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CHAPITRE XIV

CONFIRMATION DE l'oRDRE

Un petit mot de Madeleine eut raison des dernières résistances de l'archevêque. Un beau matin, tout simplement, elle fit dire à Mgr de Bretel que « le temps était venu auquel Dieu voulait établir son monastère ». — « Mais, précisément, c'est à quoi je pensais tantôt, répondit l'excellent homme, allez voir cette bonne mère, et dites-lui que j'ai été fortement inspiré en disant la messe de la satisfaire. Qu'elle m'envoie les bulles, qu'elle me présente une requête, je lui accorde ce qu'elle me demande (1). » Je laisse à penser si les religieuses perdirent du temps. Le 11 juin 1639, le prélat signa les bulles. La première vêture eut lieu deux jours après en grande pompe (2). « Monseigneur l'archevêque

(1) Grozes, p. 150. J'ai ajouté l'exclamation du début, au petit discours que le P. Grozes prête à l'archevêque.

(2) Six religieuses prirent l'habit ce jour-là : « Madeleine Martin (Marie-Madeleine do la Sainte-Trinité); Anne de Bontemps ;Marie de Jésus-Clirist); Marguerite Taulane (Marie du Saint-Esprit); Madeleine Ferriole (Marie des Séraphins); Anne Bérenguier (Marie de Saint-Michel) et Marguerite Ptculier (Marie de la Mère de Dieu^ Les six autres compagnes de Madeleine furent mises au rang des prétendantes et prirent l'habit le 8 décembre do la môme année. Voici leurs noms de religion : Isabelle de Martelly (Marie de la Conception) ; Louise de Joannis la Brillane (de Saint-Raphaël) : Anne

se rendit dans l'église de la Miséricorde, accompagné de son clergé; messieurs du Parlement voulurent honorer cette solennité de leur présence, et les magistrats de la ville y assistèrent. Le gouverneur de la province s'y trouva, accompagné de plusieurs gentilshommes, toute l'élite de la ville d'Aix étant dans cette chapelle. L'archevêque y officia pontificalement; le P. Lambert, jésuite, y prêcha fort éloquemment et, toutes les prières étant achevées, on donna premièrement l'habit de novice à la Mère Madeleine qui parut dans cet habit avec une modestie angélique et je ne sais quel air de sainteté qui charma toute l'assemblée. Dès qu'elle fut revêtue de ce saint habit, elle le donna en qualité de supérieure à ses compagnes, qui s'attirèrent l'admiration de tout le monde et firent verser des larmes de joie à plusieurs de ceux qui assistèrent à ce spectacle (1). »

Restait l'approbation des Constitutions de l'ordre, et ce terrible quatrième vœu dont l'archevêque ne voulait toujours pas entendre parler. Il gardait le dossier sur sa table, le montrant à tout le monde, et finalement il l'emporta jusqu'à Toulouse, dans la pensée de consulter « plusieurs évêques de ses amis qu'il devait trouver sur sa route ». Toute la science théologique du Midi, prélats et docteurs, fut mise à contribution, et, après avoir pris tant d'avis contradictoires, l'archevêque se trouva naturellement plus empêché que jamais. Sans le coup d'œil et la décision de Madeleine, les choses auraient ainsi traîné jusqu'à la mort du prélat.

Roque (de l'Incarnation); Catherine Brun (de la Passion); Claire Teissier (de Saint-Gabriel). « La sixième, Madeleine de Rompet, fut renvoyée pour ses infirmités. » Grozes, p. 156, 162. Les premiers vœux furent reçus, un an après (12 juillet 1640), par l'évêque de Senez. La bulle d'Urbain VllI qui approuve les constitutions est du 11 juillet 1642.

(1) Grozes, p. 154, 155.

