CHAPITRE XVI
Nous ne savons rien sur les dernières années du P. Yvan. « Depuis son retour de Paris, nous dit Gondon, il a heureusement continué sa course, vivant tantôt dans Aix, tantôt dans Marseille, tantôt dans Avignon, conduisant ses couvents et plusieurs âmes dévotes, et pratiquant les plus éminentes vertus (1). » A Aix, la vieille tour qu'il habitait, près du monastère de ses fiiles, avait été démolie avec le reste du rempart (1646 ou 1647) et nous ignorons où se réfugia le saint homme. Vers ce même temps (1646) il eut le pressentiment de sa mort prochaine. Célébrant les trois messes de Noël, « il ouït^une voix distincte qui lui dit : Antoine, tu feras « ceci encore six fois et non plus. » Il crut donc « qu'il mourrait dans six jours, ou dans six semaines, ou dans six mois, ou enfm dans six années, ainsi qu'il est arrivé... Ses religieuses... firent tout ce qu'elles purent pour le détourner de la pensée de la mort, tâchant de lui persuader que Dieu avait voulu lui signifier quelque autre chose. Elles lui apportèrent l'exemple de saint Henri, qui ayant ouï une semblable voix : « Encore six fois! », l'avait reçu comme un indice de sa mort, et ce fut un
(1) Gondon, p. 411.
pronostic de son élection à l'empire. Ainsi elles s'efforcèrent de le divertir de cette application à la mort, craignant que cette pensée n'incommodât sa santé, lui faisant redoubler ses pénitences qui étaient déjà assez rudes, attendu son âge de soixante-douze ans. Mais toutes leurs raisons... ne purent rien gagner sur son esprit. 11 se regarda dés lors comme une personne mourante, qui n'attend que la mort de moment en moment (1). »
Dans le courant de l'année 1653, il fut pris d'un violent désir de revoir la Mère Madeleine. Quelque bruit lui était parvenu des difficultés que la fondatrice commençait dès lors à rencontrer chez ses propres filles, comme nous le dirons au chapitre suivant. Ces nouvelles, encore très vagues, avaient surexcité l'imagination de plusieurs religieuses d'Avignon, à qui les âmes du Purgatoire « révélèrent plusieurs diverses fois qu'il était nécessaire que le P. Yvan allât à Paris ». « L'ayant visité en ce même temps, nous dit Gondon, pour m'informer de ce que l'on publiait de ces apparitions extraordinaires, après m'en avoir raconté plusieurs choses surprenantes, et m'en avoir montré quelques remarques qu'il en avait écrites de sa main : « Ces âmes, ajouta-t-il, disent que « Dieu veut que j'aille à Paris pour la consolation de nos « religieuses, et qu'elles ont besoin de moi (2). »
Il partit donc et les religieuses de Paris, tout à la joie de le revoir, oublièrent pour un moment leurs discordes. Mais il fut bientôt évident que le saint homme touchaità sa fin. Son dernier désir humain eût été d'avoir encore assez de forces pour revenir dans son pays. Jean-Scolastique Pitton, son compatriote, se trouvant aloi's dans
(1) Gondon, p. 648, 649.
(2) Jd., p. 6o0.
la capitale, nous a transmis sur ce point de précieuses confidences. « Il passionnait, écrit-il, de venir mourir à Aix, comme il nous témoigna un peu devant son trépas, que nous le vîmes, et par curiosité lui demandâmes, s'il se plaisait dans une si belle ville que Paris, il me répondit : moun enfant, que me siou hen vengut e/i/a/zgar / C'est-à-dire, dans son sens, qu'il s'était par trop embarrassé (littéralement, embourbé) (1). »
La pensée des terribles jugements de Dieu l'accablait plus que jamais. « Les ecclésiastiques du séminaire de Saint-Sulpice, l'ayant mené avec eux un jour de récréation pour le divertir, comme ils le prièrent de leur faire quelque entretien spirituel : « J'ai parlé autrea fois, répondit-il... mais à présent je ne puis plus rien « dire, si ce n'est qu'il faut mourir et se tenir dans la « crainte... » On le pressa avec instances... mais il se tut et ne répondit plus. L'ecclésiastique qui s'était chargé de le conduire, et qui même l'appuya sous ses bras... le pria encore de lui dire quelque chose d'édification... mais il ne lui répondit autre chose... si ce n'est, qu'il fallait mourir et penser à comparaître devant Dieu (2). »
Le 8 octobre, « il se leva à quatre heures du matin suivant sa coutume, il fit son oraison jusqu'à cinq heures et un quart; puis étant descendu de sa chambre dans l'église de ses religieuses, après y avoir adoré le Très Saint Sacrement, et attendu que les religieuses eussent achevé l'office, il fit appeler la supérieure à la grille du chœur, et lui dit qu'il avait fait son oraison avant les religieuses. « Hélas, mon bon père, répondit la « supérieure, pourquoi vous levez-vous si matin, étant « si faible que vous êtes? Car je crains que vous n'en
(1) PiTTON, loc. cit., p. 178.
