‹ La Provence mystique au XVIIe siècleChapitre 18 sur 30 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

La petite maison de la rue du Puits Neuf, dans laquelle se sont passées vraisemblablement la plupart des choses que nous venons de raconter, ne pouvait être qu'un pied-à-terre. « Il n'y avait, écrit Madeleine, ni cour ni jardin, point d'air ni d'eau; nous étions extrêmement pressées. » Il fallait donc trouver un logement plus vaste et mieux adapté aux exigences de la vie de communauté. « La m.ère Madeleine ayant recommandé à Dieu cette affaire, Dieu lui fit voir un grand jardin... en lui disant que la première maison de son ordre y serait bientôt bâtie. Elle fit part de cette inspiration au P. Yvan qui avait d'autres vues en ce temps-là : sa pensée était qu'il fallait'acheter une maison toute bâtie, et la mère Madeleine soutenait qu'il fallait acheter une place seulement pour y bâtir un monastère régulier et commode (1). « Ce minuscule débat montre, une fois de plus, le contraste entre les deux âmes. Nous savons d'avance que la mère^Madeleine aura le dernier mot et que la capiti'lation de son directeur ne laissera pas que d'être orageuse. Deux lignes de la fondatrice nous en disent long à ce sujet : « Il me mortifia de belle manière, don-

(1) Manuscrit de l'Anenal, p. 643.

nant une étendue entière à son zèle (1). » « C'était tout à fait surprenant — ajoute-t-elle avec sa naïveté piquante — que Notre-Seigneur cachât si fort ce qu'il voulait faire à ce saint homme et le laissât dans mille craintes. » Cependant « on ne cessait ?jde nous présenter des maisons et pas une ne pouvait réussir (2), Force fut donc de se résigner à l'achat du « grand jardin ». he Cours, — les étrangers, dociles aux plaques municipales l'appellent le Cours Mirabeau, — le cours, unique et sans rival, notre gloire et nos délices, avec ses deux voûtes de platanes, sa fontaine d'eau chaude, et sa double rangée de palais florentins, n'est pour l'antique ville d'Aix qu'une parure moderne. Là se dressait encore à l'époque du P. Yvan une ligne de nos remparts, au-dessus desquels, à peu près vers le milieu de cette ligne, on pouvait apercevoir les arbres du « grand jardin » qu'une vision merveilleuse avait promis à Madeleine.

« Ce jardin — écrit M. Buathier sur les notes de L. de Berlue — situé au midi de la vieille ville et bordé par les anciens remparts (3), appartenait à la famille Papassaudi, dont il portait le nom, ou plutôt à une de ses descendantes, la baronne d'Ansouis (4). Depuis quelque vingt ans déjà, une rue avait été percée à travers l'enclos (5) : aussi, pour l'emplacement de sa maison, le père Yvan choisit-il l'angle inférieur de cette

(1) Manuscrit de l'Arsenal, p. 647.

(2) Ib.. p. 648.

(3) Quelques années plus tard, en 1646, le roi permit à l'arclievêqiie d'Aix (M. Mazarin) de bâtir tout un quartier neuf au midi de la ville, de démolir les anciens remparts et de les reporter au delà des rues nouvelles. (Cf. l'appendice.)

(4) La maison des Papassaudi, située en tète de ce jardin, du côté du nord, est celle qui termine aujourd'hui la rue de la Miséricorde, à droite, avant d'arriver à la place Saint-llonoré. On y voit encore, dans un vestibule, l'écusson des Papassaudi.

(5) Cette rue est indiquée pour la première l'ois sm- un plan

nouvelle voie, avec façade à l'est sur ladite rue, et façade au midi sur la lice ou ruelle intérieure qui longeait les remparts de la ville (1). L'église du couvent occupa l'angle même d'intersection de la rue et de la lice (2). Quant au monastère proprement dit, il eut son entrée non dans la rue, mais sur la lice. Cette entrée subsiste toujours. C'est même, hélas, le seul vestige authentique de l'ancien couvent (3). Ni le pourtour de la porte en pierres de taille, ni même le bois de ses battants n'ant été changés par les possesseurs actuels (4) . »

On ne nous dit pas quelles étaient au juste les dispositions de Mgr de Bretel, au moment précis où le P. Yvan fît l'acquisition du jardin Papassaudi (juillet 1637). L'archevêque était-il dès lors pleinement au courant des projets du fondateur, nous n'en savons rien, il est difficile de supposer qu'on se soit embarqué dans une pareille affaire sans une autorisation quelconque de l'autorité ecclésiastique, mais, en tout cas, il est certain

de 1622. Peut-être est-ce à la suite de l'extinction de la vieille lignée que Ips terrains Papassaudi furent éventrés et morcelés.

(1) En 1649, trois ans après la démolition des remparts par Mgr Mazarin, le Parlement décida l'établissement d'un « cours à carrosses » sur l'emplacement de ces anciens remparts, lices et fossés. Le monastère de la Miséricorde se trouva ainsi avoir sa façade méridionale et principale non plus sur une ruelle étroite, mais sur la plus belle promenade de la ville.

