‹ La Provence mystique au XVIIe siècleChapitre 20 sur 30 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

' d'aix a paris

Je ne puis songer à raconter ici le merveilleux progrès de l'œuvre de Madeleine et du P. Yvan. De 1641, trois ans après la création du premier monastère, jusqu'à la mort de la fondatrice, l'ordre ne cessa de croître et de s'étendre. En 1641, il essaie de s'établir à Avignon, mais de graves difficultés étant survenues, on abandonne l'entreprise pour la reprendre deux ans plus tard avec un plein succès. La maison de Marseille est fondée en 1643, puis viennent Avignon (1643), Paris (1649), Arles et Salon (1665). Le détail de ces fondations serait infini et n'intéresserait qu'un très petit nombre de lecteurs. D'ailleurs toutes les histoires de ce genre se ressemblent plus ou moins. Qu'il s'agisse de la maison de Marseille ou de celle de Salon, d'une fondation de visitandines ou d'ursulines, ce sont toujours, dans le cadre d'une même époque, les mêmes préparations providentielles, les mêmes soudaines explosions de sympathie, les mêmes jalousies qui se dressent pour empêcher l'œuvre de Dieu, les mêmes épreuves, les mêmes victoires. Ce n'est pas qu'on ne rencontre dans cette forêt de menus documents une foule d'indications extrêmement précieuses, mais pour exploiter dignement cette riche matière, il faudrait, me semble-t-il.

286 LA PROVENGE MYSTIQUE

se désintéresser de la fortune particulière de tel ordre ou de tel couvent pour suivre, siècle par siècle, l'évolution des communautés religieuses, la façon dont chacune de ces créations répond aux besoins particuliers du moment et s'adapte aux habitudes contemporaines, pour creuser la psychologie de la vocation à travers les âges, les lois qui règlent la grande ferveur des débuts et qui expliquent, je ne dis pas toujours la décadence, mais les tempéraments, les accommodements, les apaisements des époques postérieures.

Un tel programme, qui veut être rempli par un Montesquieu ou par un Sainte-Beuve, écraserait de toutes façons le livre, infiniment moins ambitieux, où je me suis proposé d'étudier la Provence mystique dans l'âme de deux provençaux. Je sais bien que, à l'exception de Paris, toutes les premières fondations miséricordiennes sont provençales, et je trouve, dans nos chroniques, une longue liste de noms provençaux. Malheureusement ce ne sont, le plus souvent, que des noms. Les figures restent sous le voile. Les plus curieuses, les plus attachantes — Marguerite Péculier, par exemple, je ne sais pourquoi celle-ci m'attire davantage — ne nous seront jamais connues. Toutes, sauf la moins aimable, cette Marie de Colonia qui nous occupera tout à l'heure et que j'aurais mieux aimé ne pas rencontrer sur mon chemin. L'ordre de Notre-Dame de Miséricorde n'a pas eu, comme la Visitation, une Mère de Chaugy pour fixer en traits immortels la physionomie des premières sœurs. La mère Madeleine, qui voyait très clair et qui décrivait tant bien que mal ce qu'elle avait vu, parle bien, dans son autobiographie, de notices qu'elle se promet de consacrer à quelques-unes de ses compagnes. Mais ces notes, si elles furent rédigées, semblent aujourd'hui perdues. Quant à Isabelle de Martelly, et

aux autres religieuses dont le manuscrit de l'Arsenal nous a conservé les mémoires, bien loin de nous aider à ressusciter les communautés primitives, elles n'ont même pas réussi à nous révéler leur propre image. Leur prose banale et prédicante ne s'anime un peu que lorsqu'elles rencontrent une de ces anecdotes plus dramatiques dont le récit, vingt fois entendu et répété par elles dans leurs entretiens avec leurs sœurs, avait fini par se graver dans leur imagination paresseuse. Une seule, — la mère. Sainte-Anne, qui a raconté le second voyage de Madeleine en Provence, — une seule a de la couleur, beaucoup trop même. Mais son génie ne va pas plus loin, et, en tout cas, elle ne sait pas peindre les âmes.

Nous n'aborderons donc pas l'histoire des fondations miséricordiennes pour elles-mêmes, mais uniquement en vue de pénétrer davantage dans l'intimité des deux fondateurs. Qui dit fondation dit voyage, et il n'est rien tel que les voyages pour trahir le secret des gens. Dans son charmant petit livre, M. Henri Joly a oublié de consacrer un chapitre à la psychologie du saint en voyage. Rien ne leur arrive comme à tout le monde et les incidents les plus ordinaires prennent avec eux un air de légende. Nos chemins de fer ont tué cela, mais, grâce à Dieu, avec le P. Yvan et Madeleine, nous sommes encore à l'âge d'or des voyages pittoresques. D'Aix à Paris, de Paris à Aix, en bateau et en carrosse, soyons assurés que nos deux provençaux nous édifieront et nous amuseront en chemin.

Voici, par exemple, de quelle façon merveilleuse, et au prix de quelles émotions, la première colonie miséricordienne, guidée par le fondateur, finit par arriver jusqu'à la ville des papes — c'est Avignon que je veux dire.

« Toutes choses, raconte Gondon, étant donc arrêtées, le père Yvan partit d'Aix avec quatre de ses religieuses, et quelques pieuses dames de condition, qui voulurent les accompagner. Cette troupe ne fut pas plus tôt parmi les champs, qu'il s'éleva un terrible orage accompagné d'éclairs, de tonnerres et de pluie. Les dames et les autres qui accompagnaient nos religieuses, voulaient rebrousser chemin, ou se retirer dans quelque maison champêtre; mais le père Yvan les retint, et les encouragea à poursuivre leur route, les assurant qu'il n'y avait rien à craindre, et qu'aucun de la compagnie n'en serait incommodé. En effet, encore que l'orage fût très grand, et que la pluie tombât à verse tout à l'entour, aucun néanmoins de la compagnie ne fut mouillé, comme s'il y eût eu un ange, qui eût détourné l'orage, et empêché la pluie de leur tomber dessus. Aussi les habitants des bourgs par où ils passèrent étaient étonnés de les voir sans être mouillés, et leur demandaient comment est-ce qu'ils avaient été garantis de la pluie, les blâmant même d'avoir continué leur chemin par un si horrible temps. Mais ce temps leur fut favorable, en ce que les chaleurs étant pour lors excessives, car c'était au mois d'août, les nues qui les couvraient, et la pluie qui leur tomba à l'entour, leur servirent de rafraîchissement.