(2) GoNDON, p. 653.
« soyez incommodé. » « Ma fille, repartit le père, il faut « mourir en priant Dieu. Sa divine Majesté fait de moi « ce qu'il lui plaît. Je ne sais plus rien dire ni faire que « prier Dieu et penser à son juste jugement. Ce qui « m'épouvante si fort, est de penser à mes péchés, que je « ne saurais l'exprimer. » Il prononça ces paroles avec un si humble sentiment de soi-même, qu'il semblait vouloirs 'anéantir. Puis continuant son discours : « Fille, » ajouta-t-il, « Dieu m'a amené ici pour y mourir, pour « votre consolation, et pour des grandes choses, devinez « le reste. » La religieuse lui ayant demandé pourquoi disait-il cela, il répéta le même, qu'il était nécessaire qu'il mourût à Paris, et qu'il était besoin que cela fût ainsi. La supérieure lui repartit : « Mon bon père, si « Dieu dispose de vous de la manière que vous le dites, « il vous donnera dans le ciel, avec le grand saint « Michel, la conduite de vos maisons et de vos filles. » Témoignant de la joie à ces paroles : « Ah fille, s'écria- « t-il, si Dieu fait cela, et si sa bonté me fait miséricorde, « vous verrez de grandes choses, et de grandes bénédic- « tions. » Il dit ensuite de très belles choses de ce glorieux ai'change; il parla encore de ce que Dieu opérait dans son âme, faisant connaître qu'il souffrait une espèce d'agonie intérieure, répétant plusieurs diverses fois : « 0 que Dieu est grand, et que son jugement est re- « doutable! Hélas, ajoutait-il, que ferai-je, me voyant « tel que je suis devant cette souveraine Majesté? Ah! « que je serais heureux si je ne l'avais jamais offenséel « Mais hélas, quel regret extrême est le mien, et que « j'ai une vive douleur d'avoir offensé Dieu! Je n'ai « rien en moi, qui ne soit épouvanté et anéanti. Je suis « tout submergé dans cette crainte.» — « Mon père, » lui dit la religieuse, « il me semble que votre état est trop « actif. » — « Ah fille! répondit-il, que je suis confus de
« voir d'un côté la pureté de Dieu, et de l'autre me voir « un pécheur criminel, qui mériterait d'être condamné, « si Dieu n'avait une infinie miséricorde. Enfin je mour- « rai de douleur de l'avoir offensé : car il me semble « qu'il attire ma vie à soi et tout ce que je suis. » « Eh « bien, mon père, repartit la fille, c'est votre purgatoire, « après lequel vous verrez Dieu, qui consolera toutes « vos craintes, toutes vos peurs et toutes vos angois- « ses. » Il témoigna que ces paroles lui donnaient quelque légère consolation. Il dit mille belles choses sur ce même sujet : ensuite il instruisit la religieuse des choses qui étaient nécessaires pour le bien et la perfection des maisons de son ordre; qu'elle gouvernât ses filles avec grande sagesse et ne fît rien de considérable sans bon conseil. Il parla avec grande affection de quelques amis et bienfaiteurs de son ordre et particulièrement du duc d'Angoulême, pour lequel ce bon père avait un singulier respect; il recommanda fort que l'on eût soin de prier pour lui, et dit à cette même fille à laquelle il parlait, que ce prince la viendrait voir dans quelques jours, et qu'elle ne manquât point de le faire souvenir de la mort et l'exhorter à s'y préparer diligemment, parce qu'il croyait qu'il serait surpris. Ce fut une espèce de prophétie, car la chose arriva quelques jours après de la façon que notre ecclésiastique l'avait dite. Il parla aussi de la soumission à la volonté de Dieu, il en dit plusieurs choses de grande édification, et entre autres qu'il fallait prier Dieu qu'il nous fît accomplir sa sainte volonté et ne nous laissât jamais faire la nôtre. Mais comme il était particulièrement appliqué à la pensée de la mort et des jugements de Dieu, il en répétait le discours de temps en temps. Sur quoi la religieuse lui ayant dit qu'elle s'étonnait de ce qu'il parlait tant de la mort. « J'en ai sujet, répliqua-
t-il, « il me semble que Dieu prend tous les jours quel- « que chose de ma vie et qu'à présent il m'a tout ôté, « que je ne parle plus moi-même, que je ne vois plus de « mes yeux et que je ne connais plus que lui seul. Hélas, « il m'attire si puissamment à soi, qu'il me fait oublier a tout le reste! » Après ces paroles il voulut quitter la religieuse et s'en aller; mais l'ayant prié de s'arrêter encore un peu, elle lui demanda si c'était tout de bon qu'il crût de mourir bientôt. « Oui, ma fille, répondit-il, « je n'attends que le moment: car ma vie ne tient plus à « rien. » Et reprenant encore le discours des jugements de Dieu. « Hélas, ajouta-t-il, que ferai-je, que dirai-je « quand je me verrai devant ce juste jugement? J'ai « mon cœur tout outré de crainte et de douleur « d'avoir manqué à ce que je devais à Dieu. Ah! si je ne « l'avais