(2) Aujourd'hui encore, on reconnaît quelque peu son alignement dans la rae de la Miséricorde, en ce qu'il présente un léger biais par rapport à l'alignement des maisons voisines.

(3) Quelques fragments des murs et des substructions de cette église existent encore dans les vestibules et dans les caves de la maison qui lui a succédé et qui appartient actuellement à Mme de Séranon.

(4) Le couvent, l'église et le jardin furent vendus nationalement, vers 1792, en plusieurs lots. L'immeuble est aujourd'hui représenté par la maison de Séranon et par les quatre maisons qui la suivent, du côté du couchant, ayant toutes les cinq leur façade sur le cours, au midi.

que lo prélat n'entendit pas se lier les mains par une autorisation de ce genre, et qu'il maintint toutes ses réserves au sujet de la fondation d'un ordre nouveau. D'ailleurs le P. Yvan sentait mieux que personne qu'il n'avait pas carte blanche. « On commença le monastère sans bruit, et l'on mit la première pierre pendant la nuit (14 août 1637), secrètement et sans éclat... le P. Yvan ne voulant pas irriter les ennemis de la congrégation qui auraient pu s'y opposer. On travailla sans interruption à cet édifice, craignant toujours qu'on n'y apportât quelque obstacle (1). » Plus mystérieux, plus défiant, et plus candide que jamais, le saint homme aurait voulu que l'édifice sortit de terre à l'insu de tout le monde. Il ne quittait plus le chantier, excitant les maçons, mettant la main au cordeau ou à la truelle, épiant d'un œil inquiet les approches de l'ennemi. Néanmoins — détail amusant — les entrepreneurs n'ignoraient pas où il fallait aller prendre les ordres. « Les entrepreneurs, écrit la fondatrice, se nommaient l'un M. Caire et l'autre M. Trosan, hommes d'honneur et de grande piété. Ils me venaient voir souvent pour me rendre compte de tout et comme l'on avançait à vue d'œil... Ces messieurs venaient avec crainte me demander de l'argent pour avancer aux ouvriers. Je les rassurais en leur en donnant... Un jour, ils me vinrent dire tout affligés : « Hélas! où prendrez-vous tant d'argent, « car cette entreprise nous fait peur. » Je leur répondis : « Dieu est assez riche... » Quelquefois, ils intimidaient le bon Père, qui me venait trouver tout plein de tristesse et d'accablement, et me disait : « Mon Dieu! ne serons- « nous point trompés et confus dans ce dessein! (2). »

(1) GnozES, p. 102.

(2) Manuscrit de l'Arsenal, p. 6o4-6a6.

La construction marcha grand train, sans retard et sans accidents d'aucune sorte. « Personne ne fut blessé. Seulement un petit enfant de quatre ou cinq ans tomba dans une fosse de chaux et alla jouir de son bonheur éternel. Il n'y eut, de plus de cent personnes, que ce petit innocent qui y demeura pour son plus grand avantage (1). »

Le monastère fut inauguré le 8 septembre 1638. « Sur les six heures du matin, les plus grandes dames de la ville d'Aix vinrent avec leurs carrosses conduire les sœurs, pour les débarrasser de la foule du peuple qui était accouru de tous les endroits de la ville pour les voir. Le P. Yvan, qui les attendait à la porte du monastère, donna à chacune un cierge allumé avec lequel elles entrèrent dans le chœur de l'église. Dès qu'elles y furent rangées, la mère Madeleine entonna le Te Deum laiidamus; les sœurs le continuèrent avec elle... On accorda pour tout ce premier jour la permission aux dames d'entrer dans le monastère, dont la porte fut fermée le lendemain et la clôture observée avec la même exactitude que dans les maisons les plus régulières (2). »

Ce dernier trait nous rappelle qu'à cette date la communauté des sœurs de la Miséricorde n'était pas encore régulièrement constituée.

L'imbroglio qu'avaient créé la timidité du P. Yvan et les incertitudes de l'archevêque n'était pas dissipé. Les futures religieuses n'avaient pas fait de vœux et ne portaient pas l'habit de leur ordre. C'était en vain que le vice-légat du pape avait envoyé d'Avignon l'approbation canonique du nouvel institut (3).

(1) Manuscrit de l'Arsenal, p. 650, 651.

(2) Grozes, p. 133, 134.

(3) Voici comment les bulles furent obtenues. Le prieur des. carmes déchaussés de la maison d'Aix, Antoine de la Mère de-

Tout resterait en suspens aussi longtemps que Mgr de Bretel ne consentirait pas à signer ces bulles, et bien que le prélat fût venu lui-même, à la fm de l'année 1638, bénir la chapelle du nouveau couvent, rien ne laissait espérer de sa part une solution favorable et définitive.