« Un jour — écrit-elle — Notre-Seigneur m'inspira de presser un peu notre archevêque (et comme, le lendemain, le P. Yvan et le P. Monier la vinrent voir, après s'être réjouie avec eux des bénédictions de Dieu sur l'ordre, elle ajouta) : « Vous en verrez encore qui ne seront « pas moins extraordinaires ». Notre digne Père me reprit et me mortifia, me disant : « Que dites-vous, fille, Mon- « seigneur n'a point signé les constitutions! » Je lui dis sans m'ébranler, et au P. Monier : « Je vous supplie « très humblement de prendre la peine d'aller tous deux « trouver Sa Grandeur. » Ils me refusèrent absolument (on voit d'ici leurs gestes d'effroi à tous deux, mais Madeleine, sans paraître y prendre garde) : « S'il vous plaît, « mes Révérends Pères de l'aller voir, et si vous ne « trouvez pas le digne prélat très disposé pour signer « nos constitutions, vous reviendrez me très bien mor- « tifieret donner des pénitences... » Je ne pouvais pourtant les résoudre. Il est certain que ce n'était pas de moi que je parlais de la sorte... Ils étaient tout surpris et ne savaient que dire. Après avoir bien balancé, ils s'en allèrent enfin comme par force,... et dans la pensée qu'ils allaient faire une chose ridicule... (Ainsi hésitant, et se soutenant l'un l'autre, l'archevêque leur fit « très bonne mine »). « Que désirez-vous, mes « Pères? » Ils répondirent : « Monseigneur, c'est la Mère « des religieuses de la Miséricorde qui nous a assuré « que vous prendrez la peine de signer et recevoir nos « constitutions. » Il leur dit : « Elle a fort bien pris son « temps, car jamais je ne me suis trouvé dans une « meilleure disposition pour faire ce qu'elle souhaite. « Donnez-moi ces constitutions, je les signerai (1). » « C'est ainsi, conclut le P. Grozes, que Madeleine

(1) Manuscrit de l'Arsenal, p. 751-754.

achevait toujours ce que les autres avaient inutilement commencé (1). »

J'avais promis de raconter une histoire monotone et je crois avoir bien tenu ma parole. C'est bien toujours la même situation, piquante et touchante, la même aventure, indéfiniment répétée, la même abdication des rudes, des autoritaires, des puissants entre les mains délicates de cette jeune femme qui, toujours souriante et toujours soumise, les mène tous « comme par force ». Si le P. Yvan et l'archevêque avaient été seuls en scène avec la fondatrice, je n'aurais pas osé recueillir ce dernier trait, tant il ressemble à tel autre que je viens à peine de raconter. Mais je n'ai pu me résigner à ne pas donner pour compagnon à ces deux timides, l'homme au noble cœur et au ferme esprit qui a soutenu si virilement la communauté naissante pendant les années d'épreuves. Lui aussi, l'autre directeur de la fondatrice, l'homme qui a eu, après le P. Yvan, le plus d'autorité sur elle, le R. P. Monier, jésuite calme et maître de soi, lui aussi, il se laisse conduire par sa pénitente. Il résiste d'abord, il se fâche même, mais enfin, il subit le charme comme tout le monde, et il obéit.

Il est temps, je crois, d'étudier sous un autre jour ce charme indéfinissable, et de cueillir dans la légende miséricordienne quelques autres exemples des conquêtes de Madeleine. Plusieurs des choses que je vais dire remontent aux origines mêmes de la fondation, d'autres ont marqué les dernières années de la fondatrice, mais en ces matières l'ordre chronologique importe assez peu et il vaut mieux, semble-t-il, réunir en un seul chapitre des anecdotes qui, placées à leur date, troubleraient le rythme de notre récit.

(1) Grozes, p. 166.

« Je ne puis me dispenser, écrit le P. Grozes, de raconter un trait particulier qui marque quelle était la force de son zèle, parce que cette action m'a été racontée par une dame qui en a été témoin, qui vit encore, et qui, par sa qualité et sa vertu, mérite qu'on croie le témoignage qu'elle rend au zèle de la Mère Madeleine, qui fit un changement prodigieux sur l'esprit d'une dame agitée d'une violente passion de vengeance.

« Une femme de qualité ayant reçu un cruel déplaisir d'un gentilhomme, le faisait chercher partout par des hommes payés pour l'assassiner. Et cette dame portait elle-même toujours une baïonnette, pour percer le cœur à ce gentilhomme si elle pouvait le rencontrer. Quelquesunes de ses amies la menèrent adroitement à la Mère Madeleine, afin qu'elle lui inspirât des sentiments plus modérés et plus chrétiens.