jamais offensé! Hélas! priez-le bien pour moi « qu'il me fasse miséricorde, et qu'il n'entre point en « jugement avec moi. » Après ces mots il voulut s'en aller, la supérieure l'ayant prié de lui donner sa bénédiction et à toutes ses filles, il la donna avec quelque démonstration de joie. Puis étant allé dans le sanctuaire de son église, après y avoir fait quelque prière, il entra dans la sacristie, pour se préparer à faire la sainte communion. L'économe de la maison l'étant venu voir, et lui ayant demandé comment se portait-il : « Fille, lui répondit-il, « j'ai fait savoir mes intentions à votre « supérieure, maintenant si je meurs je mourrai con- « tent. )) La religieuse lui dit encore quelques mots, après lesquels s'étant retirée, le père s'assit sur une petite chaise, pour se préparer à faire la sainte communion, mais à peine fut-il assis, que sentant approcher son heure par la défaillance de ses forces, il se laissa couler à terre, et se coucha sur le pavé, haussant les yeux et les mains aux ciel. La sacristine voyant remuer la chaise
qui s'était renversée, ouvrit la grille du parloir, pour voir ce que c'était, et fut toute surprise de voirie bon père étendu de son long contre terre, les yeux et les mains vers le ciel en la posture d'un moribond : c'est pourquoi poussant un cri, elle rappela l'économe qui étant accourue, se prit aussi à crier et à appeler le père par diverses fois. Le bon père, ému par ses cris, tourna les yeux vers elle, pour lui parler : mais il ne put dire autre chose si ce n'est : « Hé, fille, Jésus Maria. » La supérieure accourut en même temps avec les religieuses, qui en furent averties, elle poussa aussi divers cris, et appela le bon père, qui tournant les yeux vers elle sans pouvoir parler, prit congé d'elle par une œillade qui témoignait encore son amour et sa tendresse, et en même temps sans autre effort ni agonie, il rendit son âme à Dieu sur les huit heures du matin, le huitième du mois d'octobre 1653, âgé de soixante-dix-huit ans. L'on avait envoyé en diligence quérir le médecin et le chirurgien pour lui appliquer quelques remèdes, et à la paroisse pour demander le Viatique et l' Extrême-onction; mais les uns et les autres arrivèrent trop tard. L'on ne trouva plus en lui aucun mouvement, ni autre marque de vie. Son visage devint si vermeil et si beau qu'il semblait jeter des rayons de tous côtés, de telle sorte qu'il inspirait le respect et la dévotion à ceux qui le regardaient. »
Ainsi parle la grande histoire, l'hagiographie solennelle. Elle n'invente rien, mais parfois elle couvre les détails les plus authentiques d'un certain vernis de majesté. Ici encore pourtant rien n'est plus beau que la traduction exacte de la vérité. Par bonheur, notre Pitton était sur place. Il fut des premiers à venir aux nouvelles, et les sœurs qui parlaient la même langue que le P. Yvan et que lui, n'eurent pas besoin de lui traduire les derniers propos du mourant. Il ne nous rapporte qu'une
parole, mais qui nous paraît plus vraie et plus touchante que de longs discours :
« Il mourut subitement... proférant ces paroles : « Hé! mon Diou! Hé! mon Diou! vonté vau! (1). »
Et le provençal, également sensible aux souffrances et aux gloires de sa patrie, ajoute cette courte glose :
« Le duc d'Angoulême, comte d'Alais, qui l'estimait et l'aimait uniquement, le fut voir dans sa chambre, quelques jours avant son trépas. Le P. Y van ne lui fit autre discours que de se bien préparer à la mort. Le prince en fît si bien son profit que... une semaine après cette visite, se sentant un peu incommodé d'une fluxion dans la poitrine, il appela son confesseur, mit ordre à sa conscience... avant que d'entrer dans le lit, et quatre jours après il alla rendre compte des désordres du semestre de Provence. Ce prince, quoique de race royale, fut enterré sans que personne s'en prît garde, accompagné seulement de ses domestiques et de quelques afBdés. Et le P. Yvan, fils d'un paysan de Provence, eut le concours à ses funérailles de presque tout le peuple de Paris, et fut enterré en présence d'une très gi'ande affluence de grands, de petits et de toute sorte de conditions qui s'estimaient heureux de pouvoir toucher sa bière. Ainsi Dieu se moque bien de la vanité des hommes, et se joue de leurs desseins ridicules. O que la mort des hommes, aussi bien que la vie, est différente (2)! »
La mère Madeleine ne négligea rien, en effet, de ce qui pouvait contribuer à la glorification du saint fondateur. Le jour même de sa mort, elle fit adresser au prieur de Saint-Germain une supplique dont la simplicité même est très éloquente :
(1) Ce qui veut dire : mon Dieu, mon Dieu, où vais-je donc! — Je respecte l'orthographe de Pitton.