« Il y eut d'autres accidents pendant ce voyage, qui sont merveilleux, et que nous devons attribuer à une singulière protection du Seigneur. Car en premier lieu, comme nos religieuses furent arrivées au port de la Durance, et qu'elles voulaient sortir de leur litière pour entrer dans le bateau, le muletier haussant la portière, un cocher qui venait d'un autre côté, poussa ses chevaux à toute bride dans le même chemin, où était la litière; de façon que le muletier n'ayant pas le temps

de se détourner, se trouva en état d'être foulé par les chevaux, et brisé par les roues du carrosse. Il se prit à crier de frayeur, les religieuses qui virent le danger s'écrièrent avec lui, et en même temps cet homm.e se trouva élevé sur le brancard de la litière, et hors de l'atteinte du carrosse, sans avoir reçu d'autre incommodité que celle de la peur.

« Cette grâce fut suivie d'une autre; d'autant que les religieuses n'eurent pas plus tôt passé la Durance, que cette rivière, l'une des plus rapides de France, se grossit et déborda de telle sorte, que les chevalets qui soutiennent la corde, dont on se sert pour faire le trajet, étant emportés par la violence des eaux, le passage de la rivière ne put être libre de quelques jours.

« Il arriva une troisième rencontre merveilleuse qui parut encore plus favorable que les précédentes. Les personnes qui avaient persécuté notre bon prêtre et ses religieuses de la Miséricorde dans Aix, s'efforçant de les troubler encore dans leur établissement à Avignon, avaient pour cet effet écrit diverses lettres à plusieurs personnes de la même ville d'Avignon pour les exciter à mettre des obstacles au dessein du père Yvan et de ses filles. Ces lettres auraient infailliblement causé du bruit, et fait de la peine , mais le Seigneur y pourvut. Car ayant été perdues dans le chemin par le porteur, elles tombèrent entre les mains des amis de nos religieuses, qui sans en faire aucune plainte évitèrent le mal qu'elles auraient pu faire, et s'en servirent avec charité et prudence pour le bien de notre institut (1). »

Comme il convient, la fondation de Paris nous retiendra davantage. Au moment même où Madeleine et le P. Yvan posaient les premiers fondements de leur

(1) GoNDON , ^^ 399. 400.

œuvre, une pieuse femme, « Mme Poulin, avait fait bâtir à Paris une maison, dans le faubourg de Saint-Germain en rue Grenelle, elle y avait assemblé quelques filles pour y commencer une congrégation où l'on devait entretenir les pauvres filles de qualité qui voudraient s'y retirer. Dès qu'elle apprit que le P. Yvan et la Mère Madeleine avaient établi un monastère dans Aix pour les mêmes fins, elle écrivit à ce père et lui fit écrire par des personnes de qualité de venir à Paris et d'y amener quelques-unes de ses filles, pour établir la régularité dans cette maison qu'elle soumettait à leur conduite. Mais avant que cette affaire pût être conclue, Dieu récompensa cette dame de sa charité en la retirant du monde par une sainte mort.

« Pendant sa dernière maladie elle s'obligea par vœu d'embrasser l'Institut de la Miséricorde si Dieu lui rendait la santé; elle fit faire le même vœu aux filles qu'elle avait assemblées, et donna par son testament sa maison aux religieuses de la Miséricorde si elles se venaient établir à Paris. Plusieurs personnes d'autorité conjurèrent le P. Yvan et la Mère Madeleine d'y aller pour achever cet établissement. Le P. Yvan et ses amis jugèrent qu'il était à propos qu'il y fît un voyage, mais qu'il n'était pas expédient que la Mère Madeleine y allât, avant qu'on eût des nouvelles du succès du voyage de ce Père qui allait reconnaître le terrain (1). »

Abandonner un pareil souci à notre bon vieillard, laisser partir le P. Yvan sans Madeleine, en vérité on ne pouvait être plus mal inspiré et l'événement le fit trop voir. Toutefois tout alla bien jusqu'à Paris.

« Le comte de Garces, lieutenant général et grand sénéchal pour le roi en Provence, ayant dessein de faire

(1) Grozes, p, 220, 221.

le même voyage (offrit au P. Yvan) une place dans son carrosse;... l'un et l'autre profitèrent de cette rencontre; car le P. Yvan reçut mille caresses... du comte de Carces et ce seigneur reçut de sa part beaucoup de consolation et d'édification des entretiens du P. Yvan, de son exemple et du saint sacrifice de la messe qu'il célébrait chaque jour nonobstant les fatigues du voyage (1). »

Mais dès qu'il fut aux prises avec les difficultés de sa mission, dès qu'il eut compris que l'établissement ne se ferait pas sans soulever quelque résistance, le saint homme, épouvanté par le bruit de la capitale, oublia tout pour ne plus penser qu'au désert. L'ermite d'autrefois, mal guéri de son amour pour la solitude, perdant soudain de vue et Madeleine et le couvent d'Aix et l'œuvre à laquelle il travaillait depuis tant d'années, eut l'étrange inspiration de disparaître tout à fait au milieu de cette immense foule, de s'organiser en plein Paris une sorte d'ermitage et d'y finir paisiblement ses jours dans le recueillement, la charité et la prière.

Le P. Grozes n'en revient pas. « Le P. Yvan, écrit-il, étant arrivé à Paris, s'occupa si fort à la pratique des bonnes œuvres, et à faire des conférences avec des cclésiastiques fort zélés, qu'il oublia presque entièrement l'affaire principale qui l'avait amené dans cette ville (2). » Mais Gondon, que rien n'étonne et qui, au contraire, s'enchante de tout, s*étend avec bonheur sur cette piquante aventure :

« Notre bon prêtre étant arrivé à Paris se logea premièrement proche de la maison de la feue dame Poulin, où étaient les filles qui demandaient d'être reçues dans son Institut. »

(1) Gondon, p. 408.

(2) Grozes, p. 221, 222.

Comme on le voit, la bonne volonté y était, mais comment résister à la tentation?