D'ailleurs la vue de ce monastère tout flambant neuf, qui aurait dû, semble-t-il, décourager une résistance déjà trop longue, avait, au contraire, ranimé le zèle des ennemis. Ce beau jardin et ces imposantes murailles devinrent l'enjeu du combat. C'est triste à dire et j'aborde ici l'endroit le plus douloureux de ma tâche. Que saint François de Sales nous aide à raconter avec une affectueuse franchise les aberrations passagères de quelques-unes de ses filles, et le conflit regrettable qui faillit perdre, à tout jamais, l'œuvre de Madeleine et du P. Yvan.

En effet si, comme je l'ai déjà dit, les renseignements nous manquent sur les hauts personnages qui conduisirent les hostilités contre cette oeuvre (1), nous ne

Dieu, grand ami de Madeleine, recommanda chaudement la jeune entreprise à son intime ami, un M. de Chômes, secri'taire de la légation d'Avignon. Celui-ci s'adressa au vice-légat, Sforza, lequel avait obtenu du Pape, par un bref particulier, le pouvoir d'établir de nouvelles congrégations. La chose ne soutTrit ni difficultés ni retards. Le père Yvan, aidé par les pères jésuites, rédigea luimême la minute des bulles qui furent délivrées le 17 février 1638 — avant le transfert du monastère — et le 26 mail639.(Ces secondes bulles regardent certains détails du nouvel institut.) — Les bulles de février 1638 ne furent signées — comme nous {verrons — par Mgr de Bretel que le 11 juin 1639. — Comme l'on sait, l'agrément du roi était nécessaire ; mais la protection du gouverneur de Provence f duc d'Angouléme) était acquise à laméro Madeleine. Les lettres patentes de Louis XIII, datées de décembre 1639, furent enregistrées au parlement de Provence, le 28 février 1640.

(1) Une ligne de Gondon aiderait peut-être à dissiper ce mystère. « Les adversaires, dit-il... prétendaient faire mettre (Madeleine) dans un couvent, dont ils étaient les supérieurs. » Go.ndon, p. 36J. Nous savons quel était ce couvent.

connaissons que trop, sinon le foyer principal, du moins un des centres les plus actifs de l'opposition. Trompées sans doute par quelque dangereux ami, les filles de la Visitation Sainte-Marie n'avaient pas caché le déplaisir et les inquiétudes que leur causait cette fondation nouvelle. La sainteté du P. Yvan exerçait un véritable prestige sur la ville d'Aix et, d'autre part, la grâce humaine et surnaturelle de la mère Madeleine avait rapidement conquis une foule de personnages considérables. De plus, aussi longtemps que dura le mystère de ses origines, le nouvel institut semblait n'être sur bien des points qu'une réplique de l'ordre fondé par sainte Chantai. La confiance et les aumônes n'allaient-elles pas se tromper peu à peu de chemin (1)? Bref, au lieu que les carmélites secondaient, de toutes façons, l'entreprise de Madeleine, il semble que les visitandines n'aient rien épargné pour la traverser.

Les documents contemporains ne nous laissent malheureusement aucun doute à cet égard (2). La mère Madeleine

(1) Cf. Manuscrit de l'Arsenal, p. 619, 620.

(2) Et Goadon, et, à plus forte raison, le P. Grozes, se gardent bien d'appeler ce couvent par son nom. « ... Ce monastère, écrit le P. Grozes, que je ne nommerai pas, de peur de faire rejaillir la faute de quelques particulières sur tout un saint ordre que j'estime beaucoup... » (P. 146,147.) A merveille, et cette dernière remarque sauve l'honneur de la Visitation, qui du reste n'est pas en cause. Et de quel droit égarer nos soupçons sur les autres couvents d'Aix?

Les religieuses de la Visitation furent établies à Aix en 1624, par la mère Péronne de Chatel (quatrième religieuse de cet institut). Pitton, qui écrivait eu 1668, parle de cette maison comme de « la plus puissante de la ville, tant en nombre de saints sujets pour établir d'autres maisons, qu'en moyens ». C'est en effet la maison d'Aix qui fonda le monastère d'Arles (1632), celui de Draguignan (1632), celui de Toulon (1634) et celui de Grasse (1634). Entre 1636 et 1640 (époque qui nous intéresse), un « cinquième essaim » s'apprêtait à sortir pour une nouvelle fondation — et on pensait déjà à établir à Ai.\ une nouvelle maison de l'ordre. C'est

25â LA PROVENCE MYSTIQUE

s'en explique à plusieurs reprises et sans la moindre amertume. « Les... personnes dont j'ai parlé, écrit-elle, étaient pressées sous main et en secret, des filles de la Visitation... à cause qu'elles craignaient que cela diminuerait quelque chose de leur intérêt temporel. Elles s'empressaient fort de savoir quels desseins nous avions; si nous voulions être religieuses. » Et, un peu plus loin : « Les bonnes religieuses de Sainte-Marie nous faisaient bien de la peine, s'informant de tout ce que nous faisions... ensuite elles en faisaient des railleries... comme des personnes que l'on devait croire venaient me le dire (1). » Il se trouve toujours ainsi quantité de bonnes âmes pour aigrir les conflits par des commérages inutiles. Dans le court chemin qui va de la présente rue Mignet à la rue du Puits Neuf, les « railleries » des visitandines à l'adresse des miséricordiennes ont eu le temps de s'exagérer quelque peu, et, pour ma part, je suis assez porté à croire que la mère Madeleine se trompe lorsqu'elle attribue aux filles de Sainte-Marie la haute direction de la campagne. Qu'elles aient fait agir leurs amis, la chose est claire, mais, elles-mêmes, n'étaient-