« Tandis que la Mère Madeleine lui parla en présence des autres dames, ses emportements redoublèrent. Madeleine pria les autres dames de sortir du parloir et de la laisser seule avec cette dame... On ne sait pas ce qu'elle dit, ni ce qu'elle fit, quand elle se trouva seule avec cette dame, mais on sait certainement qne cette femme, qui paraissait furieuse comme un lion, apaisa sa colère, promit à Madeleine de ne penser plus à la vengeance de l'outrage qu'elle avait reçu, et qu'elle lui remit entre les mains la baïonnette dont elle s'était pourvue (1). »

Les pécheurs qui venaient à elle sentaient d'abord qu'elle lisait dans leur âme comme dans un livre ouvert et que toute dissimulation serait vaine. « C'est ce qui parut évidemment dans la conversion d'un religieux^ supérieur de son ordre, que Madeleine empêcha de

(1) Grozes, p. 359, 360.

tomber dans l'apostasie, de la manière que je vais raconter. La mère Madeleine ayant passé presque toute la nuit en prière, Dieu lui fit voir dans son oraison un calice rempli d'insectes venimeux, qui faisaient effort de sortir de ce calice, pour suivre un gros serpent qui en sortait le premier. Cette vision fît une vive impression sur l'esprit de Madeleine... (Le jour venu), on la demanda au parloir. Dieu lui donna dès lors l'intelligence du mystère qui était renfermé dans (cette) vision. Dès que Madeleine fut au parloir, un religieux l'aborda et la pria de lui donner des lettres de recommandation pour Paris où il allait faire un voyage. Madeleine, qui connaissait depuis longtemps ce religieux, lui répondit : « Ab! ce n'est pas pour cela, mon Père, que vous êtes « venu ici. » Le religieux (s'obstinant)..., Madeleine le regardant avec un air de compassion et des yeux fondant en larmes : « Ah! mon Père, lui dit-elle, en quel état « êtes-vous et où allez-vous?... Qu'avez-vous fait depuis « trois ans? »... Ces tendres paroles touchèrent si vivement le cœur de ce religieux qu'il fondit en larmes. Il avoua... qu'il vivait depuis trois ans dans un effroyable désordre, et qu'il avait pris la résolution d'aller à Genève avec quelques-uns de ses religieux qui avaient été les compagnons de son dérèglement, et qui allaient avec lui se précipiter dans l'apostasie... Il changea de vie... et persévéra constamment dans sa vocation (1). » Ce qui touche le plus dans cette étrange aventure, c'est le mouvement qui pousse le malheureux à venir dire adieu à la sainte a^'^ant de partir. La demande de recommandation n'est qu'un prétexte. Il connaît Madeleine depuis longtemps, elle incarne, à ses propres yeux, tout ce qu'il y a de plus aimable dans cette rehgion que,

(1) Grozes, p. 178-181.

malgré lui, il veut abandonner, et, au moment de faire le pas décisif, il veut emporter avec lui, toute vive, cette image de pureté et de tendresse. D'un autre côté la vision, en elle-même, n'est pas moins caractéristique. Pour cette provençale ingénue, les métaphores de la langue chrétienne ont gardé leur vivacité première. Il n'est pas de clichés pour elle, et ainsi, par exemple, un jour qu'une pécheresse mal convertie s'approchait d'elle « cette fille lui envoya des exhalaisons si mauvaises qu'elle ne la pouvait souffrir » (1).

Tous ceux — et grands ou petits, ils seront toujours nombreux — tous ceux que désolait le silence de Dieu, venaient à elle, avec une aveugle confiance. « J'ai vu — raconte Isabelle de Martelly — quantité de grands personnages ne vouloir point commencer de prédications... sans... demander ses avis. Dans les affaires épineuses et remplies de périls, comme d'aller annoncer la foi aux infidèles, de célèbres religieux venaient auparavant ou lui écrivaient pour savoir s'ils devaient entreprendre d'y aller... et suivaient ses sentiments comme si Dieu leur eût paflé lui-même... 11 n'y avait péchés, tentations furieiTses, crimes noirs qu'on ne lui dît avec sincérité et confiance, et l'on sortait d'avec elle tout changé. Mais ce qui est surprenant, on (les) lui envoyait par écrit sans appréhender qu'ilis fussent égarés, ou qu'elle conçut quelque mauvaise pensée à la vue de choses si horribles. Elle se contentait de les exposer à la divine miséricorde, puis elle les brûlait (2). »

« Un ecclésiastique, accusé d'avoir fait la fausse monnaie, écrivit de la prison d'Aix à la Mère Madeleine,

(1) Manuscrit de l'Arsenal, p. 247.

