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LA PETITE MAISON DE LA RUE DU PUITS NEUF

On a vu déjà que, laissant à d'autres le soin de raconter par le menu les origines des miséricordiennes, nous nous attachions presque exclusivement à décrire la physionomie et l'histoire mystique de Madeleine Martin et d'Antoine Yvan, à pousser le contraste que présentent ces deux âmes et à pénétrer le secret de leur union. Comme néanmoins le récit des premières fondations, dans ce qu'il a de plus considérable, se confond avec la propre histoire des deux fondateurs, je suivrai d'aussi près que possible l'ordre que nous présentent ces origines laborieuses. Dans les naïfs témoignages que nous ont laissés les contemporains et les acteurs de cette héroïque aventure, les vives anecdotes et les détails dramatiques foisonnent, mais nous tenons déjà le rythme délicieusement monotone qui va régler l'imprévu et la variété des incidents. A chaque page, nous reconnaîtrons la scène maîtresse que le P. Yvan esquissait tantôt avec son ingénuité pittoresque : Derrière le voile, une « main puissante » garde, mène et soutient la frêle fondatrice; Madeleine, à peine moins invisible, poursuit avec une souple et tenace énergie le développement de son œuvre,

(1) Cette première maison est toujours appelée dans nos chroniques « la petite maison ».

et inspire, point par point, la conduite de celui qui la dirige; celui-ci, à son tour, hésitant, accablé, d'abord se redresse, s'emporte même, puis enfin se laisse faire. Ainsi des autres personnages qui menacent d'entraver la fondation, de la compromettre ou de la détruire. Tôt ou tard ils se soumettent et rien ne se fait enfin que ce que Madeleine a voulu.

Les premiers essais d'organisation viennent de lui. Timides, incertains et comme honteux, ils portent sa marque. Il achète une maison dans la rue du Puits Neuf, mais si petite que personne, pense-t-il, n'ira s'aviser d'y voir un couvent. C'est là que, le 21 octobre 1633, en grand secret et, sans doute à la brune, il conduit la future fondatrice. Une à une, les recrues arrivent. Elles furent bienl ôt une douzaine (1). Douze, et qui ne sortaient

(1) Voici les noms de ces premières religieuses. Il y eut d'abord, Marguerite de Taulane, « de la ville de Berre en Provence, que Marguerite Charité entretenait pour tenir compagnie à sa fille ». Elle vint s'enfermer avec Madeleine dès le premier jour. Anne DE BoNTEMPS, vcuvc de M. de Barthélémy, les rejoignit bientôt après. La quatrième, s'ai)pelait Madeleine Feriuole. Elle avait perdu son mari pendant la grande peste et vivait sous la direction du P. Yvan. Elle fut reçue en novembre, un mois à peine après installation. Pui.s viennent, probablement, dans le cours de 1634, Anne de Beeienguier, aixoise « à qui Dieu accordait des faveurs extraordinaires pendant l'oraison »; Marie Pécclier, sœur converse dont les prières amènent bientôt sa sœur Marguerite qui fut supérieure des couvents de Paris, d'Aix, d'Arles et d'Avignon; Isabelle de Martelly, « petite-fille de ce gentilhomme de Pertuis qui relira le P. Yvan dans sa maison pour avoir soin, de l'éducation de ses enfants; » Claire Teissier, d'abord converse puis sœur de chœur; Louise de la Brillaxe, qui « avait commencé son noviciat dans le monastère des religieuses bénédictines de Saint-Zacliarie: » enfin, Marguerite Charité, qui ne pouvant réussir à détourner Madeleine de ses projets, vint s'installer à son tom- dans la petite maison, apportant tous .'^es meubles ^qui ne furent pas de trop) et tout son argent. La sainte et charmante femme rendit une foule de services à la communauté improvisée. Elle vécut et mourut dans la congrégation sans être, à proprement parler, religieuse ; on lui permit seulement le petit habit

plus que de bon matin, pour aller à la cathédrale, en rasant les murs; un vrai couvent, s'il en fut jamais. Un couvent, mais comment donc, vous voyez bien qu'elles ont gardé leurs habits séculiers, et je vous jure qu'elles ne font pas de vœux! Quelle chose alors? Le P. Yvan, harcelé, hochait la tête et ne répondait pas. L'entreprise lui semblait si fragile, et il prévoyait si bien la tempête d'objections qu'elle ne manquerait pas de soulever, lorsque le grand secret serait connu!

Prévenu par sa courte prudence de paysan et de vieillard, il ne sentait pas que, entre deux risques, il valait encore mieux tout déclarer franchement d'abord que de laisser libre carrière aux imaginations déchaînées. C'est du moins l'impression que donne, à première vue, sa tactique enveloppée, indécise et boiteuse. Il semble qu'il eût été bien inspiré de s'ouvrir en toute confiance au bon et faible archevêque dont les ennemis de l'ordre naissant commençaient à faire le siège. Il préféra ne rien dire, et peut-être, à sa place et dans les circonstances que le P. Yvan connaissait mieux que nous, tout homme sage aurait-il suivi la même politique. Assurément, il n'avait alors que trop de raisons de craindre. Les mauvaises passions qui grondaient autour du berceau de l'entreprise n'annonçaient que trop les difficultés presque invincibles du lendemain.

Mais dans ce cadre ambigu, tremblant et qui cède sous la main, c'est une joie de voir s'épanouir la fleur légendaire qui embaume l'origine de tous, les ordres religieux. Fidèle à la consigne donnée par le P. Yvan, Madeleine plus discrète, plus réservée, plus habile, trahit pourtant, par toute sa^ conduite, la ferme espérance dont

et le voile blanc et on lui accorda quelque temps avant sa mort de faire les vœux de religion. (Cf. l'Appendice.)

aucune épreuve ne pourra la déprendre. Dès le premier jour, elle entra, sans fracas, sans prétention, mais avec la souple décision qui fait le fond de sa nature, dans son rôle de fondatrice. Maternelle, cette supérieure de vingt ans anime toute la maison et relève, à chaque visite, le vieux prêtre qui ne peut se tenir, au moins une fois par jour, de venir prendre des nouvelles. Même à celuici, elle cache ses propres angoisses. « Je n'osais en rien dire à notre bon père, écrit-elle, crainte de le décourager (1). » De célestes inspirations la soutiennent.

« Le divin Sauveur, écrit-elle encore, me fît voir une fois une similitude sur ce sujet. C'était un pré fort vaste, tout sec et de grands arbres de même. Au milieu, il y avait un grand réservoir d'une eau très belle et comme du cristal. Quelqu'un gardait cette eau, se tenant appuyé tout auprès. J'étais toute affligée de voir ce pré et ces arbres si néghgés. Je dis à celui qui était proche : « Hélas, d'où vient que vous laissez ainsi sécher ce pré « et ces arbres et ces plantes, vu qu'il y a dans ce réser- « voir une si grande quantité d'eau et si excellente « qu'elle ferait bien reverdir tout ce lieu? «Celui qui paraissait comme un jardinier me répondit : « Le temps « n'est pas encore venu, mais il viendra bientôt. » En effet, je vis un peu après tous les conduits ouverts et que cette eau cristalline coulait par tous les endroits de ce pré avec une telle abondance qu'il s'en fit des rivières et des fontaines qui allaient, les unes au levant, d'autres au midi, au couchant et septentrion! Cela se faisait à la vue du ciel et de la terre qui louaient et bénissaient celui qui fait de rien tout ce qui est créé. Car, dans un instant, je vis ce pré, ces arbres et toutes ces plantes reverdir et porter des fleurs et des fruits pro-

(1) Manuscrit de l'Arsenal, p. 266.

digieux qu'on ne voit point en ce monde. Ce que signifiait cette figure était notre sacré ordre qui ne paraissait point et était comme mort à la veille de son établissement, mais enfin, le divin jardinier, Jésus-Christ Notre-Seigneur, répandant tout d'un coup l'abondance de ses grâces signifiées par ces eaux si claires et brillantes, ces fontaines qui représentaient les fondations, faisait reverdir ces arbres qui étaient les âmes (1). »

Elle racontait ces belles visions, et autres similitudes au P. Yvan, comme on rassure un petit enfant effrayé en lui disant de beaux contes. Le saint homme, ravi dans son cœur, cachait sa joie du mieux qu'il pouvait. « Je dis ceci à notre digne Père qui écoutait tout cela avec une profonde humilité, faisant semblant de ne pas me croire. Il se contenta de me dire : « Fille, il se faut anéantir et « remettre le tout aux sentiments de la sainte Eglise (2).»