vraisemblablement pour loger cet essaim qu'on avait jeté les yeux sur le monastère des miséricordiennes, comme nous allons voir bientôt. Le projet ne réussit pas et ce ne fut qu'en 1642 que « douze filles du premier couvent en firent un second au quartier de Saint- Jean », sous la conduite d'une compatriote du père Yvan. «sœur Marie de Fabri de Valaves, de Rians ». J. S. Pitton, Annales de la sainte Église dWix, p. 267, 268. Après la Révolution, les visitandines s'établirent de nouveau à Aix, dans l'ancien cou vent des bénédictines, sur l'emplacement qu'occupe aujourd'hui le petit lycée. Faute de ressources, cette maison fut supprimée par Mgr Forcade, archevêque d'Aix. Le premier monastère de la Visitation — celui où fut interné Madeleine Martin — appartenait, jusqu'à la présente persécution, aux religieuses ursuiines (rue Mignet), et Mgr Bounefoy, archevêque d'Aix, chassé du magnifique palais de Mgr Grimaldi, campe aujourd'hui sur les ruines du second monastère. (1) Manuscrit de l'Arsencit, p. 620, 641.

elles pas aveuglées par le zèle de quelque puissant protecteur? Elles ne sont malheureusement pas là pour nous répondre. Leurs archives sont muettes sur toute cette aventure, et, dans l'obscurité où nous sommes, la plus simple justice nous oblige à « minimiser » les torts de « l'autre partie » (1).

Quoi qu'il en soit, nos religieuses ne restèrent pas longtemps en paix dans leur monastère. Leurs « ennemis irritèrent de nouveau l'archevêque d'Aix contre cette nouvelle congrégation et ce prélat, persévérant dans ses premiers sentiments, protesta toujours qu'il ne permettrait jamais l'établissement de ce nouvel ordre de relireligieuses dans son diocèse. On presse de nouveau le P. Yvan de persuader à ses filles de se consacrer au service des malades... ou de s'employer à la conduite des repenties... Ce qui augmenta cette persécution fut que des religieuses fort accréditées dans Aix demandèrent en même temps qu'on leur accordât le monastère de la Miséricorde, en promettant de recevoir six filles de la ville d'Aix dans ce nouveau monastère sans recevoir aucune dot (2). Le parti de ces religieuses était puissant; l'archevêque et plusieurs personnes de la ville entrèrent dans ce sentiment qui paraissait d'autant

(1) Je me suis vainement adressé aux visitaadines d'Annecy, et au R. P. Navatel, leur aimable et savant secrétaire. Pour toute cette période, on ne sait rien de l'histoire de la maison d'Air.

(2) Le père Grozes écrit ici d'après le mémoire de sœur Isabelle de Martelly, contemporaine des événements qu'elle raconte, mais assurément il a dû contrôler de bien près l'exactitude do ce mémoire. Voici le témoignage de cette sœur: « Ces bonnes religieuses (les visitandines), ayant quelque pensée de faire un second couvent dans la ville, elles avaient jetc les yeux sur le nôtre qui leur semblait très propre pour ce sujet. Elles n'oublièrent rien vers leurs amis... pour faire réussir leur dessein ». Historien sans malice, et d'ailleurs membre d'un ordre qui fut toujours étroitement uni à l'ordre de Sainte-Chantal, le P. Grozes n'aurait certainement pas accepté à la légère une accusation aussi grave et aussi précise.

plus raisonnable qu'on suivait en apparence le dessein du P. Yvan. Toutes ces raisons inspirèrent à l'archevêque un dessein qui, sous un prétexte spécieux, tendait à détruire cette congrégation, »

On va voir en effet que l'intrigue était ourdie de maîtresse main. Enfin, l'ennemi reconnaissait que jusque-là ses coups s'étaient égarés dans le vide, et on dictait à l'archevêque trop débonnaire la seule stratégie qui eût chance d'emporter la place. En effet, continue le P. Grozes :

« On avait fait réflexion que la mère Madeleine avait toujours encouragé le P. Yvan et ses filles, qu'elle avait seule résisté à tous les plus dangereux assauts. On se persuada donc qu'en la séparant de ses compagnes, il serait plus aisé de les vaincre et d'ébranler la constance du P. Yvan (1). »

J'envie la sérénité de l'honnête biographe qui déroule, sans plus s'émouvoir, le fil d'une pareille machination. Convoiter le bien du prochain, démasquer habilement l'œuvre du P. Yvan pour la mieux détruire, arracher à ce vieillard et à cette communauté tremblante le seul appui qui leur reste, en vérité, la plume nous tombe des mains, au seuil de ce triste chapitre. Laissons parler Madeleine. Les saints peuvent tout dire, eux qui savent tout souffrir.