« Quelque temps après, le sieur Roubineau, directeur de l'hospice des incurables, le logea dans cette belle et agréable maison, où il lui fît mille caresses... Quelque temps après, l'abbé Olier ayant découvert les trésors de grâce et de vertu de notre excellent prêtre, l'attira chez soi comme un ouvrier très capable de l'aider par son conseil et par son exemple dans le commencement de cet illustre et fameux séminaire qu'il a établi avec tant de gloire et de bénédiction. De telle sorte que notre bon prêtre accepta l'offre du sieur abbé OUer avec d'autant plus de joie et d'amour qu'il avait une plus haute estime de la vertu de ce grand homme... qui le logea dans la communauté des prêtres qui servent à la paroisse, ayant connu qu'il voulait servir avec assiduité et soumission comme un simple habitué... »

Cette communauté, où comme on le sait ni les saints ni les originaux ne manquaient, se prit de vive affection pour notre prêtre provençal qui lui parut « consommé dans la connaissance des plus grands secrets de la vie intérieure »; et celui-ci, retrouvant pour un temps les sentiments qui l'avaient jadis attaché aux pères de l'Oratoire, se consacra « au service de la paroisse, comme s'il eût voulu passer avec eux le reste de sa vie et qu'il n'eût eu aucune autre chose à faire dans Paris. »

« En effet, au lieu d'avancer l'étabUssement de ses religieuses, pour lequel il était venu à Paris, il sembla le reculer, et, au lieu de fortifier les petits commencements qu'il avait déjà par la donation de la maison de ladite Poulin, il agit avec tant de froideur qu'il les laissa entièrement détruire. Car, comme des religieuses bénédictines se furent emparées de cette maison, après avoir attiré à leur parti la plus ancienne des filles de

la même dame Poulin, il ne témoigna nullement d'en être fâché; et y ayant eu procès pour ce sujet entre les mêmes bénédictines et les autres filles de ladite dame Poulin, il se comporta en sorte qu'il montran'avoir aucun empressement pour cette affaire. Il en témoigna même une telle indifférence que ses amis lui en firent des reproches, et entre autres, le sieur de Montmort, maître des requêtes... (1). Ce bon ami... comme il prenait grand soin de faire sortir les religieuses bénédictines de la maison de la dame Poulin, l'ayant rencontré un jour : « Mon Père, lui dit-il, je suis fort étonné du peu de soin « que vous avez des affaires de vos religieuses;... tous « vos amis travaillent avec empressement pour la « leur conserver, et vous ne vous remuez point! » Le P. Yvan rougit à ces paroles (et il répondit, comme si souvent jadis à Mgr de Bretel) : « Hé bien, mon bon « monsieur, que faut-il que je fasse? Je suis prêt de faire « tout ce que vous jugerez à propos. » M. de Montmort fut touché de la modestie et simplicité de cette réponse, et il reconnut depuis, qu'en tout cela, le bon père avait été conduit par l'esprit divin et « que son indifférence venait... des connaissances particulières qu'il avait que la maison de la dame Poulin n'était pas propre pour ses religieuses... Ne pouvant plus demeurer dans Paris, sans y plaider... il aima mieux abandonner le tout et s'en retourner en son pays (2). »

Quoi qu'il en soit, « le voyage de cet homme apostolique, écrit le P. Grozes, ne fut pas... inutile; car il y

(1) L'ami et l'éditeur de Gassendi. Montmort mourut en 1679, doyen de l'Académie française.

(2) GoNDON, p. 408-411. Le voyage à Paris est de 1645. C'est, en effet, pendant les premières semaines de ce .séjour à Paris que le P. Yvan refusa au cardinal de La Rochefoucauld le moule que celui ci lui demandait. La mort du cardinal (14 février 1645) survint peu après ce refus.

fit de grandes habitudes avec le célèbre M. Olier... et avec M. de Montmort, maître aux requêtes, qui par son bel esprit a mérité les éloges de plusieurs savants de ce siècle. Ces deux illustres amis du P. Yvan, ayant fait un voyage en Provence quelque temps après, virent à Aix fort à loisir le P. Yvan et la Mère Madeleine... et dès qu'ils furent de retour à Paris, ils employèrent tout le crédit qu'ils avaient dans cette ville pour y attirer des religieuses de Notre-Dame de Miséricorde. »

En effet, après le P. Yvan et le P. Monier, personne, peut-être, n'a rendu autant de services que M. Olier à la nouvelle congrégation. De loin et de près, il ne cessa plus de s'intéresser activement aux progrès de l'ordre, et à la sanctification de Madeleine. Il dirigea celle-ci pendant de longues années, ses lettres nous montrent avec quelle sollicitude. De saintes et mystérieuses aiïînités unirent étroitement ces trois âmes si différentes les unes des autres. Le P. Yvan regardait M. Olier comme un autre lui-même. « Obéissez, écrivait-il à une de ses filles, obéissez et croyez bien à monsieur Olier, car il est un grand homme de bien (1). » « Honorez, écrit-il encore, honorez et obéissez à Monsieur Oher; car c'est un homme suivant mon cœur, dites-lui que je l'aime bien dans la vie et dans la mort de Notre-Seigneur (2). » Enfin nous avons de lui une lettre magnifique où il lègue à M. Olier ce qu'il a de plus cher au monde, son œuvre et l'âme toute sainte qu'il sait bien ne pouvoir remettre en meilleures mains.

« Dominus tecum, henedicamus Domino, Alléluia! Je veux vous rendre compte, puisque Dieu l'a ainsi ordonné et que vous êtes venu de la main forte de Dieu. Aussi,

(1) Lettres, I, 255.

(2) Id., 11, 298.

je ne prie plus Dieu qu'il me donne cet homme selon son cœur, puisque je crois très assurément que c'est vous, mais notez, s'il vous plaît, en passant, la bonté et sagesse de Dieu. Il m'a donné un homme selon son cœur et selon le mien, il ne m'a pas donné un père pour lui obéir, et marcher en crainte avec lui... mais il m'a donné un frère pour m'accorder avec lui, et un fils pour l'aimer et en avoir soin, un homme qui sait bien que je l'aime et l'aimerai comme un Elisée, et Josué, et comme saint Jean, auprès de la sainte mère de Dieu...

« Véritablement Dieu veut que les filles de Notre- Dame de Miséricorde aient une entière confiance en vous et que leur saint Institut soit entre vos mains. Il n'en faut nullement douter... Dieu vous avait conservé pour cela il y a longtemps, et il a voulu que je sois allé à Paris pour vous connaître et avoir foi assurée en vous et me faire consentir à vous supplier de prendre la conduite de cet ordre...

« Or, maintenant, n'ayez pas seulement soin de votre congrégation apostolique, mais encore de l'Institut des filles de Notre-Dame de Miséricorde que je puis appeler l'apostolat de la Mère de Dieu, et soyez autant content de vous en revêtir que moi de m'en dépouiller pour nous accorder tous deux. Une autre compagnie très pieuse a voulu en prendre le soin, mais je crois que Dieu veut que je vous en donne la direction, voyant en vous cette vertu merveilleuse de gagner les âmes, et de les remettre d'abord dans le sein et dans les mains de Dieu. Nos filles vous obéiront comme à Jésus-Christ. Vous savez que je vous aime tendrement et que je suis rempli de joie et de contentement en vous en Dieu et que je voulais que nos filles vous fissent vœu d'obéissance. Mais elles l'ont fait à moi, et Dieu l'a ainsi permis afin que je les porte à vous obéir, et suivre vos conseils

et avis à Aix, et partout, et particulièrement quand elles seront à Paris (1)...