Les pages suivantes, que j'emprunte encore aux mémoires de la fondatrice, nous en disent plus que de longs récits sur la vie intérieure qu'on menait alors dans la « petite maison ». Un même courage, un même esprit de simplicité et de tendresse remplissait ces âmes choisies.

On avait reçu, pour le service des religieuses, une humble fille, Marquise Péculier, qui prit, en entrant dans la maison, le nom de Marie.

« Un jour que la petite communauté prenait la discipline, je lui dis (à cette fille) : « Ma sœur Marie, il faut « que vous me discipliniez, parce que je ne suis pas « bien gaillarde. » Comme elle était simple et obéissante comme un ange, elle ne se le fit pas dire deux fois; ce qui me consola, c'est qu'elle frappa si fort qu'il fallut lui dire de modérer un peu sa ferveur, car elle croyait frapper sur elle qu'elle haïssait étrangement; lorsque

(i) Mannxcrit de l'Arsenal, p. 594-596.

les sœurs le surent, elles la reprirent et mortifièrent sensiblement, mais elle fut consolée de Dieu et de notre digne Père. »

La sœur Marie mourut peu après, réconfortée par des visions merveilleuses sur la gloire future de l'ordre.

« A l'heure de son décès, son bon ange me vint avertir de son dernier moment. Cela m'obligea d'aller à sa chambre... je lui fis réciter VAçe Maria et... elle rendit le dernier soupir en riant, ce qui me fit dire : telle vie, telle mort. Elle devint extrêmement belle, et ses membres maniables comme ceux d'un petit enfant. On l'accommoda dans la bière comme nous faisons à nos sœurs. Toute la ville la vint voir et ne pouvait se rassasier de la regarder... Ma sœur Thaulane la regardant, lui dit avec une grande simplicité : « Bien vous soit, ma bonne « sœur, vous êtes la première morte des filles de Notre- « Dame de Miséricorde! »

« Aussitôt la défunte ouvrit les yeux et, la regardant, lui manifesta le plaisir et la joie que ces paroles et ce salut lui donnaient. Cela se passa en ma présence (1). » On était alors à la fin d'octobre 1637. La petite communauté achevait sa quatrième année d'existence. Un des traits du récit nous rappelle qu'à cette date la bonne ville d'Aix, indifférente aux formalités canoniques, adoptait déjà cordialement les premières miséricordiennes qui cependant n'avaient pas encore reçu de consécration officielle.

Il ne semble pas en effet que la foule se soit associée d'abord aux persécutions que nous raconterons tout à l'heure (2). En tout cas la petite maison comptait déjà beaucoup d'amis.

(1) Manuscrit de l'Arsenal, p. 570-573.

(2) L'abbé Buatbier Lxagère sans doute un peu quand il écrit :

« Nous avions, — raconte à ce sujet la fondatrice — un médecin nommé M. de Foresta qui avait reçu de très grandes faveurs de Notre-Seigneur. Il avait une si grande foi et confiance en son divin pouvoir que tous les malades qu'il gouvernait, quand il voyait que les remèdes ne les guérissaient point, il leur conseillait d'avoir recours à la petite maison et aux prières des filles, et quantité étaient guéris miraculeusement en l'âme et au corps comme il nous l'avait assuré plusieurs fois (1). »

Ailleurs, elle dit encore, avec la même simplicité :

« Tout ce que l'on venait recommander aux prières réussissait autant bien que l'on pouvait souhaiter. Les procès, maladies, familles affligées, conversions de personnes endurcies dans le crime, nous allions tout simplement à la sainte Vierge et lui disions avec une grande candeur et naïveté : « Ma bonne mère, il faut s'il vous « plaît, pour l'amour et la gloire de votre bien-aimé « Fils, accorder la conversion de ce pécheur, assister ces « pauvres affigés, délivrer ces prisonniers, avoir pitié de « cette veuve et de ces orphelins, délivrer une telle âme « du purgatoire. » En un mot, tout ce qu'on lui demandait, aussitôt on en voyait l'effet, et lorsque on n'y pensait plus, les personnes malades envoyaient dire qu'elles étaient guéries, les personnes qui avaient recommandé leurs procès venaient dire qu'il était gagné, les familles affligées dans l'excès par les pertes ou les grandes inimitiés et divisions envoyaient faire mille

« L'orage vint d'en bas. Il commença au sein de la foule, de cette foule dont parle saint Paul, inintelligente des choses de Dieu, incapable de les comprendre, impuissante à les goûter. Il envahit ensuite les couches supérieures, atteignit les classes élevées, le clergé, les ordres religieux, et finit par monter jusqu'au trône archiépiscopal. Singulière ascension, fort curieuse à étudier. » (1) Manuscrit de l'Arsenal, p. 613.

820 LA l'ROVENCE MYSTIQUE

reconnaissances... Dire le contentement de notre digne Père, c'est ce qui ne se peut (1). »

Car il était toujours là, prêchant, consolant, grondant, façonnant à sa manière le petit troupeau, et s'appliquant avec une prédilection redoutable à la sanctification de Madeleine. C'est ainsi que, dès les premiers jours, il l'avait prise, l'humiliant, la rebutant sans relâche, au moindre prétexte et hors de prétexte, piétinant sur la fraîche tige, comme, en avril, les campagnards promènent leurs rudes talons sur les champs de blé. Méthodique jusqu'à la manie, il semble avoir fixé, une fois pour toutes, le programme dramatique de ces leçons d'humilité. Voici la scène type que sa vive imagination adaptait à l'humeur du moment et aux circonstances.

Madeleine n'était pas encore remise de la longue maladie au cours de laquelle elle fut merveilleusement invitée par Dieu à fonder l'ordre de la Miséricorde. Un de ses médecins, M. de Foresta, la soignait avec la dévotion dont nous avons parlé déjà, et notre malade, « comme elle était avantagée d'un riche naturel dont la reconnaissance est le plus bel ornement,... offrit à ce monsieur un petit rosaire, n'ayant rien de plus propre à lui présenter. Il le reçut avec beaucoup d'affection et de respect... Cette âme qui était extrêmement exacte,... eut bientôt scrupule de l'avoir donné sans la permission de son père spirituel. Elle s'en accusa au plus tôt comme si elle eût commis un grand crime. Le bon père sur ce sujet la mortifia, et fit voir la faute si griève qu'il lui ordonna pour la punir, de s'en accuser devant toutes ses filles spirituelles, lesquelles il avertit de se rendre à une telle heure à la chambre de la bienheureuse malade; elles n'y manquèrent pas ».

(1) Manuscrit de l'Artenal, p. G02. 603.

