CHAPITRE XVII
LA MÈRE DE COLO>"IA ET LA RÉVOLTE DU COUVENT d'aIX
A partir de la mort du P. Yvan, la tâche du biographe de Madeleine se complique. Les mémoires des religieuses se font plus courts et plus rares. Gondon, qui a résolu bravement cette gageure de raconter les origines du nouvel ordre sans même écrire le nom de la fondatrice, Gondon nous quitte et ne parle plus. Il ne nous reste que le livre du P. Grozes, quelques lambeaux de mémoires, et une relation aussi confuse que détaillée d'un des voyages de Madeleine en Provence. Encore n'est-ce pas là tout notre embarras. Dès le début de cette période de vingt-cinq ans, nous nous heurtons à des difficultés d'un nouveau genre. En effet si, jusqu'ici nous avions parfois quelque peine à débrouiller le chaos de nos chroniques, à rectifier la chronologie poétique de Gondon et à souffler un peu de vie aux abstractions du P. Grozes, du moins nous n'étions presque jamais arrêtés par une obscurité calculée, par des réticences volontaires. En somme, on avait rarement à nous cacher quelque chose et, bien ou mal, on parlait clair. Tout va changer maintenant. A une seule exception près, les sœurs qui tiennent la plume se taisent, avec de gros soupirs, aux endroits précis où notre curiosité les guette. Quant au P. Grozes, sa discrétion naturelle s'en donne à
cœur joie. Complice de son horreur instinctive pour les détails précis et vivants, sa conscience d'honnête homme et de prêtre lui impose un redoublement de détours solennels et de sentences éloquentes. Il en sait long, certes, et il en dit assez pour ceux qui savent déjà tout, mais un devoir élémentaire lui interdit de remuer trop librement des cendres qui fument encore. Bref nous sommes en présence d'un mystère que la patience des chercheurs contemporains n'a pas encore éclairci.
Que les historiens me le pardonnent, peut-être est-ce mieux ainsi. Est-il, après tout, bien nécessaire que nous connaissions, par le menu, les noms, les erreurs et les fautes de ceux qui ont fait souffrir les saints?
Cette sorte de revanche posthume, qui d'ailleurs n'arrêterait pas le zèle des persécuteurs d'aujourd'hui, ne semblerait-elle pas blesser en une certaine manière l'exquise délicatesse des persécutés d'autrefois? Si quelque Saint-Simon avait peint sur le vif les prêtres et les religieuses qui s'appliquèrent à tourmenter Madeleine, ceux-là mêmes qui d'une façon ou d'une autre les imitent aujourd'hui ne reconnaîtraient pas leur image dans ce miroir du passé. Et puis, sait-on jamais, en des aventures de ce genre, où finissent les illusions excusables, où commence, je ne dis pas l'injustice, mais la méchanceté proprement dite? Lorsque Fra Angelico décrit sur les murs de la chapelle de Nicolas V une scène de martjTe, on dirait qu'il s'intéresse aux bourreaux presque autant qu'à la victime. Il les pare somptueusement et leur prodigue les plus douces caresses de son pinceau. Et pourquoi non? Ils font leur métier de bourreaux, ils jouent leur petit rôle dans la tragi-comédie de ce monde, bons pères, bons époux, rehgieux même, à peine conscients de leur cruauté, presque sans le savoir et sans le vouloir, ils aident les saints à «compléter la passion du Chiist».
Mais peu nous importent les bourreaux, seule la victime nous intéresse. A travers les pages obscures de nos chroniqueurs, sa face douloureuse et sereine nous apparaît. La suave intrépidité que nous admirions dans les premiers chapitres de la vie de Madeleine a fait place à une résignation plus suave encore. Tenir bon, lutter, oui, quand l'existence même d'une grande œuvre était en jeu. Maintenant que l'œuvre triomphe et qu'elle est solidement assise, la fondatrice s'abandonne à des violences qui ne s'adressent plus qu'à elle-même. En un sens, elle continue bien la tactique d'autrefois. Elle ne capitule, elle n'abdique pas. Elle se tait, elle attend que les préventions se dissipent, que les passions qu'aucune résistance n'alimente s'épuisent, et que l'ingratitude implore un pardon qui ne lui sera pas refusé. Une vieille image nous la montre, telle que ses fdles fidèles l'ont contemplée pendant cet interminable martyre. Tout le visage respire une lassitude infinie. La bonté rayonne encore de ces yeux clairvoyants qui se sont fatigués à lire le secret des cœurs. Les fines lèvres ébauchent encore une sorte de sourire. Madeleine est debout. Ses mains paisibles soulèvent un peu le long scapulaire où sont tombées, pêle-mêle, une quantité de petites croix. A sa droite, d'autres croix tombent encore. Sans même les regarder, la sainte ouvre pourtant son scapulaire pour ne perdre aucune goutte de la pluie sanglante. Vraie cependant, simple et naturelle comme toujours. Le bon sens de sa race interdit à Madeleine l'affectation de je ne sais quelle ferveur mensongère. Elle ne dit pas que la souffrance ne fait pas souffrir. Son maître ne lui a point appris tous ces beaux discours, mais simplement que « l'amoureux pour le pur plaisir de Dieu, voudrait être le blanc et le but de toutes les punitions et satisfactions de la justice éternelle; pourvu que tous fussent
le contentement de Dieu, et lui seulement en grâce (1). » Venons au fait par les petits chemins en zigzag qu'a tracés pour nous le P. Grozes. Après avoir raconté les difficultés que rencontra Madeleine, dans les premières années de la fondation de la maison de Paris, le biographe ajoute : « Mais les persécutions qui venaient du dehors n'étaient pas si sensibles à Madeleine que celles qui lui étaient suscitées par quelques esprits dangereux de son propre monastère. (Je rappelle que ceci se passe dès avant la mort du P. Yvan.) Il y a toujours des filles imparfaites dans les communautés les plus saintes, et il arrive quelquefois que ces filles qui se révoltent contre leurs supérieures trouvent des directeurs trop complaisants qui entrent dans leurs petites passions et qui favorisent leur révolte. Il se rencontra des personnes de ces deux caractères à Paris, qui donnèrent beaucoup d'exercice à Madeleine, Dieu le permettant ainsi pour la purifier davantage. On l'accusait d'ambition, parce qu'après avoir établi son monastère, elle ne s'en retournait pas d'abord en Provence. Elle trouva des directeurs qui lui firent de fortes corrections en présence de la communauté... On lui fit mille autres traitements fort injurieux qu'elle souffrit avec une patience héroïque, ne voulant point quitter cette maison où, parmi tant de saintes filles, il y en avait quelques autres qui se voyant appuyées de leur directeur, n'épargnaient rien de tout ce qui pouvait l'obliger à s'en retourner (2). »
Nous savons le nom d'une des coupables. Il y avait alors au couvent de Paris une jeune provençale, la mère Marie de l'Annonciation, qui semble avoir eu la
(1) Premier recueil, p. 83.
