‹ La Provence mystique au XVIIe siècleChapitre 15 sur 30 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Comm? nous avons déjà dit, du bonhomme Gondon à l'abbé Buathier, les biographes du P. Yvan placent au cœur même de leur œuvre le long et magnifique chapitre où sont racontées les origines de l'Institut de Notre-Dame de Miséricorde. Cet ordre nouveau, dont la fondation occupa les vingt dernières années du vieux prêtre, ils le célèbrent à l'envi comme « son chef-d'œuvre, le couronnement de tous ses desseins, et le principal emploi auquel Dieu l'avait destiné, en sorte que tout le reste de sa vie semble n'en avoir été qu'une précédente disposition (1). « Cet ordre, disent-ils encore, c'est « son cher Benjamin, le plus doux fruit de ses travaux, la plus riche récompense de ses vertus, le plus beau fleuron de sa couronne... le plus illustre monument de sa gloire, le caractère ineffable de ses mérites, et le dernier trait de la ressemblance de sa vie avec celle de Jésus-Christ (2). »

En un sens, ils ont raison. Jamais notre héros ne travailla à une œuvre plus considérable et plus féconde. Néanmoins j'ai cru devoir raconter tout d'une haleine l'histoire du P. Yvan, sans presque souffler mot de

(1) Gondon, 176.

(2) Id., 176.

cette fondation glorieuse. J'ai déjà demandé grâce pour ce paradoxe, et dit pour quelles raisons il convenait de replacer au premier plan de cette seconde partie de notre histoire l'image héroïque et charmante de la jeune provençale sur qui porta tout le poids et à qui revient le principal honneur de l'entreprise. On le verra bientôt, dès que Madeleine Martin paraît sur la scène, on ne peut plus avoir d'yeux que pour elle : les autres personnages, et le P, Yvan lui-même, semblent s'éclipser ou, du moins, si j'ose dire, lui et les autres, ils ne sont plus intéressants que par elle, le courage qu'elle leur donne, les démarches qu'elle leur dicte, par les épreuves qu'ils lui font souffrir.

Un autre scrupule — tout littéraire celui-ci — m'obligeait encore invinciblement à bouleverser le plan de mes devanciers. S'il est vrai, en effet, qu'un critique doit, pour ainsi parler, changer de plume à chaque œuvi'e nouvelle qu'il veut décrire pour modeler insensiblement son propre style sur celui des écrivains dont il tâche de pénétrer le secret, il n'est pas moins nécessaire qu'un « amateur d'âmes » rehgieuses, modifie sa méthode au gré des physionomies différentes qui s'offrent à lui. C'est déjà commettre un contresens initial et fausser l'histoire que de parler sur un même ton de saint Jérôme et de saint François de Sales, de sainte Thérèse et de sainte Chantai. Bien loin d'abuser nos lecteurs en leur faisant croire que tous les saints se ressemblent, notre premier devoir est de leur révéler, non point par des affirmations vagues et sommaires, mais par notre manière même d'écrire, l'infinie souplesse de la grâce divine et la merveilleuse variété des saints. Or je ne sache pas un plus rare exemple d'une telle variété que l'histoire d'Antoine Yvan et de Madeleine Martin et je ne pourrais me résigner à dessiner d'une même main, sur une

même page, des figures aussi dissemblables. Au premier abord tout semble les séparer, et auprès de ce contraste les différences que l'on remarque entre saint François de Sales et sainte Jeanne de Chantai ne sont rien. Nous connaissons le P. Yvan. Madeleine Martin est la délicatesse et la grâce mêmes. Malgré soi, on tremble pour elle quand on voit, par une fraîche matinée de novembre, cette enfant de dix-huit ans s'agenouiller pour la première fois aux pieds du saint, et s'abandonner pour toujours à sa direction impitoyable. Si frêle, si généreuse, que fera-t-il d'elle, et de quelle main rude et brusque ce terrible graveur ne va-t-il pas creuser en elle l'image du crucifié ?