N'oublions pas, pour savourer pleinement cette anecdote, que Madeleine, à ce moment, vivait encore chez sa mère. La petite maison ne fut achetée que plusieurs mois après. Il ne s'agit donc pas du premier éclat d'une colère soudaine. Quelques-unes des filles spirituelles du P. Yvan sont convoquées, et, sans doute, parmi elles, une ou deux au moins de celles qui jalousaient la fdle préférée de leur directeur. A la façon dont le mystérieux rendezvous leur est donné, elles pressentent quelque chose d'extraordinaire. Elles arrivent donc, à l'heure dite, curieuses de voir et d'entendre. Une seule, si j'ai bien entendu une phrase obscure de la chronique, une seule, la bonne Madeleine Ferriole, une amie vraie celle-là, n'eut pas le cœur d'entrer dans la petite chambre, bien que l'aimable condamnée l'en eût suppliée à plusieurs reprises. « Etant toutes entrées, la pauvre malade se jeta aux pieds de notre vénérable Père, et, les mains jointes, s'accusa comme si elle eût été la plus criminelle du monde, d'être superbe et scandaleuse, une désobéissante, et d'avoir eu l'audace de donner un rosaire à un tel et,., sans la permission de son directeur, qui lui dépeignit la faute si horrible qu'elle en eut une contrition très amère et en demanda pardon avec larmes et sanglots... Il lui donna plusieurs instructions làdessus et une pénitence... Cette action opéra des effets de grâce si admirables dans cette âme généreuse et anéantie, qu'elle regarda ce jour de mortification et confusion pour le premier de notre ordre, comme je lui ai ouï dire plusieurs fois (1). »

Essayons de faire comme elle, de ne pas condamner ce que nous ne comprenons pas, et ce que les saints seuls peuvent comprendre. Car, pour moi, si le P. Yvan

(1) Manuscrit de l'Arsenal, p. 32, 34.

2i2 LA PR0VENC1-: MYSTIQUE

m'avait invité à semblable fête, je ne serais pas allé plus avant que Madeleine Ferriole, à qui je crois bien que les anges du dernier jour ne reprocheront pas cette charmante faiblesse.

On aimera mieux cette autre anecdote qui paraît plus conforme aux principes de la loi de grâce et aux paraboles du Bon Pasteur.

« Une nuit il se fit une étrange tempête de pluie, de tonnerre et d'éclairs, que tout le monde croyait que c'était le jour du jugement. Ce bon Père, sans avoir égard à l'incommodité qu'il recevait, passant par la ville dans une heure où l'on a coutume d'être retiré, et par un temps si fâcheux, nous vint trouver pour nous affermir et encourager à ne nous point laisser emporter à des excès de frayeur qui inquiètent et ôtent la paix de l'âme (1). »

Persuadé, comme il l'était, que toutes les œuvres divines mettent en fureur les puissances infernales, le saint homme, moitié effrayé, moitié ravi, écoutait d'une oreille avide, et gravait en sa mémoire, les terribles histoires que ses filles lui venaient dire. Il écrivait plus tard à une âme violemment tentée :

« Nos filles de la Miséricorde ont bien eu d'autres guerres, quand elles étaient encore dans la petite maison. Les mauvais esprits ont fait contre ces bonnes filles cent sortes de malices... Un jour les démons leur rompirent un beau vase qu'elles tenaient en un lieu secret et fermé de peur des chats. Les mauvais esprits le prirent là et le vinrent mettre en pièces au milieu de la cuisine. Une autre fois, ils brisèrent aussi trois belles petites aiguières qu'elles tenaient sur l'autel avec des fleurs, et cela en plein jour, au temps qu'elles faisaient la ré-

(1) Manuscrit de l'Arifnal, p. 603, 604.

création. On a souvent entendu qu'ils portaient la grande pierre qui est dans la cour au plus haut des degrés et puis la laissaient tomber en bas. D'autres fois, ces mauvais esprits excitaient de grands tonnerres, des bruits horribles... mais si souvent, et avec tant d'épouvante et d'effroi que quand les filles le racontaient à leur confesseur et directeur, quoiqu'il leur donnât courage et qu'il se moquât des démons, néanmoins il tremblait de peur que les filles ne s'effrayassent et qu'il fallût les séparer et les faire retourner dans leurs maisons...

« Un jour, je lui avais commandé (à la sœur de Saint- Michel) de coucher dans la salle de la petite maison, parce qu'il y avait une fille qui était fort tentée (probablement par le souvenir de quelqu'une de ces aventures). Elle fut tout effrayée, comme si on l'eût jetée dans une fournaise ardente; néanmoins elle accepta le commandement. Or, venant le soir, comme elle allait en cette salle, pour exécuter son obéissance, le mauvais esprit la jeta des degrés du haut en bas avep la lampe en main, sans qu'elle se fît aucun mal. Elle remonta néanmoins et se coucha... Quand elle fut dans son lit, tout à coup se présenta un furieux, gros et épouvantable serpent, ayant beaucoup de plis, jetant des flammes de feu de sa bouche qui éclairaient toute la chambre... mais il ne put pas lui faire quitter l'obéissance et la faire fuir... Cependant ayez bon courage, ne vous étonnez jamais de rien (1). »

Il pratiquait lui-même admirablement cette dernière maxime, et réglait par le menu la conduite que ses filles devaient tenir en de pareilles rencontres.

« Le démon — écrit Madeleine dans ses mémoires — ne cessait de faire paraître sa rage. Un jour, comme j'étais malade au lit, il se présenta à moi sous la forme

(1) Lettres, I, 293-299.

d'une guenon. L'esprit de Dieu me fit connaître intérieurement que c'était lui et que je ne le laissasse pas aller que je ne l'eusse bien battu auparavant. Je pris ce méchant ennemi et je le tourmente et le bats tant qu'il criait et hurlait, comme auraient fait cent taureaux et bêtes sauvages... Quoique je fusse fort malade et sans forces, le courage m'en donna. S'il eût été sujet à la mort, il n'eût pu l'échapper, tant je lui donnai de coups. Comme je le tenais encore, je demandai à Notre-Seigneur si je le laisserais aller. La divine majesté me fit connaître que oui. En même temps il se mit à courir et à s'enfuir d'une telle vitesse que je le perdis bientôt de vue, car il endêvait et était terriblement honteux... Je dis à notre bon père tout ce qui s'était passé, lequel loua, bénit et adora Notre-Seigneur et me dit : « Fille, vous « deviez attacher ce misérable avec une corde, et il « aurait eu la confusion entière. » Je lui répondis : « As- « sûrement, mon bon père, s'il revient je le ferai tout « simplement, mais je ne crois pas qu'il le fasse... (1). »

N'est-il pas touchant de le voir ainsi, auprès de sa fille spirituelle, comme un vieux soldat, écoutant, d'un air entendu, jugeant, critiquant les prouesses que lui raconte une jeune recrue. Nous Talions voir moins décidé et moins courageux. Car, en vérité, les serpents et guenons d'enfer le gênaient moins que les hommes. Ce vétéran des luttes surnaturelles tremblait comme un enfant devant les prélats, les théologiens et les autres puissances qui, pendant près de dix ans, se liguèrent contre lui.

J'ai déjà dit que le mystère dont il avait cru devoir entourer son œuvre naissante avait dû mal impressionner les supérieurs hiérarchiques du P. Yvan. Dire qu'il

(1) Manuscrit de l'Artenal, p. 605, 606.

ne regardait pas les pieuses filles réunies par lui dans la maison du Puits Neuf comme le noyau d'une communauté religieuse, c'était bien, en un sens, les soustraire à l'autorité compétente, mais c'était aussi les exposer à des critiques sévères, les priver de leurs défenseurs naturels. Si, au contraire, on avouait franchement le but précis de l'entreprise, on se heurtait à des objections redoutables. La plus élémentaire sagesse interdit à un évêque d'encourager des créations de ce genre avant de les avoir sérieusement éprouvées. Celleci dont, malgré toutes les précautions, le secret devait percer par quelque fissure, ne pouvait manquer de paraître singulièrement téméraire. Nouvelle, et c'était là déjà un sérieux grief, elle se distinguait nettement des œuvres anciennes en un point de conséquence. Ouvrir les portes de la vie religieuse aux jeunes filles de condition qui n'ont pas assez de fortune pour apporter la dot régulière, à merveille, mais une fois derrière les grilles, le moyen de les faire vivre? La générosité même d'un pareil projet ne le condamnerait-elle pas d'avance au tribunal de ceux qui portent la responsabilité suprême des congrégations religieuses et qui doivent prémunir les fondateurs contre les excès et l'imprévoyance de leur propre zèle?