(2) Ghozes, p. 257, 253.
haute main dans ces premières intrigues contre Madeleine.Elle appartenait à la famille aixoise de Colonia (1). La fondatrice l'avait prise avec elle pour la fondation de Paris. La faveur que marquait un pareil choix, l'honneur d'avoir été à la peine pendant les plus mauvais jours de cette entreprise laborieuse, d'autres mérites peut-être donnaient un certain prestige à la jeune sœur. Elle avait des manières enveloppantes et une certaine façon de se mettre en évidence au moment même où elle confessait son néant. Elle a collaboré à nos mémoires, et nous avons l'aveu de ses fautes écrit de sa propre main. Mais j'avoue ne pas aimer le bavardage de sa plume ni l'emphase de sa contrition. Cette pauvre tête se laissa-t-elle griser par l'ambition, la mère de Colonia voulut-elle gouverner à son tour la maison de Paris, ou, du moins, donner la place à une autre sœur moins éclipsante que Madeleine, je ne saurais dire. Peut-être aussi ne fut-elle, avec les autres révoltées, que l'instrument de l'ambition ou de la rancune de quelque autre personnage. Toujours est-il que, lorsqu'en 1655, la bonne sœur fut envoyée à Aix comme supérieure, elle eut bientôt fait de semer dans la maison mère les mêmes germes d'indépendance qui avaient levé, sous ses yeux, et, je pense aussi, par ses soins, dans la maison de Paris.
La visite et la mort du P. Yvan mirent fm, pour un temps, à ces intrigues misérables. On n'aurait pas eu le cœur de comploter ainsi près de cette tombe à peine fermée, et, dans tous les cas, le jeune couvent allait avoir désormais un intérêt trop évident à conserver la mère Madeleine.
(1) Le célèbre jésuite de Colonia était de ses parents. (Cf. l'appendice.)
C'est, en effet, à cette date que la reine mère commence à se prendre d'affection pour la fondatrice. Elle désirait la voir depuis longtemps, mais la Fronde avait indéfiniment suspendu une première promesse d'audience et « la mère Madeleine n'eut pas le bonheur de saluer Sa Majesté, jusqu'à ce qu'on fit l'oraison funèbre du P. Yvan. La reine mère qui avait beaucoup d'estime pour lui voulut y assister... (et) ayant entendu cet éloge du P. Yvan, fit l'honneur à la mère Madeleine de la visiter. Elle fut si satisfaite de cette première conversation qu'elle fit souvent l'honneur à Madeleine de la voir dans la suite. Cette grande reine s'entretenait fort longtemps et fort familièrement avec cette pauvre religieuse, qui avec cette simplicité qui faisait son caractère, et cette liberté respectueuse que l'esprit de Dieu inspire aux âmes saintes, l'exhortait à remplir tous les devoirs d'une reine chrétienne. L'honneur que la reine mère faisait à Madeleine lui attira des visites des personnes les plus considérables de la cour, qui, selon le style du monde, tâchaient de se ménager le crédit de la mère Madeleine, parce que la reine marquait par mille endroits obligeants l'estime qu'elle faisait de sa vertu... » (1).
Carrosses fleurdelisés, courtisans, dames d'honneur, et que sais-je encore, jamais nos bonnes filles n'en avaient tant vu. Les visites, d'ailleurs très simples, que leur faisaient jadis le duc et la duchesse d'Angoulême, n'étaient plus rien auprès de cet excès d'honneur et la jalousie des mécontentes dut battre en retraite, enchaînée par un orgueil dont la dernière des sœurs converses prenait sa part.