Scalpi'i salubris ictibus Et tunsione i^luvima...

C'est là ce qui m'a ému dès que j'ai entrevu, sous les phrases paisibles des chroniqueurs, le mystère frémissant de cette rencontre ; c'est là ce qui m'a soutenu dans une besogne qui n'était pas faite pour moi et dont les mille détails auraient bientôt lassé ma courte patience. La formation laborieuse, les bizarreries, les aventures, les livres, les lettres du P. Yvan, c'est pour elle, pour Madeleine Martin que j'ai voulu tout savoir de ce grand saint. Je ne l'ai suivi d'aussi près que pour me préparer à mieux écrire l'histoire de cette autre vie plus aimable et plus touchante qu'il devait façonner sur le modèle de sa propre vie. Il arrive parfois que le maître soit moins attachant que l'élève et qu'on n'étudie le premier qu'en vue de bien connaître le second. Je voulais donc deviner le secret joyeux et douloureux tout ensemble qui rapprochait ces deux âmes si différentes l'une de l'autre, démêler l'obscure Providence qui livrait à la sublime tyrannie de ce paysan une des enfants

les plus exquises de la ville où je suis né. Car on ne les comprend pas pleinement l'un sans l'autre, et tout le but du présent livre est d'enchanter le lecteur du spectacle de leur union intime et profonde. En eux, la Provence mystique nous découvre ses trésors d'austérité et de grâce. Sur la sèche colline aux arbres tordus par le vent, des parfums délicieux s'exhalent d'imperceptibles calices. Une adorable lumière noie les aspérités de ce calvaire fleuri où de jeunes orantes, à qui rien d'humain n'est étranger, montent avec une allégresse radieuse. Si les rugueuses leçons du P. Yvan vous épouvantent, contentez vous du vivant commentaire que nous en offre l'histoire de Madeleine Martin. C'est bien toujours la même tige, mais elle a donné sa fleur.

Je renonce à dessiner cette délicate figure que ni le pinceau ni les mots ne peuvent rendre. Jolie, il semble que non; mieux que jolie, elle a ravi, elle a séduit tout le monde et je ne songe pas sans une certaine colère aux quelques malheureux qui l'ayant vue, l'ayant entendue, ont néanmoins cherché à lui faire du mal. Un de ses biographes, écrivain poncif et sans âme, après plus de quatre cents pages inanimées, paraît enfin se réveiller et il écrit, d'une plume encore glacée, la petite phrase impuissante mais inépuisable et qui dit tout « On ne pouvait s'empêcher de l'aimer (1). » Ces pauvres mots nous promettent une ample moisson de légendes. Qu'est-ce en effet que la légende, sinon un effort, à peine plus menteur que l'histoire, pour traduire l'ineffable beauté d'une âme que la nature a faite charmante et que la grâce a divinisée.

L'humble maison où elle naît, le 3 juin 1612, s&

(1) La rie de la mère Madeleine de la Trinité, par le R. P. Grozes, S. J., p. 451.

cachait dans une des vieilles rues aixoises qui mènent à la cathédrale. Son père, Amand Martin, « soldat de profession, » « était né à Tours et s'était marié dans la ville d'Aix ». Grâce à sa fille et peut-être aussi à ses airs de gentilhomme, il a sa légende. « Quoiqu'il ne fût qu'un simple soldat, quelques-uns étaient persuadés qu'il était le cadet de quelque bonne maison de Touraine, que la pauvreté ou quelque autre raison avait obligé de chercher fortune à la guerre et de s'établir dans une province étrangère. Ce qui leur inspirait ce sentiment, c'est qu'on remarquait dans ce soldat de l'honneur, de la probité et l'éducation d'un homme de qualité. D'ailleurs il voulait que sa fille fût toujours habillée audessus de la portée de sa condition (1). » Toujours est-il que plusieurs nobles familles de Provence semblant s'être intéressées à ces petites gens d'une façon particulière. Le parrain et la marraine de notre Madeleine sont personnes de qualité et quand l'enfant fut en âge de quitter sa mère, nous la voyons, à plusieurs reprises, fréquenter dans le grand monde (2).