« Cependant Mgr l'archevêque les fut encore consulter, et ils conclurent que ne pouvant empêcher la réception de la bulle, il fallait éprouver si la supérieure était capable d'être religieuse et qu'ils croyaient que ni nous, ni nos amis ne voulant point accepter cette condition, ce serait le vrai moyen d'anéantir notre dessein.

« Ils dirent donc à notre prélat duquel ils faisaient

(1) Ghozes, p. 144, 145.

tout ce qu'ils voulaient, qu'il meproposât le couvent des filles de la Visitation qui nous était si opposé... Il trouva bon cet expédient et vint à notre couvent nous en faire la proposition... Il entra dedans, menant avec lui notre cii^jiic Père, (et dit qu'avant qu'il signât la bulle) il fallait savoir si je savais la manière de vie qu'on observe dans les communautés... Notre bon Père qui savait combien il y avait de temps que nous menions une vie très régulière... qu'il n'y avait que le vœu et les voiles qui faisaient la|difïérence entre nous et les couvents..., lui dit que cela n'était point nécessaire. » On se soumit néanmoins. « Notre bon Prélat me dit donc : « Où vou- « driez-vous aller? » Je lui dis : « Monseigneur, où il vous « plaira, » Il me proposa aussitôt les bonnes filles de Sainte-Marie et les carmélites, et si je ne pouvais me résoudre à ceux-ci, de choisir quelque autre monastère de la ville. Je rentrai en moi-même et je pensai : « Si je vais au couvent où l'on m'aime et honore, cela ne sera pas si parfait... » (Alors, après avoir invoqué celui qui délivra « Daniel de la fosse aux lions »), je dis à Monseigneur que je choisissais le couvent de Sainte-Marie. Il fut ravi... de ce que j'étais si déterminée d'aller dans un lieu que j'avais tant de sujet d'appréhender, pour plusieurs raisons que je n'ose pas dire, parce que cela serait trop confusible pour les personnes que l'on connaîtrait. J'ai bien de la peine des petits mots qui me sont échappés et que l'obéissance m'a obligée d'écrire tout simplement comme les choses me viendraient. Et comme on m'a promis qu'il n'y aurait qu'une personne ou deux qui liraient ceci, cela m'ôte le scrupule (1). »

(1) Celle promesse — ignorée sans doule par ceux qui trouvé-

Enfin le jour de la séparation arriva. « Cela donna bien de la peine... à nos bonnes filles, à ceux qui nous honoraient de leur amitié, surtout à Monseigneur d'Angoulême (gouverneur de Provence) qui ne pouvait en aucune manière... goûter un tel procédé. Notre digne Père croyait que tout était perdu... il était dans des angoisses et inquiétudes extrêmes... je pensai suer le sang tant le combat fut rude...

« Je partis donc avec une compagne (1) dans un carrosse, accompagnée de deux ou trois dames qui pleuraient étrangement, et mes chères filles aussi. Notre digne Père m'aida pour monter en carrosse, il me bénit... Nous arrivâmes au couvent de la Visitation où nous trouvâmes de bonnes religieuses qui au lieu de faire semblant de nous aimer, nous firent une très triste mine. Je ne saurais me résoudre à dire la pauvre réception qu'elles nous firent, car aussi bien, je ne la comprends pas. Il faut mieux s'en taire et le laisser à Dieu qui l'a bien vue et en sera le juge (2).

« Monseigneur vint bientôt pour me voir... Il fit venir les bonnes religieuses qui firent de grandes plaintes de mon procédé, qu'il était très méchant et plein d'hypocrisie... Cela faisait de fortes impressions sur l'esprit de notre bon prélat, en sorte que je lui faisais grande

rent le mémoire dans les papiers de Gondon ou dans les archives de l'ordre — n'a pas été tenue. Il a été fait plusieurs copies du mémoire.

(1) Celte compagne était la sœur de la Mère de Dieu (Marguerite Péculier). Isabelle de Martelly dit, daus son mémoire, que les visitandines pressèrent fort cette sœur de demeurer parmi elles. Ma- 7iuscril de l'Arsenal, p. 123, 124.

(2)11 faut, je crois, placer celte histoire dans les premiers mois de 1639. « Je demeurai jusqu'à la mi-taréine dans le couvent, • écrit Madeleine (p. 718), ib. Or la séquestration eut lieu après l'inauguration du nouveau monastère, et avant l'acceptation de la bulle par l'archevêque.

pitié. Il me voulait dire beaucoup de choses, mais il n'osait. Je dis donc tout haut devant les rehgieuses : « Monseigneur, je ne sais pourquoi les bonnes religieuses « ne me font pas une bonne mine; je demande à Votre « Grandeur... qu'elles ne fassent points! fort connaître « leur peine et répugnances. Qu'elles dissimulent un « peu., par charité... »