Et puis, comment songer à se défaire d'une supérieure
(1) Grozks, p. 270.
dont la présence assurait au pauvre couvent de magnifiques aumônes? Madeleine eut bientôt « un si grand pouvoir sur l'esprit de cette princesse, qu'elle ne lui demanda jamais rien sans l'obtenir ». Nous savons d'ailleurs « qu'elle usa avec tant de réserve et de modestie de sa faveur et de son crédit qu'elle refusa souvent des sommes d'argent très considérables que la reine lui offrit, en lui disant qu'elle appréhendait que la divine Providence ne l'abandonnât, si elle recevait de riches présents ». Et ce n'est pas là une pieuse imagination de son biographe. Moins discrète et plus intéressée, Madeleine aurait pu demander des fondations importantes et pourvoir aux besoins de l'avenir. Elle n'en fit rien, et nous verrons bientôt qu'après la mort d'Anne d'Autriche, les religieuses de Paris eurent souvent de la peine à remplir les conditions onéreuses que leur imposait leur quatrième vœu. Mais enfin, du vivant de la reine mère, si Madeleine restait à Paris, on était sûr de ne manquer de rien.
« Dans les longues conversations qu'elle avait avec cette sainte religieuse, ( Anne d'Autriche) lui parlait à cœur ouvert des affaires les plus importantes de l'Etat... Cette grande reine avait alors deux grands desseins. Le premier était de faire la paix entre la France et l'Espagne, le second de faire le mariage du roi avec l'infante d'Espagne, Marie-Thérèse d'Autriche... (Consultée par elle, à ce sujet), Madeleine lui répondit... que ses beaux desseins seraient couronnés d'un glorieux succès ; que la paix se conclurait entre les deux couronnes; que le mariage avec l'infante se ferait en même temps et que la France verrait avant la fin de la première année de cet heureux mariage, les bénédictions que le ciel répandrait sur la maison royale, par la naissance de Monseigneur le Dauphin.
« Ce n'est pas ici une de ces prédictions faites après coup, dont on se fait quelquefois honneur dans le monde. C'est la reine mère qui l'a elle-même publiée. Cette princesse étant venue en Provence avec le roi, l'an 1660, l'affection qu'elle avait pour Madeleine qui était alors à Paris, l'obligea à visiter tous les monastères de la Miséricorde qui se trouvèrent sur sa route. C'est là qu'elle dit hautement en présence des dames qui l'accompagnaient et de plusieurs religieuses de cet ordre qui vivent encore (1), que Madeleine lui avait prédit cette paix et ce mariage, lorsqu'il n'y avait point d'apparence que ces deux importantes affaires se dussent si facilement terminer » (2).
Dans le courant de l'année 1656, les couvents de Provence apprirent que la fondatrice allait venir faire sa visite officielle. A cette nouvelle, la mère de Colonia qui était à Aix depuis un an en qualité de supérieure, ne ressentit qu'un médiocre plaisir. Elle avait maintenant moins de raisons qu'autrefois pour désirer le retour de Madeleine à la maison mère. Vaniteuse et mutine, les seconds rôles n'étaient pas de son goût. Elle avait promptement formé le projet de marcher l'égale de la fondatrice, de régir à sa guise et sans relever de personne le monastère dont une amitié trop confiante lui avait confié la garde. Cependant le moment ne lui semblait pas encore venu de faire un coup d'éclat. Elle ne se sentait pas encore assez maîtresse de la situation pour afficher au grand jour ses pensées d'indépendance, et tout en se promettant bien que ce serait la dernière fois, elle consentit à subir de bonne grâce la visite de Madeleine. Cette corvée accomplie,
(1) Le livre du P. Grozes a paru en 1696.
(2) Grozes, p. 281, 282.
la supérieure ne pensa plus qu'à se fortifier dans la place. Elle gagna les fortes têtes du couvent, surprenant la bonne foi des unes, flattant l'ambition des autres. Dans les communautés les plus saintes, il suffît d'un petit état-major bien décidé pour mener à bonne fin les pires intrigues. Impuissant et timide, l'ensemble du troupeau suit en gémissant ou du moins n'ose pas entraver des manœuvres qu'il condamne. Vienne un directeur entreprenant, et les dernières velléités de résistance capitulent. L'intrépide supérieure avait avec elle deux personnages qui nous sont à peine connus, « les sieurs Rimbaud », dont l'un, au moins, devait être supérieur ou confesseur de la maison d'Aix, dont l'autre exerçait probablement une autorité du même genre sur les miséricordiennes de Marseille. Instigateurs, complices, ou simples instruments de la révolte qui se préparait, nous ne saurions dire; j'incline assez, pour ma part, à les charger sans merci. Il en arrive souvent ainsi dans la période de tâtonnements qui suit la création d'un nouvel ordre religieux. La tentation vient à certains prêtres de remanier au gré de leurs idées propres, l'œuvre originale du fondateur. Orgueil ou zèle, ou les deux peut-être, ils voudraient transposer dans un nouveau moule le riche métal qui n'est pas encore refroidi. D'autres, plus vulgaires, cherchent seulement à satisfaire un ridicule besoin de domination. Ils entendent régner seuls et sans contrôle dans la maison qui a fait appel à leurs services, et ils regardent d'un mauvais œil toute autorité qui échappe à leur influence. D'autres enfin épousent aveuglément les intérêts et les passions d'une religieuse intrigante dont la fascination les a subjugués.