« Que vous avez beaucoup gagné dans le voyage de votre mission (2) ! Tous les prêtres qui entendirent votre discours en furent vivement touchés. Ils sont tous vôtres, ils ne peuvent se saouler d'en parler, avouant qu'ils n'ont jamais rien ouï qui les ait plus émus que votre discours...

« (Si Dieu) eût fait un homme tout exprès, il semble qu'il ne l'eût pas fait plus selon mon cœur que vous; à cause de la pureté d'intention que je vois en vous, et de la vérité et fidélité que je connais en vous, en l'état du Fils de Dieu crucifié. C'est là où j'ai fondé le saint Institut de la Miséricorde...

« Je vous prie, au nom de Dieu, de tenir notre union secrète, car il faut que tout se passe imperceptiblement. L'établissement se fera, vous conduirez tout et la maison de Paris sera le séminaire, non seulement de la France, mais de tout le monde. J'ai été inspiré autrefois de faire une congrégation des Pères de Notre-Dame de Miséricorde pour faire la mission, et pour consoler et assister les agonisants... mais le défaut de moyens m'a tout étouffé. Mais il me semble que Dieu le fera. Vous êtes missionnaire, vous n'avez qu'à ajouter : de Notre- Dame de Miséricorde, pour différer de tant de compagnies de missionnaires. Je le dis ainsi selon ma pensée et mon désir, mais je ne sais pas si Dieu le veut ainsi. Je le laisse à votre sagesse.

« Notre fille (Madeleine) vous obéira ponctuellement

(1) Cette lettre a donc ùté écrite avant l'arrivée à Paris de la première colonie miscricordienne — et par conséquent entre 1645 — date du voyage du P. Yvan — et 1649, année de la fondation de Paris.

(2) En Provence.

et fera des merveilles pour l'Institut, et persuadera fortement la crainte et amour de Dieu, et gouvernera et conduira les filles à la perfection évangélique. Je crois qu'elle est bien comme je la veux. Dieu l'a choisie... je vous fais héritier de ce que Dieu m'a donné de plus cher, de ma très sainte Mère de Miséricorde de saint Michel et de tout notre Institut. Gouvernez bien tout selon le cœur du Père, et selon l'état crucifié de Notre-Seigneur, selon le consentement de sa très sainte Mère et selon l'Eglise de Dieu (1). »

De retour à Paris, après son voyage de Provence, M. Olier usa de tout son crédit, qui était grand, pour faire aboutir les projets du P. Yvan et de Madeleine. Tout était prêt, lorsque l'archevêque d'Aix, M»' de Mazarin, cardinal de Sainte-Cécile, refusa catégoriquement de donner les permissions nécessaires, et il le refusa, de vive voix, à la reine mère elle-même, Anne d'Autriche, dont M. Olier s'était assuré le concours. Le cardinal ne voulut rien entendre, et, de retour à Aix, après avoir notifié ses volontés à la fondatrice, il partit pour Rome, en recommandant à M. de Mimata, son grand vicaire, de résister aux nouvelles instances qu'on pourrait faire.

« On écrivit à Paris que le cardinal était inexorable, et M. Oher employa encore Mme de Brienne (2) qui sollicita la reine régente d'user de son autorité absolue pour lever cet obstacle. La reine qui connaissait déjà par la voix de la renommée la vertu de Madeleine, et qui désirait de la voir à Paris, fît expédier des lettres au nom du roi et écrivit elle-même en particulier... Mais, par une admirable conduite de la Providence, la même

(1) Lettres. I, 337-342.

(2) Sans doute la femme de Henri de Loménie, mort en 1666, et qui fut le premier à porter le titre de comte de Brienne.

jour que l'ordre arriva de la cour dans la ville d'Aix, on y apprit par des lettres de Rome que le cardinal de Sainte- Cécile était mort quelques jours après y être arrivé... Le grand obstacle au voyage de la Mère Madeleine étant levé, elle se disposa à partir au premier jour (1). »

Nous arrivons à un des chapitres les plus populaires de la légende miséricordienne. En effet, ce voyage d'Aix à Paris, qui ne dura pas moins de trois semaines, fit sur l'âme de Madeleine et des jeunes provençales qui l'accompagnaient, une impression profonde. Gondon qui tenait de la fondatrice elle-même le détail effrayant et merveilleux de cette série d'aventures, nous l'a transmis tel quel dans cette bonne vieille langue qui s'adapte si bien à de tels sujets. Le lecteur m'en voudrait, je pense, si je démarquais, en l'abrégeant trop, cette relation copieuse. L'histoire qu'on va lire commence dans les premiers jours de décembre 1648 (2) et s'achève le 2 janvier 1649.

« Le jour arrêté, trois de nos religieuses, après avoir ouï les regrets et vu les larmes de leurs chères sœurs et de leurs bonnes amies, partirent d'Aix pour aller visiter leur monastère de Marseille et y prendre une religieuse

(1) Grozes, p. 224-226. S'il faut en croire Gondon et Grozes, Madeleine aurait prédit cette mort, au grand amusement du cardinal.

Michel Mazarin ne fît que passer sur le siège d'Aix. Il était à Rome, maître du sacré palais, quand son frère lui fit donner la succession de Mgr de Bretcl (1645). Cardinal en 1647, il fut créé, cette même année, vice-roi de Catalogne. « Enfin, retournant à Rome, celle qui l'avait vu naître lui vit perdre la vie d'une maladie de cinq jours, le 2 septembre de 1648, et la 41« de son âge. » « 11 est bien difficile, ajoute le sage Pitto.n, de pouvoir durer dans un perpétuel mouvement et de rien dire d'un homme que nous n'avons vu qu'en passant ». (Annales de la sainte église d'Aix, p. 280). Mazarin fut remplacé à Aix par le cardinal Cirimaldi.

(2) La date du départ reste assez problématique. Les chroniques parlent aussi du mois de novembre.

qui était choisie pour le voyage et la fondation, accompagnées du sieur Philippe, digne ecclésiastique que le P. Yvan... avait choisi pour les conduire dans leur voyage (1).