(1) Grozes, p. 5.

(2) Archives de l'état civil au greffe du tribunal d'Aix : Paroisse Saint-Sauveur, registre des baptêmes, 1602-1621, folio 34, année 1612, mois de juin « Magdalena iilia Amati Martini et Margaretae Qualitadœ, fuit tertia die baptizata. P. d. Joannes Baptista de Vente, et M. d. Margarita de Garnier. A. Allioti, curatus. » — La famille de Vente ou de Vento, qui possédait en Provence le marquisat des Pennes, a laissé un livre de raison auquel Charles de Ribbe a fait de larges emprunts, dans ses études sur les anciennes mœurs domestiques, et qui la classe parmi les familles modèles. Marguerite de Garnier était fille de Charles, sieur de la Galinière, et de Madeleine de Rasca-Rousset. Elle était mariée à Gaspar de Joannis, seigneur de la Brillane, près Forcalquier. Une de ses petites-fllles, Louise de Joannis Labrillane, entra plus tard à la Miséricorde. Comme on le voit, l'acte de baptême latinise le nom de la mère « Charité » et celui du curé « Aillaud ».

« Etant retourné à la guerre en Piémont », Amand Martin mourut deux ans après la naissance de Madeleine. Nous ne parlerons donc plus de lui. Tout au plus, penserons-nous à ce beau mousquetaire quand nous verrons un goût très vif pour la parure chez l'enfant dont il a flatté la coquetterie naissante, et chez la fondatrice persécutée, un courage et une intrépidité à l'épreuve. La mère de Madeleine nous intéresse davantage, bien que son histoire, légèrement embellie par l'imagination des contemporains, tienne en peu de lignes. Son nom est déjà une séduction. Elle s'appelait Marguerite Charité, ou, à la provençale, Carita. « Cette femme, écrit le P. Grozes, qui portait le nom de Charité, soutenait ce grand nom par la pratique de toutes les bonnes œuvres, particulièrement de la charité envers les pauvres; leur donnant l'aumône et logeant les pèlerins dans sa maison (1). »

« En ce temps-là, raconte une chronique inédite, un bon ermite fort âgé, qui venait d'Italie, arriva à Aix, demanda à cette bonne femme la charité : en même temps qu'elle la lui accorda, elle le nourrit et logea dans sa maison jusqu'à un accident qui lui arriva. On faisait alors des prières particulières pour le roi.

Un jour, comme les cloches sonnaient pour convier le peuple de venir à l'église pour y assister, quelqu'un remarqua que le bon ermite demeurait couvert et l'avertit; et comme il répondit en son langage quelques paroles qu'on ne comprit pas, on crut qu'il avait mal parlé à propos du roi : on le prend pour un espion et on le garrotte, et on le mène en prison. Dans le même instant on lui fait son

(1) Grozes, p. 8. Il est vraiseniltlablo que c'était un enfant « de la Cliarilé » et c'est là pout-êtro ce qui explique ses relations avecplusieurs lamillcs nobles de la ville.

procès, et aussitôt il est condamné d'aller aux galères, après qu'il aura fait amende honorable par toute la ville, le flambeau à la main. Cependant la bonne hôtesse est dans une consternation étrange, elle verse des torrents de larmes et court de tous côtés pour défendre son ermite. Mais toutes ses peines et diligences sont inutiles; il fut contraint de subir cette sentence donnée sur un faux témoignage. Elle ne perd pourtant pas courage... et comme le feu roi Louis XIII d'heureuse mémoire vint à Marseille l'an 1622, elle prend la résolution d'y aller pour se jeter aux pieds de Sa Majesté. Elle fut si heureuse que, passant devant son palais, elle le voit à une fenêtre. Elle se met à genoux au milieu de la rue, les mains jointes et les larmes aux yeux, sans se mettre en peine des gardes qui l'empêchaient d'approcher et du peuple qui se moquerait infailliblement d'elle... Le roi, qui n'entendait pas son langage, demanda ce que disait cette femme... et l'ayant compris il ordonna sur-le-champ que le bon ermite fût délivré. Aussitôt elle court aux galères, elle le ramène dans la ville d'Aix... lui fait faire derechef un habit d'ermite et lui conseille de se retirer dans son pays de peur qu'on ne lui joue encore quelque mauvais tour. »