J'ignore dans quelle catégorie se rangent « les sieurs Rimbaud »; mais quoi qu'il en soit, ils firent très acti-
vement le jeu de la sœur de Colonia. C'est par eux, sans doute, que l'archevêque d'Aix, l'illustre cardinal Grimaldi, fut prévenu contre Madeleine. On dut lui représenter, je pense — car la bonne foi de ce grand homme ne saurait faire doute pour personne, — on dut lui représenter que le couvent d'Aix étant le berceau de l'ordre, ne dépendait, à aucun titre, de la maison de Paris et que toute ingérence étrangère risquait de troubler le bon ordre de cette maison. Peut-être, aussi, avait-il dans son entourage quelqu'un des anciens adversaires de Madeleine. Bref nous Talions voir bientôt non pas tout à fait aussi noir que nos chroniques nous le montrent, mais décidément favorable aux prétentions de la supérieure révoltée (1).
Le plan des conjurés était des plus simples : empêcher Madeleine de faire la visite du couvent d'Aix, et si elle arrivait à forcer les portes de sa propre maison, l'accueillir comme suspecte et la traiter de telle sorte qu'elle perdît à tout jamais la pensée de revenir. Sur ce point, nous ne sommes malheureusement pas livrés à nos seules conjectures. L'histoire du second voyage de la fondatrice en Provence ne nous laisse aucun doute sur l'existence et la gravité du complot.
Ce voyage, que nos chroniques appellent le « voyage des croix », fut entrepris dans les premiers jours d'août 1658, deux ans environ après la première visite
(1) On avait sans doute commis l'imprudence d'envoyer la mère de Colonia en Provence sans fixer nettement retendue de ses pouvoirs, et sans lui rappeler qne chacun des monastères restait sous la juridiction suprême de la fondatrice. Il aurait été prudent de supprimer toute occasion de conflit entre la maison de Paris et la maison d'Aix qui restait, en un sens, la maison mère. Madeleine avait d'autres soucis. Tous ces problèmes canoniques semblent avoir été longtemps abandonnés aux décisions immédiates du P. Yvan, lequel aimait assez qu'on vécût au jour le jour.
officielle des couvents de Provence. Il eût peut-être été plus prudent de laisser un plus grand intervalle entre les deux visites. A cette époque où tant de monastères eurent leurs « grands jours », on ne croyait guère que l'autorité pût se mettre en mouvement sans méditer la répression de quelques abus. « Eh bien! que fait « la mère? — criait dans le parloir d'Avignon un personnage ecclésiastique, au lendemain de l'arrivée de Madeleine— « que vient-elle faire en ce pays-ci? Elle ferait bien « mieux de demeurer en sa maison de Paris qui a bien « plus besoin de réforme que celles de Provence (1). » A cette première imprudence — humanum dico — s'en ajoutait une autre. Au lieu de prendre avec elle quelqu'une des premières sœurs provençales qui auraient pu, au besoin, lui prêter main forte, Madeleine avait choisi pour l'accompagner deux jeunes parisiennes, qui regardaient le Midi comme un pays de mission, et qui ne purent être d'aucun secours soit pour tenir tête aux insurgées, soit pour ranimer le courage des sœurs fidèles. Lente à croire le mal, la fondatrice avait sans doute interprété avec trop d'indulgence les discrets avis qui lui étaient parvenus, et, assurément, elle ignorait le complot. L'eût-elle connu qu'elle n'eût probablement pas demandé à la politique humaine les moyens de le déjouer. Partir de Paris avec une lettre autographe de la reine mère au cardinal Grimaldi, tenir en alerte les nombreux et puissants amis qu'on comptait à Aix, camper quelques semaines de plus à Avignon pour organiser la campagne, et recourir si besoin était aux foudres du vice-légat, en vérité, rien n'était plus facile que d'écraser la révolte dans l'œuf, et que de mettre à la raison la mère de Colonia. Madeleine n'y songea
(1) Manuicrit de VAnenal, p. 816.
même pas et ne voulut triompher que par la douceur, la patience et la faiblesse. Tradebat autem... C'est la tactique des saints. On ne peut que l'admirer en silence, mais il est cependant permis de se demander si un acte d'énergie n'aurait pas été plus sage et si la résistance passive opposée par Madeleine à ces commencements d'indépendance n'encouragea pas l'esprit de révolte qui devait éclater plus tard dans la maison de Paris. Il se pourrait enfin que, soit avant de quitter Paris, soit avant de passer les frontières du diocèse d'Aix, la fondatrice n'ait pas pensé à se munir de toutes les autorisations nécessaires. Sûre du but où elle tendait, elle allait tout droit et tout bonnement devant elle. Le P. Yvan, de qui elle tenait toute sa science, avait parait-il oublié de lui apprendre le droit canon.
Elle partit donc de Paris le 3 août 1648, accompagnée de la mère Marie des Anges (Marie-Madeleine Stabre) et de la mère Marie de Sainte-Anne (Marie Lemère) (1). Cette dernière nous a laissé une relation détaillée du voyage, document de premier ordre, où l'on peut bien relever, me semble-t-il, quelques exagérations évidentes, mais dont la tradition miséricordienne atteste l'exactitude foncière et qui dans son ensemble, mérite une confiance absolue (2). Brûlant les premières étapes, nous suivrons pas à pas nos trois
(1) Deux parisiennes, comme j'ai dit. La première était âgée de 36 ans, la seconde de 25.
(2) Celle relation est conservée dans le Manuscrit de l'Arsenal, et comme les autres pièces de cet incomparable dossier, elle est encore inédite. Le P. Grozes semble l'avoir ignorée, ou, s'il l'a coimue, il s'est interdit d'en faire usage. 11 y a là un mystère insoluble. Le biographe qui a consacré deux ou trois pages à la révolte du couvent de Paris ne dit absolument rien de la révolte du couvent d'Aix. Un des « sieurs Rimbaud » vivait-il encore au moment où Grozes publia son livre (1698)? Avait-on à redouter la colère de quelque autre personnage?
voyageuses, à partir du moment où elles laissent Avignon pour se rendre à Aix (1).