(2) l'iTTON, loc. cil., p. 278. 279.
« Mon très révérend Père,
« Le bon Dieu soit toute notre consolation dans la perte que nous venons de faire de notre révérend père que le bon Dieu attire à soi. Notre révérende mère et toute la communauté supplie en toute humilité votre Révérence de nous vouloir accorder la grâce qui a été accordée aux religieuses de la Visitation, en la mort du B. François de Sales, évêque de Genève, qui est de vouloir permettre que l'on ensevelisse le corps de notre révérend père dans l'enclos de notre couvent en un cercueil de plomb et qu'il soit habillé, s'il vous plaît, avec les habits sacerdotaux et mis dans la cour de notre couvent et de le garder deux fois vingt- quatre heures sans l'ensevelir puisque c'est notre trésor et toute notre consolation après votre Révérence. Nous vous supplions par le mérite de la mort et passion de J.-C. de montrer en cette occasion que vous êtes notre bon et légitime père et supérieur et dans cette qualité nous attendons toute sorte de grâces de votre paternelle et charitable bonté... (1) »
Le nom de saint François de Sales revient encore dans l'oraison funèbre qui fut prononcée, quelque temps après les funérailles du P. Yvan, dans la chapelle du couvent de Paris et en présence de la reine mère, par le R. P. Léon, ex-provincial des carmes réformés de Touraine et prédicateur ordinaire de Leurs Majestés'.
« 0 Homme! 0 Femme! — s'écria l'orateur en terminant son discours, — tu te plaignais il y a cinquante ans que la dévotion n'était qu'un fruit de cloître; que la vertu était trop rude et la sainteté une maîtresse trop rigoureuse. Voilà la providence qui t'a fourni, au commencement de ce siècle, le bienheureux évêque de Genève,
(1) Archives nationales, L. 772, n» 28.
François de Sales, qui mêle l'huile avec le vinaigre, qui polit les rochers de la vertu et qui aplanit les montagnes de la dévotion. Cette douceur devenant trop fade et se corrompant par le mauvais usage, commençait à engendrer des crudités, des vers et des maladies contagieuses. Que fait Dieu qui veille sans cesse sur son Israël? Il sanctifie Antoine Yvan d'une manière âpre, rude, sévère et austère. Et il le fait vivre jusqu'à la moitié de notre siècle, pour être le vrai contre-poison de la dévotion à la mode, le sel de cette douceur trop fade, le correctif de ces spirituels délicats et sensuels qui ne veulent aller à Dieu que par le chemin des lumières, par la voie de lait et de roses; en un mot qui s'imaginent si fort les caresses de l'amour de Dieu qu'ils mettent en oubli la terreur des jugements redoutables (1). »
Ainsi parlaient les prédicateurs, prodiguant leurs effets les plus rares à la gloire de celui qu'ils appelaient « l'incomparable serviteur de Dieu, le défunt R. P. Antoine Yvan, prêtre provençal », et qu'ils égalaient sans hésitation au cardinal de Bérulle, à M.deCondren, au baron de Renty, à Jean de Saint-Samson, au P. Bernard, à « madame de Chantai », à Marguerite d'Arbouze, à Marie de l'Incarnation, en un mot à tous les héroïques personnages qui font de la première moitié i du dixseptième siècle français une époque singulièrement brillante, unique peut-être dans l'histoire de la sainteté.
De son côté, devançant et surpassant tous les panégyristes du monde, la foule chrétienne qui reconnaît toujours les saints, au moins sur leur lit£de mort, canonisa, à sa façon, le vieux prêtre que le^quartier Saint-
(1) R. P. Léon... Le vrai serviteur ilc Dieu, éloge du R. P. Antoine Yvan, p. 127, i28.