Ces considérations, qui auraient fait réfléchir le plus autoritaire des prélats, pesaient, si l'on peut dire, d'un double poids sur l'excellent homme qui se trouvait alors à la tête de la métropole provençale.

« Louis de Bretel était de Normandie ». « Fort savant en droit », il avait exercé pendant plusieurs années un office de conseiller clerc, au Parlement de cette province, avant de venir à Aix, recueillir la succession d'Alphonse du Plessis, cardinal de Richelieu. La jolie page que Jean-Scholastique Pitton lui consacre, dans ses Annale

de la sainte Eglise d'Aix, répond assez exactement à l'aimable image qu'évoquera bientôt l'histoire de Madeleine et du P. Yvan.

« Nous pouvons assurer pour l'avoir vu qu'il était d'un naturel très doux et très affable, ce qu'il fit paraître publiquement aux Etats, tenus dans la ville d'Apt, en 1636, lorsque Modeste de Villeneuve, évêque de cette ville, quoique soumis à l'Eglise d'Aix, comme un de ses suffragants, voulut empêcher qu'il ne fît porter la croix devant lui, qui est la marque du métropolitain. De Bretel, pour ne retarder les affaires de Sa Majesté et pour n'exciter quelque bruit dans l'assemblée, se contenta de la prendre à la porte de la salle (1)... L'archevêque de Bretel fut très soigneux de conserver les droits de son Eglise : il mit en cause les jacobins de Saint-Maximin qui s'en étaient soustraits, et plusieurs autres personnes, qui en détenaient le bien et le patrimoine; il répara le château de Jouques (2) et y fit un fort beau jardin avec des fontaines et des réservoirs qu'il choisit pour son lieu de retraite. Mourant, il ap-

(1) Pitton ajoute que Louis XIII fit infliger un blâme à l'évèque d'Apt. On trouve dans les Annalei de Méchin quelques indications intéressantes sur Bretel. On lit (v. 9), sur une liste d'aumônes envoyées aux jésuites d'Aix : « M. l'archevêque de Bretel, un pourceau en estrene. » (1,137). On lit encore ; « Un de nos pères, homme l'ervent et plein de zèle, se trouvant être directeur de quantité de nos écoliers, en choisit une troupe qu'il anima à faire la doctrine par les rues : quelques-uns des nôtres leur firent compagnie et le fruit fut si grand que dans moins de trois mois plus de 200 paysans ou travailleurs entrèrent en congrégation. Néanmoins, cet exercice fut cessé, tant pour ce que les nôtres n'y pouvaient suflire que pour ce que M. l'archevêque témoigna qu'il se défiait de la suffisance de nos écoliers pour expliquer les points de la foi ou les mystères du christianisme. » {Ib., I, 120.)

(2) Nous retrouverons Madeleine au château de Jouques, lequel était, comme l'on sait, la maison de campagne des archevêques d Aix.

pela tout son chapitre qu'il exhorta à la vertu, et légua à son Eglise tous les ornements de la prélature (1). »

C'est bien lui, ferme, en présence d'un devoir rigoureux, conciliant, toutes les fois que sa conscience lui permettait de n'être pas inflexible.

Assurément, il ne ressemblait guère à un de ses prédécesseurs sur le siège d'Aix, à ce rude auvergnat dont François de Sales se glorifiait d'avoir été l'élève, Gilbert Génébrard, ligueur indomptable au sujet duquel notre cher Pitton écrivit cette ligne d'or : « Les grands esprits tiennent de la nature angélique, qui ne se rétracte jamais (2). » Louis de Bretel, au contraire, difficultueux comme les juristes, entrant tout à tour dans les raisons des diverses parties qui venaient à lui; avec cela bienveillant, facile à gagner, approuvant, promettant toujours, retirant d'une main ce qu'il avait donné de l'autre, craignant de se lier par des actes décisifs, laissant au temps le soin d'user les résistances et d'apaiser les conflits.

La « petite maison » comptait certainement des pro-

(1) Pitton, loc. cit., p. 272, 273.

(2) Pitton, ib., p. 141. Je tire un peu ce rapprochement pour me donner la joie de saluer en passant cette magnifique figure qui attend encore un peintre digne d'elle. — A la première page de son traité de liturgie qu'il dédiait aux habitants d'Aix comme don de joyeux avènement, Génébrard parlait de nou.s en termes singulièrement élogieux qui, d'après Pitton, « disent plutôt ce que nous devrions être que ce nous sommes ». Je ne puis me tenir de citer ici au moins quelques lignes de cet éloge : « Je m'attends de m'aller rafraîchir en la fontaine, et en la plaine de Mispat, qui est en Cardes, votre Parlement, à savoir qui est une vraie source et plaine de droit jugement et de justice, en votre cité métropolitaine qu'à bon droit je puis appeler C«deA-, parce qu'elle est sainte, catholique et apostolique, vomissant les habitants profanes et inclinant au parti des Ghananéens. Je tendrai mes pavillons en la cité des Lettres... » Cf. Pitton, ibid, p. 143, 144.

lecteurs dans l'entourage immédiat de l'archevêque (1). Mais il semble bien aussi que l'on ait eu de l'autre côté des adversaires influents et obstinés. Malheureusement les données nous manquent sur le meneur de cette opposition implacable, un prêtre sans doute, et des plus importants du diocèse. Simple zèle pour le bien de la religion, rancune personnelle contre le P. Yvan dont la bizarrerie et les succès apostoliques devaient fatalement gêner quelques-uns de ses confrères, ou bien encore, obhgation de soutenir contre une concurrence déjà menaçante les intérêts d'un ordre rival, nous ne savons pas quelles intentions animaient ce ou ces personnages. Ajoutons, pour être tout à fait juste, que seule, la plainte des persécutées est venue jusqu'à nous. Les témoignages pleinement impartiaux nous manquent sur toute cette aventure. Le conflit fut peut-être, en réahté, moins passionné que ne l'imaginèrent un vieux prêtre à l'âme ardente et quelques pieuses femmes en proie à la première exaltation d'une sublime entreprise.