« Depuis que nous fûmes arrivées... je ne sus plus des nouvelles de mes bien-aimées filles. L'on renvoyait, sans leur parler, ceux ou celles qu'elles m'envoyaient. Il ne m'était permis de parler qu'à ceux qui nous avaient toujours persécutées... « Ah! — (disaient ceux-ci) — c'est « maintenant que nous vous tenons... « On n'a jamais vu des gens qui depuis longtemps poursuivent une proie, plus contents et joyeux qu'ils n'étaient de m'avoir à leur disposition. Ils me dirent :« Pourquoi ne parlez-vous « point... Vous faites comme votre P. Yvan qui ne parle (c jamais qu'il n'ait bien pensé à ce qu'il doit dire... » La révérende mère supérieure était présente, qui témoignait être ravie de me voir ainsi rebutée et moquée. »

Cette conférence, qui dut avoir lieu peu de jours après l'arrivée de Madeleine, ne dura pas moins de deux heures, « ma compagne présente qui pensa mourir de douleur, voyant comme ces personnes s'étaient raillées et gaussées de moi. » L'archevêque aussi était là, et il faut vraiment qu'on ait passé toute mesure, pour que ce timide personnage ait eu le courage d'intervenir. En effet, raconte toujours Madeleine :

« Elles me commandèrent... que je ne pensasse plus à cette rehgion, et à ne plus gagner tant de monde pour nous aider et nous servir dans notre dessein. Et s'adressant à Monseigneur qui n'agréait point ces discours : « Votre Grandeur ne voit-elle pas qu'elle a eu la

a hardiesse de procurer la connaissance de M. le gouver- « neur, et que par ses inventions et finesses, elle l'a « trompé et attiré pour le faire entrer dans ses imaginatt lions... » A cela, l'archevêque prit la parole et leur assura que cela était faux... La conclusion de cet entretien fut de me défendre absolument de penser à établir une religion... »

Au sortir de ces « questions » où elle conservait une si rare maîtrise d'elle-même, Madeleine redevenait une pauvre femme accablée de mille « angoisses et pressures de cœur ». Prosternée au pied de son crucifix :

« Mon divin Jésus (disait-elle), est-ce ici la perte de « tout?... Hélas, que deviendra tout? Où est le bon Père? « Que font mes pauvres filles?... Voyez, Seigneur, ces « personnes qui feignent être mes amies et avoir fort à « cœur mon salut. Ne sont-elles pas comme les faux amis « de Job!...

« Ces bonnes personnes me donnèrent des écrits pour faire la méditation dont elles (1) voulaient que je leur rendisse un compte très exact, ce qui m'était impossible, Notre-Seigneur ne m'ayant point attirée à cette manière d'oraison. J'étais bien embarrassée, mais sa divine bonté m'assistait en sorte que je leur rendais compte de ce que je n'avais pas médité. »

Notons, en passant, le malicieux sourire de la provençale qui s'amuse un peu au souvenir de cette fraude innocente.

« Elles avaient toujours quelque chose à dire de notre digne P. Yvan qu'elles soutenaient être rempli de ruse et de finesse. C'est dans ces rencontres que j'avais bien de la peine de ne pas m'impatienter. Il y eut un de ces

(1) « Elles », « les personnes ». Madeleine veut sans doute parler de ces « messieurs ». Cependant il n'est pas impossible que cette enquête mystique ait été conliéc ù, la supérieure du couvent.

messieurs qui m'envoya quérir un jour (car on se relayait pour faire le siège de Madeleine, et la pauvre fille descendait au parloir, quand il prenait fantaisie à « un de ces messieurs » de l'envoyer quérir) et... il parla si mal et dit des choses si surprenantes de ce saint homme (le P. Yvan) que je fus contrainte de lui demander s'il n'était pas un diable, ne pouvant me persuader qu'un homme de bien pût parler de la sorte contre la charité. (Non, c'était un philosophe, rompu aux disputes des écoles). Il me répondit froidement, qu'il était homme, créature raisonnable. Je le priai de ne pas continuer de tels discours qui blessaient le cœur de Dieu. »

Ainsi, même en prison et sur la sellette, elle garde sa royauté, et ceux qui la tourmentent à plaisir ne laissent pas de la craindre.

« Après que ces bonnes personnes m'avaient accablée... elles me disaient : « On nous fait bien de la peine à votre « occasion. On dit que nous vous faisons bien souffrir...» C'était pour voir si je me plaignais de leur manière d'agir à quelques personnes du monastère, car elles savaient bien que je ne parlais point au dehors, y ayant donné bon ordre. La supérieure en faisait de même pour m'empêcher de le faire à ses filles qu'elle croyait que je perdrais. »

Cette dernière ligne est plus douce à lire, puisqu'elle nous permet de restreindre, autant qu'il nous plaira, le nombre des persécutrices. Une, deux, trois tout au plus. Le reste de la maison n'était pas dans le secret, bonnes âmes à qui de vagues rumeurs laissaient entrevoir quelque chose du triste complot, et qui, fidèles à la direction de saint François de Sales, furent peut-être forcées de choisir entre l'esprit d'obéissance et l'esprit de « dilection ».