Sulpice avait vu passer tant de fois. Le peuple de Paris défila pendant trois jours, devant la bière ouverte du P. Yvan, exposée dans la chapelle des miséricordiennes (1). Assurément, celui qui aurait alors annoncé que les reliques du saint homme recevraient bientôt les honneurs suprêmes n'aurait surpris personne, et la Mère Madeleine moins que personne. La fondatrice s'employa dès lors, avec une dévotion active et intelligente, à préparer le triomphe de son directeur. En janvier 1654, elle fit imprimer le discours du P. Léon, et, à la suite de ce discours, « le premier recueil des traités spirituels du vrai serviteur de Dieu, le R. P. Antoine Yvan, prêtre provençal... ». Puis, elle rechercha les lettres du P. Yvan dont le premier volume parut en 1661, le second en 1665. Enfin, après avoir écrit elle-même tout ce qu'elle put se rappeler de la vie et des vertus du saint homme, elle aida et encouragea de toutes façons le biographe qu'elle avait choisi pour rédiger son histoire. Moins de dix ans après la mort du P. Yvan, « maître Gilles Gondon, prêtre et docteur en théologie », dédia à la reine mère le superbe in-quarto de 660 pages auquel nous avons fait de si nombreux emprunts.
On sait que les espérances de Madeleine n'ont pas encore été réalisées. Des trois survivants de cet âge d'or que nous célébrions tantôt, Antoine Yvan, J.-J. Olier (t 1657) et Vincent de Paul (f 1660), le dernier seul a été inscrit au catalogue des saints. Grâce à de patients efforts qu'aucune résistance n'est encore
(1) Le P. Yvan fut enterré dans l'église du couvent de la Miséricorde. Plus d'un siècle après (11 juillet 1787),.. le cercueil fut découvert et l'autorité archiépiscopale constata... la parfaite conservation du corps du vénérable P. Yvan. En août 1867, on a fait faire des recherches dans le sous-sol de l'ancienne église (11, rue du Vieux-Colombier), mais les recherches n'ont amené aucun résultat. Cf. Ingold, loc. cit., p. 56-57.
parvenue à décourager, grâce aussi à l'insigne biographe qui prépare à cette heure même l'histoire définitive de M. Olier, on peut espérer que la glorification de cet homme incomparable, si mal connu et défiguré si cruellement par les plus absurdes légendes, réjouira bientôt l'Eglise de France (1). Quant à la cause du P. Yvan, elle a eu, si j'ose dire, tous les malheurs. Le saint homme est venu mourir loin de son pays. Privée de son tombeau, sa ville natale a montré moins d'empressement à répandre son culte que pourtant elle a conservé jusqu'à ce jour. Aucun ordre puissant ne s'est occupé de sa mémoire. S'il mourut dans sa robe d'oratorien, il n'était plus, depuis longtemps, qu'en marge de l'Oratoire. On sait d'ailleurs que le P. de Condren lui-même attend encore l'auréole. Enfin, il se pourrait que l'admiration de plusieurs ait été refroidie par certaines aspérités du P. Yvan, par l'originalité de ses façons et l'indépendance de son caractère. Le P. Léon ne savait pas lui-même combien il avait raison, lorsqu'il disait dans l'exorde de son panégyrique : « Les caractères de sa vie sont si rares... j'ose dire que l'Eglise depuis longtemps et la France depuis plusieurs siècles n'a rien produit de semblable : Non est inventus similis illi qui conservaret legem Excelsi. » Au dire d'un prêtre provençal, ami de Gondon, « messire Olivier », le P. Yvan « doit être comparé à un rosier, parce qu'encore qu'il fût tout hérissé d'épines... il ne laissait pas de porter des fleurs d'une très suave odeur (2).
(1) Il nous manque aussi une étude approfondie sur les écrits de M. Olier. Très peu se doutent, parmi nous, de l'exti-aordinaire beauté des écrits de ce grand homme. Les inédits dont M. Paillon nous a donné quelques extraits — hélas I corrigés — sont xinc des lectures les plus savoureuses que je conaaisse.
(2) GoNDON, p. 923.
Beaucoup n'ont vu que les épines. La Mère Madeleine a cueilli la fleur. »
Quoi qu'il en soit. Dieu a montré, en maintes rencontres, combien les prières de son serviteur lui étaient agréables. Parmi les nombreux miracles que le P. Yvan opéra dès avant sa mort, et que Gondon nous raconte avec sa dévotion habituelle, je choisis quelques traits non pas plus merveilleux que les autres, mais plus propres à nous montrer le saint homme dans le cadre de sa vie quotidienne et à nous faire entendre le son de sa voix (1).