« On ne pouvait pas partir (d'Avignon) pour Aix sans le consentement de Mgr le cardinal Grimaldi, et c'est ce que l'on eut assez de peine à obtenir... mais enfin, après plusieurs contradictions, (le cardinal écrivit à Madeleine) pour lui faire savoir qu'il lui donnait licence de partir de sa maison d'Avignon, pour le venir trouver à son château de Jouques, pour lui parler avant que d'aller à Aix, ce qui la surprit un peu, mais elle ne laissa pas néanmoins de partir au plus tôt. »
On partit le 27 août, l'assistante d'Avignon faisant cortège à la fondatrice.
«Lorsque nous sortîmes du couvent je fus tout étonnée qu'une bonne femme mit son petit enfant sous notre grand voile, croyant de le faire toucher à notre Révérende Mère... le même jour on fut coucher à Gavaillon au couvent des religieuses bernardines... (et) il nous fallut partir le jour suivant de bon matin pour nous rendre au village de Mallemort où Mgr le cardinal nous devait envoyer son carrosse pour de là nous conduire à Jouques... »
Après un voyage un peu secoué, nous voici chez le cardinal.
« Il fit asseoir (la fondatrice) auprès de lui, afin de lui parler. Les sœurs se retirèrent un peu, en sorte néanmoins qu'elles ne laissaient pas d'entendre une bonne partie des choses qu'il lui disait, qui étaient toutes très sensibles.
(1) En carrosse, de Paris à Chalon (3-9 août), en bateau, de Chalon à Lyon (9-12 août) et de Lyon à Avignon, avec halte au Pont-Saint-Esprit (12-15 août). On eut naturellement beaucoup à souffrir. De Chalon à Lyon, les trois religieuses étaient « au bout du bateau, dans une petite cabane » où elles ne pouvaient faire aucun mouvement. Sur le Rhône, on faillit périr une ou deux fois. On resta à Avignon du 15 au 27 août.
« Premièrement il lui disait qu'il l'avait fait venir... pour savoir d'elle ce qu'elle était venue faire en Provence, et que, pour lui, il ne voyait et ne savait aucune raison qui la pût obliger d'avoir fait un si long voyage... et qu'il ne fallait pas qu'elle prît cette peine, parce que le couvent d'Aix était fort bien réglé... et jtoutes les filles fort contentes et que la maison n'avait que faire d'elle... Cet entretien dura assez longtemps, et les sœurs qui étaient là présentes prirent garde que son Eminence paraissait être fort émue, ce qui le faisait parler avec bien du mépris, et qui les faisait fondre en larmes de voir leur bonne mère si mal traitée. Parfois, elle se mettait à genoux selon les choses qu'il lui disait... »
Sur les sept heures, on apporta le souper, qui était magnifique; mais personne n'avait le cœur de se mettre à table. La matinée du lendemain ne fut pas moins pénible. Le cardinal ne parut pas, mais il envoya des « ambassadeurs » à Madeleine. « Sitôt que l'un sortait, un autre s'avançait... (ils) lui disaient qu'elle était une irrégulière et une désobéissante et qu'elle avait fait rompre la clôture aux deux sœurs de Paris, pour les avoir fait sortir de la maison d'Avignon sans l'ordre de Son Eminence. Le vicaire de la paroisse de Jouques vint de la part de Mgr le cardinal pour lui mander qu'elle était, elle et ses deux filles, excommuniées. » Les pauvres filles furent consternées, et le cardinal, pris de pitié, leur dépêcha ce même vicaire, afin de les confesser et de lever leur excommunication dans les formes. Ce jourlà, décidément, tous les canonistes du château de Jouques avaient oublié la théologie.
Sur le soir, elles apprirent que le cardinal leur permettait enfin de partir. Lui-même il monta jusqu'à leur chambre et leur parla avec plus de douceur que la veille. « Hé bien! notre mère, dit-il à Madeleine, vous irez enfin
«à la maison d'Aix, que vous trouverez en bon état... « C'est pourquoi, comme vous n'y avez que faire, vous irez « seulement afin devons reposer... Cependant, je trouve « bon que vous et vos filles fassiez une retraite pendant « votre séjour dans la maison. Vous prierez Dieu pour «moi, et croyez que je vous aime. Il faut que vos prières (i me fassent un saint (1). »
On fut à Aix le vendredi 30 août, à huit heures du soir. Après un retard qui ne parut pas naturel à nos visiteuses, les portes du couvent d'Aix s'ouvrirent enfin. Une partie de la communauté était descendue. « Ce fut assurément une réception la plus lugubre du monde... On ne voit que des visages renfrognés et, de l'autre côté, des pleurs et des cris que les pauvres sœurs fidèles faisaient. Elles ne pouvaient s'empêcher de crier de joie : « Ma bonne Mère, soyez la bienvenue... » Mais on les fit bientôt taire... et sortir sans leur donner le loisir de la voir, ne demeurant que la supérieure (la mère de l'Annonciation, Golonia) et celles de son parti, qui firent assez paraître, par leur indifférent silence, combien elles étaient affligées de cette arrivée. Mais elle ne fit pas semblant de voir leur façon de faire; elle les embrassa toutes l'une après l'autre, très cordialement, et surtout la mère de l'Annonciation. »
Les violences commencèrent dès ce soir même, d'abord dans la chambre de Madeleine, puis au réfectoire, en guise d'assaisonnement au maigre repas qui leur fut offert.
