CHAPITRE XI
LES ORIGINES DE l'oRDRE DE NOTRE-DAME DE MISÉRICORDE
Une fois sous la conduite du P. Yvan, Madeleine passa encore de longs mois sans connaître les secrets desseins de Dieu sur elle. Le bon vieillard n'était pas homme à brusquer les choses. D'ailleurs il n'osait pas se formuler à lui-même les confuses pensées qui montaient en lui depuis de longues années, ni bien comprendre les mystérieux avis que plusieurs saintes âmes lui apportaient de la part du ciel. Il se contentait de travailler à la sanctification de Madeleine avec une sollicitude particulière que ses autres pénitentes « ne purent voir sans jalousie (1) ». La jeune fdle passait de longues heures en oraison soit dans l'église de l'Oratoire, soit, à la cathédrale, dans la chapelle de Notre- Dame d'espérance. « C'est là qu'elle paraissait, le visage enflammé, fondant en larmes, et si pénétrée de la pré-
(1) « Comme il n'y a point de roses sans épines, il fallut bientôt soulfrir de petites persécutions que lui firent les autres filles dévotes qui, se confessant au P. Yvan, ne pouvaient voir sans jalousie les soins particuliers que ce charitable directeur prenait de sa nouvelle pénitente. Tel est le caractère de plusieurs dtvotes imparfaites qui murmurent en secret contre leur père, et hautement contre ses Olles quand elles voient de pareilles distinctions... » Grozes, p. 30.
sence de Dieu qu'il fallait l'arracher du pied des autels, autrement elle y eût demeuré toute la nuit. Elle était si transportée hors d'elle-même... qu'elle s'égarait dans les rues, sans savoir où elle allait. C'est ce qui obligea le P. Yvan à lui défendre d'aller à l'église sans compagne. » Fort à propos, vers ce même temps, elle se lia d'une étroite amitié « avec une jeune demoiselle de Marseille, nommée Bontemps, veuve de M. Barthélémy, qui devait être une de ses premières compagnes et l'un des plus fermes appuis de son ordre (1) ».
Cependant la lumière commençait à se faire. Avant la fin de 1632, Madeleine qui avait pensé un moment à entrer chez les capucines, comprit assez clairement que Dieu l'appelait à fonder un nouvel ordre de religieuses. Cette vague indication allait se préciser, l'année suivante, au cours d'une maladie très longue et assez étrange qui semble avoir impressionné l'entourage de la jeune fille. Friands de termes abstraits, les vieux biographes nous donnent néanmoins sur cette série « d'accidents » quelques indications précieuses.
« Elle fut attaquée d'un violent mal de gosier, l'an 1632, le jour de saint Jean l'Evangéhste, pendant la prédication que faisait son directeur, dans l'église des ursulines. La violence de la douleur l'obligea de sortir de la prédication et d'aller chez sa mère; on lui tira d'abord du sang, pour arrêter le cours de cette dangereuse fluxion, mais bien loin que son mal diminuât, elle fut saisie d'une très ardente fièvre, accompagnée de plifsieurs fâcheux accidents qui donnèrent bien de l'exercice à deux habiles médecins qui, étant charmés de sa vertu, firent tous leurs efforts pour lui rendre la santé. Ils connurent bientôt que cette maladie était à l'épreuve
(1) Grozes, p. 44, 45.
de tous leurs remèdes et qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire et de merveilleux dans l'âme de Madeleine, qui était la cause des cruelles douleurs qu'endurait son corps ; parce qu'on la voyait tou j ours occupée de Dieu, comme une personne ravie en extase, insensible à toutes les douleurs. .. C'est ce qui fit dire à M. de Foresta, qui était un très grand homme de bien et un très habile médecin, qu'il ne pouvait assez admirer Madeleine dans cet état, et que toutes les fois qu'il entrait dans sa chambre pour la voir, il lui semblait entrer en paradis (1). »
Pendant plusieurs mois, elle ne bougea de sa chambre que pour aller entendre la messe, chaque matin, dans l'égHse la plus proche. La longueur et les curieux symptômes de cette maladie, les visites continuelles des médecins et du confesseur, il n'en fallait pas davantage pour mettre en branle les commérages du quartier Saint-Sauveur où tout le monde connaissait l'aimable enfant de la boutiquière Marguerite.