Lorsqu'il était encore à Gotignac « consolant une demoiselle de ses pénitentes, sur ce qu'elle était grandement affligée et même traitée avec rudesse par son mari, à cause qu'elle n'avait point eu de garçon, il lui promit que le mauvais traitement qu'elle endurait finirait bientôt... Gomme cette femme désolée lui eut répondu qu'elle ne voyait nulle apparence de ses promesses, attendu l'humeur fâcheuse de son mari : « Ma « fille, lui repartit le Père, voici l'assurance que je te « donne : tu es enceinte d'un garçon qui sera capucin, « et après celui-là tu en auras un autre qui sera ton « appui et ta consolation. » La chose étant arrivée en la manière que nous venons de dire, la demoiselle a joui du bonheur que le P. Yvan lui avait fait espérer, si bien que le garçon qu'il avait prédit devoir être religieux, étant effectivement capucin, est venu dans cette ville faire ses prières au tombeau du P. Yvan... où il a prêché et a confirmé ce que nous venons d'écrire (2). »
Mme d'Orcin, femme du greffier criminel à la cour
(1) Il me semble bien qu'un commencement d'enquête ait été fait au sujet de quelques-uns au moins de ces miracles, mais je n'en ai pas retrouvé les dossiers.
(2) Gondon, p. 578.
du Parlement, ayant appris que sa belle-mère qui vivait à Brignoles était gravement malade, vint demander au P. Yvan de dire la messe pour elle. Comme le père se préparait, « Dieu lui fit connaître que la malade était décédée dès les huit heures du soir précédent. C'est pourquoi, au lieu d'une messe du Saint-Esprit, il célébra une messe des morts pour la défunte. La dame d'Orcin fut étonnée (et, comme elle allait demander compte au P. Yvan d'une telle distraction ), celui-ci la prévenant : « Ma fille, lui dit-il, ne vous affligez point. « Madame d'Orcin, votre belle-mère, mourut hier au « soir sur les huit heures... c'est pour son soulagement « que j'ai célébré la sainte messe. N'en dites rien à... « votre mari. Mais faites-le partir au plus tôt pour le « bien de ses affaires. Accompagnez-le et gardez bien de « le laisser partir seul. Portez de l'eau de canelle, et sem- « blables eaux cordiales, parce que vous en aurez besoin « dans votre voyage. »
« Cette dame, également surprise et affligée... partit d'Aix avec son mari, et porta avec soin des eaux cordiales. (A la troisième lieue, ils rencontrent un messager qui leur apprend brusquement la triste nouvelle) et le sieur d'Orcin... chut de son cheval, tomba en défaillance, et puis en des convulsions si violentes, que l'on eut peur qu'il ne restât mort sur place. Mais enfin on le fit revenir à soi... par le secours des eaux cordiales... (1). »
Voilà de charmants miracles, et qui portent avec eux leurs signes de créance. Le miracle du chat, quoique moins extraordinaire, n'est pas moins exquis :
« Suivant les mémoires que j'ai attestés par des personnes dignes de foi, le pouvoir merveilleux du père Yvan ne s'étendait pas seulement sur les créatures
(1) GoNDON, p. 584, 585.
raisonnables, mais encore sur celles qui sont privées de raison et même sur les insensibles.
« Il entra un jour dans le monastère des religieuses de Notre-Dame-de-Miséricorde à Aix, un chat étranger, qui d'abord paraissait furieux, fit de grandes violences et d'étranges ravages. Il poussait d'horribles hurlements, il rompait et détruisait tout ce qui tombait entre ses griffes; il avait imprimé une si grande terreur aux religieuses qu'elles étaient tout épouvantées dès qu'elles l'apercevaient. Enfin on crut qu'il était enragé, ou possédé par quelque malin esprit. Notre bon prêtre en étant averti, commanda qu'on lui ouvrit les portes et les fenêtres, et qu'on le chassât pour le faire sortir. On obéit, mais le chat se cacha et ne sortit point. Le père commanda derechef qu'on fît tout ce qui se pourrait pour le tuer. Les religieuses s'y employèrent durant quelques jours; mais leurs efforts ayant été inutiles, l'on fut contraint de faire entrer un homme robuste, armé de fer et de feu pour le même sujet. Cet homme poursuivit le chat, le frappa, lui tira un coup d'arquebuse, mais tout cela lui fut inutile, et ne servit qu'à irriter davantage ce furieux animal. Enfin notre sage prêtre ayant eu recours aux prières, commanda à une de ses religieuses de prendre ce chat et le lui apporter, lui promettant que si elle était bien humble et bien obéissante, le chat se laisserait prendre sans aucune résistance.La fille obéit avec foi et simplicité. Si bien qu'ayant cherché et trouvé le chat, au lieu de fuir, ainsi qu'elle avait accoutumé, elle s'en approcha avec assurance. II semble que le chat fut arrêté par une main invisible, car de sauvage et de furieux qu'il était auparavant, devenant tout à coup domestique et traitable, il se présenta à la fille, qui le prenant sans aucun effort, le porta à son confesseur. Ce bon père, après avoir remercié