L'histoire, véritable sans doute en son fond, mais qui vient de loin et qui s'est un peu embellie en route, s'achève sur une prédiction merveilleuse. Avant de reprendre sa route, le bon ermite aurait béni la petite Madeleine en disant : « Voilà la petite bergère qui gardera le troupeau du Seigneur (1)! »

Après la mort de son mari, Marguerite Charité « prit le petit négoce de vendre des choses propres pour

(1) Manuscrit de l'Arsenal, p. 3-6. (Je cite d'après la copie.)

la nourriture (1). » Il paraît que Madeleine, dès qu'elle sortait de la boutique maternelle « se joignait toujours aux filles de plus grande qualité qu'elle, et se plaisait à passer pour leur compagne (2). » Ce fut le plus grand péché de sa vive enfance.

Néanmoins, d'assez bonne heure, elle comprit que la vanité n'était pas faite pour elle, et quand ses amoureux lui offraient « des bouquets de fleurs d'orange et de jasmin », donnant les plus beaux à ses amies, elle rendait les autres à ceux qui les lui avaient donnés, lesquels « étaient si touchés de Dieu qu'ils quittaient le monde ». Le plus empressé de la bande, un jeune aixois qui l'avait poursuivie d'Aix à Pertuis et de Pertuis à Tarascon, au moment de la grande peste, « fut un de ceux qui reçurent cet avantage, se rendant capucin où il est mort très bon religieux (3). »

D'autres noces l'appelaient dont elle entrevoyait confusément la fécondité merveilleuse et dont sa jeune impatience aurait voulu hâter les fêtes sanglantes. Inquiète, attentive à reconnaître le signe de Dieu, elle cherchait dans l'ombre la main du prêtre qui la conduirait à l'autel. Or, à ce moment, notre P. Yvan, agité lui aussi de pressentiments analogues et d'une ambition qui le faisait trembler lui-même, regardait, attendant, comme jadis le serviteur d'Abraham au pied de la fontaine, la future épouse d'Isaac. Ils se virent pour la première fois, le 4 novembre 1631, à Aix, dans l'église de l'Oratoire. Trente ans après, dans le couvent de Paris qui gardait la tombe du P. Yvan, la mère

(1) Manuscril de l'Arsenal, 2.

(2) Ib., 3.

(3) Ibid, p. 10, H. La peste dont il est question est sans doute la peste de 1630. Madeleine, alors âgée de 18 ans, avait quitté la ville avec « madame la conseillère de Saint-Marc » à qui sa mère l'avait couûée.

Madeleine, évoquant ses chers souvenirs à travers le prisme de sa foi naïve et de la dévotion reconnaissante qu'elle avait vouée à son directeur, dictait à son aumônier, Gilles Gondon, le récit de cette entrevue mémorable. Cette page qu'on va lire porte sans doute l'empreinte du secrétaire qui romançait un peu les choses à la mode de son temps, mais elle me paraît, dans son ensemble, d'une vérité indiscutable et d'une parfaite beauté.