« Il vous fait beau voir, (disaient-elles), de faire si souvent des voyages et si inutilement, et nous amener vos filles de Paris pour gouverner notre maison; mais
(1) Manuicrit de l'Arsenal... Relation du deuxième voyage de Provence, chap. v, passim, 821-840.
il n'en ira pas ainsi... Pour moi, j'avais courage de leur jeter à la tête tout ce qu'il y avait sur la table, et sans le respect que je portais (à la mère Madeleine) je l'aurais fait... Mais ce ne fut ici que le commencement (et dès le lendemain) elles ne manquèrent pas de faire exactement tout ce que Mgr le cardinal avait ordonné à leur persuasion. Elles n'eurent donc point de honte de lui venir dire (qu'elle devait demeurer en retraite avec ses filles) et que cependant il ne lui serait pas permis de sortir de sa chambre, d'assister à aucun exercice de la communauté ni d'aller au parloir. Mais surtout il lui était expressément défendu de parler à pas une sœur, sinon à quelqu'une des anciennes rebelles... Sa chambre leur servit de prison, parce qu'il n'y en avait point d'autre dans le monastère. Elle demeura ainsi enfermée l'espace de quatorze jours...»
Le cardinal leur choisit un confesseur entre mille, c'est à savoir, l'illustre P. Cabassut (1). Canoniste, orientaliste, et, par conséquent, deux fois inaccessible aux tentations de l'humaine faiblesse, celui-ci traita nos prisonnières « sans miséricorde ». Quant aux autres Aixois qui se pressaient à la porte pour demander la révérende mère, on les expédiait en disant : « Il n'y a « point ici de révérende mère, mais bien la mère Made- « leine, mais vous ne la verrez pas. »
A l'intérieur, les injures ne tarissaient pas sur le compte de Madeleine. « Quoi plus! elles eurent la hardiesse de la contrefaire en son marcher et parler, et cela en plein chapitre, ce qu'une sœur fidèle a rapporté avec horreur; (elles allaient répétant que Madeleine) voulait être toute seule la mère et la maîtresse de l'ordre, ce
(1) Provençal, comme tant d'autres oratoriens célèbres. Aii (1604-1685).
que leur envie ne pouvait souffrir, singulièrement la sœur de l'Annonciation qui remuait, comme on dit, ciel et terre, pour tâcher de lui ravir, si elle eût pu, le titre de fondatrice. »
Les sœurs fidèles étaient au moins aussi consternées que les trois compagnes de Madeleine. Elles avaient désiré sa visite avec tant d'impatience, pressées de dire à leur mère « l'état de la maison, comme elles étaient traitées par les sieurs Rimbaud et la sœur de l'Annonciation »! Naturellement on ne se fit pas faute de jouer encore des foudres de l'Eglise et on leur dit que toutes celles qui parleraient à la fondatrice seraient, du coup, excommuniées.
« Lorsque les pauvres sœurs fidèles passaient devant la chambre, elles faisaient tout ce qu'elles pouvaient afin de la voir, puisqu'il ne leur était pas permis de lui parler, mais aussitôt que les autres les apercevaient, elles les chassaient. »
Madeleine étant tombée malade sur ces entrefaites, « elles ne lui donnaient que les choses précisément nécessaires et encore avec bien de la peine. Elles eurent bien le courage de lui laisser une couverture qu'à peine deux sœurs pouvaient lever, et nous étions pour lors au temps des plus grandes chaleurs, et sa révérence au lit, bien malade, tellement que nous étions contraintes de lui mettre un drap en double afin de la soulager. Mais cela se faisait en cachette, de peur de scandaliser ces belles sœurs, qui n'auraient pas manqué de l'accuser envers Mgr le cardinal de trop de délicatesse, comme elles avaient déjà fait lorsqu'elles lui dirent qu'elle ne vivait que de petits pieds...
« Je crois qu'on aura peine de croire de telles choses, mais c'est pourtant la vérité, assurant que j'en laisse beaucoup plus que je n'en dis.
« La sœur de l'Annonciation était la plus animée contre sa révérence... (Elle venait dans sa chambre) sa robe toute pleine de lettres qu'elle avait gardées depuis longtemps, et puis elle les lisait, croyant lui faire confusion (et se fâchant quand ces lettres contenaient de bonnes paroles à l'adresse de Madeleine)... Elle ne pouvait souffrir que les filles fidèles parlassent aux sœurs de Paris... enfin, elle fit tant qu'on fit assembler les sœurs, tant les jeunes que les anciennes; l'on fit aussi venir une des sœurs de Paris pour savoir d'elle ce que les sœurs lui disaient tant. (La Parisienne, se redressant, reprocha à la supérieure provençale) sa témérité d'affliger la fondatrice, et le peu d'état qu'elle avait toujours fait de la maison de Paris qu'elle avait pensé perdre... Ce fut pour lors qu'elle éclata et se mit à crier d'une telle façon qu'on n'attendait rien moins qu'ellebattrait cette bonne sœur... Sa révérence était présente à ce discours, qu'elle fit finir. ))La scène ayant, semble-t-il, passé toute mesure, plusieurs provençales vinrent discrètement faire des excuses à la parisienne; mais, encore une fois, les pauvres filles n'avaient un peu de courage que lorsque la mère de l'Annonciation ne les voyait pas.