Notre-Seigneur, prit de là occasion de blâmer ses religieuses du peu de foi qu'elles avaient eu, et de leur recommander fortement la vertu d'obéissance, laquelle assujettissait les bêtes les plus farouches (1). »
Un jour que les chirurgiens se mettaient en mesure de « couper le bras gangrené » d'un malade, le P. Yvan qui priait « depuis plusieurs heures, à genoux, à l'entour du lit, sans être aperçu », se leva soudain « et se faisant voir : « Il ne faut pas, — dit-il avec une sainte liberté, — « que vous fassiez à présent cette opération. » Puis se tournant vers la femme du malade : « Gardez-vous bien, « poursuivit-il, de laisser couper le bras à votre mari : « ayez patience, Dieu y pourvoira... »
On obéit. Le lendemain, de bon matin, il revint à la chambre du malade, et prenant son bras gangrené que les chirurgiens avaient percé en plusieurs endroits... « Regarde, lui dit-il, ces deux doigts, avec lesquels j'ai « consacré le Saint-Sacrement de l'autel, il faut que ces « mêmes doigts qui viennent de toucher ton Créateur « et ton Sauveur te guérissent; ils le pourront faire, si « tu as la foi. » Il toucha ensuite le bras du malade avec les doigts de la consécration. En même temps, les trous que les chirurgiens avaient faits... s'étant ouverts, il en sortit du pus en abondance, si bien que le malade se trouva peu après guéri » (2).
L'histoire suivante nous montre le P. Yvan sur le chantier, au moment où son premier couvent sort de terre :
« Quand on bâtissait le monastère... il arriva que le fils du maître maçon, qui était un garçon volage, au lieu de s'aider à avancer l'édifice, retardait souvent le
(1) GoNDON, p. 588, 589.
(2) Id., p. 592-594.
travail des manœuvres, les amusant par ses folâtreries ou les inquiétant par de petits outrages qu'il leur faisait. Notre bon prêtre l'avait réprimandé plusieurs fois et menacé qu'il lui arriverait quelque malheur, s'il ne s'amendait, et notamment depuis qu'il avait été cause de la chute d'une pauvre manœuvre, appelée Marie, qui arriva en cette sorte.
« Marie portait sur sa tête un seau d'eau au plus haut étage du bâtiment dont on faisait le plancher. Gomme elle fut arrivée à la cime du degré, et qu'elle ne savait par où passer, n'y ayant que des trous de toutes parts, le garçon, de qui nous venons de parler, indiqua l'endroit le plus dangereux... La pauvre Marie n'eut pas fait quatre pas qu'elle chut : si bien que le seau qu'elle portait demeurant suspendu entre deux solives, elle tomba jusqu'en bas de l'édifice, sans être arrêtée à aucune chose. Tous ceux qui la virent choir s'écrièrent de frayeur qu'elle ne se brisât... Notre charitable prêtre se trouva présent à ce spectacle, et élevant aussitôt son cœur à Dieu et à la sainte Vierge, il implora leur secours. Il semble qu'il eut à l'heure même l'assurance de la conservation de cette manœuvre : car... il ne s'émut nullement, mais, au contraire, consolant la fille dés qu'il la vit tomber : « Courage, lui dit-il, Marie, ne « crains point, la Mère de Dieu t'assistera... » Elle sentit alors même la vérité de cette promesse, car s'étant redressée de sa chute, elle se trouva saine et entière sans autre mal que celui de la honte et de la peur, qui étant guéri par les paroles de consolation que le père lui dit, elle retourna au travail...
« Les menaces que le P. Yvan avaient faites à ce garçon ne tardèrent point d'avoir leur effet. (Car, le lendemain, il chut, à son tour, de si haut et si rudement qu') il demeura sur le pavé... sans presque aucune marque
de vie. (Les parents s'arrachaient déjà les cheveux, mais notre bon prêtre les rassurant) : « Allez, leur dit-il, ne « craignez pas, le garçon se portera bien, qu'il soit plus « sage à l'avenir, et qu'il se souvienne de sa chute (1). » (Et il eut en effet tout le temps de s'en souvenir).
Même en l'absence du P. Yvan, les images pieuses qu'il avait dessinées et distribuées faisaient aussi des miracles. Entre cent autres, j'en citerai deux exemples qui me semblent plus pittoresques :
« Dans la ville de Toulon, un jeune enfant regardant dans un profond réservoir d'eau qui est dans un jardin de religieux, y tomba dedans, en telle sorte qu'il fut à l'heure même englouti dans les eaux. Il s'y trouva, par bonheur, un religieux présent, qui, voyant cette chute, s'écria et s'approcha du réservoir pour secourir le garçon. Mais comme il ne paraissait point, et qu'il n'osait pas lui-même y descendre pour le chercher, il jeta une des images... du P. Yvan, à l'endroit où l'enfant était chu. Merveille! L'enfant parut aussitôt sur l'eau. Si bien que le religieux, l'ayant pris par le bras, le tira heureusement en vie...