(2) Ib., p. 154. 155.

pour lui demander le secours de ses prières, dans le danger où il se voyait d'être puni de mort pour son crime. Elle lui obtint du ciel deux grâces considérables. La première que les juges le condamnèrent seulement à l'exil; la seconde, que, profitant de sa disgrâce, il se consacra à Dieu dans une maison religieuse (1). »

Plusieurs durent leur conversion aux saintes délicatesses de son zèle. « Pendant qu'elle était encore sous la conduite de sa mère, on lui donna le soin d'instruire une jeune fille turque. Elle en fit une très bonne catholique (2). » « Notre sainte Mère — lisons-nous dans les chroniques manuscrites — retira deux filles avancées en âge de l'hérésie. Elles étaient de la ville de Séez. L'une d'elles montait en chaire, comme font les ministres. Les RR. PP. capucins reçurent leur abjuration. Cette digne Mère les fit venir à Aix, les pourvut de meubles pour leur chambre, leur procura tout ce qui leur était nécessaire par le moyen de ses amis... elles ont persévéré dans la foi catholique, et dans la pratique des autres vertus (3). »

J'ai gardé pour la fin deux anecdotes plus pittoresques et que Madeleine elle-même nous a contées :

« Il y avait un homme dans un village proche d'Aix, qui était furieusement tenté de se donner la mort depuis trois ou quatre ans. Le sujet était parce qu'il ne réussissait pas dans ses récoltes... Les diables prirent un grand empire sur lui et le pressaient de s'étrangler. Comme il étaitjprès de le faire, la divine miséricorde... lui donna une forte pensée de me venir trouver. »

Il avait donc entendu parler d'elle. Peut-être même l'avait-il vue.

(1) Grozes, p. 177.

(3) Manuscrit de l'Arsenal, p. 298.

« Il me vint voir un dimanche... il quitta donc sa corde et me fit le récit de toute sa tentation... Ce pauvre malheureux était si troublé qu'il ne savait ce qu'il disait et faisait. Il me dit : « Ne fais-je pas bien « de m'étrangler?... » Après que, petit à petit, j'eus amolli le cœur de ce misérable... je le fis résoudre de se confesser à notre digne Père... Pour reconnaissance d'une telle grâce... il donnait tous les ans au monastère une charge d'amandes qu'il apportait lui-même avec grande joie... Cet honnête homme servit beaucoup notre couvent... Notre digne Père fut fort consolé d'une telle merveille... il nous fit sur ce sujet une très belle et utile conférence (1). »

Ce qui suit n'est pas moins provençal. Des champs d'amandiers de ce brave homme nous passons, sans transition, chez « monsieur l'avocat général du roi en sa cour de Parlement » :

« Il y avait dix ans qu'il ne s'était confessé. Il était si fâcheux et de mauvaise humeur qu'il faisait peine à tout le monde, surtout à madame sa femme qu'il traitait si mal qu'on ne le peut exprimer, ainsi que la vie qu'il menait. En un mot, c'était un grand pécheur et très obstiné duquel on ne pouvait attendre qu'une mauvaise fin. Notre-Seigneur lui envoya une maladie mortelle... Il perdit aussitôt patience, et d'une telle manière que personne n'osait approcher de lui, étant dans le désespoir. Il envoya chez nous pour que l'on priât pour sa santé qu'il voulait ravoir. Je le connaissais. 11 avait confiance en moi. Gomme il était proche de sa fin, je lui envoyai dire que pour recevoir les grâces et faveurs du ciel, il fallait se mettre en bon état et se bien confesser. Le malade entendant dire cela, étant à

(1) Manuscrit de l'Arsenal, p. 771-T74.

l'extrémité, la langue hors de la bouche, les yeux étincelants, hurlant et jurant... Il leur dit (à son entourage) quels étaient ceux qui avaient mauvaise opinion de lui, tempêtant et criant comme un enragé... Tout le monde l'ayant abandonné, il demeura seul avec madame sa femme. Il pensait sans cesse à ce que je lui avais mandé, et répétait à tout moment : « Pourquoi la Mère de la « Miséricorde m'a-t-elle envoyé dire que je me mette « en bon état? »

On le voit, ce charme à distance qui tantôt mettait fm aux hésitations de l'archevêque, travaille maintenant ce rude mourant. Comme il faut s'y attendre, ce sera long, mais le succès est assuré.