C'est, je crois, en 1637, que notre prélat entre en scène et voici de quelle façon :

I « Monseigneur l'archevêque d'Aix étant de retour en

(1) « Je fais allusion ici au grand vicaire Joseph Gautier lequel était compatriote du P. Yvan. C'était un ami de Peyresc et de Gassendi. Administrant le diocèse, pendant une longue absence de Mgr de Bretel, c'est lui qui permit à nos religieuses d'avoir la messe chez elles (décembre 1634). Il avait d'abord refusé, puis au sortir d'une grave maladie dont il attribuait la guérison aux prières de Madeleine, il se ravisa. Ce fut pour la petite communauté une faveur inappréciable. Pendant deux ans, elles semblent avoir eu beaucoup à souffrir de l'obligation où elles étaient de sortir le matin pour aller à l'église. Outre les injures qu'elles devaient subir e long de la route, elles rencontraient encore dans les différentes églises d'Aix un obstacle plus douloureux, les prêtres faisaient mille dillîcullés pour leur donnor la communion, quelquefois même, ils la leur refusaient formellement. » Bu.iTHiEH.

cette ville après un long voyage, plusieurs personnes d'autorité l'allèrent trouver pour lui persuader de s'opposer aux desseins du P. Yvan. On lui représenta que ce bon prêtre avait entrepris un ouvrage qu'il lui serait impossible d'exécuter, on lui dit que c'était un attentat contre l'autorité de son prélat, de vouloir établir une nouvelle congrégation de filles sans en avoir obtenu la permission ; on ajouta qu'il serait beaucoup plus expédient d'employer ces filles à la conduite des repenties ou de les distribuer dans les autres monastères... que de leur permettre... de commencer un nouvel ordre (1). » « Un jour, — raconte Madeleine dans ses mémoires, — notre digne prélat rencontra notre digne père dans un passage, et lui dit tout d'un coup : « Père Yvan, je veux « aller voir la maison que vous avez commencée, et si « elle ne m'agrée pas, je ne vous accorderai pas les per- « missions que vous me demandez si instamment. » Ce saint homme répondit avec une profonde humilité : « Monseigneur, vous ferez tout ce qu'il vous plaira. Je « n'ai pas d'autre volonté que la vôtre. » Ensuite il me vint voir pour m'annoncer cette triste nouvelle. Il croyait, comme il était extrêmement humble, que tout était perdu, et que c'était pour avoir entrepris cette affaire avec trop de hâte. Je lui dis : « Mon bon père, ne « vous étonnez point de ce que Monseigneur vous a dit. « Dieu est tout-puissant, il changera son cœur : il aura « bientôt autant de zèle et d'alïection pour cette bonne « œuvre qu'il a présentement de dégoût, de rebut et op- « position. » Mon père me dit là-dessus que je disais cela pour l'encourager et me dit avec beaucoup de force que j'étais une superbe, une téméraire qui se laissait tromper de l'ennemi, toute pleine d'amour-propre et recherche

(1) Grozes, p. 102.

de moi-même, que j'empêcherais et mettrais opposition à l'œuvre de Diou : que je n'avais qu'à m'en aller et sortir de la maison, qu'il ne me voulait plus voir et mille autres paroles confusibles et humiliantes devant toutes nos sœurs... »

Ce n'est rien encore, mais la chère sainte, qui sourit et tremble malgré elle à cet émouvant souvenir, est prise d'un soudain scrupule et continue en balbutiant :

« Ensuite, il fit quelque chose que je ne dois pas dire. »

Quelque chose qu'elle ne doit pas dire, hélas, nous ne l'entendons que trop.

On trouve dans la vie de la Mère Agnès de Langeac les lignes suivantes écrites par un des confesseurs de la sainte : « Tout le monde la rebutait, même ceux qui avaient soin de son âme, et je dis ceci à ma confusion, que, parfois, je lui étais si rude que je la renvoyais souvent, sans la vouloir écouter ni même voir, et parfois j'étais si prompt que je lui donnais des coups de pied, à cause qu'elle se jetait toujours à mes pieds, et parfois je lui baillais des soufflets. Gela est vrai et j'en suis bien marri (1). )> Voilà qui est parler net. Nos vieux biographes qui savaient pourtant à quoi s'en tenir sur le « quelque chose » que Madeleine n'avait pas voulu écrire, esquivent de leur mieux la difficulté. Grozes, toujours digne, nous apprend que la fondatrice fut « terriblement humiliée » (2). Gondon ne se montre pas moins éloquent, mais sa bonhomie malicieuse lui vient en aide, et par une équivoque innocente, il trouve moyen de satisfaire tout ensemble à la délicatesse du lecteur et aux exigences de l'histoire : « Il la reprit aigrement de légèreté, écrit-il... enfin, il lui dit avec zèle, tout ce qu'un père spirituel

(1) Vie de la mère Agnès de Langeac, I, p 243. Témoignage du P. Panassieri. 0. P.

(2) Grozes, p. 106.

peut dire de mortifiant à sa pénitente, dans la chaleur d'une forte et sérieuse correction (1), » J'imagine le sourire amusé de la fondatrice, au moment où son aumônier lui fit corriger les épreuves de cette page. Quoi qu'il en soit, la tradition miséricordienne est fixée sur cet incident. Grâce à elle, nous savons que le directeur de Madeleine ne se montra pas tout à fait aussi violent que celui de la mère Agnès. « Son zèle, — lisons-nous dans la plus ancienne chronique, — le transporta si fort, par la permission divine, qu'il lui donna un grand soufflet (2). »

« Gela dura bien deux heures, continue la mère Madeleine. Je demeurai derrière la porte de la chapelle, toute seule, où je m'anéantis profondément devant Notre- Seigneur, me reconnaissant coupable de tout et de bien davantage et que notre bon père avait eu raison de me traiter de la sorte... En même temps, un crucifix... me parla et me dit : « Ma fille Madeleine, ne t'afflige point, « car tout va bien maintenant que tu crois que tout est « perdu... Mais, Seigneur, lui dis- je, pourquoi laisser ainsi « le bon père dans de si grandes craintes? » Il me dit derechef : « C'est de la sorte que je veux... » Il n'eut pas plus tôt achevé de parler que l'on frappa à la porte. Il se trouva que c'était notre digne prélat qui me témoigna toute l'affection possible. Je lui rendis compte de tout. Il resta bien quatre heures avec nous. Il fut très satisfait de voir notre petite communauté et que Notre-Seigneur y était bien servi. « Je le vois au milieu de vous et ses « bénédictions, nous dit-il. » Depuis cette visite, il nous aima tendrement et nous soutenait et notre bonne entreprise.

« J'envoyai quérir notre digne père à qui je fis le récit

(1) GONDON, p. 309.

(2) Manuscrit de l'Arsenal, p. 85.

de tout ce qui s'était passé avec Monseigneur. Cela le ravit et consola tout à fait, car il était bien en peine. Dieu permettant qu'il fût saisi de si grandes craintes et tellement dépouillé de toute sorte d'appui, particulièrement quand il voulait donner des marques de sa bonté et de son soin extraordinaire, qu'il ne croyait presque rien. Son esprit était rempli d'une infinité de doutes qu'il ne pouvait cacher. Cette fois, comme il avait été plus fortement agité, aussi fut-il extraordinairement satisfait et affermi, voyant, mais fortement, que la divine bonté faisait insensiblement réussir cette œuvre et qu'elle n'avait que faire des personnes (1)... » Le bon évêque ne devait jamais oublier l'impression de cette première visite. A partir de ce jour, il restera sous le charme. Malgré ses conseillers, malgré lui-même, il ne se décidera jamais à ruiner les espérances de Madeleine. Certes les difficultés commencent à peine. Plus d'une fois, pendant les années qui vont suivre, le P. Yvau croira encore que tout est perdu; et cependant sa cause est gagnée déjà, son œuvre triomphe. Elle triomphe par cette enfant que lui-même il humiliait si « terriblement » tout à l'heure et dont la merveilleuse puissance conduira l'archevêque où celui-ci ne veut pas aller (2).

(1) Manuscrit de l'Arsenal, p. 597-601. — J'ai fixé approximativement cette première rencontre entre l'archevêque et Madeleine, au commencement de 1637 ou à la fin de 1636. C'est en eûet en 1637 que Mgr de Bretel semble avoir donné la permission de construire un nouveau monastère, et il semble aussi que cette permission ait été donnée au cours d'une des premières visites du i)rélat. Sur ce point, la chronologie du P. Grozes me semble inacceptable. D'après lui, l'archevêque serait venu examiner l'œuvre, après qu'on eut posé, en grand secret, la première pierre du nouveau couvent (août 1637).