« Dès qu'elles furent arrivées à Marseille, leur dessein failht à être rompu ou retardé. L'évêque de cette ville, touché de leur délicate complexion, et de la rigueur de l'hiver qui était déjà fort violent, comme il leur était très affectionné, crut leur rendre un bon office de les empêcher de partir ou de les retenir jusques au printemps. Pour cet effet il envoya un chanoine au vicaire du diocèse d'Aix, pour lui faire révoquer les permissions qu'il avait données à nos religieuses de faire le voyage de Paris; ou afin qu'il lui envoyât le pouvoir de les retenir. Le vicaire qui n'avait accordé les expéditions qu'à regret, donna à l'évêque de Marseille la satisfaction qu'il demandait. Voilà les affaires brouillées plus que jamais, et nos voyageuses fort en peine de se voir arrêtées. Croyant néanmoins que Dieu voulait qu'elles continuassent leur route, et se confirmant d'autant plus dans cette croyance qu'elles y trouvaient de plus grandes oppositions, elles renvoyèrent à Aix au vicaire du diocèse, et le pressèrent de telle sorte, qu'elles en obtinrent de nouvelles expéditions. L'évêque de Marseille fit de nouveaux efforts pour les arrêter pendant l'hiver : mais l'ayant humblement remercié, elles témoignèrent tant de résolution et de courage et une si grande confiance en la Providence divine que ce pieux prélat leur ayant accordé leur

(1) Siir ce Philippe, premier supérieur du séminaire d'Aix (1656), cf. Davin (Notice tur J. Cotolendi). Parmi les religieuses qui firent partie de l'expédition étaient la sœur Saint-Gabriel que l'on prit à Marseille, les sœurs Saint-François et de l'Annonciation (de Coloniaj que l'on prit à Avignon. Nous retrouverons cette dernière.

congé, et donné sa bénédiction, elles se mirent en des litières, et continuèrent leur voyage par Avignon.

« A peine furent-elles sorties des portes de Marseille qu'il se leva un temps fort rude, accompagné de neige et de glace, qui outre la rigueur du froid, les mit en danger de se fourvoyer du droit chemin : la neige ayant tout couvert, en telle sorte qu'il ne paraissait aucun vestige. Elles furent contraintes de s'arrêter en chemin dans la métairie de Madame de Gaillard (1), une de leurs plus intimes amies, qui, dans leur premier établissement, les avait assistées, avec une bonté maternelle, et une charité singulière. Le lendemain, quoique le mauvais temps continuât, elles poursuivirent leur voyage, jusqu'à Cavaillon, où le seigneur de Montréal, évêque de cette ville, et qui depuis étant évêque de Carpentras y a laissé de si beaux exemples de son zèle et de sa rare piété, les arrêta durant trois jours dans le couvent des religieuses bernardines... Le sieur Casault, prêtre d'une vie exemplaire, et ouvrier apostolique par sa grande charité envers les pauvres et son zèle ardent pour la conversion des pécheurs, les conduisit de Cavaillon à l'Ile, où il est Prévôt de l'Eglise Collégiale, et de l'Ile à Avignon.

« Elles furent contraintes de s'arrêter quelques jours dans cette ville en leur monastère, pour la satisfaction de leurs bonnes sœurs, et de leurs amis, et principalement pour attendre que la rigueur du temps s'adoucit; mais la saison continuant d'être toujours plus rude, elles partirent le lendemain du jour de la fête de la Conception immaculée de la sainte Vierge, avec

(1) Marquise de Villages, fille de César de Villages et de Madeleine de Covet-Marignano, elle avait épousé en 1619 Pierre do Gaillard, trésorier générai des États. Son lils, Jean de (Jaillai'd, fut évêque d'Apt de 1673 à 1695.

quelques pieux ecclésiastiques et plusieurs dames de condition, qui les accompagnèrent jusqu'à Orange, où elles furent reçues et défrayées avec toute leur suite par le marquis de Beauregard, personne de grande piété et d'un grand zèle pour la foi catholique. Le lendemain au matin ayant pris congé avec beaucoup de larmes de leur compagnie, elles prirent leur route vers Montélimar. Le sieur Casault voulut encore les accompagner jusque dans cette ville; et ce fut par une providence particulière, parce que la présence de ce serviteur de Dieu leur servit grandement pour les encourager dans le péril où elles se trouvèrent. Car la nuit les ayant surprises, comme elles furent entrées sans s'en apercevoir dans la rivière qui passe auprès de Montélimar, qui était grossie par les neiges et par les pluies, elles furent grandement épouvantées de voir que l'eau entrait dans leur carrosse et le secouait si furieusement, qu'elles crurent devoir être emportées par la rapidité des flots. Le sieur Casault les encouragea, elles eurent recours aux prières, et passèrent enfin avec bien de la peine, et par merveille au jugement de ceux qui apprirent le danger qu'elles avaient couru de se noyer.

« Un ou deux jours après elles se trouvèrent dans un péril encore plus grand au passage de la Drôme. Le cocher qui les conduisait ayant refusé d'aller passer par le bac, parce qu'il était un peu éloigné du droit chemin, poussa ses chevaux dans la rivière pour la gayer. Elle était aussi grossie par les neiges et les pluies qui continuaient, en telle sorte que l'eau entrant dans le carrosse, et s'élevant jusquesà l'arçon des chevaux avec une rapidité effroyable, le cocher se trouva dans une très grande crainte de se perdre avec ses chevaux, son carrosse et les personnes qu'il conduisait, ne sachant s'il devait avemcer ou reculer. En même temps deux ec-

clésiastiques qui accompagnaient nos religieuses s'étant avancés, l'eau gagna la croupe de leurs montures, si bien que l'on n'en voyait plus que la tête. Nos religieuses, et ceux qui étaient sur le bord, s'écrièrent de frayeur; voyant que les chevaux ne pouvaient plus résister à la violence de l'eau et qu'il était très difficile de les secourir. Nos pieuses personnes eurent recours à Dieu et à la sainte Vierge Mère de Miséricorde qui leur donna des forces pour sortir heureusement de ce péril, non sans étonnement de plusieurs qui les virent et qui assurèrent que quelques heures auparavant des mulets s'étaient noyés en ce même endroit où elles avaient passé.

