CHAPITRE XVIII
De 1659, date du retour de Madeleine à Paris, à l'automne de 1664, où la fondatrice part de nouveau pour la Provence, les chroniques de l'ordre ne nous apprennent rien d'intéressant. Les années 1661 et 1662 furent occupées, en partie, par la publication du premier volume des lettres et de la vie du P. Yvan. En 1663, le monastère de Paris signe le formulaire contre Jansénius et à la fin de cette même année, Madeleine commence à préparer la fondation d'Arles.
Le 4 janvier 1664, Anne d'Autriche écrit à Mgr de Grignan, archevêque d'Arles, pour lui recommander ce projet de fondation (1), et la réponse du prélat ayant été favorable, Madeleine se mit en route à la fm de septembre. Le 12 octobre elle s'embarquait de nouveau sur le Rhône. L'historiographe du couvent d'Arles place, à ce propos, une élévation sur le symbolisme de ce noble fleuve, et sur les étroites ressemblances que Madeleine dut manifestement remarquer entre le Rhône et le couvent qu'elle allait fonder.
(1) Histoire de la fondation du monastère de la Miséricorde de la ville d'Arles, par le R. P. Alexandre d'Arles, prédicateur capucin (à Aix, chez Jean Adibert, 1705), p. 59.
« La révérende mère Madeleine, qui voulut que ses filles allassent par eau, s'étant mise sur le Rhône, fleuve qui, courant à la mer, laisse dans les campagnes autant de délices que de richesses, comme elle était savante de la science des saints et qu'elle avait l'art de faire par les créatures une élévation de son âme à Dieu, elle trouva d'abord sur le fleuve des merveilleux rapports et d'admirables représentations de l'œuvre qu'elle allait faire.
« L'eau, ce quatrième des éléments, ce cristal coulant, si nécessaire aux générations et à la nature de toutes choses vivantes, que Thaïes reconnaît pour le premier principe de toutes choses, et que Moïse et Trismégiste nous décrivent le monde au point de sa création, comme une grande mer qui remplit tous les espaces du lieu d'où toutes les créatures sont tirées, en portant cette sainte fille doucement au terme de son voyage lui représentait d'une manière sensible qu'elle allait donner une naissance spirituelle à un grand nombre de filles chrétiennes, lesquelles, comme la rivière roule ses flots, comme l'eau est la lumière de la terre et le miroir du ciel, viendraient de suite se succédant les unes aux autres, et régleraient leurs connaissances et leurs volontés sur les lois, les inspirations et les révélations divines qui seraient représentées en elles.
« La merveilleuse abondance de ce fleuve, son cours généreux, son humidité souple et diffuse et sa froideur lui donnaient occasion de méditer d'un côté sur les largesses infinies... (1). »
Et le bonhomme continue, car il n'est jamais pressé. Ce prédicateur capucin pense toujours être en chaire.
Quelques pages plus loin, à propos d'une lettre très res-
(1) Alexandre d'Arles, loc. cit., p. 23-25.
pectueuse de l'archevêque d'Arles au cardinal Grimaldi, il nous fait toute l'histoire du cardinalat : « Car il faut savoir que les cardinaux sont les assesseurs des souverains pontifes... (1). »
Dans l'intervalle qui sépare ces deux voyages de Madeleine, Grimaldi s'était probablement rendu compte de la mauvaise foi des Rimbaud, et il semble avoir été heureux de cette occasion qui s'offrait à lui de réparer l'injustice qu'on avait commise en son nom. Nous le voyons, à plusieurs reprises, encourager Madeleine dans ce projet de fondation. C'est ainsi qu'il lui écrivit le 27 octobre 1664 :
« Ma sœur... j'ai appris avec satisfaction votre arrivée à Avignon, où vous me dites que vous êtes retenue par le bruit de peste, quoique, Dieu grâces, la santé soit fort bonne en cette ville, et que vous puissiez y venir sans rien craindre, comme je souhaite, espérant que votre venue, par vos exemples de piété et de vertu, apportera des grands avantages à votre maison, la faisant aller de bien en mieux, et que je pourrai avoir occasion de vous témoigner, comme je suis, ma sœur, votre très affectionné en Jésus-Christ.