« Dès que l'infirmité de cette personne fut sue, on commença à la calomnier comme folle et extravagante et comme n'ayant point d'autre incommodité que les rêveries de son esprit. Il est vrai que la nature de sa maladie semblait donner lieu à cette détraction, parce que la cause qui en était extraordinaire n'était connue que du P. Yvan qui défendait expressément à la fille d'en parler à aucun. Ainsi les médecins, les parents et plusieurs autres qui la visitaient, même les prêtres et les rehgieux, l'imputaient à folie ou à faiblesse d'esprit. Il y en eut même qui passèrent plus avant, faisant des jugements très injurieux à l'honneur de cette innocente et vertueuse personne.
(1) Grozes, p. 47, 48. De son côté, Gondon attribue la malailio « aux empressements intérieurs » que ressentait Madeleine et à la peine que lui donnaient les hésitations du V. Yvan. (P. 197.)
« Mais la calomnie ne s'arrêtant pas à elle s'étendit jusques au P. Yvan, de manière qu'il en souffrait les plus rudes assauts. Car toutes les plaintes qu'on faisait contre la fille tombaient sur ce bon père qu'on accusait d'être l'auteur des folies de sa pénitente. Les uns disaient qu'il était un bon homme, mais qu'il commençait à radoter, et qu'étant ignorant et ne sachant pas bien la façon de conduire les âmes, il les faisait devenir folles par trop de pénitences et par trop de dévotions. Les autres ajoutaient qu'il avait grand tort d'entretenir cette fille dans ses imaginations qui la rendaient malade ; que les supérieurs doivent l'ôter de sa direction et qu'autrement elle perdrait entièrement l'esprit...
« Notre patient ecclésiastique savait très bien les plaintes qu'on faisait contre lui, car il les oyait même de ses propres oreilles, et en recevait de diverses personnes mille reproches, mille mépris et une très grande confusion. Mais loin de se rebuter et d'abandonner sa pénitente, il lui redoubla ses soins et visites, ne passant presque aucun jour sans la consoler de sa présence... la visitant même plusieurs fois le jour quand il le jugeait nécessaire (1). »
Le saint homme suivait donc avec une curiosité inquiète et tendre le progrès de cette maladie mystérieuse. Sa propre expérience des voies mystiques lui avait fait voir, comme dit admirablement le vi'ux biographe, « que sa pénitente était plus infirme par l'abondance de ses grâces que parles défaillances de la nature », et quand l'heure fut venue des confidences décisives, quand il connut enfin le secret de cette épreuve lumineuse, il ne put se dérober longtemps aux ordres du ciel.
(1) GONDON, p. 198.
« En effet, ajoute le même écrivain, tout le temps de la maladie [de Madeleine] ne fut presque autre chose qu'un continuel recueillement où Dieu l'attira pour l'instruire pleinement du dessein de l'ordre de Notre- Dame de Miséricorde (1). »
La lettre suivante, écrite par le P. Yvan au moment de la crise, résume d'une façon saisissante ce qui se passait alors entre ces deux âmes (2).
«Mafîlleen Jésus-Christ... Je vous crois une fille prudente et fidèle, et qui veut craindre et aimer Dieu, et chercher en tout son bon plaisir, et pour ce, j'ai une grande affaire à vous communiquer dans le secret, afin que vous la recommandiez à Dieu... Il y a une de nos filles spirituelles, malade depuis longtemps, en laquelle maladie se passent de grandes choses et merveilles, lesquelles quand elles seront accomplies et achevées, et le tout vu et examiné et approuvé par l'Eglise de Dieu, on les mettra au long, et réjouiront tous les gens de bien. Or, cette fille étant au lit fort malade, et ne parlant qu'avec grande peine, m'a dit : « Mon Père, hélas, et que doivent faire les pauvres filles, si aucune ne peut être épouse de Dieu que les riches et celles qui ont une dot. Et que deviendront les filles des nobles, des bourgeois et des marchands ruinés, desquels tout le monde est plein, qui n'ont rien pour se marier, ni pour se faire religieuses et qui sont contraintes le plus souvent pour
(1) GONDON, p. 199.
(2) Le P. Grozes a eu, dit-il (p. 31), entre les mains une sorte de journal où le P. Yvan marquait « jour par jour, le détail de tout ce qui est arrivé daus le commencement de la l'ondatiou de son ordre ». Je n'ai pas trouvé trace de ce document que malheureusement l'élégant biographe a cru devoir résumer ou paraphraser en beau frani.'ais. Le P. Grozes, d'ailleurs, ne nous apprend rien qui no soit déjà contenu dans la présente lelfre, écrite probablement à une religieuse de Brignoles.