c( Je dirai ici une faveur que Dieu fit à notre révérende mère pendant ce temps de retraite... Un jour qu'une des sœurs parisiennes avait fort pleuré toute la journée... sur le soir, elle se mit en oraison; mais elle était si accablée de tristesse et de mal qu'elle ne se put tenir à genoux. C'est pourquoi elle se résolut de dire son rosaire en se promenant par le dortoir, et passant devant la chambre de sa révérence, elle fut inspirée d'y entrer. Et la bonne mère, voyant cette sœur si triste et abattue... elle la consola le mieux qu'elle put, lui disant que cette tempête finirait bientôt et que Dieu tirerait sa gloire de toutes ses souffrances. (L'autre
« jour, lui raconta-t-elle), m'assoupissant un moment, « il me sembla voir notre bon P. Yvan, qui se présenta « à moi... fort triste. Et le regardant avec plus d'at- « tention, je pris garde qu'il avait le bras droit, et la « main de ce même bras, tout en pièces et déchirés. Les « morceaux de chair pendaient de tous côtés. Gela me « fît bien peur et pitié tout ensemble... — Hélas! mon « bon Père, qui est-ce qui vous a ainsi traité?... Il me « fit réponse : « Ce sont les filles de cette maison... et « comme vous êtes mon bras droit en ce rencontre, « tout ce que l'on vous fait est comme si on me le faisait « à moi-même. Mais, ayez bon courage, cela passera « bientôt. »
La retraite dura une quinzaine de jours. Ce temps passé, on lui permit de rentrer dans la vie commune, « mais comme une simple religieuse et sans jamais présider. Lorsqu'il fallait donner la bénédiction, c'était toujours sœur de l'Annonciation qui la donnait.» Madeleine ne descendait pas au parloir sans en demander la permission, et la mère de l'Annonciation n'avait garde de l'y laisser descendre seule. Les lettres qu'elle recevait, et notamment celles que lui écrivaient les sœurs de Paris, ne lui étaient remises qu'après avoir passé par le cabinet noir et plusieurs s'égaraient en route. Ce qu'apprenant, les sœurs de Paris « adressèrent leurs paquets à M. le président Guérin, qui les apportait lui-même, afin de les rendre en main propre. Mais cela ne se pouvait faire sans grande peine, parce qu'il recevait des rebuts terribles de la part de la sœur du Couronnement, qui était portière. Toutes les personnes qui venaient demander sa révérence étaient traitées de même façon, afin de leur ôter l'envie de revenir. »
Au bout d'un mois, voyant qu'il n'y avait rien à attendre de ses filles révoltées, la mère Madeleine
annonça son prochain départ. Elle aurait vivement désiré passer par Marseille. En effet, le couvent de Marseille, que gouvernait alors une des plus anciennes religieuses de la Miséricorde, la mère Anne de Bontemps, était aussi en état de siège. Comme celui d'Aix, il avait son Rimbaud, frère ou cousin de l'autre, et non moins animé que lui contre Madeleine.
Les sœurs de Marseille avaient tenu bon, mais elles payaient cher leur parfaite soumission à la fondatrice. Madeleine, qui n'ignorait pas leur détresse, s'était promis de les consoler. Le Rimbaud d'Aix, apprenant par la mère de l'Annonciation ce qui menaçait le Rimbaud de Marseille, se mit en campagne pour faire échouer ce projet. On représenta à Madeleine que la maison de Marseille allait le mieux du monde et qu'au surplus, la mère de Bontemps « ne se souciait pas autrement de la voir ». Madeleine savait pertinemment le contraire. Il fallut donc pour l'arrêter qu'on fît encore jouer l'autorité du cardinal. « Ce bon Seigneur fut contraint d'acquiescer à leur injuste demande et ne ratifia pas ce qu'il avait déjà permis. » La fondatrice, abandonnant à regret son dessein, prit le parti de revenir directement par Avignon. Apprenant que son départ était décidé, les sœurs fidèles ne purent cacher leur douleur.Et comme l'excommunication était toujours suspendue sur leurs têtes « lorsqu'elles rencontraient les sœurs parisiennes par la maison, elles se jetaient à leur col et disaient en pleurant très sincèrement : « Hélas! mes bonnes sœurs, si vous saviez « combien nous souffrons et si nous n'osons le dire, nous « vous prions de le faire savoir à notre bonne mère. » On les accompagna jusqu'à la porte. « La sœur de l'Annonciation et celles de son parti étaient dans la joie... et ne se purent empêcher de le faire paraître par leur empressement. » Madeleine les bénit, les embrassa toutes « et puis
elle se fit ouvrir la porte, ce qu'une sœur rebelle fit aussitôt. »
Elles montèrent dans une méchante voiture de louage. « L'un des sieurs Rimbaud (les) vint accompagner jusqu'à Lambesc. Il fit une étrange mine tout le chemin, parce que les personnes ne lui plaisaient pas, surtout celle de sa révérence qui ne faisait pas semblant de voir cela. (Un bon président au Parlement qui n'avait osé affronter la mauvaise humeur de la sœur tourière, fut attendre Madeleine) en un certain endroit afin d'avoir la consolation de la voir... elle lui parla quelque temps, après quoi elle monta dans le pauvre carrosse.» On était au 2 octobre 1658. La terrible épreuve avait duré un peu plus d'un mois.