Hier, cardinal Grimaldi. » (2)
Après être restée à Aix jusqu'à la fin de janvier 1665, la fondatrice se mit en route pour Arles. L'hiver était, cette année-là, des plus rigoureux. « Toute la campagne, (était) depuis quelques jours couverte de neige, ce qui
(1) Alexandre d'Arles, loc. cit., p. 64-66. Il écrit entre autres détails historiques au sujet des cardinaux : « Saint Pierre... en fonda peu. »
(2) Ib., p. 71, 72. Il est étrange que le P. Alexandre, si éloquent d'ailleurs, ait songé à nous conserver un grand nombre de documents originaux.
n'arrive que très rarement dans cet endroit de la Provence. C'est ce qui désolait le grand nombre de pâtres qui gardaient leurs brebis dans la vaste plaine de la Crau, qui est dans le chemin d'Aix à Arles; parce que ces grands troupeaux qui paissent durant l'hiver dans cette plaine, mouraient de faim, ne pouvant brouter l'herbe qui était couverte de neige; et les jeunes agneaux étaient d'abord saisis de ce froid violent qui les faisait mourir, n'y ayant point d'étable, en ces contrées, où l'on puisse conduire un si grand nombre de brebis... La mère Madeleine passant dans cet endroit (le P. Alexandre place nettement cette scène à Saint- Martin-de-Crau), tous ces pauvres bergers... se recommandèrent à ses prières. Elle les consola et leur promit que cette mortalité cesserait bientôt, s'ils avaient une grande confiance en la Mère des miséricordes, dont elle leur donna plusieurs images faites d'argile, leur ordonnant de les placer en des endroits différents de cette plaine. Dès le même jour cette mortalité cessa entièrement. La neige disparut en peu de temps, et les pâtres, ayant reconnu visiblement que ce changement merveilleux était un effet des prières de Madeleine, quelques-uns allèrent peu de jours après la trouver à Arles, de la part de tous les autres, pour la remercier de la conservation de leurs brebis (1). »
Le pieux troupeau ne pouvait prendre possession d'Arles sous les auspices d'un plus précieux miracle. Nous voyons, en effet, que cette fondation réussit à merveille, et que la maison d'Arles compta bientôt parmi les maisons les plus florissantes de la nouvelle congrégation (2). Je ne puis songer à en donner ici
(1) Grozes, p. 290-292.
(2) La mère Alarie de Jésus (Paris, 1635 — Arles, 1683) fut une des premières supérieures d'Arles et une des saintes les plus
l'histoire, mais plus d'un lecteur sera, j'espère, heureux d'apprendre de quelle façon pittoresque un des plus glorieux débris de la Provence romaine garde aujourd'hui encore le souvenir de Madeleine et du monastère dispai'u.
Le premier campement de nos religieuses se fît, à Arles, « du côté du septentrion ». « Toutefois — remarque savamment le R. P. Alexandre d'Arles — comme il ne sort de ce côté-là ni lumières, ni richesses, ni plaisirs, mais seulement les tempêtes, on le trouva peu convenable pour un monastère qui devait être la lumière et les trésors de la ville, et faire les délices des personnes qui le devaient habiter. C'est pourquoi on la changea... pour une autre vers l'orient, et ce fut par un bon augure... puisque comme c'est de cet endroit que viennent les pierreries, les perles, les aromates et tout ce que l'univers a de plus précieux, ainsi ce devait être des trésors spirituels de toutes les vertus renfermées dans ce monastère... ou bien dites que comme ce fut à l'orient que... Dieu planta le paradis terrestre... ainsi nos religieuses devaient choisir une maison vers l'orient. Il semblait même qu'il y avait du mystère dans ce changement, et que, comme il y a des intelligences qui meuvent les cieux pour le bien des choses matérielles, de même Dieu en avait établi une pour mouvoir l'esprit de nos religieuses, et les porter à prendre la nouvelle maison... Cai' cette maison s'est trouvée, non seulement du côté de l'orient, mais justement en la même place qu'était anciennement le fameux théâtre avec son autel magnifique dédié à la déesse Diane — ou à Vénus comme le sieur Therrin a découvert — à laquelle on
Temarquables du nécrologe miséricordien. Elle s'appelait dans le monde Isabelle de Séiour, et fut conduite à la mère Madeleine par M. Olier.
offrait toutes les années le sacrifice de deux victimes humaines mâles, de dix-huit ans, engraissées pour cela pendant six mois. Or, quel bonheur plus grand que de voir aujourd'hui élevé sur les ruines de l'idole de la cruauté, un temple dédié à la Miséricorde, la plus grande de toutes les œuvres de Dieu... (1). »
En cette même année 1665 (mai) la mère Madeleine fonda une maison de son ordre à Salon, puis, vers le mois de juin, elle revint à Paris où de nouvelles tristesses l'attendaient. Salon est le dernier couvent de la Miséricorde qui ait été fondé du vivant de Madeleine. On essaya bien, en 1666, de s'établir à Riom, mais les troubles qui survinrent vers le même temps dans la maison de Paris empêchèrent le succès de cette entreprise.
(1) Alexandre d'Arles, loc. cit. p. 86-88.