« Il dit à madame sa femme : « Je vous prie d'aller « la voir et de lui demander si quelqu'un lui a conseillé « de m'envoyer dire ces choses. » Cette dame donc me vint trouver de grand matin et me dit : « Hélas! ma « chère Mère, depuis que vous avez envoyé dire à mon « mari qu'il se mette en bon état... il ne cesse de nous « tourmenter... Il s'en prend à tout le monde et l'accuse « de vous avoir fait mander cela. Les médecins, chirur- « giens, apothicaires et tous les gens de service ne peu- « vent approcher de lui... Il m'envoie pour savoir la « vérité de vous-même, si on vous a fait dire ces paroles, « ou si elles vous ont été inspirées de Dieu. » Je lui répondis :« Madame, il ne faut pas tant s'alarmer... Per- « sonne ne m'a obligé de lui faire savoir la proximité de « sa fin, mais c'est cet adorable Sauveur qui l'attend « encore un peu... Allez lui dire cela, et qu'il se dépêche « de penser à son salut... car il n'a plus qu'un petit « moment... » Elle s'écria : « Hélas ! ma Mère, comment « voulez-vous que je lui dise ces choses! Il se mettra « dans une colère effroyable. » Je lui dis : « Allez... « portez-lui ce crucifix de ma part, et dites-lui... mot

i76 LA PROVENCE MYSTIQUE

« pour mot ce que je vous ai prié de lui rapporter... « que nous arrêterons encore un peu la justice divine « afin qu'elle ne l'écrase point ». Enfin, elle s'en alla avec mille répugnances... particulièrement à cause du crucifix, disant qu'il le lui jetterait à la tête... La dame ne fut pas plus tôt devant lui, qu'il lui dit avec une grande douceur... « Eh! bien Esther — c'était le nom « de cette dame — que vous a dit la Mère de la Misé- « ricorde?... » (Alors) elle prit courage pour lui dire tout ce que je lui mandais... (A ces paroles) il se rendit à son Sauveur, (demanda un prêtre et dit : ) « Allez dire « à la Mère qu'elle prie Notre-Seigneur d'attendre encore « que je me sois confessé... » Il fit une confession de trois heures et davantage... et ne quitta point (mon crucifix) qu'il ne fût décédé... Toute la ville prit bonne part (à cette conversion) parce qu'il était fort connu et considéré (1). »

Dans vingt ou trente ans on aura plus de peine qu'aujourd'hui à réaliser la simple vérité de ces beaux récits. De tels exemples, et tant d'autres que je pourrais rapporter, n'ont rien, en effet, qui puisse étonner ceux qui ont vu, comme moi, les derniers beaux jours des couvents de France. L'état de choses que l'histoire de l'avocat général nous présente existait hier encore, et, sans modification notable, dans la bonne ville de Madeleine Martin. Aix était alors, comme autrefois, tout bastionné de couvents. Une affection et une confiance héréditaires reliaient ces maisons de prière aux familles chrétiennes de la ville. Chaque famille avait son ou ses couvents, et chaque couvent adoptait un certain nombre de familles. Plus humain, moins solennel qu'un confessionnal, le parloir recevait le dépôt

(1) Manuscrit de l'Arsenal, p. 780-787.

de ces milles confidences familiales qui exigent l'abandon d'une intimité ancienne et que veulent de longs discours. On savait derrière les grilles le nom de chaque nouveau-né que les jeunes mères venaient recommander aux prières et présenter à l'admiration des religieuses. A dater de ce jour, l'enfant était inscrit sur une sorte d'affectueux ménologe, et, comme ces pauvres ménages qui se donnaient aux anciennes abbayes, désormais il appartenait au couvent. Des femmes dont il ne verrait jamais le visage et qu'il ne connaîtrait jamais que par le son de leur voix, le couvaient, si j'ose dire, avec une sollicitude incessante, l'accablaient de petits présents, images ou statuettes de cire, et si parfois de trop longs sermons fatiguaient sa jeune patience, plus tard, aux heures importantes de sa vie, il reprenait lui-même le chemin de ces monastères où l'attendaient une affection inlassable et des conseils que le monde ne sait pas donner.