Cependant, on ne perdait point de temps : « Pour faire en sorte que l'archevêque rebutât absolument

la bulle... Mon Dieu! que la bonté et complaisance de notre prélat me faisaient souffrir!... La supérieure venait souvent me dire : on a cassé votre bulle. Il faut que vous n'y songiez plus, ni à la religion, car jamais cela ne sera. C'est une pure tentation... Elle me tira à part un jour pour me dire que l'archevêque ne m'accorderait jamais mon désir... Il m'a dit que vous choisissiez un couvent tel qu'il vous plaira et que je vous l'offre de sa part. »

Prise de court, Madeleine avoua que, s'il lui fallait renoncer à sa première vocation, le couvent des capucines lui « reviendrait » mieux que nul autre. Puis, se ravisant, elle fit remarquer que de telles décisions ne se prenaient pas à l'étourdie. Plus caressante, la supérieure continua : « Quoi ! ne penseriez-vous point à demeurer dans notre saint ordre? — Je lui dis : « Ma Mère, j'honore et révère votre saint ordre, mais je n'ai jamais eu aucune inclination de posséder ce bien... » Cette bonne mère fut fort surprise d'entendre ce discours. Il se passa bien des choses que je ne puis dire... Dieu ne lui faisant pas la grâce de connaître son œuvre, comme il me faisait voir son adresse, détour et finesse. Elle me faisait le meilleur visage du monde pour me gagner...

« Je suis contrainte de dire par obéissance qu'un jour Notre-Seigneur m'apparut tout couvert de sang et de plaies... je fus pénétrée d'une si vive douleur que j'en restai grièvement malade... Quand les religieuses me virent si malade, elles furent fort en peine, craignant qu'on ne leur attribuât mon mal... et que si ma maladie était longue, elles n'en reçussent beaucoup d'incommodité. Les voyant si en peine, je dis à une des plus anciennes : « Ne craignez point, demain je serai « guérie... »

Il est difficile de savoir exactement combien dura la séquestration de Madeleine. Isabelle de Martelly dit ; quinze jours (1); le P. Grozes parle « d'un peu plus d'un mois (2) ». Il exagère peut-être de quelques jours. En effet on ne dut point attendre si longtemps avant de se convaincre que la nouvelle manœuvre avait échoué comme les autres, et qu'on risquait, en la prolongeant, de compromettre les intérêts de la Visitation ellemême. Les fréquentes visites des enquêteurs, les airs mystérieux des sœurs portières qui fermaient le guichet à qui ne montrait pas patte blanche, tout le secret dont on s'entourait rendaient encore plus vive l'inquiétude des amis de Madeleine. D'ailleurs comment étouffer la plainte des autres victimes? Les miséricordiennes, privées de leur mère, confiaient leur désespoir à tous leurs amis plus empressés que jamais. Mais la silencieuse détresse du P. Yvan paraissait encore plus éloquente. On le voyait à chaque instant rôder comme un criminel autour de la prison de sa fille.

« La douleur de ce bon père est inexprimable, — raconte le tendre Gondon, — et nous pourrions la comparer à celle de la femme de Tobie quand son fils tardait trop longtemps à revenir : car comme cette pieuse mère fondait en larmes en l'absence de son fils, et s'en allait par les champs, pour voir s'il revenait, et pour apprendre des nouvelles de son retour : notre bon père versait des ruisseaux de pleurs dans son oratoire, pendant la détention de ses filles. La liberté de les voir et de leur parler lui étant refusée, il tâchait d'en apprendre quelque nouvelle par le moyen de ceux qui fréquentaient dans le monastère où elles étaient; mais toutes

(1) Manuscrit de l'Arsenal, p. 123.

(2) Gondon, qui n'y regarde pas de si près, dit bonnement « quelques mois », p. 375.

les portes étant fermées pour lui et pour ses amis, il n'en recevait qu'un surcroit d'affliction; son extrême déplaisir redoublait encore toutes les fois qu'il visitait les autres filles de sa congrégation, qui étaient déjà en très grand nombre; car dès que ces mêmes filles le voyaient, elles demandaient des nouvelles de leurs bonnes sœurs, et comme il ne pouvait pas leur en donner; elles renouvelaient leurs larmes, leurs soupirs et leurs plaintes, d'une manière si pitoyable qu'elles auraient été capables d'exciter des mouvements de compassion dans les âmes les plus insensibles.

« C'étaient tout autant de glaives de douleur qui perçaient le cœur de notre patient ecclésiastique, qui parfois au lieu de consoler ses filles, augmentait leur affliction par la sienne, et bien souvent avait-il de la peine à leur parler, tant il était pressé de douleur. Dieu l'abandonnant à son naturel, qui était porté plutôt à la tristesse qu'à la joie, et plus susceptible de crainte que d'espérance (1). »

Toute la ville qui le connaissait et l'aimait depuis si longtemps criait, de plus en plus haut, l'indignation que lui causait l'injuste supplice du saint homme. Intimement lié avec le P. Yvan et Madeleine, le duc d'Angoulême semblait à bout de patience et menaçait de faire un éclat (2). Enfin si « ces messieurs », dont je voudrais tant savoir le nom (3), se croyaient assez forts

(1) GoNDON. p. 374.

