin, provençal ou français, mérite une place dans l'histoire de notre littérature religieuse, parmi ceux qui ont préparé la langue de Pascal et de Bossuet.
En tout cas, « jargon » n'est pas le mot juste. Somme toute, les idiotismes du cru sont rares chez le P. Yvan. Il ne lui arrive qu'une ou deux fois de « se languir » (2). « Vous me revenez » (3), dit-il bonnement à un de ses amis, et je trouve un « pas moins » qui ne manque pas de saveur.
(1) Premier recueil, 90, 91.
(2) Lettres, II, 65.
(3) Itl., 11, 152.
« Autre fois, quand j'ai dit une messe pour quelque affaire, tout a été accompli ainsi que je voulais, maintenant j'en ai dit cinquante, et pas moins, tout va comme va (1). «
Incorrect sans doute, et de peu de grammaire, mais le plus souvent parce qu'il se contente d'indiquer sa pensée d'un trait de plume.
« Que celle qui conduira les pensionnaires témoigne plus d'amitié à la plus pauvrement habillée, moins belle, et moins de jugement, sans reproche, ni d'état, ni de parents (2) ».
Mais ce défaut n'est peut-être que le revers d'un mérite rare. On l'a déjà dit, jamais le P. Yvan ne s'est piqué de littérature. Il écrit exactement comme il parle, et, chose encore plus rare, cette bonhomie, ce sans-façon, loin de dégénérer comme il arrive presque toujours en verbiage, conduit le P. Yvan à rendre sa pensée avec une concision, une densité extraordinaires, a II a fallu, dit-il à une de ses correspondantes, que tout d'un coup je vous aie écrit ces trois mots qui sont un abrégé d'un monde de paroles (3). » Or, il écrit toujours, plus ou moins, dans des conditions analogues. Silencieux comme un homme d'oraison, sentencieux comme un paysan, il évoque, il fixe, par de brusques séries d'ébauches, le monde de pensées et de sentiments qui fermente en lui. Le lecteur s'en est déjà rendu compte, et pour éclairer sa religion à cet égard, il nous suffira de réciter encore quelques-unes de ces vives phrases, de ces sténographies impétueuses.
(1) Lettres, I, 353.
(2) Id., II, 275.
(3) Id., II, 121. Cf. id., I, p. 120. « Je vous mets ici tout brief, sans cotter rien, et vite... croyant que vous savez tout et qu'en un mot vous comprendrez tout. »
« Plus la récompense vous est inconnue, comme Dieu (car tout nous est une forte énigme), plus elle sera grande (1). »
« Tout ce qui crie qu'il veut aimer, c'est la nature qui veut être assurée et connaître son amour perceptiblement, expérimentablement; rompant la tête à ses confesseurs, jusqu'à ce qu'ils lui donnent quelque connaissance ou assurance qu'ils aiment (2).
« Tout l'enfer tremble aux mortifications des prédestinés, de peur qu'elles n'augmentent leurs couronnes. Il tremble aussi, voyant celles des méchants, de peur qu'ils n'aient miséricorde, puisqu'il n'y a point de plus assuré moyen pour l'obtenir (3). »
« Quittez l'affection du rien, et résignez-vous à l'amour et au pâtir d'un tout infini (4) ».
« Ma fille, il faut être tout à fait crucifiée, et dedans, et dehors (5) ».
« Garde, gai'de, garde, fille de toi! Pour peu qu'il y ait même une goutte de toi elle gâtera tout. Hé, fille, que la nature est fine!... Tu penseras quelquefois être tout Dieu, tout amour, et tu seras toute toi. Ma fille, au nom de Dieu, si tu me veux plaire, sois Notre-Seigneur tout crucifié, mort, délaissé, pauvre, méprisé, ignominie, craché, flagellé... autrement je n'ai affaire ni de toi, ni d'aucune de vous autres. Hélas! quand est-ce que l'on m'apportera des nouvelles que vous n'êtes plus vous ? Si vous étiez amoureux, je le saurais, car à l'amoureux, l'enfer lui est court (6) ».
(1) Lettres, II, 158.
(2) Premier recueil, p. 105.
(3) Lettres, I, 138.
(4) IiL, I, 279.
(5) Id., I, 21.
(6) liL, I, 40.
'? « Si on me défendait l'oraison qui n'est que de deux heures, tout le jour me serait oraison, qui est de douze heures (1) ».
« Dieu est le cœur des âmes de bonne volonté (2) ».
Gomme son esprit, son imagination est ramassée, drue et dense, imagination d'un villageois fécond en proverbes et qui s'absorbe dans le moment essentiel d'une scène ou d'un tableau.
« Il vaut mieux une lancette d'acier que de sucre (3) ».
« Un homme sage et fort ne s'effraie pas au bruit des canons, ni au bruit des cloches, tambours, tonnerres, ni au bruit des chiens, mais il poursuit son chemin, comme s'il était sourd (4).»