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s'entretenir, d'offenser Dieu et s'abandonner au péché? Mon père, il faut, s'il vous plaît, faire une maison de ces pauvres filles, de celles qui seraient sages, de bonne réputation, de bon sons et entendement et de meilleure volonté. Nous travaillerons toutes et tâcherons de gagner notre vie et ainsi Dieu nous aidera. » — Entendant ces paroles, et voyant l'affaire être grandement difficile, et de grande peine, et une œuvre de saints personnages et de puissantes mains, je fus étourdi, et aussitôt lui répondis : « Fille, il ne faut pas parler de cela; car ce que vous dites est une grande affaire, et d'une très puissante main. Vous êtes encore une enfant, je suis un pauvre prêtre vieux, ne me parlez plus de cela, il faut qu'une puissante main le fasse. » La fille s'est tue; mais quinze jours après étant inspirée davantage, elle m'a attaqué de la même chose, et m'a fait la même demande. Je me mis en colère, la mortifiant sans miséricorde, disant que tout cela n'était que superbe, que si elle en parlait une autre fois, que je la quitterais; et pour la détourner d'en parler davantage, je lui racontai une chose qui l'a faite toute trembler : c'est à savoir qu'en une riche ville, une personne de mon temps, et que j'avais connue avant que je fusse prêtre, avait fait une compagnie de filles qui, dans quelque temps, furent le scandale de la ville par leurs mauvais déportements. La fille désolée s'est consolée avec Notre-Seigneur et sa très sainte mère de Miséricorde; mais, quelques jours après, étant encore fortement inspirée de me dire la même chose et ne rien faire sans ma licence, elle me dit avec grande peine et mortification : « Mon père, pardonnezmoi, il faut que je vous dise encore une fois que Dieu voudrait cette maison de pauvres filles, et si vous le trouvez bon, je commencerai. » — Hélas, fille, considérant une telle affaire en un temps de guerre, pauvretés, mépris
et morlificalions, ot voyant la fille si jeune, car elle n'a pas encore dix-huit ans (1), et me voyant impuissant, je lui dis en soupirant : « Ayez patience, il faut qu'une puissante main le fasse. » La fille a répondu : « Mon père, vous commencerez, et la main puissante vous aidera. Commençons. » — Je l'ai quittée en paix et m'en suis allé. Voilà cette affaire que je vous prie de recommander à Dieu. Bien est véritable que je vois le grand besoin et nécessité de cette entreprise dans l'Eglise de Dieu, que l'on ferait un grand plaisir à Dieu de faire des maisons religieuses pour y mettre les filles de condition et autres qui n'ont pas de quoi se marier ni se faire religieuses et qui causent de grands désordres et maux dans les villes. S'il n'y a que les riches qui se puissent faire religieuses, hé! que deviendront les autres pau\Tes? Faut-il les laisser périr? Je crois bien que tout le monde doit s'aider à faire cette grande miséricorde de sauver la vie et la pureté de tant de pauvres vierges. Hélas, il y a bien longtemps que j'ai la même inspiration que cette fille. Mais j'ai grande peur de moi, et ne me fie en rien qui soit en moi. Cette fille me dit des merveilles, sur ce que Dieu et la sainte Vierge feront pour cette grande œuvre, et elle a une confiance merveilleuse qui m'encouragerait beaucoup, si cela regardait un autre. Mais que j'entreprenne cette grande oeuvre, et je ne suis qu'un pauvre prêtre grossier et simple et ignorant. Hélas, faites-moi la charité de bien prier pour moi que j'aie bon conseil et que je ne fasse jamais que la volonté de Dieu et son bon plaisir (2). »
Quelles émouvantes et claires visions n'évoque pas cette page infiniment précieuse! Cette malade exténuée.
(1) Elle avait alors de vingt à vingt et un ans.