« Il n'y avait pas longtemps qu'il (le P. Yvan) était entré dans la congrégation des pères de l'Oratoire et qu'il exerçait son zèle et sa charité en la manière que nous avons dite, lorsque Dieu lui envoya la première fille de son Institut : mais d'une façon merveilleuse. Cette fille (de qui l'humilité et la modestie m'imposent le silence) se sentant appelée à une haute perfection et à quelque chose d'extraordinaire, demandait à Dieu depuis longtemps un confesseur fidèle qui fût selon ses divines intentions, et qui l'aidât à accomplir sa sainte volonté; un confesseur, dis-je, qui fût avancé en âge, qui eût l'expérience, qui fût mortifié et très exact, et qui inspirât le détachement des créatures et l'amour de la mortification. Chose admirable ! elle demandait le P. Yvan sans le connaître, parce qu'il avait toutes ces qualités dans un degré éminent. Mais la merveille est encore plus grande, de ce que le P. Yvan demandait à Dieu cette fille, sans l'avoir jamais vue que dans l'oraison. Cependant Dieu différa d'exaucer leur demande, et ce ne fut qu'après plusieurs mois qu'il la leur accorda.

« Un soir donc cette dévote fille, après avoir fait son examen et ses prières accoutumées, se sentit intérieurement pressée d'aller le lendemain à confesse chez les pères de l'Oratoire; mais pressée si sensiblement, et

avec tant de force, que n'ayant pu dormir de toute la nuit elle eut de la peine d'attendre le jour pour se lever. Néanmoins parce qu'elle était encore fort jeune, la modestie ne lui permettant pas de sortir seule de son logis, elle fut contrainte d'attendre une damoiselle avec qui elle avait accoutumé d'aller. Mais bon Dieu! quelles inquiétudes ne souffrit-elle pas durant ce peu de temps? Car à peine a-t-elle la patience que sa compagne soit habillée, qu'elle la contraint de venir avec elle chez les pères de l'Oratoire. Pendant le chemin elle ne se sentait pas, elle marche comme si elle était portée par une main invisible, sans toutefois savoir pourquoi elle est si fort pressée, si ce n'est qu'elle sait bien qu'elle a résolu d'aller à confesse.

« La voilà arrivée dans l'église des pères de l'Oratoire, où elle n'a pas loisir de faire longues prières ; parce qu'aussitôt elle est puissamment inspirée d'entrer dans un confessional. Elle en approche, et à même temps son cœur se trouve saisi d'une sainte frayeur mêlée de je ne sais quelle joie qui lui fait attendre quelque extraordinaire événement. Toutefois sans faire aucune réflexion sur ces mouvements-là qu'elle sent dans son cœur, elle passe outre et se jette aux pieds du confesseur qu'elle ne connaît point et de qui elle ne croit pas être connue : mais elle apprend bientôt que l'Esprit de Dieu l'a pleinement informé de tout ce qui la regarde. En effet ce confesseur était notre V. prêtre, le P. Antoine Yvan, qui ayant su par révélation divine que cette vertueuse fdle devait venir à lui ce jour-là, ayant encore su par la même voie son nom, les dispositions de son intérieur et les instructions qu'il fallait lui donner, s'était logé dans son confessionnal dès la pointe du jour, pour l'attendre et pour la recevoir. Aussitôt donc qu'elle se fut jetée à ses pieds,

l'appelant par son nom quoiqu'il ne l'eût jamais vue, ni ouï parler d'elle : « N., lui dit-il, voulez-vous pas bien « aimer Dieu? » Il profère ces paroles d'une manière si efficace et accompagnée d'une onction si abondante de l'Esprit de Dieu, qu'elles produisent d'abord des effets merveilleux dans l'âme de cette fille : aussi sont-elles reçues dans son cœur comme la rosée, ou la pluie; quand elle tombe sur un bon champ, bien cultivé, mais sec et aride depuis longtemps.