« Du péril des eaux elles tombèrent dans celui des voleurs. Le bas Dauphiné par où elles passaient était plein de soldats; elles en furent plusieurs fois investies et épouvantées. Un soir particulièrement comme elles arrivèrent au gîte, quelques cavaliers qui en délogeaient, les ayant aperçues rebroussèrent leur chemin, et vinrent loger dans la même hôtellerie où elles s'étaient arrêtées. Une de ces bonnes religieuses qui s'était retirée à l'écart pour réciter quelques prières, entendit ces cavaliers, qui consultaient entre eux des moyens de voler ces filles qu'ils croyaient avoir de riches nippes, ou beaucoup d'argent. Cette religieuse intimidée eut recours à Dieu qui lui suggéra un moyen innocent de se délivrer de ce péril. Elle s'avança vers ces mêmes cavaliers, et feignant d'être dans la dernière nécessité, leur demanda humblement l'aumône. Ces cavaliers étonnés lui firent plusieurs demandes, auxquelles la fille ayant répondu en telle façon qu'ils crurent qu'elles et ses compagnes étaient dans la dernière pauvreté, ils se retirent brusquement, et disant entre eux qu'ils s'étaient trompés, ils remontèrent à cheval et à l'heure même ih sortirent de ce logis.

« Etant arrivées à Lyon, elles furent contraintes de s'y arrêter trois ou quatre jours, pour laisser écouler les eaux, qui étaient débordées. Cependant le seigneur de Richelieu, archevêque et cardinal de cette ville, ayant su leur arrivée, les envoya visiter, et prier de venir chez lui, parce qu'il était incommodé. Il s'informa avec grande affection de la santé du bon P. Yvan leur fondateur, et comme s'il eût prévu les maux qu'elles devaient encore souffrir dans leur voyage, il s'efforça de les dissuader de passer outre, leur offrant de les établir dans Lyon et leur donnant divers témoignages de sa bonté. Mais après avoir humblement remercié son Eminence, et supplié de leur conserver sa bonne volonté pour une autre occasion, elles témoignèrent tant de confiance et de courage, pour la continuation de leur entreprise, que ce pieux cardinal, en étant très édifié, leur donna sa bénédiction avec joie, et commanda à de ses officiers, de les accompagner dans tous les saints lieux qu'elles voudraient visiter durant leur séjour en cette ville. Cependant au lieu que les eaux se diminuassent, elles s'augmentaient par les pluies, qui continuaient; c'est pourquoi craignant que le débordement ne devint encore plus grand, elles partirent sous les auspices de la Providence, et de la protection de la Sainte Vierge.

« La neige avait couvert la montagne de Tarare, en telle manière qu'il ne paraissait aucun vestige du chemin, ni même des précipices, qui sont aux côtés de cette montagne; si bien que nos religieuses y étant arrivées, coururent risque de s'y perdre sans une rencontre favorable, qui les éloigna du danger. Le cocher laissant aller ses chevaux, sans savoir s'ils suivaient le chemin ou non, conduisait nos voyageuses dans un précipice; lorsqu'une d'elles, sans doute par un mouvement qui venait du ciel, sortant la tête hors la portière : « Mon ami, lui

dit-elle, arrête, regarde bien où est-ce que nous sommes. » Aussitôt un garçon qui suivait après, s'étant avancé quelques pas, tomba dans une fondrière de neige, en danger d'y périr s'il n'eût été promptement secouru par des gens à cheval, qui accompagnaient le carrosse : qui mettant pied à terre, dès qu'ils virent la chute de ce garçon, accoururent, et avec bien de la peine le retirèrent de ce lieu.

« Cet accident épouvanta tellement notre troupe, qu'elle ne savait où se tourner, lorsque la même religieuse qui avait fait arrêter le carrosse, sortant encore la tête hors la portière, aperçut un jeune berger qui s'approchait du carrosse; elle l'appela, et le pria de leur enseigner le droit chemin : « Tournez à main droite, » dit le berger avec un visage riant, « et continuez votre route « sans rien appréhender. » Le cocher obéit, et comme ce berger disparut presque aussitôt, l'on crut que c'était quelque personne extraordinaire, si bien que suivant le chemin où il les avait mis, elles arrivèrent heureusement à Tarare, et le lendemain à Roanne, sans autre incommodité que celle du froid.

« A leur arrivée à Roanne, le sieur de Tornisson, prêtre missionnaire, ouvrier apostohque par sa bonne vie et ses ferventes prédications s'y rencontrant, dès qu'il les aperçut : « Ah bon Dieu! s'écria-t-il, pauvres « filles, où est-ce que vous allez? les chemins sont tous « gâtés, la rivière se gèlera, et vous ne serez pas plus tôt « à Paris, que tout y sera en guerre, et dans un désordre « effroyable. » Il leur dit plusieurs autres choses semblables pour les dissuader de continuer leur voyage, et les induire à s'en retourner en Provence : ses persuasions étaient d'autant plus fortes qu'elles le connaissaient depuis longtemps et avaient une grande confiance en lui. Mais comme elles s'encourageaient par les choses qui

semblaient devoir les abattre : « Monsieur, répondit une « d'entre elles, nous n'avons pas entrepris ce voyage de « nous-mêmes, c'est Dieu qui nous y a appelées. Il sait « bien pourquoi il fait le tout comme Maître Souverain. « Il a voulu naître, et mourir le plus pauvre, le plus « méprisé, et le plus souffrant de tous les hommes : ce « nous sera une grande faveur de pouvoir l'imiter en « quelque chose. » Ce serviteur de Dieu, édifié de cette réponse, prit congé d'elles, et continua son chemin.

« La rigueur de la saison contraignit nos filles de séjourner quelques jours dans Roanne; parce qu'à mesure que les eaux amoindrirent, la rivière se prit et ne fut navigable que le 25 décembre, auquel jour ayant ouï la messe de minuit et fait leur dévotion dans l'église des révérends pères minimes, elles s'embarquèrent dans le bateau qu'on leur avait préparé; mais comme la rivière n'était dégelée qu'à demi et qu'elle traînait une quantité prodigieuse de pièces de glace, elles voguèrent durant les trois premiers jours de leur navigation avec un péril continuel, parce que ces pièces de glace s'entrechoquant sans cesse contre le bateau, lui donnaient de si rudes secousses, que l'on avait lieu d'appréhender qu'il ne se fracassât en mille pièces. Ce danger fut suivi de trois autres. Le premier fut que le bateau passant par un lieu où il y a un bureau établi pour lever quelques droits, les commis crièrent au batelier de venir au port pour faire visiter son bateau; mais celui-ci continuant son chemin sans répondre, ceux-là accrochèrent le bateau par une longue perche, en telle sorte qu'ils en arrachèrent un ais : ce qui se fit avec une telle violence, que le bateau faillit à être renversé sens dessus dessous, et à être tout à fait mis en pièces. Ceux qui étaient dans le bateau poussèrent de grands cris, se croyant déjà submergés : mais le Seigneur

les conservant leur donna lieu de rendre grâces à son infinie bonté.