qui déroule avec un douloureux effort le programme d'une pareille entreprise; cette enfant timide et soumise qui plie sous l'orage et se tait au premier geste impatient de son directeur; cette extatique, cherchant en vain à fuir l'étreinte de l'esprit qui l'inspire, et revenant suavement à la charge auprès de celui qui ne voudrait pas l'entendre. Oh! que déjà, elle le connaît bien, comme elle sait le prendre et le gagner insensiblement à la contagion de sa propre confiance invincible ! Et lui, dont le grand cœur hésitant s'ouvre d'abord avec transport à cette pensée généreuse, et bientôt se resserre dans un sentiment de lassitude et d'impuissance! Il a déjà entrevu, commencé, abandonné tant de beaux projets, et il montre, découragé, ses vieilles mains ridées et sans force. Et ces deux misères, l'enfant malade et le vieillard, soulevées d'un même élan par l'immense pitié que leur inspirent d'autres misères. En vérité, l'imagination et le cœur s'enchantent à un pareil spectacle, et à la présence, rendue presque sensible, de « la main puissante » qui prépare une œuvre si grande avec de si pauvres moyens,
La lettre qu'on vient de lire suffît à nous renseigner sur l'objet spécial de l'ordre religieux que Madeleine Martin allait fonder avec le concours du P. Yvan. « Pourquoi un ordre nouveau, — se demande ici Gilles Gondon, — comme s'il n'y en avait pas assez pour toutes sortes de personnes, en quelque état qu'elles soient appelées, soit austère, soit doux ou mitigé; de la vie active, de la vie contemplative ou de la vie mêlée? N'y en a-t-il pas de toutes ces façons? Pourquoi est-ce donc qu'on en veut instituer des nouveaux, au lieu de perfectionner les anciens? »
Après avoir répondu à cette question par les vérités surnaturelles qui priment tout en un pareil sujet, à
savoir «. que ce ne sont pas les créatures qui ont trouvé le dessein de cet ordre, mais le Créateur », il ajoute que « quand il n'y aurait rien eu de surnaturel ni d'extraordinaire dans l'entreprise et l'établissement de cet institut, la seule connaissance de sa fin particulière, et de son emploi, fait assez voir quelle en est l'excellence, l'utilité, et la... nécessité ».
En efîet, cet ordre a été entrepris et établi « pour servir d'asile aux pauvres damoiselles, et autres filles d'honnête condition, qui étant appelées à l'état religieux n'ont pas de quoi se faire recevoir dans les autres monastères, ni assez de bien pour se marier selon leur rang, si bien que les religieuses de cet ordre font une profession singulière et expresse de les recevoir avec ce qu'elles peuvent apporter... Au reste, cet amour de la pauvreté et des pauvres damoiselles, est tellement propre à cet institut de la Miséricorde que le bon P. Yvan a écrit dans les premières constitutions de l'ordre, que les pauvres damoiselles en sont les enfants légitimes et que les riches n'en sont que les enfants adoptifs. Et afin que cet esprit de recevoir les pauvres damoiselles avec le peu qu'elles ont persévère dans cet ordre, et qu'il ne soit pas permis aux religieuses d'icelui de s'en dispenser sans des causes légitimes, outre les trois vœux de la religion, elles en font un quatrième, par lequel elles s'obligent de ne refuser jamais leur suffrage à une fille, pour la seule insuffisance de sa dot... Ce seul point... fait voir la dignité, la nécessité, l'utilité de cet ordre, puisqu'il semble n'y en avoir point dans l'Eglise, qui fasse une profession plus conforme à l'esprit charitable de Jésus-Christ, ni plus utile au public; tendant au soulagement de pauvres familles nobles, et autres d'honnête condition, pour l'établissement de leurs filles, qui est la chose la plus importante et la plus délicate des villes et des royaumes. »
Quant aux moyens de faire subsister de semblables communautés, Dieu aidant, les aumônes et le travail manuel y suffiront. Du reste, les religieuses de Notre- Dame de Miséricorde devront vivre de la manière que la Sainte Vierge « a vécu après l'ascension de son fils; lorsque ayant admis en sa compagnie des pauvres filles, elle menait avec elles une vie mêlée d'action et de contemplation; priant avec elles, chantant les louanges du Seigneur et gagnant sa vie par le travail de ses mains (1) ».
Je n'en dirai pas plus long sur la fin particulière, l'esprit, les règles et la vie intérieure de cet ordre dont, aussi bien, je n'ai pas entrepris d'écrire l'histoire. Je n'insisterai pas davantage sur les diverses révélations qui annoncèrent vers le même temps, l'œuvre originale et presque téméraire de Madeleine Martinet du P. Yvan. Le mal que ces deux nobles cœurs voulaient guérir n'était alors que trop criant, et l'on comprend sans peine que, même avant la naissance de Madeleine, Antoine Yvan ait eu « la même inspiration que cette fille ». Un jésuite d'Aix, victime de la peste de 1630, avait conçu un projet analogue, et, sans aucun doute, alors commeaujourd'hui, hélas, une foule de confesseurs gémissaient en silence sur la situation lamentable de tant de jeunes filles qui ne sont assez riches, « ni pour se marier ni pour entrer au couvent ». Quand celle qui devait un jour s'appeler la mère Agnès et jouer un si grand rôle dans l'histoire rehgieuse du dix-septième siècle, manifesta à ses parents le désir qu'elle avait de se consacrer à Dieu, sa mère lui répondit :« Que veux-tu « devenir, misérable fille ? Tu sais bien le peu de moyens « que nous avons, ils ne sont pas capables de te faire
(1) GoNDON, p. 221-227.