« La fille se trouve fort surprise d'ouïr prononcer son nom par ce confesseur qu'elle n'a jamais vu et de qui elle n'a jamais ouï parler, mais son étonnement s'accroît lors que ce même confesseur lui découvre ce qu'elle a dans son intérieur, jusques à la moindre de ses pensées et de ses affections, beaucoup mieux qu'elle n'aurait su le lui déclarer elle-même. Ainsi dès qu'elle eut reçu l'absolution de ce confesseur inconnu, l'interrogeant avec simplicité : « Mon Père, lui demandet-elle, « comment me connaissez-vous, m'ayant appelée « par mon nom, et m'ayant déclaré l'état de mon « intérieur? Je ne sache pas de vous avoir jamais vu, i'- ni que vous m'ayez jamais parlé. » — « Ah! ma fille, » s'écrie le père, « qu'il y a longtemps que Dieu m'a « donné la connaissance, et de votre nom et de votre « état, et qu'il m'a révélé que vous deviez venir à moi « pour les desseins que la Providence a ordonnés. Il m'a « encore commandé d'avoir un soin singulier de vous, et « c'était par son ordre, que dès le matin je vous ai « attendue dans ce lieu. Soyez la bien venue! 0 que j'ai V. de la joie de votre arrivée! soyez fidèle, et croyez bien « ce que je vous dirai pour votre salut (1). »

Ils se cherchaient, ils s'attendaient, ils se rencontrent,

(1) GoNDON, p. 176-179.

ils se reconnaissent. Quoi de plus simple ! Et l'amour et l'amitié font, chaque jour, des rencontres de ce genre, et toute une vie de réflexion ne suffirait pas à éclairer le mystère de ces préparations inconscientes et de ces pressentiments réalisés. « Parce que c'était lui, parce c'était moi. » Les saints ajoutent : parce que Dieu nous voulait unis, nous destinait l'un à l'autre, et ici encore la philosophie des saints voit plus juste et plus loin que nous.

Nous réprimions tantôt un mouvement de compassion naturelle, à la pensée de cette douce jeune fille ainsi prise à la céleste embuscade et abandonnée sans défense à la domination d'un pareil directeur. Pour être tout à fait dans le vrai, il nous faut aussi prendre en pitié le pauvre homme qui va perdre, à cette même rencontre, sa dernière chance de solitude et de repos. Lui qui se défie toujours et de sa propre misère et de celle des autres, il n'est plus à l'âge où l'on s'embarque d'un cœur léger dans les longs espoirs et les aventures laborieuses. Soit humilité, soit lassitude, il voudrait repousser le calice que lui tendra pendant des années la main de cette enfant généreuse, les témérités d'une fondation toute nouvelle, le poids d'une œuvre persécutée qui semble ne reposer que sur lui. Directeur de Madeleine, oui, sans doute, et nous verrons s'il ignore les droits et les devoirs de cette mission, mais dii'igé autant que directeur, conduit, poussé par elle avec une suavité inflexible qui ne lui laissera plus de trêve. Sans elle, il aurait vingt fois reculé devant les diflieultôs incessamment renouvelées de cette entreprise, mais elle le ranime et lui inspire son propre courage. Chose touchante et piquante, le bon vieillard ne semble pas se douter que tout le long de l'épreuve, il marche appuyé sur son Antigone, et il succombe parfois accablé

SOUS la faiblesse de celle qui, en réédité, le soutient. « Hélas ! écrivait-il, que les commencements sont pleins de difficultés : et surtout quand une pauvre fdle et un pauvre homme commencent; rien ne se peut avancer sans miracles, ce qui ne se fera pas en notre personne (1). » « Hélas, — disait-il encore plus expressivement, — hélas, je suis embarqué, je ne sais que deviendra ma barque, en un temps le plus mauvais de tous les siècles ! Grand miracle, si elle se sauve entre les mains d'un pauvre prêtre et d'une pauvre fillette en ce temps. Nos filles ont toujours plus grand courage, et ferme confiance ; mais moi qui vois l'affaire grandement difficile, et tous les empêchements et les conséquences, et qu'elle ne se peut avancer ni achever sans miracle, je m'effraie tout et vois tout impossible sans une forte main de Dieu : et d'ailleurs je crois que nous ne sommes ni capables, ni dignes d'une telle affaire : si je n'étais indifférent et résigné à la volonté de Dieu, je n'aurais du tout point de courage ni d'espérance. Enfin c'est une grande et difficile affaire (2). »