Parfois même, revenant dans sa patrie après de longues années d'absence, et ne trouvant plus autour de lui que des visages nouveaux et des paroles indifférentes, il courait redemander ses propres souvenirs à ces vieilles maisons qui semblent ne rien oublier (1). Rien n'est parfait ici-bas. Dans ces échanges continuels entre le monde et le cloître, celui-ci, à certains jours, s'assimilait avec trop de complaisance les intérêts et les mesquines passions de celui-là. Mais enfin, dans leur ensemble et jugées de haut, ces relations étaient souci) Je parle surtout des couvents de femmes. La psychologie des autres couvents et de leurs relations avec une ville est plus compliquée. Pour n'indiquer ici qu'une seule différence, on sait que la plupart des couvents modernes se renouvellent constamment. Néanmoins certains religieux, exemptés par bonheur de cette règle, s'enracinaient peu à peu et comptaient parmi les personnages les plus originaux et les plus populaires de la ville.

verainemenl bienfaisantes pour une ville. Le monde recevait plus qu'il ne donnait. Je pourrais nommer une prieure carmélite qui fut, pendant plusieurs années, la conscience des personnages les plus considérables, et d'humbles sœurs touriéres qui faisaient suavement rayonner un peu de vie surnaturelle dans le pays. Avant même les iniques décrets qui ont fermé ces précieux refuges, nous avons vu lentement mourir cet ordre de choses. La foi qui, je l'espère, ne mourra jamais chez nous, se manifeste et s'entretient aujourd'hui d'une autre manière. Si Madeleine Martin était encore là, les marchands d'amandes viendraient-ils lui confier leur détresse, et les magistrats agonisants s'adresseraientils à elle, pour obtenir, par ses prières, le temps de se confesser?

Je ne dirai rien ici de la vie quotidienne des religieuses de Notre-Dame de Miséricorde. Cette histoire ressemble de tous points à celle des autres ordres qui en sont encore à la ferveur de leurs débuts. Gondon résume ce chapitre en quelques mots. « Sans le P. Yvan, dit-il, le jeune monastère aurait ressemblé au paradis. » Non, il ne dit pas tout à fait cela, et le bonhomme ne me pardonnerait pas cette libre traduction de ses paroles. Voici ses termes exprès : « Le monastère de la Miséricorde était une image du paradis, car les filles menaient une vie semblable à celle des anges, si ce n'est que les anges ne souffrent aucune peine et nos novices se macéraient par de continuelles mortifications : aussi avaient-elles en la personne du P. Yvan un des plus sévères directeurs et un des plus exacts maîtres des novices, qui puisse être dans les ordres les plus réformés (1). » II n'exagère rien. Nos mémoires nous ont heureuse- Ci) Gondon, p. 383, 384.

ment conservé une foule de traits qui nous renseignent éloquemment sur ce point. Je choisis les plus savoureux.

« Un jour il acheta un lavoir de laiton pour la sacristie, au haut duquel il y avait un cupidon dans une posture immodeste. Il n'y avait pas pris garde. Celui par qui il l'avait, le mit au tour sans rien dire. La portière le porta à notre très bonne Mère. Elle pensa que quelque personne l'avait envoyé pour s'en divertir. Notre vénérable Père arriva en même temps. Elle lui dit sa pensée. Mais le saint homme lui assura que c'était luimême qui l'avait acheté. Cette grande âme lui fît voir ce qui était au haut de ce lavoir, et que cela ne serait pas d'édification qu« l'on vît une telle chose en un lieu où les prêtres se préparent à la sainte messe. Cet excellent directeur commença à la reprendre et mortifier si terriblement que nous étions toutes tremblantes... Il l'appelait superbe, outrecuide... Elle était à ses pieds sans dire un seul mot pour se justifier, mais s'avouait coupable, bien qu'elle eût très bien fait, puisque ce saint homme reconnut qu'elle avait raison et n'avait pas regardé ce qu'il avait acheté. Il fit ôter cette figure profane (1). »

On vivait toujours dans la crainte de quelque scène de ce genre. « Le jour des Cendres, comme toute la communauté était en ce lieu (le chœur) pour les recevoir, ce vénérable Père lève une tapisserie qui nous séparait des séculiers (2), et vient pour nous les imposer. Notre révérende Mère lui dit avec beaucoup de déférence qu'il les fallait donner par la grille de la communion. Il lui dit, pour l'anéantir : « Allez, allez, je ne vous en « donnerai point. » La bonne Mère... craignant que ce

(1) Manuscrit de l'Arsenal, p. 134, 135.