(2) Mgr de Bretel revint voir assez régulièrement la fondatrice. Toutefois, je ne prendrai pas à la lettre, comme a fait le P. Grozes, les lignes suivantes de l'ancienne clironique : « Depuis cette visite, ce grand prélat fut si satisfait de cette belle àme qu'il ne passait

Instruits des bonnes dispositions du prélat envers la mère Madeleine, les ennemis changèrent leur fusil d'épaule. « Gomme on cherchait dans la ville d'Aix des personnes d'une solide vertu et d'une piété approuvée pour leur commettre le soin et la conduite des filles pénitentes que l'on avait nouvellement enfermées dans une maison particulière, les adversaires de notre fondateur jetèrent les yeux sur sa congrégation pour lui faire donner cet emploi par les supérieurs : de manière qu'ils crurent que l'archevêque l'agréerait d'autant plus volontiers qu'il était plus convenable à la miséricorde dont nos filles faisaient profession, et plus conforme à la haute estime que ce même prélat témoignait avoir de leur vertu (1). »

C'était bien connaître le bon et faible archevêque. Celui-ci, enchanté de ce compromis qui lui permettait de donner raison à tout le monde, usa de toute son autorité pour faire accepter cette solution au P. Yvan et à Madeleine. Mais eux, qui voyaient par là leur dessein périr, spéculant ingénument sur l'indécision de Mgr de Bretel, surent faire traîner les choses en longueur, et opposèrent à toutes les instances une sorte d'inertie qui était tout à la fois soumise et doucement obstinée.

point de semaine, qu'il ne la vint voir une ou deux fois, dans les aflaires qui regardaient le bien de l'église et de son archevêché » (Manuscrit de l'Arsenal, p. 86, 87). Isabelle de Martelly, qui a rédigé celle chronique, ne me semble pas avoir eu beaucoup d'ordre et de précision dans ses souvenirs. Sa chronologie est déconcertante. En tout cas, ce qu'elle nous dit ici est invraisemblable. J'ai plus de confiance dans le petit détail qui suit. « Lorsque la reine Anne d'Autriche fut enceinte on lui envoya (à l'archevêque) de la part du roi cinq imprimés en lettres rouges pour prier pour elle. Ce digne prélat en apporta un lui-même à notre R. Mère lui disant, qu'il avait préféré sa petite communauté à de plus grandes... la divine majesté les exauça... puisque la France a eu notre invincible monarque Louis XIV qui règne à présent. • (1) GONDON, p. 313.

« Cela dura plus d'un an (1). » Pour sortir d'embarras, l'archevêque eut l'idée d'appeler à son aide quelques-uns de ses collègues. Mgr de Barrault, archevêque d'Arles, et Mgr Camelin, évoque de Fréjus, furent priés par lui d'examiner « l'esprit » de la fondatrice et de découvrir le secret de la fondation. Le secret fut encore bien gardé, semble-t-il. « Je parlai — écrit Madeleine — à ces prélats qui s'en allèrent satisfaits... louant et bénissant Notre-Seigneur qui de rien fait toute chose (2). » Nouvelle visite de Mgr de Bretel, nouvelle détresse du P. Yvan, nouveau triomphe de Madeleine :

« Notre digne prélat, par la persuasion de ces messieurs qui s'étaient laissé gagner (contre nous)... vint un jour nous voir pour les contenter et demanda notre bon père auquel il dit : « Père Yvan, je ne veux point « que vos filles fassent une rehgion nouvelle; qu'elles en « choisissent quelqu'une de celles qui sont établies. Je « n'ai pas le pouvoir de leur permettre ce qu'elles dé- « sirent. »

« Comme il parlait autant à moi qu'au bon père — (on voit bien d'ici le geste du P. Yvan, désignant Madeleine, comme seule capable de répondre), je lui dis tout simplement, quoique avec grand regret : « Mon- « seigneur, il ne faut pas perdre courage pour tout ce « que l'on vous dit avec trop de chaleur. Votre Gran- « deur ne veut pas résister et s'opposer à ce que Dieu « voudra. Au contraire. Elle veut faire ce qui lui plait. « Nous prierons la divine Bonté. Nous ne voulons uni- « quement que sa sainte volonté et la vôtre. Que vou- « lez-vous que nous fassions? Vous n'avez qu'à parler. » Le digne prélat fut fort satisfait (3). »

(1) Manuscrit de l'Arsenal, p. 617.

(2) Ib., p. 618.

Ci)lb., p. 621.

Ces deux timides pliant tout à tour sous la voix infiniment douce de cette enfant, comme des roseaux sous la brise, cette docilité qui commande, cette autorité ravie d'obéir, oubliez un instant qu'il s'agit d'une chose sainte, et vous aurez une scène de haute comédie qu'un Molière n'eût pas dédaignée. Mais non. Madeleine se prend elle-même à son jeu charmant. Dans le débat, aucune diplomatie consciente, aucune vanité dans la victoire, c'est la grâce qui lui souffle au moment opportun les mots qu'il faut dire, et tout le succès du colloque, où lui-même pourtant il n'a pris aucune part, est dû aux prières du P. Yvan.

Rentré chez lui, notre prélat ne laissait pas que d'être un peu mortifié par cette longue résistance. Fort empêché, malgré tout, d'en vouloir à Madeleine, il prenait une facile revanche sur le pauvre P. Yvan. « En effet, il s'en plaignait comme d'un homme fm et adroit qui, sous apparence de simplicité, était opiniâtre dans ses sentiments, résistait aux ordres des supérieurs et portait les fdles de sa congrégation à faire la même résistance (1), » Gomme d'ailleurs il avait besoin de s'affirmer à lui-même et de montrer à tous qu'il était le maître, il pensa frapper un coup décisif en retirant au P. Yvan la conduite de ses filles.

Il ordonna donc au P. Yvan de ne plus confesser les filles de la Miséricorde, et commanda à celles-ci de se choisir d'autres confesseurs...

« Nos pauvres filles versèrent des torrents de larmes dès qu'on leur signifia la volonté du prélat... mais la désolation de notre bon père ne fut pas moindre; car il croyait que Dieu ne lui faisait ôter la direction de ses filles que pour le punir de ce qu'il s'en était rendu

(1) GoNDON, p. 326.

indigne par ses péchés. » « Cependant, pour exécuter le mandement de l'archevêque, après beaucoup de prières et de pénitences, il conseilla à ses filles de demander au prélat qu'il les mît sous la conduite des pères jésuites dont il estimait grandement la direction. Elles suivirent le conseil de leur fondateur. » L'archevêque, déjà peut-être un peu confus de cet excès de rigueur, « leur ayant accordé amiablement leurs demandes, leur dit encore pour les consoler qu'il ne prétendait pas les priver tout à fait du P. Yvan, sinon pour la confession et la conduite intérieure : que pour le reste il était bien aise qu'il leur continuât ses soins et ses assistances. Ce furent deux grands lénitifs qui adoucirent une partie de l'amertume de nos pauvres filles... Le P. Yvan en fut aussi consolé; parce que, connaissant la pureté et la solidité des jésuites, il espéra qu'ils contribueraient beaucoup au progrès de sa congrégation... aussi ne fut-il pas frustré de son attente, car les pères jésuites que l'archevêque commit, entre lesquels étaient le R. P. Guillaume, pour lors recteur du collège d'Aix, et le R. P. Monier qui en était procureur, religieux très pieux, très savants, et très intelligents en la conduite des âmes, ces pères-là, dis-je, prirent des soins extraordinaires, et usèrent d'une merveilleuse vigilance pour s'acquitter de leur commission (1). »

Or, voici que, malgré nous, comme à tous les moments les plus pathétiques de notre histoire, nous