« Dans la même ville de Toulon, un jeune enfant emporté par un tigre, qui était sorti d'un vaisseau dans lequel on l'avait amené d'Afrique, était en danger d'en être dévoré, lorsque sa pauvre mère criant au secours, courut après, mais ne pouvant pas aller assez vite pour atteindre le cruel animal... elle eut recours au ciel. Elle avait une de nos images qu'elle jeta après le tigre. (Aussitôt) le tigre lâcha sa proie, laissant l'enfant sans lui avoir fait aucun mal (1). »
Les bonnes gens d'aujourd'hui ne trouvent plus de telles histoires dans les colonnes du Petit Journal ou
(1) GoNDON, p. 614, 615.
du Petit Marseillais. Quand il prend fantaisie à quelque tigre de se promener dans les rues de Toulon, on ne lui jette plus les images du P. Yvan. Le gendarme et la police ont pris la place du saint, et sans croire plus que de raison à l'excellence des « siècles de foi », je ne suis pas très sûr que nous ayons beaucoup gagné au change. L'histoire suivante évoque encore, avec une exactitude charmante, la beauté et les travers de cette civilisation disparue. Elle nous aide aussi à ne pas condamner trop vite et sans réserve les sévérités du P. Yvan. « Un bon berger, grand serviteur de Dieu, appelé Laurent, qui était sous la direction de notre éclairé prêtre, le venant visiter, fut délivré d'une illusion qui l'exposait à quelque danger. Dès qu'il arriva, le P. Yvan accourut à lui, l'embrassa, et lui fit cent caresses, comme à une personne, dont il connaissait depuis longtemps l'innocence, et la simplicité. Ensuite le conduisant dans son église, après avoir prié Dieu, il lui fit voir plusieurs tableaux des merveilles que la sainte Vierge avait opérées; il lui montra aussi l'enceinte du couvent qu'il avait fait bâtir, et lui raconta ingénument la miséricorde du Seigneur dans la fondation de son ordre; si bien que ce berger était ravi de toutes ces choses et fondait en larmes de consolation et de joie. Notre prêtre lui demanda compte de son troupeau et de ses petites affaires; à quoi le berger répondit avec tant de naïveté, que moi-même y étant présent, je ne pouvais assez admirer la simplicité de l'un et de l'autre. Mais ce qui m'édifia davantage fut que le P. Yvan, comme s'il eût pénétré le dessein du berger, lui demanda s'il n'avait point intention de passer outre, et d'aller visiter d'autres personnes. Le berger lui répondit que oui, et que Dieu lui ayant révélé qu'il y avait quelques saints dans les provinces voisines, il s'était
résolu de les aller voir pour se recommander à leurs prières. « N'avez-vous pas honte », lui dit notre bon prêtre, de suivre des révélations, « sans les avoir exa- « minées, et communiquées à un directeur? Ne voyez - « vous pas que c'est une tentation du démon pour vous « faire abandonner vos aiïaires, vous tirer de votre « recueillement, et avoir occasion de vous tenter de « vanité? Voulez-vous aller raconter vos révélations à « ces serviteurs de Dieu, afin qu'ils sachent que vous êtes « aussi saint qu'eux? Allez, superbe ! Retournez-vous-en « chez vous, ayez peur de scandaliser les autres par vos « mauvais exemples, et de vous damner, si vous suivez « les lumières de votre »:ropre esprit. » Il n'est pas croyable avec quelle humilité et soumission le pauvre berger reçut la réprimande de son zélé directeur, car se mettant à genoux en une posture qui semblait s'anéantir, il lui demanda sa bénédiction et sans nulle réplique, il obéit et s'en retourna à l'heure même. Je fus touché de la prompte obéissance de cet innocent berger : si bien qu'ayant demandé au P. Yvan pourquoi il l'avait traité avec tant de rigueur : « C'est un saint homme, » me répondit-il, « qui a de grandes communications avec « Dieu. Ce qui lui a été révélé de ces personnes saintes « est très vraî : mais la visite qu'il voulait leur rendre « était une pure tentation du diable. J'espère qu'il « profitera de la correction que je viens de lui faire (1). » Profitons de cette occasion où Gondon et le P. Yvan devisent ensemble, près de la tour, sous les grands arbres du monastère, pour leur dire adieu à tous deux. Dans les tristes chapitres qui nous restent encore, nous ne nous occuperons plus que de Madeleine et l'aimable Gondon ne sera plus là pour nous égayer en chemin.
(1) Gondon, p. 575, 576.