Il avait d'ailleurs mille raisons de trembler, et de croire qu'il portait à lui tout seul le fardeau de ces responsabilités écrasantes. Aux contemporains qui ne tenaient pas comme nous tous les fils de cette histoire, Madeleine devait paraître la faiblesse même. Si jeune, — elle n'avait pas encore vingt ans, — elle était en proie à de longues crises que les médecins impuissants observaient dans une sorte de crainte religieuse. De plus, elle est femme, simplement femme, et sa fermeté indomptable, loin de s'affirmer jamais, se répand insensiblement autour d'elle, par une sorte de rayonnement invisible.

(l) Lettres, l, 78.

(i) Id.,l, 75.

Au moment mêsnc où d'un gssto à peine ébauché elle ranime la confiance, sa petite main semble trembler encore. C'est une Jeanne d'Arc sans cuirasse et qui reste loin de la bataille, mêlée aux autres femmes qui pleurent. Ou si l'on veut une image moins sublime, Madeleine, cédant toujours, plie néanmoins tour à tour à ses volontés, son tyrannique directeur, ses filles rebelles, l'archevêque d'Aix et le gouverneur de Provence, comme jadis, Marguerite Charité sa mère, fine et délicate provençale, faisait obéir son beau soldat tourangeau. Au demeurant, Madeleine n'en sait pas beaucoup plus long que sa mère, laquelle, on s'en souvient, harangua le roi Louis XIII en une langue que celui-ci n'entendait pas. N'en déplaise à Gilles Gondonqui la paraphrase en style balzacien, sa première confession dut se faire en provençal, et je suis sûr que dans l'intimité de la direction ou des grandes colères, le P. Yvan n'avait pas besoin, avec elle, de traduire sa pensée en beau langage. Dans ce monde élégant qu'elle a jadis beaucoup fréquenté, Madeleine a sans doute appris ce joli français que la reine mère, Anne d'Autriche, entendra quelque jour sans nul déplaisir, mais, j'e crois bien qu'au moment où elle fonda son ordre, elle ne savait pas encore écrire. Elle s'y mit lorsqu'il lui fallut diriger de loin son monde, correspondre avec prélats et seigneurs, et tant bien que mal elle réussit. On nous a conservé quelques-unes de ces pages d'écriture, longues lettres ou petits billets, où chaque mot trahit l'application d'une main novice. L'orthographe est à l'avenant, et la plume, moins souple que la voix, reste fidèle aux façons de la langue d'oc. Mais quelle banale calligraphie vaudrait pour nous ces humbles bâtons? « Nous vous remarsions comme à un ange, écrivait-elle à un avocat d'Avignon, et nous vous demandons en toute humihté la continuation de votre allée-

tion pour achever la faire aynsin que Dieu le désire. » « Nous avons donné cette bouite..., — écrit-elle à une religieuse en lui envoyant des cadeaux pour tout le couvent, — pour la vous donner et la faire voir à la bonne mère supérieure il et si bone que sa charité aura la bonté de la vous rendre quand elle l'aura veue... nia une petite bouite pour vous et pour la fille de saint Fransoy... nia une pour la sœur des Anges... et nia quelques mères de Dieu, et quand après à le partager ces trois petites niches pour celles qui l'aurons mérité. » « Donnez sesi amachere Madelon que jamais jenai tant ayme fille parce qu'elle ayme bien ces deux bonnes mères. » Une de ces religieuses à peu près aussi lettrée que sa « bonne mère, écrit sur la marge d'un de ces charmants billets, « Cete lestre vieins délie elle ma fey loneur de melescrire (1). » Comme on voit, elles ont Vaccent toutes les deux quand elles écrivent. Je n'ai garde d'en rougir pour elles, et il ne me déplaît pas que jusque dans les plus chétives reliques de la mère Madeleine, on reconnaisse la Provence.

(1) Ces précieux fragments sont conservés aux archives du couvent de Paris.

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