« Elle est (la volonté propre) comme le feu allumé dans une maison ou dans un grenier à foin, ou comme un trou au fond d'un navire, ou comme une plaie auprès du cœur (5). »
« Toutes vos croix ne sont que de l'eau claire. Tout cela n'est qu'allumettes pour allumer un plus grand feu d'amour (6). »
« Demander un avis à un prêtre, tantôt un conseil à un religieux, tantôt un doute à une autre personne, tantôt suivre l'un, tantôt l'autre, c'est comme les bêtes qui boivent à toutes les eaux qu'elles rencontrent, une plume en l'air, une barque sans patron (7). »
« Je voudrais vitement ensevelir tout cela comme la pomme que mordit Adam (8). »
(2) Id., I, 10.
(3) Id., 1, 216.
(4) Id., II, 94.
(5) Id., II, 46.
(6) Id., I, 29.
(7) Premier recueil, 103, 104.
(8) Lettres, II, 200.
On a déjà constaté, j'espère, que cet écrivain, qui n'a rien d'un homme de lettres, a reçu le don incommunicable, l'ardeur, l'élan, en un mot la vie. Il nous prend, et, bon gré mal gré, il nous entraîne après lui.
« Pour vous, à la croix, à la croix, à la croix (1) ! »
« Croyez-moi, ne soyez plus vous, mais le Crucifix pâtissant, ensanglanté, cloué, crucifié, délaissé, tout nu, pauvre, seul, moqué, bouffonne, etc. (2). »
Mais de cette phrase haletante, harcelante, de ces avalanches d'images, de maximes, de souvenirs bibliques, j'ai donné trop d'exemples, et le lecteur se demande peutêtre si, brisée par tant de saccades, la pensée du P. Yvan ne s'émiette pas en route. Qu'on rehse plutôt cette autre lettre si bien menée, et d'un rythme si entraînant.
«Vous me demandez un moyen qui renforce l'amour et la foi que vous devez au très saint sacrement. Assurezvous que c'est un secret de Dieu aussi difiîcile que son Incarnation, et qu'il n'est pas raisonnable que vous et moi et tous les plus beaux esprits du monde en sachent rien. Ce sont des ordres secrets de toute la très sainte Trinité. C'est le très grand secret des plus grands secrets de Dieu. Il ferait beau voir que Dieu ne pût rien faire en ses très grands secrets que nous ne puissions comprendre et commenter. S'il n'y avait rien de difficile ni rien d'admirable et de mystérieux, il ne serait secret de Dieu. Notre-Seigneur a fait en ce saint sacrement la merveille des merveilles et le secret de ses secrets. Les démons, tous ensemble n'ont jamais pu connaître le moyen que Dieu a tenu dans son Incarnation. Ils sont encore plus dépités en l'institution du très saint sacrement. Car en l'Incarnation, nous sommes rachetés une fois.
(1) Lettres, 1, 169.
(2) Id., I, 61.
mais au saint sacrement, confessés et contrits, nous sommes rachetés cent mille fois et plus, ce qui désespère l'enfer... C'est l'invention la plus grande que la sagesse de Dieu ait pu faire pour sauver toute la nature et pour désoler ses ennemis. Le soir du Jeudi Saint, il voulait que tous fussent Dieu... Or qu'a-t-il fait?... Il nous a voulu nourrir lui-même. Et s'il n'eût fait ainsi, jamais il n'y eût eu d'Antoine, Benoit, François, Dominique, et tant d'autres saints confesseurs. Qui se serait laissé massacrer, tuer, brûler, écorcher, si Notre-Seigneur ne se fût pas donné en viande, en vie, en sagesse, science, entendement, conseil et force en ce saint sacrement? Or tout en un mot, si Dieu n'eût pas fait ainsi, il n'eût pas si bien fait... puisqu'il n'y avait point de moyen plus grand, plus amoureux, plus unitif, plus capable de nous faire conformes, uniformes, deïf ormes et tout Dieu que celuici. Or voilà mon petit avis de mon cru, comme vous me l'avez demandé (1). »
Enfin, une autre lettre nous le montre s'absorbant sur une seule et même pensée, la poussant, l'amplifiant, l'orchestrant par une suite d'images pittoresques, et témoignant par là, une fois de plus, de l'extraordinaire intensité de cette vie intérieure, qui ne se développe qu'en profondeur et ne s'éparpille jamais. Les pages qu'on va lire sont adressées à une supérieure du couvent.
« Faites bien tout et pratiquez-le. Le feu brûle ce qui lui est plus proche. Si vous aviez l'amour, vous vous brûleriez la première, et puis tous ceux qui s'approchent de vous. Si vous ne brûlez personne, c'est signe que vous n'aimez pas bien.
« Elie prit le pain le premier, puis il le donna à la veuve. Il se faut premièrement faire saint.