(2) id., p. 371.

(3) Un d'eux s'appelait M. Ailliaud (Manuscrit de l'Arsenal, p. 749). Le grand vicaire de Mgr de Bretel s'appelait Ailhaud, c'est vraisembablement le même personnage. Faut-il ranger aussi psu-mi ces messieurs ce grand vicaire dont il est question dans les mémoires domestiques des jésuites d'Aix. « Son grandvicaire, prêtre de l'Oratoire qui ne nous voulait point de bien? » Mécuin, loe. cit., I, 142.

pour tenir tête à l'orage, les religieuses qui, je le crois, n'avaient été dans toute l'affaire que des instruments trop dociles, commençaient à peser les graves responsabilités d'une attitude qui pouvait les perdre pour longtemps dans l'esprit public. La rumeur qui grondait à la porte du couvent parvenait assurément jusqu'à leurs oreilles.

« Elles me dirent — écrit Madeleine en terminant ce long récit — que j'étais cause de toutes les peines et troubles qu'elles avaient, que tout le monde les méprisait pour l'amour de moi. « Cela, disaient-elles, est « bien mauvais, et vous fera grand tort, et à votre « salut. Nous sommes résolues de vous faire sortir d'ici, « parce qu'il n'y a pas moyen d'endurer les traverses « que vous nous procurez. Et ce P. Yvan, disaient-elles, « d'un air méprisant, qui s'en va partout la tête baissée « sans dire mot. » — Sur cela, je leur dis : « S'il ne parle « point, de quoi vous plaignez-vous?.;. »

« Le jour suivant, la Mère supérieure me dit en se promenant qu'ils avaient arrêté de nous faire sortir le lendemain, parce que Monseigneur l'archevêque d'Arles arrivera et il entrera dans les sentiments de M. le gouverneur et de tous ceux qui vous protègent... Ces bonnes personnes furent trouver le lendemain Monseigneur et lui dirent : « Nous avons vu beaucoup d'opi- « niâtreté, suffisance et orgueil dans cette jeune fille... »

En présence de Madeleine, « ces bons personnages » livrèrent un dernier assaut à Mgr de Bretel, mais celui-ci leur imposa silence. Il regrettait sa faiblesse, et encouragé par la pensée de la prochaine visite de son collègue d'Arles, il rentrait chez lui, enfin décidé à mettre un terme à cette cruelle épreuve.

« Monseigneur s'étant retiré, il m'envoya madame de Gaillard, madame de Vaucluse et plusieurs autres qui

m'avaient conduite chez les bonnes religieuses de Sainte- Marie. Elles me vinrent prendre pour me ramener à mon couvent avec grande allégresse... Notre très honoré Père m'attendait avec une joie incroyable. II pleura quand il me vit, se doutant bien de ce qui s'était passé. Mes chères filles et sœurs en firent autant, mais enfin la joie prévalut... Personne ne pouvait parler... Le lendemain de mon arrivée. Monseigneur le gouverneur me vint voir, et s'informa de tout ce qui s'était passé pour l'avantage de nos affaires (1). »

Je n'ai pas le courage d'ajouter quoi que ce soit à la candeur impitoyable de ce récit. Le cœur se serre à cette lecture et, abandonnant la victime aux anges qui la protègent, on revient, malgré soi, à ces « messieurs » qui menaient la fête, à ces deux ou trois femmes que tant d'innocence ne put attendrir. Criminels de profession, ces prêtres, ces religieuses nous gêneraient moins peutêtre, mais non, ils allaient, ils venaient, ils priaient comme tout le monde. Ils ont prêché sur la charité et sur la justice, ils ont commenté les écrits de saint François de Sales, et, gagnés par l'onction de leur parole, quelques-uns sont devenus meilleurs en les écoutant. Que dis-je, au moment même où ils tourmentaient Madeleine, ils ont cru, peut-être, avec une sorte de sérénité pharisaïque, travailler à la plus grande gloire de Dieu. On est déconcerté, on s'humilie, on tremble, à cette pensée. Mais pourquoi nous appesantir sur ce troublant mystère? Madeleine commence à peine à être crucifiée

(1) Manuscrit de l'Arsenal, p. 692-726. Il s'est glissé peut-être quelque exagération de détail dans ces pages qui furent écrites longtemps après les étranges incidents qu'elles racontent. Quoi qu'il en soit, il semble certain que la mère Angélique de Saint-Jean, pendant sa captivité chez les Filles Bleues, eut moins à soutlrir que Madeleine. Cf. Sainte-Beuve, Port-Royal, IV, 226-279.

par les gens de bien. Une autre prison, d'autres persécutions l'attendent, infiniment plus douloureuses, et des trahisons qu'aucun ordre de ses directeurs ne pourra l'obliger à nous raconter. Quand nous la retrouverons bientôt au sommet de son calvaire, elle ne sera plus tourmentée que par ses propres enfants.

Page 1