Le couvent d'Avignon lui fit fête et réussit à la retenir quelque temps. Cependant la supérieure et les sœurs de Marseille supplièrent leur évêque, Etienne de Puget, de permettre à la fondatrice de les venir voir. L'évêque n'ayant fait aucune difficulté, l'abbé de Bontemps, frère de la supérieure, vint lui-même chercher Madeleine à Avignon. Démarches préliminaires et voyage, tout se fit dans le plus grand secret, car on était toujours sous la crainte des deux Rimbaud.
« Elle séjourna dans cette maison huit mois, laquelle maison en avait en vérité bien besoin... les sœurs étaient dans un état pitoyable; elles ne pouvaient plus souffrir la conduite des Rimbaud. Sa révérence travailla fortement pour leur ôter la conduite de nos maisons (et après bien des peines, elle en vint à bout). »
Le 3 août 1659 efie dit adieu aux sœurs de Marseille, à qui elle laissaj^pour supérieure la mère des Anges, une des deux sœurs parisiennes qui l'avaient accompagnée pendant ce long voyage. La mère de Bontemps revint à Paris avec Madeleine et la sœur Sainte- Anne.
En arrivant à Paris, Madeleine « avant que d'entrer dans le monastère... voulut aller à Notre-Dame pour rendre grâces à Dieu ».
« Avant que je finisse ce discours — conclut notre narratrice — je supplie très humblement les personnes qui prendront la peine de lire cet écrit de pardonner à la rudesse du style. J'ai bien prévu en écrivant ceci que j'entreprenais une chose qui surpassait mes forces... mais enfin j'ai cru faire le devoir d'une bonne fille envers sa très honorée mère, en rendant témoignage selon mon petit pouvoir de sa vie et des choses que j'ai vues et entendues (1). »
Lui pardonner, la pauvrette, nous devons plutôt l'exalter et avec elle les supérieures de son ordre — celles d'autrefois et celles d'aujourd'hui — qui nous ont précieusement conservé son témoignage. Tant d'autres n'auraient pas hésité à faire taire cette grêle voix d'outretombe, et à supprimer des souvenirs qu'une prudence myope aurait jugés trop compromettants. Si quelqu'un paraît ici compromis, ce n'est assurément pas l'ordre du P. Yvan et de Madeleine. Les congrégations les plus saintes ont eu leur sœur de Colonia, et si je voulais prendre ici la défense de cette pécore, plus sotte après tout que méchante, je n'aurais pas de peine à montrer, sur bonnes preuves, qu'en fait d'intrigue et de révolte, celle-ci ne fut, auprès de tant d'autres, qu'une vulgaire apprentie. Quant aux sieurs Rimbaud, que la terre de mon pays leur soit légère! Cette race est de tous les temps, la race des malheureux qui ne subissent pas le charme des saints.
Je regrette donc seulement que la sœur Sainte-Anne ne nous aii pas renseigné sur la fin de cette crise. Elle
(1) Mamiscril de l'Arsenal, p. 790-906, passim.
n'a écrit que ce que ses contemporains ne pouvaient guère savoir que par elle, et n'a pas mentionné les événements que tout le monde alors connaissait. Elle semble dire que Madeleine, pendant les huit mois qu'elle passa à Marseille, parvint à congédier les sieurs Rimbaud, mais elle ne parle clairement que de ce qui concerne le tyran de la maison de Marseille. La déconfiture de celui-ci amena-t-elle celle de l'autre, et Grimaldi se laissa-t-il éclairer par son collègue de Marseille? La chose est probable, mais nous ne pouvons l'affirmer. Nous ne savons pas davantage comment finit la révolte de la maison d'Aix. En 1661, la mère de Jésus- Christ, Anne de Bontemps, fut nommée supérieure à Aix et plusieurs autres religieuses furent envoyées avec elle dans le même couvent. C'est tout ce que nous apprennent nos chroniques. Il se pourrait que par une souveraine condescendance, la mère Madeleine ait ainsi attendu trois ans avant de porter un dernier coup à la rébellion.
A partir de ce moment, la sœur de l'Annonciation ne fait presque plus parler d'elle. Entre 1670 et 1678, nous la retrouvons à Avignon, aidant la supérieure de ce couvent à écrire l'histoire de l'ordre. Elle profite de l'occasion pour battre sa coulpe. Faisant allusion aux graves désordres qui venaient de forcer la fondatrice à s'exiler de Paris, l'ancienne révoltée s'exprime en ces termes : « Moi qui ai tout vu et tout su et qui n'ignore pas ce qui se passe depuis qu'elles (les sœurs de Paris) l'ont renvoyée; qui vois les dispositions de sainteté où est cette grande âme, je me perds dans mes pensées et je ne puis exprimer mon étonnement. En vérité, la créature est bien peu de chose et a bien sujet de s'anéantir d'être capable de telles révolutions et changements! Je dis ceci à ma confusion parce que étant témoin ocu-
laire de toutes les merveilles que la divine bonté a faites par sa révérence dans la Provence et dans Paris, je suis tombée dans un tel aveuglement de la persécuter et la faire excessivement souffrir. J'ai voulu lui ôter le titre de fondatrice... mais j'en ai un extrême regret et douleur. Je suis bien aise et je veux que tous ceux et celles qui m'ont imitée dans mes défauts sachent que je m'en repens de tout mon cœur et que j'en ferai le reste de mes jours pénitence (1). »
(1) Manuscrit de l'Arsenal, p. 405, 406.