H)Lellres, II, 89-91.
« Il faut que le soleil ait de la clarté pour la lune, et pour les étoiles. Mais s'il s'éclipse, toute la nature est dans les ténèbres. Ainsi il faut qu'un supérieur, supérieure, et père, mère, soient tout Dieu, toutes clartés et vertus. Autrement tout est en désordre, comme un enfer.
« Quand les racines de l' arbre sont saines, et le pied, les fruits sont beaux. Quand vous serez sainte et selon le cœur de Dieu, tous vos gens seront des anges.
« Que la poule coure et aille où elle voudra : tous les poussins qui sont auprès feront comme elle. Si la supérieure ne marche pas dans la vertu, tout sera mal et imparfait, toutes feront pis.
« Quand une rivière déborde, tous les ruisseaux qui en sortent pour arroser la terre, se remplissent de sable et les poissons meurent... quand les supérieurs, père, mère, débordent, tout est confus, désolé et perdu.
« Quand la grande roue d'une horloge se détraque, tout est confus et s'entend de toute la ville, et toutes les autres roues sont en désordre...
« Quand Jéroboam laissa Dieu, tout Israël laissa Dieu, comme lui. Quand Saiil et Abimelec se tuèrent, leurs pages en firent autant.
« Caïphe cria tout le premier : crucifigaiur, quant et quant tous crièrent de même : crucifigatiir. Et ainsi tels sont les rois, princes, supérieurs, pères, mères, maîtres, curés, tels sont les sujets. 0 que de damnés les uns pour les autres!
« Quand un gros rocher tombe d'une montagne, il traîne après soi beaucoup de petites pierres. Comme Lucifer entraîna une partie des anges dans son malheur, ainsi les supérieurs.
« Voyez comme les supérieurs emmènent tout à la mort.
« Les supérieurs d'Israël se jetèrent tous les premiers dans la Mer Rouge, et dans le Jourdain et tous se sauvèrent. Si une supérieure se mortifie la première, toutes sont ainsi.
« L'eau retient la mauvaise odeur du canal où elle passe, les rayons du soleil la couleur de la vitre, et une fille le naturel de la mère.
«L'eau qui sortait de la Mer Rouge était rouge... tel esprit qu'a une supérieure, toutes les autres l'ont...
« Quand Adam pécha, toute la nature pécha aussi en lui. Quand Acan ofîensa, sa femme, ses enfants, son bétail, tout fut lapidé et brûlé. Quand la supérieure offense, toute la maison est perdue avec elle(l).))
On voudrait que ce chapelet de textes rappelât au lecteur profane que nos ouvrages spirituels font partie intégrante de la littérature française. Une telle langue, sous la plume d'un paysan provençal, contemporain de Balzac et de d'Urfé, nous ne trouverions pas cet incident négligeable si les Nisard et autres historiens officiels n'avaient si arbitrairement rétréci le champ des études littéraires. Les François de Sales, les Pascal, les Fénelon et les Bossuet, auxquels, bon gré mal gré, il faut faire place, ne sont pourtant pas le produit de je ne sais quelle génération spontanée, et sans rien perdre à nos yeux de leur valeur incomparable, ces grands écrivains nous paraîtraient peut-être moins imprévus, si nous nous avisions d'étudier les humbles mystiques, à l'école desquels, fond et style, ils se sont formés.
Mais la plaisante idée de citer Nisard ou M. Lanson dans une histoire du P. Yvan! Le saint homme aurait fait un beau tapage, s'il avait lu nos analyses. Plus que la saveur de cette langue neuve, il nous faut admirer
(1) Lettres, I, 225-229.
dans ces lettres « l'abondance de l'esprit de Dieu « qui les soulève et les entraîne. « Elles sont, écrivait leur premier éditeur, elles sont les expressions de ses sentiments et les images de ses actions. » « Il ne dit que ce qu'il a fait, de manière que dans ces lettres on y voit au naturel le portrait, la représentation de ce digne prêtre. » « Il n'est pas besoin de louer ces lettres, » écrit encore le P. Léon, et il ajoute cependant ces quelques mots d'une si vive et définitive justesse : « On n'a pas trouvé à propos de les mettre en des termes plus polis, par la vénération que méritent les pieuses reliques de l'esprit qui, comme dit saint Jérôme, doivent être plus vénérables que celle des corps, à qui on n'oserait ajouter des dorures ni des couleurs. On en a usé de la sorte envers les écrits des saints, et même à ceux des apôtres et évangélistes. Et assurément les âmes simples et humbles liront avec beaucoup d'agrément et de consolation un style qui, approchant de celui de la sainte Ecriture par sa rudesse et simplicité, en approche aussi par le poids des sentences, [Oh! que cela est bien dit !) et l'onction de l'esprit divin (1). »
(1) Lellre A la reine mère et Avis au lecteur, en tête du premier volume des lettres (passim).