« Le second péril fut que, comme le cours de la rivière n'était pas libre, à cause de la glace qu'elle traînait, et que d'ailleurs elle était débordée, le bateau s'étant écarté du droit chemin, sans que le pilote y prît garde, allait dangereusement échouer, lorsqu'une religieuse en ayant quelque sentiment : « Mon ami, » dit-elle au batelier, « où sommes-nous? Regardez je vous prie, si tout « va bien. » Cet homme connaissant d'abord le péril où il était, parut si étonné qu'il n'osa dire mot, jusqu'à ce qu'ayant remis le bateau avec beaucoup de peine dans le bon chemin, il avoua le danger où il avait été de faire naufrage et remercia notre religieuse de l'avis qu'elle lui avait donné.

« A peine furent-elles sorties de ce danger, qu'elles tombèrent dans un autre : ayant été contraintes sur le soir de prendre leur gîte dans un très pauvre lieu, elles y auraient été volées sans une protection singulière de la divine bonté. Il y avait des gens de guerre en ce lieu; on logea nos religieuses en un appartement, qui était environné de soldats de toutes parts, et les prêtres avec les autres hommes qui accompagnaient nos filles, furent contraints de se loger en un endroit éloigné d'où ils n'auraient pu ni les ouïr ni les secourir. Les soldats croyant l'occasion favorable se résolurent de les voler, dès qu'elles seraient endormies; mais Dieu y pourvut. La supérieure s'étant trouvée fort mal, deux de ses filles veillèrent toute la nuit pour en avoir soin. La nuit avancée, les soldats viennent à la porte de nos filles, et mettant des crochets dans les serrures, s'efforcent de les ouvrir; mais ayant ouï le bruit que les religieuses firent en même temps pour témoigner qu'elles étaient encore levées, ils se retirèrent en silence. Ils reviennent

deux heures après et font la même chose : les religieuses que la peur avait rendu plus vigilantes, excitent de nouveau un grand bruit et se barricadant derrière leur porte avec les bancs et les autres choses qu'elles eurent, contraignirent les soldats à se retirer, en telle sorte qu'ils n'osèrent plus revenir les inquiéter,

« Le lendemain ayant ouï la messe de bon matin, la rivière se trouva entièrement prise; si bien qu'elles furent contraintes de quitter le bateau, et continuer leur chemin par terre. Il n'y avait dans ce lieu ni carrosse, ni coche, ni aucune autre voiture. L'on ne trouva qu'une ânesse qu'un vieil homme conduisait, et une petite charrette tirée par un cheval. L'on fit monter sur l'ânesse la religieuse qui avait été malade ; sur la charrette l'on mit les bardes et deux personnes seulement; si bien qu'une partie de notre troupe suivait à pied sur la glace, avec beaucoup d'incommodité. En ce pitoyable équipage, elles furent rencontrées par une bande de bohémiens et après par des compagnies de soldats qui les suivant quelque temps, leur donnèrent occasion de faire plusieurs actes de confiance en la protection du Tout-Puissant. Aussi ne reçurent-elles aucun mal, si ce n'est que la charrette s'étant renversée, et les paquets de bardes étant tombés sur les religieuses, l'on appréhenda qu'elles ne fussent grièvement blessées; mais elles n'en reçurent qu'une légère meurtrissure, qui fut guérie en même temps. Ce leur fut un nouveau sujet de bénir Dieu; d'autant mieux que si les chevaux eussent encore avancé quelques pas, et que la charrette se fût renversée, elles seraient tombées dans une profonde fosse, avec un péril évident de leur vie.

« Etant arrivées à Montargis en cet état, elles y passèrent la nuit fort tranquillement; mais le lendemain elles eurent besoin de continuer l'exercice de leur patience.

Quoiqu'elles eussent arrêté un coche pour elles seules et ceux de leur compagnie, néanmoins dès le matin, l'on y mit une criminelle qui ayant été condamnée à mort par les juges du pays, avait relevé appel au Parlement de Paris, et devait y être conduite. Nos religieuses n'en avaient aucune connaissance, n'en ayant du tout point ouï parler, et toutefois, dés qu'elles l'aperçurent au fond du coche, elles en conçurent une telle horreur qu'elles se prirent à crier qu'on éloignât de leur compagnie cette méchante créature, et protestèrent qu'elles n'entreraient point dans le coche qu'elle n'en fût dehors. Ceux qui étaient chargés de sa conduite, grandement étonnés de l'horreur que nos religieuses témoignaient en avoir, sans que personne leur en eût parlé, avouèrent tacitement ce que c'en était; ce qui augmenta encore la répugnance de nos voyageuses. Il y eut néanmoins grande contestation; il fallut aller par devant les officiers de la Justice, qui tant pour contenter nos religieuses, que pour la sûre conduite de la criminelle, ordonnèrent qu'elle serait emmenée sur une charrette par un autre chemin.

« Cette aventure fut accompagnée d'une seconde : à quelques lieues de Montargis, nos voyageuses aperçurent une troupe de cavaliers bien armés qui s'approchant du coche, témoignèrent avoir quelque mauvais dessein. Elles en eurent d'autant plus de peur qu'ils semblaient vouloir se ruer sur le coche; lorsque tout à coup ils tournèrent le dos, et prirent une autre route avec grande vitesse. L'on sut après que c'était une troupe de parents ou amis de cette femme criminelle dont nous avons parlé, qui croyant qu'elle fût dans le roche, s'étaient assemblés pour l'enlever des mains de la Justice et la sauver, et ayant appris qu'elle était conduite par une autre voie, avaient couru après pour

l'atteindre. Cette rencontre donna nouvelle occasion à nos voyageuses de remercier Dieu et sa sainte Mère de Miséricorde de leur favorable protection : mais aussitôt après, elles eurent besoin de recourir aux prières, pour implorer l'assistance divine.