religieuse (1). » D'ailleurs Madeleine était comme préparée, dès sa petite enfance, à réaliser l'insigne détresse des grandes familles ruinées. Il est même étonnant que les précédents biographes n'aient pas insisté davantage sur ce détail très significatif et qui me touche beaucoup plus que certains traits merveilleux de sa légende. Marguerite Charité, sa mère, avait, nous dit-on, « une inclination plus particulière à soulager les personnes de qualité qu'elle savait gémir sous le poids de la pauvreté. Dès qu'elle connaissait quelques personnes de ce caractère, elle leur portait ses aumônes en secret : sachant fort bien que ces pauvres honteux sont plus dignes de compassion que les autres (2). » Pourquoi ne pas faire intervenir dans les extases mêmes de la fille, le souvenir pressant des charités de la mère, la vision douloureuse de ces beaux hôtels provençaux, dont la noble façado cachait parfois, dès lors, de si poignantes misères?
Mais, encore une fois, ici, à la source même de l'ordre, gardons-nous de séparer les deux fondateurs. Dès qu'il s'agit d'organiser l'œuvre, le P. Yvan s'efface devant Madeleine, mais l'un et l'autre ils l'ont conçue, comprise, voulue, aimée, d'une même pensée, d'un même cœur.
J'ajouterai même que le P. Yvan avait pour désirer ardemment la fondation de cet ordre, des raisons toutes spéciales, et auxquelles la jeune Madeleine n'aurait sans doute jamais pensé.
« Il faut — devait il écrire plus tard, et pareil aveu est bien significatif sous la plume de ce villageois — il faut des filles qui soient selon l'intention et la fin de notre congrégation. C'est à savoir de condition, mais pauvres
(1) Vir de la mère Agnès de Jésus, par M. dk Lantage (idit. LccoT, Poussielgue), I, p. 45.
(2) GuozEs, p. 10,11.
et n'ayant de quoi être reçues dans les autres monastères, et qu^elles soient nobles d'esprit. Celles qui sont de la plus basse condition ne sont quasi jamais obéissantes, mais Ifi plupart sont incapables de se bien soumettre et ily en a peu quiaient bon sens et grand jugement (1). De plus elles peuvent facilement se marier avec peu de bien et gagner leur vie en travaillant et se mettant en service. Mais les filles de condition étant pauvres n'ont aucun moyen de subsister et de faire leur salut. Car elles n'osent se mettre en service et n'ont pas accoutumé de gagner leur vie. Si elles travaillent, c'est en cachette pour cacher leur pauvreté... C'est justement ce que vous a dit cette bonne et sage personne, qu'il manquait un ordre comme celui-ci dans l'Eglise de Dieu. Je l'avais dit plus de cent fois avant lui à plusieurs et dans l'oraison cela a été souvent révélé à une personne de piété (2). «
Personne, d'ailleurs, n'a célébré le nouvel ordre en termes plus magnifiques.
« Hélas, écrivait-il enuntestament de flamme, hélas, cet Institut dans sa fin est le plus noble de toute l'Eglise de Dieu, de recevoir de pauvres filles de condition qui sont en danger de se perdre, car les riches ont assez de monastères pour s'y mettre. Prêchez et travaillez pour les pauvres : car, pour moi étant un homme de basse condition, et inconnu et de peu de savoir et de réputation, et vieux, je ne ferai plus rien. Soyez donc l'héritier de la pauvreté, et le Moïse de la Mère de Miséricorde, et conviez d'autres beaux, bons, et sages esprits à nous aider : soyez le buisson qui instruisait Moïse à aller délivrer et conduire les pauvres enfants dans l'Egypte,
(1) Je souligne les mots importants. Qu'on n'oublie pas que le P. Yvan dégage ici les conclusions d'une expérience déjà longue.
(2) Letirts, II, 40, 41.
et donnez votre vie dix mille fois pour la mère de Dieu. Quand on fait connaître cet Institut à des personnes qui ont l'expérience des misères de ce monde, ils se réjouissent et bénissent Dieu, encore qu'ils ne soient pas pieux ni dévots, et confessent qu'il n'y eut jamais dans le monde une telle miséricorde pour les pauvres filles des familles désolées. Je voudrais être mille Yvans pour courir par tout le monde et y fonder des couvents de cet Institut (1).»
(1) Lettres, I, 335, 336. Cette lettre est probablement adressée à M. Olier.