(2) La chapelle n'était pas encore terminée.

ne fût quelque mauvais présage, se jette à ses pieds, le conjurant avec une grande abondance de larmes de vouloir lui faire cette grâce, mais il persista... et ne leur donna point de cendres ni à l'une ni à l'autre (1). »

0 Une fois, notre Père étant entré et ayant jeté les yeux derrière une porte où l'on avait mis les ordures... il vit des pelures de pommes. Il demanda qui était celle qui les avait pelées. Il l'envoya quérir, et lui ordonna de manger ces pelures par pénitence, disant qu'elle était une sensuelle, qui cherchait la déUcatesse et le plaisir. Il nous faisait mille autres mortifications... Gomme il entrait souvent, n'y ayant pas encore la clôture, étant très sévère et exact, la moindre petite chose qu'il voyait qui n'était pas dans toute la perfection et justesse, il faisait des chapitres et des corrections sur-le-champ... Une petite parole dite bassement était punie comme un crime. Si on élevait la cloche en sonnant un peu plus qu'il ne voulait, il disait que c'était un signe d'orgueil... S'il voyait que l'on prenait quelque satisfaction à bien parer l'autel... il nous privait de la communion quinze jours ou un mois; ou bien il ordonnait le jeûne pour trois jours au pain et à l'eau s'il y avait le moindre défaut de propreté et de justesse.

« Une fille qui venait d'entrer au couvent ayant rompu ses ciseaux en voulant ouvrir quelque chose, il lui fit un bon chapitre et ensuite lui donna pour pénitefice de jeûner quinze jours au pain et à l'eau. Notre Mère était à non plus, quand elle voyait cela. Elle adoucissait la mortification et nous empêchait de la faire dans sa rigueur... et faisait consentir notre bon Père à pardonner (2). »

(1) Manuscrit de l'Arsenal, p. 136, 137.

(2) Ib., p. 145-147.

Ne croyez pas que ces bonnes filles exagèrent. Ecoutez plutôt le témoignage d'un grave sulpicien qui assista stupéfait à une explosion du même genre.

« Me trouvant, raconte M. du Ferrier dans ses mémoires, assez proche de la Sainte-Baume en 1647, nous y allâmes faire un pèlerinage, M. l'abbé de Queylus et moi. Notre chemin était par Aix où nous visitâmes ce fameux prêtre Antoine Yvan de qui on a écrit la vie remplie de sujets d'admiration pour ses vertus et sa lumière. D'abord il voulut nous obliger de loger dans une maison d'ami. Nous ne voulûmes point quitter l'hôtellerie et je le priai de nous y laisser plus libres, me trouvant un peu malade; mais je le priai de me mener voir sa fille la Mère Madeleine par laquelle il avait institué l'ordre des religieuses de la Miséricorde... Il m'avait déjà fait faire connaissance avec elle par des lettres de remercîment du bon traitement qu'il disait avoir eu de moi durant un an à la Communauté de Saint-Sulpice où j'avais tâché de le faire bien traiter y étant supérieur. Il nous conduisit à son monastère où la Mère Madeleine nous offrit encore avec beaucoup d'affection de nous loger et nous ne l'acceptâmes point... Je priai ce bon homme d'aller un peu promener M. l'abbé de Queylus, ce qu'il fit et je m'arrêtai là en conversation avec cette supérieure, qui dans quelque ouverture de discours me pria de vouloir au moins faire collation ce soir chez elle. J'en demeurai d'accord et lorsqu'ils furent de retour, elle dit au P. Yvan que j'avais bien voulu lui promettre de faire collation chez elle. Je fus surpris de lui ouïr dire : « N'est- « ce pas que j'ai toujours dit que ton esprit est pire a que celui du diable et ton orgueil inflexible. Ne « l'avais- je pas prié et moi aussi? Il avait refusé sans « doute avec raison. Mais, ô misérable, cela ne t'a point

282 LA TROVENCE MYSTIQUE

« fait céder. Tu as voulu que ta volonté prévalût. Ah! « misérable que je suis qui perds mon temps depuis « tant d'années après cet esprit opiniâtre et superbe. « Hélas! ne te corrigeras- tu jamais? »