« Il sembla qu'il y eût une armée de lutins, qui vinrent autour du coche pour inquiéter ceux qui étaient dedans. Quoique le chemin fût assez beau, les chevaux bons et la charge légère, néanmoins le coche s'arrêtait quasi à chaque pas, comme s'il y eût eu quelque main invisible, qui se fût opposée aux chevaux; et d'ailleurs il était dans des secousses continuelles, comme si l'on eût voulu le renverser avec violence et le mettre en pièces. Il renversa en effet diverses fois avec tant d'impétuosité qu'il semblait que tout devait être brisé. Il n'y eut pourtant rien de rompu, ni aucun de blessé, si ce n'est un gentilhomme de Marseille, qui étant tombé sur de la glace, et sentant d'abord une grande douleur, se prit à crier qu'il avait la poitrine brisée. Nos religieuses ayant appliqué sur lui un crucifix que le père Yvan leur avait donné en partant d'Aix, il ne sentit plus aucune douleur. L'on ne saurait dire la peine où était le cocher de ne pouvoir faire avancer ses chevaux, quoiqu'il se servit de toute son adresse et qu'il employât toutes ses forces. Nos religieuses le consolaient et l'encourageaient à ne pas s'impatienter. Enfin le coche s'arrêta tout à fait, sans qu'il fût dans le pouvoir du cocher ni des hommes qui étaient descendus à terre pour pousser les roues, ni de quelques paysans, qui se rencontrant sur le lieu s'aidèrent aussi de toute leur force, de le faire avancer ni reculer. Comme la nuit approchait et que l'on n'était pas loin de Nemours, un de la troupe qui était à cheval, s'avança au galop pour emmener quelque autre voiture à nos

voyageuses, leur coche étant devenu comme immobile. Cependant elles étaient en prières, lorsque leur supérieure poussée par un mouvement extraordinaire, prit le crucifix du père Yvan, dont je viens de parler, et fit avec celui-ci plusieurs signes de croix sur le coche, sur les chevaux et sur le chemin. L'on vit s'élever des environs du coche comme une épaisse fumée qui se dissipa. Quelques-uns rapportent que l'on entendit des voix, qui disaient : « Allons faire des ravages dans Paris »; en même temps les chevaux sans aucun effort tirèrent le coche de ce lieu, et depuis continuèrent heureusement le long de la route, sans qu'il arrivât aucun fâcheux accident à nos voyageuses le reste de leur chemin.

« Arrivant à Villejuif, elles y trouvèrent des carrosses, que Monsieur l'abbé Oher, curé de Saint-Sulpice, leur avait envoyés; lui étant détenu par quelque incommodité. Avançant leur chemin, elles furent rencontrées par la Dame Marquise de Bouteville, accompagnée de la Damoiselle de Saveuse sa nièce, et du sieur Abbé de Sainte-Marie, un de ceux qui s'étaient employés pour elles avec plus d'affection et de zèle. La joie que nos voyageuses reçurent de cette honorable compagnie leur ayant fait oublier une partie des incommodités qu'elles avaient souffertes en leur voyage, elles arrivèrent heureusement à Paris le 3 du mois de janvier de l'année 1649. L'abbé Olier les reçut avec grande démonstration de joie, dans l'église de Saint-Sulpice où il les attendait. C'était la veille de la fête de sainte Geneviève, Patronne de Paris, si bien que le lendemain, elles allèrent par dévotion visiter l'église dédiée à son nom, pour la remercier des grâces qu'elles croyaient avoir reçues par son intercession durant leur voyage et lui en demander des nouvelles, pour l'accomplissement de leur pieux dessein.

« La Reine Mère, avertie de leur arrivée, témoigna en être fort satisfaite. Sa Majesté avait même fait espérer de les voir dans deux ou trois jours, mais dans ce temps le Roi étant sorti de Paris avec toute la cour, les choses se brouillèrent, Paris fut bloqué par les troupes du Roi, et ce fut le commencement de la guerre de cette grande ville, qui fut accompagnée et suivie de tant de troubles, de tant de désordres et de tant de malheurs. Nos religieuses rendirent grâces à Dieu d'avoir hâté leur arrivée, nonobstant les incommodités du chemin et de la saison; voyant que pour peu qu'elles eussent retardé, elles n'auraient pu «ntrer dans Paris qu'avec grand danger, à cause des soldats qui en occupaient les avenues, et que peut-être eût-il fallu qu'elles s'en fussent retournées en Provence. Mais elles eurent encore plus de besoin de renouveler leur patience et leur courage pour compatir aux grandes misères que cette guerre causa, et pour en supporter elles-mêmes les incommodités qu'elles en reçurent. D'autant mieux que pratiquant à la lettre le conseil que le Fils de Dieu donna à ses Apôtres, de ne porter en chemin que les choses nécessaires, elles étaient venues sous les auspices de la divine Providence, sans autres richesses que leur foi et leur confiance en la protection du Seigneur et de la sainte Vierge Mère de Miséricorde (1). »

Mme de Bouteville leur avait offert deux chambres dans sa propre maison (2). C'est là que nos pauvres filles campèrent pendant trois mois, mais leur protectrice, « emportée par le torrent des affaires chagrinantes que ces troubles donnaient à tous les habitants de Paris, n'avait pas le loisir de penser à la subsistance de ces

(1) GoNDON, p. 636-647.

(2) Peut-être la veuve du fameux duelliste.

pauvres sœurs, s'en fiant à ses domestiques qui les laissaient manquer des choses même les plus nécessaires à la vie (1) ».

La Fronde enfin terminée, de nouvelles difficultés surgirent dont le détail ressemblerait trop à ce que nous avons déjà raconté. Je me contenterai donc de résumer ici, au moyen de quelques dates précises, l'histoire de la fondation de Paris.

Après trois mois passés chez Mme de Bouteville, on fit un bail de deux ans pour une maison qui appartenait aux bernardines (rue Cassette, rue de Mézières). C'est là qu'on reçut, le 7 septembre 1649, les lettres patentes du roi pour la maison de Paris, et le 24 septembre de la même année, le brevet de Mgr l'illustrissime prince Henri de Bourbon, évêque de Metz, abbé commendataire de l'abbaye Saint-Germain d'où dépendait le nouveau couvent. Dom Placide Roussel, abbé de Saint-Germain, fut le premier supérieur des miséricordiennes de Paris, et délégua ses fonctions à M. Oher. L'année 1651 est occupée par l'achat et l'aménagement du monastère où les filles de Notre-Dame de Miséricorde demeureront jusqu'en 1792. Cette maison, située dans la rue du Vieux-Colombier, appartenait à un certain M. Robière (2). Elle fut achetée le 1" juin 1651. Le couvent et la chapelle furent inaugurés les 8 et 9 octobre de la même année. C'est là que, deux ans après, le P. Yvan vint visiter Madeleine, et c'est là qu'il mourut le 8 octobre 1653. Nous raconterons, dans un autre chapitre, les épreuves singulières que Madeleine eut à souffrir dans sa maison de Paris.

(1) GnozEs, p. 238.

(2) Là ou su tiouve aujourd'liui la caserne dos i)oriipiers.

Page 1