(1) GoNDON, p. 329-330. Le P. Guillaume ayant été nommé bientôt après provincial de Lyon (mai 1638), lo P. Monier semble garder presque seul la res[)onsabilité et l'honneur do cette mission délicate. Il quitta Aix en 1641. « II s'en alla donc, raconte le candide chroniqueur du collège Bourbon, laissant ici un regret extrême... plusieurs de ses pénitentes se retirèrent do notre église .. et même quelques-uns dos messieurs qu'il conlossait. » Mkchin, Annales du colléye royal Bourbon d'Aix. (Picard,

sommes obligés de sourire. Qu'on imagine, en effet, la rencontre pittoresque entre le P. Yvan et les nouveaux confesseurs qui venaient prendre sa place et qui pouvaient, d'un mot, consommer la ruine de son entreprise. On le voit, embusqué dans la petite maison, guettant fiévreusement l'arrivée des pères. Il les a déjà vus sans doute; à Aix, tout le monde se connaît : mais jusqu'ici il n'a pas eu besoin de se faire uneopinionsurleurcompte. Comme il les regarde et tâche de les deviner, tout en les accablant de protestations accueillantes ! Pauvre paysan, simple prêtre sans nulle science, il se trouve si heureux de remettre son œuvre en de telles mains ! De leur côté, un peu gênés, un peu amusés peut-être, les pères lui renvoient ses propres hommages, mais en discrètes personnes qui ne peuvent encore préjuger du résultat de leur mission. Que de fois, depuis, pendant que les confesseurs étaient en conférence avec la communauté, le P. Yvan ne dut-il pas se tourmenter sur le trouble avenir qui se discutait ainsi et tout près de lui et sans lui ! Que de fois, en reconduisant les deux enquêteurs, ne dut-il pas tâcher de pénétrer leur impression, de les acheminer à quelque confidence réconfortante! Car enfin, les deux pères étaient bel et bien chargés d'une enquête. L'honnête Gondon, qui agrémente un peu à la provençale les souvenirs que lui a dictés la fondatrice, ne nous laisse aucun doute sur ce point.

« Comme il s'agissait de bien connaître les vertus, et les défauts des filles de la Miséricorde, et le dessein de leur congrégation qu'elles n'avaient pas encore bien expliqué... il ne se passait presque aucun jour que ces pères ne les visitassent alternativement, et bien souvent plusieurs fois dans un même jour : si bien qu'ils s'arrêtaient quelquefois avec elles les deux et les trois heures entières pour observer avec plus de loisir leurs paroles

et leurs actions... mêlant avec adresse les paroles de consolation et les applaudissements avec la rigueur et les mortifications, dont ils se servaient pour éprouver leur vertu. Quelquefois ils les avertissaient de l'heure qu'ils viendraient les voir : mais le plus souvent, pour pouvoir les surprendre, ils y allaient lorsqu'elles les attendaient le moins... Ils tâchaient d'assister à leurs exercices, quand elles entendaient la sainte messe, quand elles travaillaient manuellement et quand elles prenaient leur réfection. Cet examen, le plus exact et le plus rigoureux qui se pût faire, dura plusieurs mois pendant lesquels ces pères, pour ne pas se tromper dans la connaissance de la conduite du P. Yvan et de sa congrégation, employèrent tous les soins, toutes les inventions et toutes les adresses innocentes, que la charité et la prudence chrétienne permettent en semblables rencontres (1). »

Passé les premières alertes, les premières terreurs au coup de marteau inattendu, la première gêne que durent éprouver ces pauvres filles à vivre ainsi du matin au soir devant des témoins intimidants, je crois bien que le P. Yvan fut seul à souffrir de cette série d'épreuves. La crainte exagérant sa défiance naturelle, il fut, tout ce temps-là, sur des charbons; et le dernier sans doute à s'apercevoir que les enquêteurs s'étaient bientôt métamorphosés en véritables amis. J'imagine même qu'il dut souvent tracasser son monde, leur faisant une montagne des moindres peccadilles qu'elles se permettaient devant leurs juges. Ceux-ci, de leur côté, eurent peut-être aussi plus d'une occasion de rassurer le petit troupeau

(1) GoNDON, p, 33i, 333. L'incorrigible P. Grozes, qui se garde bien de Jamais céder à la tentation du pittoresque, banalise, ainsi, sit venta verbo, cette piquante histoire : « Ces pères s'acquittèrent de leur commission avec toute la sagesse et la fidélité que l'archevèque pouvait désirer » (p. il7).

qu'inquiétait outre mesure la vigilance de ce terrible gardien.

Car, on pense bien que les deux pères, habitués au maniement des âmes, n'avaient pas attendu longtemps avant de reconnaître la sainteté de Madeleine et de ses compagnes. « Les pères, écrit la fondatrice dans ses mémoires, m'encouragèrent à demeurer très fidèle (aux desseins de Dieu). Ils ne suivirent nullement les intentions de ces personnes qui prétendaient qu'ils nous devaient dissuader de notre entreprise. Ils furent, en récompense, témoins oculaires des merveilles que Notre-Seigneur opérait continuellement dans le bon Père, les filles, et ceux qui se recommandaient à eux... Ils disaient qu'il leur semblait être en paradis. Ils nous ont rendu des services très signalés... je ne puis exprimer les sentiments de reconnaissance où je suis et serai toute ma vie... Le R. P. Monier nous a le plus obligées, parce qu'il écrivait ce qu'il entendait et ensuite il le disait à Monseigneur (1). »

Mais, à vrai dire, la sainteté du P. Yvan n'était pas en cause, celle de Madeleine non plus. L'archevêque n'avait pas besoin d'être édifié sur ce point. Pour mettre un terme à tout ce malaise, il fallait se résigner à jouer le tout pour le tout, et à livrer le secret de l'ordre. La pleine franchise serait moins compromettante que les réticences éternelles que le fondateur, épouvanté lui-même par la hardiesse de son œuvre, avait imposées à ses filles. Meilleurs diplomates que le P. Yvan, les deux jésuites comprirent que le moment était yenu d'une démarche décisive et, pleinement d'accord avec Madeleine, ils révélèrent courageusement à l'archevêque la vraie pensée des deux fondateurs.

(1) Manuscrit de l'Arsenal, p. 624, 625.

« Voyant donc les Révérends Pères jésuites entièrement persuadés que ce que je leur avais dit était de Dieu, je crus que je devais dire le principal du dessein de sa divine Miséricorde et de sa sainte mère qui était qu'ils voulaient que je m'engageasse par vœu, à recevoir toutes les pauvres demoiselles... pourvu qu'elles eussent une bonne volonté et vocation, avec le peu qu'elles avaient ou rien du tout... Je priai les Révérends Pères d'aller dire ceci à Monseigneur, ce qui était le plus important et ce qui serait le plus agité... Les Révérends Pères jésuites ne perdirent point de temps; ils dirent généreusement à notre archevêque que Dieu voulait absolument cette véritable et parfaite religion. »

Ce fut un coup de foudre. « Jamais, continue la fondatrice, jamais il ne s'est vu une telle émotion. L'on donna un terrible exercice à notre digne Père et à moi... Ces personnes qui faisaient tous leurs efforts pour empêcher notre établissement furent extraordinairement surprises d'entendre une chose si nouvelle, si désintéressée. » Stupéfait, et plus incertain que jamais, l'archevêque se laissa prévenir contre les deux pères. « Devenus suspects, écrit encore Madeleine, à cause qu'ils avaient paru nous trop affectionner... ils revinrent me parler pour se consoler avec moi (1). » Une fois encore tout semblait perdu, et perdu, pensait tout bas le P. Yvan, par la faute de Madeleine et des jésuites.