« La fille ne disait mot. J'étais surpris de cette rigueur, et comme j'en avais compassion je lui dis : « Mais agréez, je vous prie, que je lui dise qu'elle a fait « ce que vous deviez faire. Elle a voulu nous forcer de « recevoir la charité comme il est dit dans l'Evangile : « Compelle eos intrarc. Vous vous êtes contenté de nous « offrir l'hospice, elle a voulu trouver le moyen d'exercer « en quelque manière l'hospitalité. — Monsieur, me « dit-il, vous qui connaissez mon cœur, ne croyez pas « que j'aie manqué d'affection. Vous voulez excuser « cette fille parce que vous ne savez pas sa malice et sa « méchanceté. Il n'y a rien de si dangereux et si obstiné « pour contenter son amour-propre...» — Je lui dis en particulier qu'il traitait cette fille bien rudement à ce qu'il me semblait. «C'est une fille excellente, me dit-il, « qui reçoit des grâces extraordinaires de Dieu; il « faut la conduire de cette sorte, afin de la tenir petite. » La fille, lorsque nous fûmes seuls, m'en dit autant avec beaucoup d'humilité et qu'il ne la traitait jamais autrement (1). »

Moitié fougue naturelle, moitié système, il était ainsi. Le P. Grozes, oubliant que Madeleine, bien que plus favorisée que les autres, n'avait cependant pas le monopole de ces rudes traitements, essaie d'expliquer par une sorte de miracle les vivacités naturelles et surnaturelles que la fondatrice eut à souffrir de la part de son directeur.

(1) Mémoires de M. du Février (arcLives ûationaies, n» 215'

2« cahier, 2» feuillet.)

« Ce saint homme, écrit-il, avait une affection si tendre pour sa fille, qu'il avait pour elle de très grandes complaisances... jusque-là que cette amitié toute pure et sainte... ne laissait pas d'exciter des sentiments de jalousie dans le cœur des autres pénitentes du P. Yvan... On passait même plus outre et des personnes de la ville d'Aix donnaient encore un tour plus malin aux assiduités du P. Yvan. Madeleine demanda très instamment à Dieu qu'il changeât le cœur de son directeur à son égard, et qu'il n'eût à l'avenir que de la rigueur pour elle. Madeleine reconnut bientôt que sa prière était exaucée. Le P. Yvan la traita depuis ce temps-là, avec tant de dureté... qu'on eût dit qu'elle était devenue l'objet de son aversion... C'est ce qui obligea un célèbre missionnaire, qui en avait été le témoin, de l'appeler depuis ce temps-là le cruel P. Yvan (1). »

Non, c'est là compliquer vainement les choses les plus simples du monde, et prêter à la grâce divine de bien étranges complaisances. Impitoyable envers lui-même le P. Yvan appliquait rigoureusement aux autres les principes d'une direction dont sa très grande sainteté ne parvint jamais à surnaturaliser tout à fait la naturelle rudesse. Avec des âmes choisies dont il était sûr, il s'abandonnait presque sans contrainte aux premiers emportements de son humeur. D'ailleurs, sauf dans les grands éclats, il était de ceux qui font toujours un peu sourire au moment même où on tremble devant eux. Vers la fin, il semble avoir compris qu'il avait souvent passé la mesure. « Cette conduite, écrit le P. Grozes, lui fit de la peine quelque temps avant sa mort. Il pria Madeleine de lui pardonner... (2). » Prière inutile,

(1) Grozes, p. 381, 382.

s'il l'avait fait beaucoup souffrir, elle, du moins, n'avait jamais douté de son affection profonde. Elle le connaissait beaucoup mieux qu'il ne se connut jamais luimême. Un jour, impatient de la revoir, il interrompit brusquement quelque voyage d'affaires, et paraissant à l'improviste chez elle : « Je ne sais ce qui m'est arrivé « cette nuit, lui confia-t-il, il me semblait avoir un oiseau « qui se tenait sur mon chevet si pitoyablement que j'en a avais compassion. — Alors, notre très honorée Mère, d'une grande douceur, lui dit : « Eh! mon bon Père, cet « oiseau était mon âme (1). » Elle qui se connaissait en amitié et « qu'on ne pouvait voir sans l'aimer », savait bien que personne ne l'aimerait jamais comme ce pau\'Te paysan aux soudaines colères et à la tendresse maladroite. Quand ce grand cœur, si rude et si bon, eut cessé de battre, elle s'en fît une chère relique dont elle ne voulut plus se séparer. En parlant sévèrement du P. Yvan, nous la blesserions elle-même, et je l'entends qui nous supplie de ne pas condamner, sur une poignée d'anecdotes et sur de vaines apparences, le saint homme qu'elle a tant aimé.

(1) Manuscrit de VArsenal, p. 263, 264.

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