L'archevêque aux abois fît appel de nouveau aux lumières de ses collègues. « On fit... une assemblée extraordinaire dans le palais archiépiscopal, dans laquelle on proposa, de part et d'autre, tout ce qui pouvait éclaircir cette matière. » L'archevêque d'Arles, Mgr de Barrault, et Godeau, évêque de Vence, siégeaient

(1) Manuscrit d« l'Anenal, p. 628-630.

aux côtés de Mgr de Bretel. Je ne vois pas que les deux jésuites aient été invités à la conférence, tandis qu'assurément l'ennemi était en nombre et bien armé pour cette bataille suprême. Encouragé par la présence d'un savant académicien, on dauba plus fort que jamais sur l'ignorance du P. Yvan. Le moyen, disait-on, que de simples filles, uniquement formées par ce pauvre prêtre, soient capables de faire l'oraison mentale et de commencer un nouvel ordre de religieuses! » Ce bel argument faillit les perdre. « Mgr de Godeau — raconte le P. Grozes — se récria en cet endroit; il soutint que la simplicité n'était pas un obstacle à l'oraison mentale, puisque le Saint-Esprit se communique d'ordinaire plus abondamment aux âmes simples (1). » Bref, comme il fallait s'y attendre, la conférence s'acheva sans que rien eût été conclu.

Resté seul avec les deux prélats, l'archevêque les pria « de visiter ces filles et de prendre la peine de les examiner sur leur institut et sur le vœu particulier qu'elles prétendaient faire. Cette résolution étant prise, le P. Yvan et ses filles crurent que tous leurs desseins allaient être renversés. Et comme on avait prévenu ces prélats contre lui, il n'osa paraître devant eux, soit pour ne pas les irriter par sa présence, soit pour laisser à Madeleine tout le soin et toute la gloire de soutenir ce violent assaut (2). »

Le P. Yvan courant se cacher dans quelque coin et tremblant de peur à l'arrivée de Godeau, c'est déjà très pittoresque, mais la même aventure, telle que Madeleine nous la raconte, paraîtra plus touchante encore et plus significative. D'après cette version, le

(1) Grozes, p. 120, 121. Il ne nous dit pas où il a pris ce précieux détail.

(2) Id.. p. 121, 122.

242 LA l'ROVENCE MYSTIQUE

P. Yveui,« qui souffrait extrêmement », aurait lui-même reçu les deux visiteurs au seuil de la petite maison, mais il aurait éludé l'interrogatoire. « Il les pria très humblement, écrit Madeleine, de s'adresser à moi. » Il fit bien. Ecoutez plutôt, et pendant que la jeune aixoise vous racontera son entrevue avec Mgr de Vence, donnez un souvenir à l'incomparable Arthénice et à la guirlande de Julie.

« Ils me dirent donc que j'avais un dessein qui surpassait mon pouvoir : que de vouloir recevoir des filles pour rien c'était m'exposer à entreprendre une chose impossible qui ne réussirait jamais... ils me traitèrent comme une personne ridicule et impertinente. Je les écoutai avec une grande patience et respect. Après qu'ils eurent tout dit, je les priai d'agréer que je prisse la liberté de leur répondre. Notre-Seigneur m'anima si fort et m'inspira des raisons si efficaces... qu'ils furent tout ravis et surpris de voir une pauvre petite fille si généreuse, et avec une si grande foi et confiance au secours du ciel, qui augmentait à mesure que tout le monde croyait les choses perdues sans ressources. Elle se tenait ferme et assurée qu'elles iraient parfaitement bien. Tout ce qui se passa en cette rencontre serait trop long... Avant qu'ils sortissent, je leur dis : « Messei- « gneurs, si Dieu m'avait faite reine et que tous les « royaumes du monde fussent à ma disposition, je me « ferais volontiers de bon cœur la plus pauvre et in- « connue créature afin de servir d'instrument à sa di- « vine grandeur pour cette œuvre qu'il veut faire, à « proportion comme il a fait tout l'univers qu'il a tiré « du néant. Cette œuvre y aura rapport en ce que, « sans pouvoir, sans faveur et sans argent, elle a com- « mencé, et dans la suite, nonobstant les oppositions a^des puissances, elle croîtra enfin par un miracle extra-

« ordinaire de la miséricorde. Tous se rendront et don- « neront les mains à tout. Nous aurons plus de biens et <l d'amis qu'il ne sera nécessaire. Ne soyez donc point « en peine, s'il vous plaît. Ayez seulement la bonté de « dire à Mgr l'archevêque que ce sera lui-même qui nous « fera religieuses. Il permettra que nous fassions le vœu « de réception des pauvres demoiselles. Ce vœu, il le « recevra de nos bouches, entre ses mains sacrées. Gela « lui méritera des grâces et des bénédictions infinies de « Dieu où vous aurez aussi très bonne part si vous con- « tinuez de travailler à avancer et protéger cette bonne « entreprise... Tenez-vous assurés et ne doutez nullement « que ce que je vous dis ne se fasse dans peu de temps. « Car ce n'est point une affaire d'ici-bas, mais du ciel. » Lorsque j'eus achevé, ces dignes évêques s'en allèrent très consolés, donnant gloire à Notre-Seigneur auquel ils abandonnaient toutes choses... Notre vénérable Père fut extrêmement content de cet entretien. Il s'en alla aussitôt trouver les Révérends Pères jésuites auxquels il dit tout ce qui s'était passé. Sans différer un moment, ils vinrent me trouver et voulurent savoir de moi-même tout ce que j'avais dit et des évêques. Je le fis par obéissance, avec peine pourtant. Après qu'ils m'eurent entendue, ils s'en allèrent visiter Mgr l'archevêque qui les reçut avec beaucoup d'affection, et eut la bonté de leur faire lui-même le récit de ce que ces seigneurs lui avaient dit de sa très humble fille... Enfin tout se passa admirablement bien. Nous demeurâmes dans l'attente du Seigneur et de ses promesses..., comme les bons pères des limbes attendaient la venue de Notre-Seigneur (1). » Racontant cette visite des prélats, Gondon nous dit que « la fille les ayant écoutés comme une douce brebis,

(1) Manuscrit de l'Arsenal, p. 632-635.

OU comme une petite novice, leur répondit en lion ». « Ainsi, conclut-il, au lieu de la dissuader de son intention, ils furent eux-mêmes dissuadés de la leur... en effet, ils agirent depuis si puissamment sur l'esprit de l'archevêque qu'encore qu'ils ne pussent pas lui faire approuver le vœu... ils le persuadèrent de laisser en repos notre fondateur, et les filles de Notre-Dame-de- Miséricorde (1). »

(1) GoNDON, p. 353. Il est difficile de savoir au juste le nom des « prélats m qui furent ainsi députés à Madeleine. Pour Godeau, la chose semble certaine. Fut-il accompagné de l'archevêque d'Arles (Barrault), ou de l'évêque de Fréjus (Camelin), ou des deux ensemble, je ne saurais dire. Les chroniques des jésuites d'Aix nous donnent cependant quelque lumière. En 1638, on mentionne une visite de Godeau et de Barrault, faite à la maison des jésuites. En 1639 « M. Godeau, évéque de Grasse, se trouvant à Aiï au commencement de décembre, s'invita à prêcher chez nous... 11 eut M. l'archevêque d'Aix, MM. de Fréjus et de Senes (L. du Clièvre) pour auditeurs ». Méchin, I, 123. Vraisemblablement Bretel dut communiquer ses doutes à ce petit concile et prier ses collègues de faire le siège de Madeleine. Si cette conjecture est conforme à la vérité, cette visite des prélats — ce n'était pas la première — eut lieu après l'inauguration du premier monastère (1638).

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